Psaume 49 - Peuples, écoutez tous ces choses


«Pour la fin, aux enfants de Coré.» Suivant une autre version : «Chant de victoire.» (v.1). «Peuples, écoutez tous ces choses.» Un autre interprète traduit : «Écoutez ceci.» «Prêtez l'oreille, vous tous, habitants de l'univers.» (Ibid. 2). Suivant une autre version : «Vous qui habitez les régions profondes de l'Occident.» Suivant une autre : «Qui habitez l'Occident.» Dans le texte hébreu : «Old. Enfants du peuple ou des grands.» Un autre interprète traduit : «Le genre humain et en outre les enfants de tous les hommes, qu'ils soient riches ou pauvres.» (Ibid. 3). On lit dans une autre version : «Ensemble, les riches et les pauvres.»

 

1. Le Roi-prophète va nous donner dans ce psaume de grandes et mystérieuses leçons. Car il n'inviterait pas le monde entier à venir l'entendre, il ne choisirait pas l'univers pour théâtre, s'il n'avait à nous apprendre de grandes et imposantes vérités dignes d'être proposées à une si vaste assemblée. Ce n'est plus seulement aux Juifs qu'il parle comme prophète, il s'adresse comme apôtre, comme évangéliste, au genre humain tout entier. La loi n'adressait ses enseignements qu'à une seule nation, dans un seul coin de la terre; mais la prédication évangélique a retenti sur toute la surface du globe, elle s'est étendue jusqu'aux extrémités du monde habité et a parcouru autant de contrées que le soleil en éclaire de ses rayons. Les enseignements de la loi étaient une introduction élémentaire et comme un ministère de condamnation et de mort; tandis que la doctrine de la prédication apportait la grâce et la paix. Puisque le Psalmiste invite tout l'univers à écouter ses paroles, rendons-nous à son invitation, et voyons ce que veut nous enseigner ce docteur et ce maître du genre humain. Barbares, ou philosophes, ou simples particuliers, vous faites donc indistinctement appel à tous les hommes ? Oui, répond-il. Voilà pourquoi il commence en ces termes : «Peuples, écoutez tous», et il explique sa pensée en ajoutant : «Vous tous qui habitez la terre, et vous, enfants des hommes.» Quelle doctrine admirable ! Comme elle convient et s'accommode à tous les esprits ! Aussi ce n'est pas un simple appel fait à tous les hommes, il les invite encore à écouter ses paroles avec l'attention la plus sérieuse. Il ne leur dit pas seulement : «Peuples, écoutez tous», mais : «Prêtez l'oreille.» Car prêter l'oreille ne signifie autre chose qu'écouter avec soin et avec une attention soutenue. En effet, prêter l'oreille, ou recevoir dans l'oreille, se dit de ceux qui se parlent à l'oreille, et se recommandent mutuellement d'être attentifs à ce qu'ils disent. «Prêtez l'oreille, vous tous qui habitez la terre.» Ceux-là même qui ne font point partie des peuples, mais qui sont mêlés et dispersés parmi les nations comme des tribus nomades, je les appelle à venir écouter mes paroles. Voyez l'habileté de l'orateur, il commence par exciter leur attention et les dispose à entendre ses enseignements en les appelant tous en masse et sans distinction.

Après cet appel, il réprime l'orgueil que la vue de leur grande multitude pouvait leur inspirer. En effet, la préparation que les auditeurs doivent apporter aux enseignements de la sagesse, c'est la componction, l'humilité, un cÏur libre de toute enflure et de tout sentiment d'orgueil. Et comment réprime-t-il leur vaine suffisance ? Par le souvenir de leur commune nature. Pourquoi ajoute-t-il : «Et vous tous enfants des hommes ?» Il venait de dire : Vous qui habitez la terre ou qui êtes sortis de la terre, et cette expression aurait pu autoriser cette erreur de la mythologie soutenue par quelques auteurs, que les hommes sont sortis de semences confiées à la terre. Il se hâte donc d'ajouter : «Et vous enfants des hommes.» Vos pères sont des hommes, mais ils ont comme vous la terre pour principe de leur origine. «Comment donc la terre et la cendre peuvent-elles s'enorgueillir ?" (Si 9,9). Considérez quelle est votre mère, et que cette considération étouffe en vous tout sentiment d'orgueil. Abaissez et humiliez ces pensées superbes, considérez que vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière, et vous éloignerez ainsi de vous toute arrogance; car voilà l'auditeur qu'il me faut. Je veux vous inspirer des sentiments de modération pour vous rendre plus propres à comprendre mes paroles. «Riches et pauvres.» Vous voyez quelle est la noblesse et la générosité de l'Église. Et comment nier cette noblesse, lorsque la différence de condition n'est point pour elle un motif de faire exception de personne, parmi ses disciples, mais que nous la voyons répandre indistinctement sa doctrine sur le pauvre comme sur le riche et les faire asseoir tous deux à une table commune ? Après avoir montré le lien qui les unit, c'est-à-dire d'avoir la terre pour commune origine, d'être tous les enfants des hommes, et d'avoir tous une même nature, il fait voir que la distinction qui ressort de la différence des conditions sociales est nulle, en les appelant tous indistinctement à écouter ses paroles. Je vous invite tous en général, parce que nous avons tous une commune nature, parce que la terre tout entière est notre commune cité. (Ac 17,26). Vous avez encore introduit une autre distinction, et par là même une autre inégalité fondée sur la pauvreté et la richesse, je les repousse également. Je n'admets pas les riches en rebutant les pauvres, je n'appelle point les pauvres en repoussant les riches, je les convoque tous sans distinction, et dans l'appel que je leur fais, il n'y a ni premiers, ni derniers, tous sont appelés en même temps. L'assemblée, le discours, les auditeurs, tout est commun. Vous êtes riche, mais vous n'en êtes pas moins sorti de la même boue, et vous avez eu la même entrée en ce monde, la même origine que le pauvre. Vous êtes enfant des hommes, il l'est également.

Puisque donc vous possédez au même titre les avantages d'un ordre supérieur, ceux qui sont de l'aveu de tous, les premiers et les plus honorables, pourquoi vous enorgueillir pour des ombres et pour des songes, en sacrifiant à ces distinctions chimériques les biens réels qui vous sont communs. Vous avez tous ensemble une communauté de nature, une communauté d'origine, une communauté de relations; pourquoi donc vouloir vous distinguer par la richesse de vos vêtements ? C'est ce que je ne puis souffrir, et voilà pourquoi je vous appelle conjointement avec le pauvre : «Ensemble le riche et le pauvre.» Partout ailleurs je cherche inutilement cette égalité entre le riche et le pauvre, elle n'existe ni dans les tribunaux, ni dans les palais, ni dans les réunions publiques, ni dans les banquets; là, le riche est honoré, le pauvre ne recueille que le mépris, l'un a toute liberté, l'autre est couvert de honte. «La sagesse du pauvre est méprisé, et ses paroles ne sont pas écoutées.» (Si 9,16). Le riche a parlé, et tous applaudissent à ses discours; le pauvre veut ouvrir la bouche, et on ne lui permet point de parler. (Si 8,27-28). Il n'en est point de même ici; dans cette assemblée ne veux point de ces distinctions insensées, et je propose à tous une doctrine commune. Vous voyez la prudence de ce docteur inspiré, et comment dès l'exorde de son discours, il fait ressortir la grandeur et l'importance de son enseignement. En appelant tous les hommes indistinctement, il ne laisse de place ni à l'orgueil du riche, ni à l'humiliation du pauvre, et il fait voir que les richesses ne sont pas plus un bien que la pauvreté n'est un mal, mais que ce sont là des choses indifférentes et purement extérieures. Il m'importe donc peu que vous soyez riches ou pauvres, la richesse ne vous élève pas plus que la pauvreté ne vous amoindrit à mes yeux.

Quelqu'un me dira peut-être; mais comment, vous qui n'êtes qu'un homme, dont la nature n'est point supérieure à la nôtre, portez-vous la prétention jusqu'à vous ériger en docteur du monde entier, et appelez-vous pour vous entendre les habitants des extrémités de la terre ? Vos paroles sont-elles dignes d'une si grande assemblée ? Oui, répond-il; en effet après cette convocation du monde entier, écoutez comme il rend son discours digne de foi : «Ma bouche dira la sagesse et les méditations de mon cÏur feront entendre les enseignements de la prudence.» (Ibid. 4). Un autre interprète traduit : «Mon cÏur chantera les leçons de la sagesse.» Le texte hébreu porte : Ovagith. Vous voyez comme son discours s'élève aussitôt au-dessus des choses de la terre. Je ne vous parlerai, dit-il, ni des richesses, ni des dignités, ni de la puissance, ni de la force du corps, ni d'aucune autre chose passagère et fragile; mais je vous ferai entendre le langage exact et précis de la sagesse, que j'ai acquise par de longues et profondes méditations. «Je prêterai l'oreille pour recevoir les paraboles.» (Ibid. 5). Suivant un autre interprète : «Je prêterai l'oreille aux paraboles.» Le texte hébreu porte : Lamasal. «Je développerai sur la harpe le sujet de mes chants.» Suivant une autre version : «Mes paroles énigmatiques.» L'hébreu porte : Idathi. Mais où est donc ici la liaison avec ce qui précède ? À la place d'un docteur, je vois maintenant un disciple. Vous nous appelez à venir recevoir des enseignements utiles, et lorsque nous avons tous répondu à votre appel et que nous sommes réunis autour de vous, après que vous nous avez promis de nous faire entendre les paroles de la sagesse, au lieu de nous tenir ce langage,vous laissez l'office du docteur pour prendre celui de disciple. «Je prêterai, dit-il, l'oreille pour entendre la parabole.» Que signifient ces paroles ? Elles sont parfaitement en rapport avec ce qui précède. Je vais, a-t-il dit, vous faire entendre le langage de la sagesse; mais que personne ne s'imagine que c'est un langage humain, et que cette méditation de mon cÏur est une invention personnelle. Les paroles que vous allez entendre sont divines, je ne dirai rien de moi-même, et ne vous transmettrai que les enseignements que j'ai moi-même reçus. J'ai incliné l'oreille pour entendre les paroles de Dieu, et ce sont ces paroles descendues du ciel dans mon âme que je vous fais entendre à mon tour. C'est ce qu'Isaïe exprimait en ces termes : «Le Seigneur m'a donné une langue savante pour distinguer le temps où il faut parler, il a préparé mon oreille à L'entendre (Is 50,4). Saint Paul dit également de son côté : «La foi vient de ce qu'on a entendu, et ce qu'on entend vient de la prédication de la parole de Dieu.» (Rm 10,17) Vous voyez que le Roi-prophète a commencé par être disciple avant de devenir docteur. Voilà pourquoi un autre interprète traduit : «Et mon cÏur chantera.» Que signifie cette expression : «Il chantera» ? Il se livrera à une mélodie toute spirituelle. Ne soyez point surpris de cette expression : «La méditation de mon cÏur.» Le Roi-prophète méditait continuellement les enseignements qu'il avait reçus de l'Esprit saint, et les repassait dans son âme, et ce n'est qu'après de longues méditations qu'il les transmettait aux autres.

¥Quel est le sens du mot parabole ? Ce mot peut s''entendre diversement; il signifie un entretien, un exemple, un objet de mépris comme dans ces paroles : «Tu nous as rendus un objet de mépris pour les nations, les peuples nous insultent en secouant la tête.» (Ps 43,15) Il signifie encore un discours énigmatique, auquel plusieurs donnent le nom de question ou de problème, dont l'objet au lieu de ressortir clairement des paroles, a une signification mystérieuse et cachée, comme dans ces paroles de Samson : «La nourriture est sortie de celui qui dévore, et la douceur est venue du fort,» (Jg 14,14), et dans ces autres de Salomon : «Il pénétrera les paraboles et leurs secrets.» (Pr 1,6). La comparaison s'appelle aussi parabole : «Il leur proposa une autre parabole en leur disant : Le royaume des cieux est semblable à un homme qui a semé de bonne semence.» (Mt 13,24). La parabole est encore un discours figuré : «Fils de l'homme, dit Dieu à Ézéchiel, dis-leur encore cette parabole : Un aigle énorme avec de grandes ailes.» (Ez 17,1-3). Cet aigle était la figure du roi. Enfin, le mot parabole signifie encore figure et image, comme dans ces paroles de saint Paul : «C'est par la foi qu'Abraham, lorsque Dieu voulut le tenter, offrit Isaac, et sacrifia son fils unique qui avait reçu les promesses de Dieu, et il lui fut rendu en parabole.» (He 12,17-19), c'est-à-dire en figure et en image de l'avenir.

3. Quel est donc ici le sens de ce mot ? À mon avis, il signifie narration, récit. Si les paroles du Roi-prophète sont enveloppées d'obscurité et renferment d'assez grandes difficultés, n'en soyez point surpris, il agit ainsi pour rendre ses auditeurs plus attentifs, et il leur parle en parabole parce qu'une trop grande clarté devient pour un grand nombre une cause d'inattention et de négligence. C'est ainsi que Jésus Christ parlait souvent au peuple en paraboles, qu'il expliquait en particulier à ses disciples. (Mc 4,33-34). La parabole, en effet, sert à discerner celui qui est digne de celui qui ne l'est pas. Le premier cherche à comprendre le sens des paroles qui lui sont adressées, l'autre les laisse passer sans y faire attention; c'est ce qui arriva du temps du Sauveur. La difficulté de comprendre ce qu'Il leur disait, ne les portait nullement à L'interroger, et ils n'y prêtaient aucune attention. Cependant, l'obscurité d'un discours qu'on entend est un motif d'en rechercher la signification. Notre Seigneur Jésus Christ agissait donc de la sorte, et leur parlait en paraboles pour les exciter, les stimuler et faire sortir de leur sommeil ces hommes endormis; mais ils n'en devenaient pas plus attentifs. Les disciples au contraire appliquaient leur esprit aux paroles du Sauveur, et la difficulté de les comprendre et leur ignorance étaient le principal motif qui les retenait près de Jésus Christ. Aussi Il leur donnait en particulier l'explication de ces paraboles. C'est pour la même raison que le Roi-prophète dit ici : «Je prêterai l'oreille pour recevoir la parabole, je développerai mon problème sur la harpe.» Un problème est un discours obscur et énigmatique, et c'est dans ce sens qu'il dit ailleurs : «Je ferai connaître les choses cachées depuis le commencement du monde.» (Ps 77,2). Plein de confiance dans l'Inspiration divine, il ne craint pas de dire que son langage est le langage de la sagesse, et il ajoute : «Je chanterai sur la harpe», pour montrer que sa doctrine est toute spirituelle, et qu'elle lui a été inspirée d'en haut. Il enseigne cette doctrine sous la forme de chant, pour donner plus de charme à ses paroles. Vous connaissez maintenant son exorde. Il a convoqué le monde tout entier, sans tenir compte des distinctions qui existent entre les hommes, il les a rappelés au souvenir de leur commune nature, rabattu leurs orgueilleuses prétentions. Puis il leur annonce de graves et importantes leçons; il n'en est pas l'auteur, mais elles lui ont été inspirées de Dieu; il les prévient de l'obscurité de ses paroles pour les rendre plus attentifs, et il nous promet de nous enseigner la sagesse spirituelle, sujet continuel de ses méditations. Apportons donc une grande attention, et ne passons pas légèrement sur ses paroles. Puisque c'est ici le langage de la sagesse, une parabole, un problème, il faut y apporter un esprit des plus attentifs.

Mais quel est ce conseil, ce problème, cette parabole, cette sagesse qui lui a été inspiré du ciel ? «Pourquoi craindrai-je au jour mauvais ?» Un autre interprète traduit : «Dans les jours du méchant.» Un autre : «Dans les jours du mauvais.» La version syriaque porte : «Rha. D'être enveloppé de l'iniquité de mes voies.» (Ibid. 7). Une autre version porte : «De mes pas. Le texte hébreu : Aon accabai isubbani. Vous voyez en effet que c'est ici un problème, une énigme, un discours obscur, mystérieux et caché. Examinons d'abord, si vous le voulez, quel est ce jour mauvais; qu'est-ce que l'Écriture entend par là ? Un jour de calamités, un jour de supplices, un jour d'afflictions. C'est ainsi que l'entend lui-même le Psalmiste dans cet autre endroit : «Heureux celui qui veille avec intelligence sur le pauvre, au jour mauvais le Seigneur le délivrera.» (Ps 40,1) Tel est ce jour qui sera si terrible et si redoutable pour les pécheurs. Vous voyez quel est le premier principe de la Sagesse divine, et comment la parole inspirée définit avec précision ce qui est digne de crainte et ce qui mérite condamnation. Celui qui ne fait point cette distinction essentielle, reste dans de profondes ténèbres, toutes choses sont pour lui confuses et sans aucune issue. Si nous ne savons distinguer en effet, quels doivent être les véritables objets soit de notre crainte, soit de notre mépris, nous nous exposons à de grandes erreurs et à des dangers certains. Ne serait-ce pas une insigne folie de redouter ce qui n'est nullement digne de crainte, et de rire de ce que nous devrions sérieusement redouter ? Ce qui distingue les hommes des enfants, c'est que les enfants dont l'intelligence n'est pas encore développée, ont peur des figures déguisées, des hommes qui se couvrent d'un sac, et qu'en même temps, ils sont insensibles aux outrages faits à leur père et à leur mère, se jettent au milieu du feu et des lampes allumées, sont saisis d'effroi au plus léger bruit; tandis que les hommes faits sont supérieurs à toutes ces impressions. Mais comme il en est beaucoup qui sont moins raisonnables que les enfants, le Roi-prophète leur enseigne à faire ce discernement. Ce qu'il faut craindre, ce n'est pas ce qui est pour la plupart un objet de terreur et d'effroi, je veux dire la pauvreté, le mépris, la maladie (car voilà ce qui est non seulement terrible, mais écrasant et insupportable pour un grand nombre; aussi le Psalmiste n'en dit pas un mot). Mais le péché seul; voilà le sens de ces paroles : «Je serai enveloppé par l'iniquité de mes voies.» C'est là ce discours énigmatique, cette parabole nouvelle et singulière. N'est-ce pas une véritable nouveauté pour un grand nombre en effet, que de venir leur dire qu'ils ne doivent craindre aucun des accidents fâcheux de cette vie ? Que devrai-je donc craindre au jour mauvais ? Une seule chose, c'est d'être enveloppé de l'iniquité de mes voies et de ma vie. L'Écriture sainte a coutume de désigner la fraude sous la figure du talon : «Celui qui mangeait avec moi, dit ailleurs le Psalmiste, a levé le talon contre moi.» (Ps 40, 10). Ésaü disait aussi de Jacob : «C'est la seconde fois qu'il me supplante.» Telle est, en effet, la nature du péché, il nous et séduit s'empare de nous. Je crains donc, dit le Roi-prophète, le péché qui me trompe et qui m'enserre de toutes parts.

4. Voilà pourquoi saint Paul dit du péché qu'il est autour de nous, c'est-à-dire qu'il nous environne et nous enserre avec une extrême facilité, et sans que nous y prenions garde. Dans les jugements de la terre, mille choses sont à craindre pour les hommes, l'influence des richesses, la puissance, l'injustice, la fraude. Ici rien de semblable, une seule chose est à redouter, c'est le péché qui presse de tous côtés ceux qui s'y laissent prendre et dont la puissance est plus terrible que celle des armées. Faisons donc les derniers efforts pour ne point devenir sa proie. Dès que nous voyons qu'il veut nous saisir, fuyons les occasions, comme font les soldats aguerris. Si par malheur il réussit à nous rendre captifs, rompons aussitôt ses chaînes à l'exemple de David qui brisa toute la force du péché par la pénitence. (2R 12,13). Il était littéralement environné par le péché, mais il ne tarda point à fuir cet ennemi cruel. Celui qui craindra le péché ne craindra plus rien autre chose, et sous l'impression salutaire de cette seule crainte, il se rira des biens comme des maux de la vie présente. Non, rien absolument n'est à redouter pour celui qui est dominé par cette crainte, pas même la mort qui inspire le plus d'effroi; il ne craint que le péché. Et pour quel motif ? Parce qu'il nous livre aux feux de l'enfer, parce qu'il nous dévoue à d'éternels supplices. La fidélité à seul point est encore un principe fécond de vertus. Considérez combien il est grand en effet de ne point s'enfler de la prospérité, de ne point se laisser abattre par l'adversité, de n'attacher aucune importance aux choses de la vie présente, de contempler les biens futurs, d'attendre ce jour de l'éternité et d'être toujours sous l'impression de cette crainte. Ne redoutez que le péché et vous serez un ange; cette seule crainte vous affranchira de toutes les autres, comme aussi sans elle, vous serez en proie à des terreurs continuelles.

«Ceux qui se confient dans leur puissance et qui se glorifient dans la multitude de leurs richesses.» (Ibid. 7). Suivant une autre version : «Ceux qui s'enorgueillissent.» &emdash; «Le frère ne pourra racheter son frère, un homme le rachètera-t-il ? Il ne pourra apaiser Dieu ni Lui offrir le prix de la rançon de son âme.» (Ibid. 8). Où est ici la suite des idées ? Elle est on ne peut plus étroite et plus frappante. Le Roi-prophète venait de parler du jugement, du compte terrible que nous devons y rendre et de cette sentence que rien ne peut corrompre. Or, comme dans les jugements de la terre il en est beaucoup qui ont corrompu la justice et qui ont échappé au supplice en achetant les juges à prix d'argent, il proclame que la Justice divine est inaccessible à toute corruption, et il augmente la crainte qu'il a cherché à inspirer en montrant qu'il a eu raison de dire qu'il n'y avait qu'une seule crainte légitime, celle qui vient du péché. Car, devant ce tribunal, la justice ne peut être corrompue à prix d'argent, les présents ne peuvent délivrer des supplices de l'enfer, et il n'y a ni protection, ni éloquence, ni aucun autre moyen capable de nous sauver. Soyez riche, soyez puissant, soyez connu de personnages influents, tout cela sera inutile, les Ïuvres seules seront ici la cause de votre châtiment ou de votre récompense. Le riche du temps de Lazare était renommé par ses grandes richesses, mais à quoi lui ont-elles servi ? (Lc 16). Les vierges folles étaient connues d'autres vierges, et cette connaissance leur fut tout à fait inutile (Mt 25); car on ne demande là qu'une seule chose. Vous donc qui mettez votre confiance dans vos richesses, et qui êtes environné de puissance, c'est en pure perte que votre cÏur s'enfle d'un vain orgueil; ni la multitude de vos trésors, ni la grandeur de votre puissance ne vous suivront devant ce tribunal, et vos connaissances, vos parents, vos relations seront impuissants pour vous délivrer. Il n'y a point de richesses, point d'expiation, point de rançon capables alors de vous sauver. Que signifient donc ces paroles de l'Écriture : «Employez les richesses injustes à vous faire des amis, afin qu'ils vous reçoivent dans les demeures éternelles ?» (Lc 16, 9). Quel peut être le sens de ces paroles ? Loin d'être en contradiction ou en opposition avec celles du Roi-prophète, elles leur donnent une nouvelle confirmation. Dans la vie présente, nous devons nous faire des amis par nos largesses, et en distribuant nos biens aux pauvres. Le Sauveur nous recommande donc simplement de faire d'abondantes aumônes. Car si vous sortez de cette vie sans avoir suivi cette recommandation, vous ne trouverez alors aucun défenseur. En effet, ce n'est point précisément l'amitié des pauvres qui nous protégera, mais la cause de cette amitié, c'est-à-dire les richesses que nous leur aurons distribuées. C'est pour cela que notre Seigneur nous dit : «Faites-vous des amis avec vos richesses injustes», pour vous apprendre que ce sont vos Ïuvres, vos aumônes, votre charité, votre compassion pour les indigents qui seront alors votre appui. Sans ces Ïuvres, ni vos parents ni vos amis ne pourront vous être utiles, au témoignage du prophète : «Si Noé, Daniel] et Job intercèdent en leur faveur, ils ne délivreront ni leurs fils, ni leurs filles.» (Ez 14,14-16). Mais pourquoi parler de la vie future ? Pendant le cours de cette vie même, nos amis ne peuvent nous servir de rien. Combien Samuel n'a-t-il pas versé de larmes, combien n'a-t-il pas gémi sur Saül, sans pouvoir le sauver ! (1R 15,35). Combien Jérémie a-t-il prié pour son peuple ! Et loin d'obtenir ce qu'il demandait, Dieu lui fit un reproche de sa prière. (Jr 14, 7-11). Et qu'y a-t-il d'étonnant que Jérémie n'ait pu rien obtenir, lorsque Dieu déclare que Moïse lui-même, s'il s'était présenté devant Lui, n'aurait pu sauver les Juifs, (Jr 15,1), tant ils avaient porté loin l'excès de leurs iniquités sans rien faire pour les réparer ?

5. Combien encore le triste état des Juifs a-t-il causé des gémissements à l'apôtre saint Paul ! «La disposition de mon cÏur, nous dit-il, et mes prières à Dieu sont toutes pour leur salut.» (Rm 10,1). Cependant quel a été l'effet de sa prière ? Il a été absolument nul. Et que dis-je, sa prière ? Il a même désiré d'être anathème pour ses frères. (Rm 9, 3). Mais quoi donc ? Faut-il en conclure que les prières des saints soient inutiles ? Non sans doute, mais leur grande puissance vient de l'appui que vous leur donnez vous-mêmes. C'est ainsi que Tabithe fut ressuscitée non seulement par la prière de Pierre, mais par la vertu de ses propres aumônes, et c'est de cette même manière que les prières des saints ont été utiles à un grand nombre. Et encore la puissance de ces prières est-elle restreinte à la vie présente, car dans l'autre vie nos bonnes Ïuvres seules peuvent assurer notre salut. Le Roi-prophète se rit ici des riches et des orgueilleux de la terre. Et remarquez qu'il ne dit pas :«Ceux qui possèdent de grandes richesses ou qui sont revêtus d'une grande puissance, mais : «Ceux qui se confient dans la multitude de leurs richesses et qui se glorifient dans leur puissance»; et il se moque d'eux en même temps qu'il les condamne, parce qu'ils mettent leur confiance dans des ombres, et leur gloire dans une vaine fumée. Rien de plus juste que cette pensée : «Il ne paiera point le prix de la rançon de son âme, car le monde entier lui-même ne pourrait suffire à sa rançon». C'est ce qui faisait dire à notre Seigneur : «Que sert à l'homme de gagner tout l'univers, s'il vient à perdre son âme ?» (Mt 16,26). Voulez-vous une nouvelle preuve que le monde entier ne peut payer la rançon d'une seule âme, écoutez ce que dit saint Paul des saints de l'ancienne loi : «Ils ont mené une vie errante, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres, pauvres, affligés, persécutés, eux dont le monde n'était pas digne.» (He 11,37-38). Car le monde n'existe que pour l'âme. De même donc qu'un père ne voudrait point accepter une maison en place de son fils, ainsi Dieu ne peut recevoir le monde pour prix d'une âme; ce sont de bonnes Ïuvres et des vertus qu'Il demande. Voulez-vous comprendre la grandeur du prix de nos âmes ? Lorsque le Fils de Dieu voulut les racheter, ce n'est ni un homme, ni la terre, ni la mer, mais son Sang précieux qu'Il offrit pour sa rançon. C'est ce que saint Paul exprimait en ces termes : «Vous avez été rachetés d'un grand prix, ne devenez point les esclaves des hommes». (1Cor 7,23) Vous voyez donc la grandeur du prix de votre âme. Or, lorsque vous avez perdu une âme achetée si cher, comment pourrez-vous la racheter ? «Car Jésus Christ ressuscité des morts, ne meurt plus.» (Rm 6, 9). Comprenez-vous maintenant le prix et la dignité de votre âme ? Qu'elle soit donc l'objet de tous vos soins, et gardez-vous de la rendre de nouveau captive.

«Il a travaillé pour l'éternité, et il vivra éternellement.» (Ibid. 10). Un autre interprète traduit : «Et il s'est reposé pour l'éternité.» Un autre : «Lorsqu'il sera mort pour le monde, il vivra pour l'éternité.» Après avoir parlé des riches, des puissants, et montré l'inutilité de leurs richesses et de leur puissance, le Psalmiste en vient à ceux qui ont vécu dans la pratique de la vertu, au milieu des travaux et des tribulations, pour encourager au combat les athlètes de la vraie philosophie. Ne m'énumérez point, semble-t-il dire, leurs travaux, leurs afflictions, leurs peines, mais considérez quel en est le fruit; l'homme est immortel, et il a en perspective une vie immortelle et qui ne doit jamais finir. Ne vaut-il donc pas beaucoup mieux acheter au prix de courtes épreuves un bonheur éternel, que de se dévouer pour une légère satisfaction à des supplices sans fin ? Il nous montre ensuite que les récompenses et les couronnes ne sont pas le partage exclusif de la vie future, mais que nous en avons les prémices dès la vie présente. «Il ne regardera pas comme une mort la fin des hommes sages.» Ne me dites donc pas : Vous ne me promettez que des biens futurs, car dès maintenant je vous donne le gage et les arrhes de ces couronnes et de ces récompenses. Comment et de quelle manière ? Parce que le vrai philosophe, que les espérances des biens futurs élèvent au-dessus de la terre, n'estime pas que la mort soit une véritable mort. Il voit étendu sous ses yeux le corps d'un homme qui vient d'expirer; ses impressions sont bien différentes de celles du grand nombre, parce qu'il songe intérieurement aux couronnes, aux récompenses, à ces biens immuables que l'Ïil de l'homme n'a point vus, que son oreille n'a pas entendus, à cette vie de bonheur que nous devons mener avec les chÏurs des anges . (1Cor 2,9) Lorsque le laboureur voit se corrompre le blé qu'il a confié à la terre, il n'en ressent ni découragement ni tristesse; loin de là, il en éprouve du contentement et de la joie, parce qu'il sait que cette dissolution est le principe d'une reproduction meilleure et le fondement d'une fécondité bien plus abondante. Ainsi, le juste qui met sa gloire dans ses bonnes Ïuvres et vit tous les jours dans l'attente du royaume des cieux, n'éprouve à la vue de la mort qu'il a sous les yeux, ni le trouble, ni la tristesse, ni l'affliction auxquels la plupart s'abandonnent, car il sait que la mort, pour ceux qui ont vécu dans la pratique de la vertu, n'est qu'une transition, un passage à une vie meilleure, et comme un voyage qui a pour but les couronnes éternelles. Mais de quels sages le Roi-prophète veut-il parler ici ? Ce n'est point des vrais sages, mais de ceux qu'on regarde comme tels. Je crois qu'il a ici en vue les sages selon le monde dont il se moque, parce que tout en se disant sages, ils ne sont que des insensés, (Rm 5,24), eux qui n'ont point compris la vérité de la résurrection. Lors donc qu'il verra ces sages du monde mourir au milieu des gémissements, des larmes, des sanglots, il n'éprouvera aucune de ces tristes impressions, il sera inaccessible aux traits de la douleur, parce qu'il est plein des espérances immortelles et qu'il sait que la mort n'est point l'anéantissement de notre nature, mais qu'elle ne fait que détruire la mortalité et la corruption. La mort, en effet, ne détruit pas à tout jamais le corps, elle n'en détruit que la partie périssable. La nature du corps demeure pour ressusciter avec une gloire beaucoup plus éclatante, gloire qui ne sera point le partage de tous les hommes. La résurrection sera générale, mais la résurrection glorieuse ne sera le partage que de ceux qui ont vécu saintement. «Les stupides et les insensés mourront, et leurs richesses passeront à des étrangers.» (Ibid. 11) «Leurs tombeaux seront leur demeure pour l'éternité, et leur séjour de siècle en siècle, ils ont appelé la terre de leur nom.» (Ibid. 12). Un autre interprète traduit : «Les choses qui sont dans leurs demeures pour l'éternité.» Un autre : «Leurs demeures pour l'éternité donnant leurs noms à leurs terres.» L'hébreu : Aleadamoth.

6. Voyez-vous comment le Roi-prophète nous détache du mal et de la cupidité, non seulement par la considération de l'avenir, mais par le spectacle de ce qui arrive dans la vie présente ? C'est ainsi qu'il réprime la folle passion d'amasser des richesses, et prouvé par les faits eux-mêmes qu'il a raison de traiter d'insensés ceux qui soupirent avec tant d'ardeur après les biens de la terre. Est-il, dites-moi, une folie comparable à celle de l'homme qui se fatigue, qui se tourmente et qui amasse d'immenses richesses pour que d'autres jouissent du fruit de ses travaux ? Quoi de plus triste que de voir cet homme qui meurt sans avoir recueilli autre chose de ses efforts que des sueurs et des peines, et qui laisse à d'autres la jouissance de toutes ses richesses ? Et ce n'est point à ses parents ou à ses amis, mais à ses rivaux et à ses ennemis ? Aussi le Psalmiste ne dit pas : «Ils laisseront leurs richesses à d'autres, mais : «Ils les laisseront à des étrangers.» Quel est le sens de ces paroles : «Le stupide et l'insensé mourront de la même manière» ? C'est-à-dire ils mourront comme ceux dont il vient d'être question. Il veut parler ici des impies qui sont plongés tout entiers dans les biens de la vie présente, et ne songent pas aux choses de l'éternité; c'est pour cela qu'il les traite d'insensés. Car puisque ces biens ne peuvent vous suivre après cette vie, pourquoi vous fatiguer et vous tourmenter pour amasser de toutes parts des richesses, qui sont pour vous la cause de si grandes peines et ne pas en recueillir le fruit ?

«Et leurs tombeaux seront leurs demeures pour l'éternité.» En parlant de la sorte, le prophète se conforme à leur manière de voir. «Leur sépulture sera leur demeure de siècle en siècle, ils ont appelé leur terre de leur nom.» Quoi de plus insensé que de regarder les tombeaux comme notre demeure pour l'éternité, et de mettre notre gloire dans ces vaines constructions ? N'en voyons-nous pas un grand nombre en effet, qui construisent des tombeaux plus magnifiques que des palais? Or, en faisant ces folles dépenses, ils travaillent pour des ennemis, et se donnent des peines infinies pour les vers et pour la cendre. Car telle est la préoccupation de ceux qui n'ont point l'espérance des biens futurs. Mais n'ai-je pas sujet de déplorer qu'un grand nombre de ceux qui ont ces espérances imitent la conduite de ceux qui n'espèrent rien après cette vie; qu'ils construisent des tombeaux, élèvent de splendides monuments, prodiguent et enfouissent leur or, et laissent à d'autres leurs richesses; en cela mille fois plus coupables que les premiers ? En effet, la conduite de celui qui n'a aucune espérance après cette vie est contraire à la raison, je le veux; cependant, comme il n'attend rien après la mort, on conçoit qu'il concentre tous ses efforts et ses travaux dans les choses de la vie présente. Mais vous qui connaissez la vie future, ses biens ineffables et cette promesse de l'Évangile : «Les justes brilleront comme le soleil;» (Mt 13,43), quel pardon méritez-vous, quelle justification vous est possible, de quel juste supplice n'êtes-vous pas digne en prodiguant tout ce que vous possédez pour construire des Ïuvres de poussière et de cendre, des monuments pour des adversaires, pour des ennemis ?

«Ils ont appelé leurs terres de leur nom.» Voici un autre genre de folie; ils donnent leurs noms et leurs titres à leurs demeures, à leurs propriétés, à leurs salles de bains. Cette vaine satisfaction est pour eux une grande consolation, et ils poursuivent ainsi l'ombre pour la vérité. Si vous voulez immortaliser votre souvenir, ô homme, n'inscrivez pas votre nom ou vos titres sur vos demeures, mais élevez des trophées composés de vos bonnes Ïuvres, qui préserveront ici-bas votre nom de l'oubli et vous mériteront dans la vie future un éternel repos. Désirez-vous laisser une mémoire impérissable, je vous enseignerai la voie véritable et qui vous conduira directement au but; que la vertu soit votre unique objet. Car rien n'assure l'immortalité à notre nom comme la vertu, témoins les martyrs, témoins les apôtres, témoins les glorieux souvenirs de ceux dont la vie a été vertueuse et sainte. Combien de rois ont fondé des villes, construit des ports, auxquels ils ont donné leurs noms; ils sont morts, et à quoi tout cela leur a-t-il servi ? Leur mémoire est ensevelie dans l'oubli le plus complet; tandis qu'un simple pêcheur, Pierre, qui n'a entrepris aucune de ces Ïuvres éclatantes, pour avoir fait de la vertu son unique objet et pris possession de la ville impériale, a laissé même après sa mort, une mémoire plus éclatante que le soleil. Votre conduite à vous, au contraire, est tout à la fois ridicule et honteuse, car non seulement ces monuments ne vous donneront aucune célébrité, mais feront de vous l'objet de la risée générale. En effet, ces monuments sont comme des trophées, des colonnes destinées à perpétuer en dépit des temps le souvenir de votre avarice.

«Mais l'homme au milieu de sa grandeur n'a pas compris sa destinée, il est devenu comme les animaux sans raison et il s'est fait semblable à eux.» (Ibid. 13). Le prophète me paraît déplorer ici le triste sort de l'homme, de cet être doué de raison, à qui Dieu a donné l'empire du monde, et qui s'abaisse et s'avilit jusqu'à la condition des animaux, qui travaille pour la vanité, détruit l'Ïuvre de son salut, poursuit une ombre de gloire, se rend esclave de l'avarice, et se consume en efforts inutiles. La gloire de l'homme, c'est de pratiquer la vertu, c'est de méditer les biens futurs, c'est de diriger tous ses efforts vers la vie éternelle, et de mépriser les biens de la vie présente. La vie des animaux sans raison ne dépasse pas les limites du temps, la nôtre au contraire a pour but une autre vie meilleure et qui n'a point de fin. Ceux qui n'ont aucune idée de cette vie sont pires que des animaux, et avec eux, ceux qui vivent dans la corruption du crime. Ils sont semblables à des serpents, à des scorpions, à des loups pour leur méchanceté et à des chiens pour leur impudence.

7. Quoi de plus insensé, dites-moi, que de s'appliquer tout entier à élever des tombeaux, des mausolées, et d'être remplis d'admiration en apprenant que d'autres ont donné leur nom à ces monuments ? La vertu seule peut immortaliser notre mémoire, et non des monuments, des statues, des enfants, ou tout autre chose semblable. Les monuments sont l'Ïuvre de l'architecte, les statue l'Ïuvre du sculpteur, les enfants l'Ïuvre de la nature, mais votre mémoire n'a rien ici à revendiquer. Aussi le Prophète compare-t-il aux animaux l'homme qui s'oublie à ce point, parce qu'en se soumettant au joug de la stupidité, il descend au-dessous des animaux sans raison. L'animal, en effet, a son utilité, et peut être employé à la culture des champs, mais l'homme qui cesse d'être dirigé par la raison devient en cela pire que les animaux. Le Prophète vient de faire voir la grossièreté d'esprit de ces hommes, leurs inclinations terrestres et abjectes, l'inutilité de leurs efforts pour amasser des richesses : à l'exemple des prophètes, il rappelle le souvenir des Bienfaits de Dieu comme circonstance aggravante de leurs crimes. Isaïe, en effet, sur le point d'accuser les Juifs, rappelle les marques d'honneur dont Dieu les a comblés : «J'ai nourri des enfants, Je les ai élevés, et ils n'ont eu pour Moi que du mépris.» (Is 1, 2). Ici, le Roi-prophète rappelle aussi dans la même proposition les bienfaits que les hommes ont reçus de Dieu : «L'homme élevé en honneur, n'a point compris.»

Quel est cet honneur ? Écoutez ce qu'il dit dans un autre psaume : «Tu l'as abaissé un peu au-dessous des anges, Tu l'as couronné de gloire et d'honneur.» (Ps 8, 6) Il fait voir ensuite quel est cet honneur en ajoutant : «Tu as tout mis à ses pieds, les troupeaux, les animaux des champs, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer qui se meuvent dans les eaux.» (Ibid. 8,9). C'est en effet le plus grand honneur que Dieu pût accorder à l'homme que de lui donner la puissance sur toutes les créatures visibles, sans qu'il eût mérité en rien cette faveur. Car c'est avant de créer l'homme que Dieu se dit à Lui-même : «Faisons l'homme à notre Image et à notre Ressemblance.» (Gn 1,26). Et il explique le sens de ces paroles : «à notre Image,» en ajoutant plus loin : «Qu'ils dominent sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur les animaux de la terre.» Ainsi, Dieu a rapproché de Lui par le lien de l'intelligence, et a élevé au-dessus de tous les animaux en lui donnant une âme raisonnable, l'homme dont la taille mesure à peine trois coudées et dont la force corporelle est bien inférieure à celle des animaux; n'est-ce pas la plus grande marque d'honneur qu'il pût recevoir ? C'est Dieu qui a inspiré à l'homme de bâtir des villes, de traverser les mers, de cultiver la terre, d'inventer les arts, de dompter les bêtes féroces. Et ce qui est bien au-dessus de tous ces dons, Il S'est fait connaître à lui, Il lui a enseigné la pratique de la vertu et le discernement du bien et du mal. Seul de toutes les créatures visibles, il s'élève jusqu'à Dieu par la prière, seul il reçoit les Révélations divines, seul il connaît une multitude de vérités mystérieuses, seul il est instruit des secrets des cieux. C'est pour lui que la terre existe, pour lui que le ciel a été créé, pour lui que le soleil et les astres brillent au firmament, pour lui que la lune accomplit son cours, pour lui que les saisons se succèdent, pour lui que Dieu a créé les fruits, les plantes, et tant d'espèces différentes d'animaux. C'est pour lui qu'Il a fait le jour et la nuit, pour lui que les prophètes et les apôtres ont été envoyés sur la terre, pour lui que Dieu a souvent député ses anges. Pourquoi nous étendre davantage ? Car on ne peut tout dire. C'est pour lui que le Fils unique de Dieu S'est fait homme, qu'Il a été crucifié, enseveli, et qu'ont été accomplis tous ces prodiges étonnants qui ont suivi sa résurrection. C'est pour lui encore que la loi a été donnée, pour lui que le paradis a été ouvert, pour lui que Dieu a permis le déluge, car c'est un insigne honneur pour l'homme d'être rappelé à la pratique du bien par les châtiments comme par les bienfaits. C'est donc dans son intérêt que tant d'événements se sont accomplis dans les temps anciens. C'est encore par honneur pour l'homme que le jugement à venir doit avoir lieu. Voilà pourquoi Job disait : «Qu'est-ce que l'homme pour que Tu l'appelles en jugement avec Toi ?» (Jb 14, 3). Ce que le Psalmiste dit ailleurs dans les mêmes termes : «Qu'est-ce que l'homme pour que Tu Te souviennes de lui ?» (Ps 8,5). C'est encore dans l'intérêt de l'homme que le Fils unique de Dieu doit venir pour verser sur lui l'abondance de tous les biens. Il l'a déjà comblé de grâces par le baptême, par les sacrements, par une autre initiation mystérieuse, et Il a rempli la terre de beaucoup d'autres merveilles. Mais Il nous a promis des biens plus précieux encore : le royaume des cieux, la vie éternelle, où Il nous rendra les héritiers de son royaume et de son trône, (Rm 8,7); vérité que saint Paul proclamait en ces termes : «Si nous souffrons avec Lui, nous régnerons avec Lui.» (2Tm 2,12). En considérant ces glorieuses prérogatives, le Roi-prophète n'a-t-il pas le droit de comparer aux animaux sans raison ceux qui ont déshonoré par leurs vices cette noblesse divine et l'ont abaissée jusqu'aux instincts de la brute ? C'est ce que font souvent les autres prophètes pour couvrir de honte par cette comparaison pécheur effronté. «Ils sont devenus comme des chevaux qui hennissent après des cavales», dit l'un d'eux. (Jr 5, 8). «Le bÏuf connaît celui à qui il appartient, et l'âne l'étable de son maître», dit un autre, (Is 9,3); et tous deux s'expriment plus énergiquement que le Roi-prophète. David, en effet, se contente de dire : «Il a été comparé aux animaux sans raison, et il leur est devenu semblable.» Isaïe au contraire déclare qu'ils ont été plus déraisonnables que les animaux, «car eux du moins, dit ce prophète, connaissent leur maître, mais pour Israël, il ne M'a point connu.»

¥8. Ailleurs le Sage, pour montrer que le fainéant et le paresseux qui languit dans l'oisiveté est au-dessous des fourmis, le renvoie à ces petits animaux pour apprendre à travailler : «Paresseux, lui dit-il, va vers la fourmi et considère ses voies. Elle n'a ni champ cultivé, ni personne qui la force de travailler, ni maître pour lui commander. Cependant elle prépare sa nourriture dans l'été, et amasse sa provision durant la moisson.» (Pr 6,6-8). Ailleurs il lui dit : «Allez vers l'abeille, et apprenez d'elle combien elle aime le travail. Son fruit l'emporte sur ce qu'il y a de plus doux, et les rois et les particuliers recherchent pour leur santé le produit de ses travaux.» (Si 11,3). Un autre prophète va jusqu'à dire : «Vos princes sont comme les loups d'Arabie.» (So 3, 3). Un autre :«Vous vous êtes assis dans le désert comme la corneille.» (Jr 3,2). Et le fils de Zacharie ne craint pas de dire aux Juifs : «Serpents, race de vipères, qui vous a montré à fuir la colère qui s'approche?» (Mt 3,7). Un autre leur dit encore : «Ils ont brisé les Ïufs d'aspic, et ourdi des toiles d'araignée.» (Is 59,5). Le même Roi-prophète dit ailleurs : «Le venin des aspics est sous leurs lèvres.» (Ps 139,4). Et ailleurs encore : «Leur fureur est semblable à celle du serpent.» (Ps 57,5). Tel est en effet le caractère du vice, il abaisse et dégrade jusqu'au rang de la bête l'homme le plus élevé, fût-il au dessus de tous ses semblables et couronné de mille diadèmes. Voilà pourquoi le Roi-prophète, après avoir choisi deux espèces particulières de vices, et laissé à ses auditeurs le soin de suppléer les autres, stigmatise ceux qui en sont esclaves. Car quoi de plus insensé que la conduite d'un homme qui parcourt inutilement la terre et se consume en efforts superflus pour amasser au péril même de sa vie d'immenses richesses dont il ne doit point jouir, et qu'il laissera à des inconnus, souvent à des adversaires et à des ennemis ? Remarquez la justesse de ces expressions : «Ils laisseront leurs richesses à des étrangers.» Car, encore une fois, quelle folie plus grande que de réserver pour soi les travaux et les péchés inséparables del' acquisition des grandes richesses) et d'en laisser à d'autres la jouissance ?

À cet amour effréné de l'argent, le Roi-prophète joint le vice de la vaine gloire qu'il condamne non moins sévèrement : «Ils ont donné leurs noms à leurs terres.» Qu'y a-t-il encore de plus contraire à la raison que de confier le souvenir de son nom et sa propre gloire à des pierres, à du bois, à une matière inanimée ? Ils ont enlevé à des familles entières les biens qu'elles possédaient, ils ont dépouillé les veuves, pillé les orphelins, afin de construire pour les vers une splendide demeure et élever à la corruption de magnifiques monuments, dans la pensée que ces constructions éterniseront la mémoire de leur nom; tandis qu'elles ne pourront même arrêter longtemps la dissolution de leur corps. «Cette voie par laquelle ils marchent, leur est une occasion de scandale.» (Ibid. 4). Quelle est cette voie ? Ces soins empressés, ces vains travaux, cette passion insensée des richesses, cet amour insatiable de la gloire, voilà ce qui avant les châtiments de l'autre vie, devient pour eux ici-bas une occasion de scandale et de ruine. Cette voie n'est donc pas pour la pratique de la vertu un léger empêchement, une petite difficulté, un obstacle sans importance. Aussi, voyez comment le prophète s'exprime : «Cette voie est pour eux une occasion de scandale.» C'est-à-dire ils s'enchaînent eux-mêmes et se créent des obstacles qui les empêchent d'avancer. «Et ils ne laissent pas néanmoins de s'y complaire.» Voilà pour eux le comble du malheur et la cause de tous les autres maux. Ceux qui se rendent coupables de ces vices et qui poussent jusque là l'excès de la folie, se proclament heureux et dignes d'envie et ils se complaisent dans leurs mauvaises actions. Or, considérez combien ces éloges donnés au vice fortifient dans ceux qui le commettent l'inclination qu'ils ont au mal. Quelquefois, malgré le blâme, la honte, la réprobation qui s'attachent au vice, malgré le châtiment que lui inflige le témoignage des hommes vertueux, malgré le supplice d'une conscience déchirée par le remords, enfin, malgré la haine publique, le mal cependant se fortifie avec audace et grandit de jour en jour. À quels excès donc ne s'emportera-t-il pas lorsque loin de rencontrer sur son chemin aucun obstacle, il n'aura à redouter ni accusateur, ni remords de la conscience, ni reproches amers, ni repentir, ni honte, ni pleurs, ni larmes lorsqu'au contraire ceux qui le commettent se décernent des applaudissements et des éloges, se croient meilleurs que les autres, et se vantent des crimes qu'ils ont commis; car c'est le sens de ces paroles : «Ils s'applaudissent de leur conduite.» Leur extravagance et leur folie vont si loin qu'après avoir assouvi leurs passions, et lorsque la vue de leurs crimes devrait les couvrir de honte, ils s'en réjouissent, ils s'en glorifient, ils s'y complaisent. Telle est la nature du péché; avant qu'on le commette, il voile sa propre laideur, il cache ce qu'il a de criminel sous les charmes de la volupté. Mais dès qu'il est commis, et que l'ivresse de la volupté a fait place aux remords de la conscience qui infligent à la raison le châtiment qu'elle mérite, on voit alors dans toute leur étendue les tristes conséquences du péché. Ceux au contraire dont parle le prophète, non contents d'avoir satisfait leurs désirs, à la vue de cet amas de richesses, de ces tombeaux construits à grands frais, de tous ces monuments élevés par la vanité, au lieu d'ouvrir leur cÏur à la componction et aux gémissements après l'accomplissement de leurs desseins criminels, sont atteints d'un mal beaucoup plus dangereux. Il n'y a en eux aucune espérance de remède, que reste-t-il donc à Dieu sinon d'accomplir à leur égard les devoirs de sa justice?

9. Ceux qui se condamnent les premiers pour les crimes qu'ils ont commis, préviennent la Sentence divine et l'évitent par ce moyen suivant ces paroles de saint Paul : «Si nous nous jugions nous-mêmes nous ne serions pas jugés.» (1Cor 11,31). Les pécheurs, au contraire, dont la maladie est si désespérée, qu'ils n'éprouvent aucun repentir, et ne réprouvent pas les crimes dont ils sont coupables, attirent sur eux les châtiments sévères de la Justice de Dieu. Ceux qui ravissent le bien d'autrui ou prodiguent sans raison leurs propres richesses, qui dépensent en constructions inutiles, pour les vers et la corruption, ce qu'ils auraient dû verser dans le sein des pauvres, et qui loin d'en éprouver le moindre repentir demeurent volontairement en proie à un mal incurable, Dieu les livre au supplice comme le déclare le Roi-prophète : «Ils ont été placés dans l'enfer comme des brebis; la mort les dévorera.» (Ibid. 15). S'il les compare à des brebis, ce n'est point pour exprimer la douceur de leurs mÏurs (car que peut-on imaginer de plus cruel que ceux qui voient d'un Ïil insensible la nudité des pauvres, leurs estomacs creusés par la faim, tandis qu'ils élèvent de magnifiques monuments à la corruption et aux vers ?), mais c'est pour signifier qu'ils deviendront pour la mort une proie facile, pour exprimer la rapidité de leur ruine, et la promptitude avec laquelle ils tomberont au pouvoir de leurs ennemis. Rien n'est plus faible en effet que celui qui passe sa vie dans le crime. Ils en feront la triste expérience, ils seront livrés à la mort, ils périront sans retour et seront précipités dans les enfers avec autant de facilité et de promptitude que des brebis qu'on immole. C'est pour eux la mort, ou plutôt une chose mille fois pire que la mort. Car à cette mort succédera une mort immortelle, ils ne seront pas reçus dans le sein d'Abraham ou dans un autre endroit semblable, mais ils seront précipités dans l'enfer; voilà ce qu'on peut appeler en toute vérité un châtiment, un supplice, une ruine irrévocable. Ici-bas, leur mort a été sans honneur et sans gloire, et dans l'autre vie ils ne connaîtront que des supplices éternels. Nous disons nous-mêmes tous les jours de ceux qui sont emportés par une mort prompte et subite : il a été frappé comme une brebis. Ils ont vécu comme des animaux sans raison, ils meurent de la même manière, sans espérance pour l'avenir, et n'ayant au contraire en perspective qu'un malheur affreux.

«La mort les dévorera.» La mort dont parle ici le Roi-prophète est cette mort, ce supplice, qui attendent le pécheur au-delà du trépas, et dont un prophète a dit : «L'âme qui se rend coupable de péché périra» (Ez 18, 20), paroles qui ne signifie pas la destruction, l'anéantissement de l'âme, mais son châtiment. Le Roi-prophète continue la même métaphore. Il les a comparés à des brebis, il nous apprend quel sera leur pasteur. Quel est-il ? Un ver qui distille le venin, des ténèbres que rien ne peut dissiper, des chaînes qu'aucune force ne peut briser, un horrible grincement de dents. Vous voyez comme le châtiment les presse de toute part : dans cette vie, où ils se rendent la vertu impossible, deviennent les esclaves, les malheureux captifs du péché, et se consument dans des travaux inutiles et ridicules; dans leur mort qui a été commune et méprisable; comme après leur mort qui est suivie d'un supplice éternel.

«Et les justes domineront sur eux quand le jour se lèvera.» Il est un grand nombre d'esprits grossiers qui n'ont pas plus d'intelligence que les pierres, qui n'ont aucune espérance claire et précise des biens à venir, qui ne soupirent qu'après les choses présentes et visibles; le Prophète blâme ici leur conduite sous le voile de l'allégorie. Après cet exposé court et énigmatique du sort qui les attend dans l'avenir, il insiste de nouveau sur le mépris et le châtiment qui les atteignent dès cette vie, il dévoile leur faiblesse, leur peu de considération et de valeur, et fait voir que, fussent-ils dix mille fois plus riches et revêtus d'une puissance sans bornes, ils sont aux yeux des hommes vertueux comme de vils esclaves. C'est ce que signifient ces paroles : «Et les justes domineront sur eux quand le jour se lèvera», c'est-à-dire les justes les domineront promptement et pour toujours, et ils n'auront besoin pour cela ni de temps, ni d'effort, ni d'attente. Car il est dans la nature des choses que le vice subisse l'empire de la vertu, qu'il la craigne et la redoute, malgré le fard dont il est couvert et ses nombreux déguisements, et quand même la vertu serait dépouillée de ses brillants dehors et réduite à ses propres forces. Cependant, me direz-vous, nous voyons le contraire, ce sont les méchants qui dominent les bons ? Ne nous arrêtons pas ici aux préjugés de la multitude qui partent d'un faux principe. Examinons les choses d'après la droite raison, et vous reconnaîtrez la vérité de ce que j'ai avancé. Supposons un mauvais maître ayant à son service un esclave vertueux, ou bien si vous le préférez, choisissons un exemple plus relevé. Supposons donc un roi livré au mal et un de ses sujets qui pratique la vertu, et voyons celui qui est vraiment le maître de l'autre. Où voit-on briller le signe de la vraie puissance, quel est celui qui commande, celui qui obéit ? Comment parviendrons-nous à le savoir ? Supposons que ce roi commande à ce sujet une action mauvaise et ouvertement criminelle, que fera ce sujet vertueux qui lui est soumis ? Loin de céder et de consentir, il s'efforcera, même au péril de sa vie, de détourner le roi de son dessein criminel. Quel est donc ici celui qui est vraiment libre, de celui qui ne fait que ce qu'il veut et qui ne redoute pas la colère de son roi, ou de celui qui se voit méprisé par son sujet ? Et pour ne pas prolonger ici une supposition générale et sans application, dites-moi, cette Égyptienne n'était-elle pas comme une reine ? (Gn 39,7). Ne commandait-elle pas à toute l'Égypte ? N'avait-elle pas un roi pour époux ? N'était-elle pas revêtue d'une grande puissance ? Qu'était Joseph au contraire ? Un simple esclave, un captif, un serviteur vendu à prix d'argent; cette femme ne vint-elle pas l'attaquer avec toutes ses armes, sans se décharger de ce soin sur un autre, et en livrant elle-même le combat ? Or, lequel des deux alors était esclave, lequel des deux était libre ? Est-ce celle qui descendait aux prières, aux instances, aux supplications, et qui obéissait servilement non pas à un homme, mais à une passion des plus criminelles ? Ou bien celui qui sans tenir compte du diadème, du sceptre, de la pourpre et de toute cette pompe extérieure, rendait inutiles tous ses artifices ? Ne la voyons-nous pas se retirer avec la honte d'un refus et devenir l'esclave d'une nouvelle passion, de la colère aveugle et de la vengeance, tandis que Joseph sortit de ce combat la tête ornée de mille couronnes, après avoir montré jusque dans la servitude le courage éclatant d'un homme vraiment libre ?

10. En effet, il n'y a point de liberté égale à celle de la vertu, comme il n'y a point de servitude comparable à celle du vice; vérité que le Sage proclame en ces termes : «L'esclave prudent dominera les maîtres insensés.» (Pr 17,2). Celui qui est captif, eût-il d'immenses richesses, n'en est que plus exposé à devenir la proie de tous les autres; il en est de même de celui que ses passions dominent, il est plus vil, plus méprisable qu'une toile d'araignée. Que voyons-nous dans la guerre ? Ne sont-ce pas les sages qui triomphent ? Et dans les affaires comme dans les conseils, leurs paroles ne demeurent-elles pas gravées dans tous les esprits, alors même que personne ne les suit dans la pratique ? Mais qu'arrive-t-il après cette vie ? Ne voyons-nous pas le riche, devenu mendiant à son tour, demander une goutte d'eau sans pouvoir l'obtenir ? Et le pauvre qui avait suivi les inspirations de la sagesse et la vertu, obtient la souveraine félicité et partage le sort d'Abraham. (Lc 16,94). Que nous apprend encore l'exemple des apôtres ? «Ils étaient chargés de chaînes, battus de verges, en butte à des persécutions sans nombre, et ils triomphaient de leurs persécuteurs.» (Rm 8, 37; 2Cor 4,8). Voyez dans quelle perplexité ils jettent leurs ennemis en les réduisant à se demander : «Que ferons-nous à ces hommes ?» (Ac 15,16). Et cependant, ils tenaient les apôtres enchaînés et les forçaient de comparaître devant leur tribunal. Ils étaient leurs juges et leurs maîtres, les apôtres étaient les accusés et ils ont triomphé de leurs juges. Partout, en un mot, si nous voulons y faire attention, nous verrons l'homme vertueux supérieur au méchant, et obtenir sur lui non pas une puissance fausse, apparente et facile à confondre, mais une supériorité solide et inébranlable. «Et leur appui vieillira dans l'enfer», c'est-à-dire sera réduit à la dernière faiblesse. Tel est le sens de ces paroles. Non seulement ils seront faciles à vaincre, en l'absence de tout secours et de tout appui et exposés qu'ils sont aux traits de tous leurs ennemis, mais ils ne trouveront là personne pour les défendre, leur porter secours, leur tendre la main et les consoler au milieu de leurs souffrances. «Ainsi, les vierges sages n'ont été d'aucun secours aux vierges folles.» (Mt 15,9). Abraham n'a pu soulager le mauvais riche (Lc 16,20), et Noé, Job et Daniel n'ont pu délivrer leurs fils et leurs filles. (Ez 14,20). Cette expression : «Leur appui vieillira» signifie qu'il s'affaiblira, qu'il disparaîtra entièrement. «Car ce qui passe et vieillit est bien près de sa fin.» (He 8,13).

«Ils ont été dépouillés de leur gloire.» Ce qui était l'objet de leurs plus vifs désirs, le but de tous leurs efforts et de toutes leurs préoccupations; c'est-à-dire de se préparer une gloire qui survécût à leur trépas, et cela par leurs richesses, leurs monuments, leurs tombeaux, par leurs noms inscrits sur leurs sépulcres, ils ne

pourront l'obtenir, dit le prophète, et cette pensée faisait leur tourment dès cette vie. En effet, de tels monuments accusent hautement ceux qui ne sont plus. La terre, il est vrai, recouvre leur corps, mais les pierres elles-mêmes prennent la voix pour accuser hautement tous les jours leur cruauté, leur orgueil, pour les dénoncer comme des ennemis publics, pour attirer sur eux les reproches, les malédictions, les imprécations de tous les passants. Quelle est donc cette gloire qui consiste à laisser après soi des accusateurs qui, loin de garder le silence, ouvrent la bouche de tous ceux qui voient ces monuments et s'en approchent, et provoquent les accusations les plus graves contre ceux qui les ont élevés ? Où trouver une folie égale à celle de ces hommes, dont les actions seront la matière d'accusations et de châtiments terribles, peut-être même de violation de sépulture après leur mort, et qui donnent naissance aux imprécations, aux reproches et aux plaintes de ceux qui ont eu à souffrir de leurs injustices comme de ceux à qui ils n'ont fait aucun mal ?

«Mais Dieu rachètera mon âme de la puissance de l'enfer, lorsqu'Il m'aura reçu en sa Protection.» (Ibid. 16) Après avoir fait connaître le châtiment des méchants et la punition de leurs crimes, il en vient aux récompenses destinées aux bons, à l'exemple des autres prophètes qui s'efforcent de former au bien leurs auditeurs, par le double spectacle des supplices des méchants et des récompenses promises à la vertu. Tel est donc le partage des pécheurs, dit le Roi-prophète, le déshonneur des travaux stériles, la folie, le ridicule, la honte, la ruine, la mort, les châtiments, des supplices éternels, des amertumes continuelles, la privation de la gloire et de la sécurité, des accusations, des reproches qui les poursuivront pendant cette vie et après leur mort, sans qu'ils puissent trouver aucun soulagement à leurs maux. Notre partage sera bien différent, nuls châtiments à craindre, la liberté de l'âme, la sécurité, l'honneur et la gloire. Car tout cela est renfermé dans ces paroles : «Dieu rachètera mon âme de la puissance de l'enfer, lorsqu'Il m'aura reçu en sa Protection.» L'enfer désigne ici les châtiments, les supplices intolérables de l'autre vie. Or, jugez quels honneurs nous sont destinés, non seulement par la première partie de cette proposition, mais encore par les paroles qui suivent. Lorsque Dieu m'aura reçu, dit-il, alors je Le verrai plus clairement que je ne Le vois aujourd'hui.» Nous ne voyons Dieu maintenant que comme dans un miroir et sous des images obscures, mais alors nous Le verrons face à face.» (1Cor 13,12). Mon âme étant rachetée, mon corps jouira du même privilège. «Ne craignez point en voyant un homme devenu riche, ou la splendeur de sa maison s'accroître.» (Ibid. 17). Puisqu'il en est ainsi, dit le Roi-prophète, pourquoi craindre les maux de la vie présente ? Pourquoi vous inquiéter de la pauvreté ? Pourquoi craindre celui qui est riche ? Vous venez d'entendre la doctrine de la résurrection, de l'héritage éternel des bons, du supplice des méchants. Pourquoi trembler après cela devant des chimères ? Les biens éternels sont les seuls biens stables et solides; les biens de cette vie sont comme les fleurs qui se flétrissent si vite. Aussi le prophète laisse de côté tout le reste pour attaquer la citadelle de tout mal, c'est-à-dire la passion des richesses, car la destruction de cette passion entraîne celle de toutes les autres.

11. Et comment ne pas craindre, me direz-vous, ceux qui ont une si grande puissance ? C'est une puissance de courte durée, encore un instant et cette force n'existera plus; la prospérité est passagère, les richesses, la fortune, tous ces grands honneurs ressemblent à des ombres, à des songes; c'est ce que le Roi-prophète veut nous apprendre en ajoutant : «À sa mort, il n'emportera pas tous ses biens, et sa gloire ne descendra pas avec lui dans le tombeau.» (Ibid. 18). Et il nous donne la raison pour laquelle nous ne devons point craindre ce qui dure si peu. La mort est venue, nous dit-il, elle a coupé la racine, et la tête de l'arbre est tombée avec toutes ses feuilles, et cette maison est devenue la proie de ceux qui ont voulu la prendre. Les brebis et les chèvres se jettent sur l'arbre qu'on vient de couper et qui est étendu à terre; ainsi, lorsque ces riches sont morts, leurs ennemis, leurs amis, ceux qu'ils ont comblés de bienfaits, viennent en foule se jeter sur les biens qu'ils possédaient. Et cet homme qui jouissait d'une si grande fortune, qui comptait tant d'échansons, de cuisiniers, de coupes d'or et d'argent, qui possédait tant d'arpents de terre, de maisons, d'esclaves, de chevaux, de mules, de chameaux, une véritable armée de serviteurs, s'en va seul, personne ne l'accompagne et il ne peut même emporter ses vêtements avec lui. Plus il est couvert d'habits riches et précieux, plus il a préparé aux vers un riche festin, excite les convoitises des profanateurs des tombeaux, et donne lieu à de mauvais desseins contre ses restes malheureux. Ce luxe, cette magnificence jusque dans la mort, ne sert qu'à l'exposer à de plus grands outrages, en armant contre lui les profanateurs des tombeaux.

Et qu'importe ce qui doit suivre son trépas ? me direz-vous; ici-bas du moins, il donne libre carrière à ses désirs fastueux, et le triomphe de son orgueil dure jusqu'à sa mort ? Mais non, pour un grand nombre d'entre eux, ce bonheur ne dure pas jusqu'à leur mort. Ils sont en butte aux desseins perfides de leurs ennemis, et mille fois plus malheureux que les plus grands criminels, ils se voient dépouillés de leur fortune, couverts de déshonneur et plongés dans de noirs cachots. Celui qu'on voyait hier sur un char est aujourd'hui dans les fers. Hier il était entouré d'une foule d'adulateurs, il est maintenant assiégé par ses bourreaux; hier il exhalait les plus doux parfums, il est maintenant couvert de son sang; il s'étendait sur une couche délicate, il est maintenant jeté sur la terre; tous à l'envi lui rendaient des honneurs, tous à l'envi le méprisent. Mais, à sa mort même, me direz-vous encore, on lui fait de splendides et magnifiques funérailles. Et quel fruit peut-il lui en revenir, à lui qui ne sent plus rien ? L'odeur qu'il exhale, l'horreur qu'il inspire, l'envie qu'il réveille font bien plus d'impression, et ces funérailles somptueuses lui attirent pour toujours la haine de ses enfants. Voyez combien est juste et précise l'expression employée par le prophète, et combien grande sa sagesse. Il ne se contente pas de condamner la conduite du riche en lui montrant que ses richesses ne le suivront pas; mais dès cette vie il le dépouille de toute cette magnificence, et lui fait voir que ses richesses ne sont rien, lors même qu'il les possède et qu'il en jouit. Car il ne dit pas : «Lorsqu'il sera comblé de gloire», mais : «Lorsque la splendeur de sa maison s'accroît.» C'est qu'en effet, tous ces biens que j'ai énumérés, ces fontaines, ces galeries, ces bains, cet or et cet argent, ces chevaux et ces mules, ces tapis et ces vêtements sont la gloire de la maison et non de celui qui l'habite. La vraie gloire de l'homme, c'est la vertu, et elle accompagne celui qui la pratique. Au contraire, la gloire de la maison reste, ou plutôt elle disparaît avec la maison, sans avoir été d'aucune utilité à celui qui la possédait, car cette gloire ne lui appartenait pas. «Son âme sera bénie pendant sa vie.» (Ibid. 19). Après avoir parlé de sa gloire et de ses richesses, le Roi-prophète en vient aux louanges qui lui ont été prodiguées : les riches recherchent avec empressement les applaudissements du peuple, les égards et les prévenances de la multitude, les louanges du public, les éloges menteurs de la foule. Ils estiment être au comble du bonheur lorsqu'ils sont applaudis à leur entrée dans les théâtres, dans les banquets, dans les tribunaux; lorsqu'ils entendent leur nom répété de bouche en bouche et qu'ils se regardent comme un objet d'envie. Mais voyez encore comme il ôte tout prix à cette jouissance à cause de sa courte durée. C'est pendant sa vie, dit-il, c'est-à-dire ces égards, ces louanges ne s'étendent pas au-delà de cette vie, ils disparaissent avec tous les autres biens comme eux de nature passagère et périssable. Bien plus, à ces éloges purement gratuits succèdent souvent des sentiments tout opposés lorsque la mort a fait tomber le masque de la crainte. «Il vous louera lorsque vous lui ferez du bien.» Voyez comme le Roi-prophète condamne même jusqu'à leurs bienfaits. Vous les flattez, vous leur prodiguez toute sorte d'honneurs, en affectant pour un temps des égards extérieurs et mensongers. Ils vous en seront reconnaissants et ils achèteront de vous et bien cher le droit de vous dicter ce qui leur est agréable. Tel est le sens de ces paroles : «Il vous louera, lorsque vous lui aurez fait du bien.» Il ne dit pas : lorsque vous aurez fait pour lui quelque chose d'utile, lorsque vous lui aurez rendu service, mais : lorsque vous aurez fait ce qui lui plaît, ce qui lui est agréable; action que rendent doublement coupable et les témoignages mensongers de reconnaissance, et les services dangereux qui en sont la cause. «Il entrera dans le lieu de la demeure de tous ses pères, et durant toute l'éternité il ne verra point la lumière.» (Ibid. 20). «L'homme au comble de l'honneur ne l'a point compris, il s'est abaissé au niveau des animaux sans raison et il leur est devenu semblable.» (Ibid. 21). «Il entrera dans le lieu de la demeure de ses pères»; c'est-à-dire, il imitera leurs vices et il recevra l'héritage de leur perversité, comme il a reçu d'eux l'héritage de la vie. On peut encore entendre ces paroles dans un autre sens : S'il n'a fait aucune bonne action, on verra alors que ses richesses lui ont été inutiles. Il laissera ses ancêtres dormir dans la poussière jusqu'au jour du jugement, et il ne pourra contempler la lumière suivant la loi de la nature. Le Roi-prophète répète ensuite ce qu'il a déjà dit : «L'homme, au comble de l'honneur, n'a point compris; il s'est abaissé au niveau des animaux sans raison, et il leur est devenu semblable.» Celui qui meurt de la sorte sans avoir fait un noble usage de ses richesses, ne diffère point de l'animal sans raison, puisqu'il ne comprend point l'honneur que Dieu lui a fait; il s'est rendu semblable aux animaux pour qui la fin de la vie est la mort sans aucune espérance. Puissions-nous, disciples et maîtres, être délivrés de ces erreurs en Jésus Christ notre Seigneur, à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen.


- Jean Chrysostome






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