«Seigneur, je Te confesserai de tout mon coeur.» (v.1).
Que signifient ces paroles : «De tout mon coeur ?» Avec
toute l'ardeur dont je suis capable, avec un esprit dégagé de toutes les
préoccupations de la vie, avec une âme élevée dans les hautes régions qui
touchent à Dieu et détachée des liens du corps. «De tout mon coeur.» Ce n'est
pas en paroles et de bouche seulement, mais d'esprit et de coeur. C'est dans ce
sens que Moïse recommandait au peuple juif d'observer cette loi :
«Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur et de toute votre âme.»
(Dt 6,5) Le mot grec confession (e¬xomológhsiv),
signifie ici action de grâces. Je Te louerai, je Te rendrai grâces. Toute la vie
du Roi-prophète s'est passée dans l'accomplissement de ce pieux devoir, c'est
par là qu'il commence, c'est par là qu'il finit. Tout son objet, toute son
oeuvre a été de rendre grâces à Dieu, tant pour les bienfaits qu'il en avait
reçus que pour les grâces accordées aux autres hommes. Dieu n'a rien tant à
coeur que l'action de grâces, c'est le sacrifice, c'est l'offrande qui lui sont
agréables, c'est la marque d'une âme reconnaissante, c'est un coup mortel porté
au démon. Ce qui mérita au saint homme Job sa couronne et sa gloire, c'est que
malgré les fléaux multipliés qui tombèrent sur lui, malgré les mauvais conseils
de son épouse, il demeura inébranlable, et rendit à Dieu de continuelles actions
de grâces, (Jb, 1,21) non seulement au milieu des richesses, mais lorsqu'il fut
plongé dans la plus extrême pauvreté; non seulement lorsqu'il jouissait de la
santé, mais lorsqu'il fut frappé cruellement dans sa chair; non seulement
lorsque tout lui souriait, mais encore au milieu de cette terrible tempête qui
vint fondre sur toute sa maison et sur son propre corps. Le signe infaillible
d'un coeur reconnaissant est de rendre à Dieu de grandes actions de grâces au
milieu même des épreuves et de l'adversité. C'est cette vérité que le
Roi-prophète lui-même veut nous faire entendre dans les paroles qui suivent. La
plupart des hommes rendent grâces à Dieu tant qu'ils sont heureux, mais si le
malheur vient à les toucher, ils le supportent avec peine. Quelques-uns vont
même jusqu'à blâmer la Providence dans les événements qu'elle permet. Le
Roi-prophète veut nous faire comprendre que cette conduite n'est point la suite
de la nature des événements, mais le fait d'un esprit corrompu, et il ajoute
: «Dans la société et l'assemblée des justes. Les Oeuvres de Dieu sont
grandes.» (Ibid. 2). Il faut ici, nous dit-il, un juge intègre, une assemblée
incorruptible, et on reconnaîtra alors que les Oeuvres de Dieu sont grandes et
pleines des plus étonnantes merveilles. Leur grandeur tient à leur nature, mais
cette grandeur ne paraît qu'aux yeux d'un juge équitable. Quoi de plus lumineux,
de plus brillant de sa nature que le soleil ? Et cependant il n'a point
cet éclat pour les yeux malades. À qui la faute ? Ce n'est pas au soleil,
mais à la maladie qui affaiblit leurs yeux. Lors donc qu'un homme ose devant
vous déverser le blâme sur les Oeuvres de Dieu, son injustice n'est point pour
vous un motif de vous ériger en censeur des Oeuvres de Dieu, mais la pensée de
la Providence divine doit faire ressortir à vos yeux l'extrême folie de cet
homme. Celui qui reproche au soleil d'être obscur ne fait aucun tort à cet astre
par son jugement, il donne une preuve évidente de son aveuglement. Celui encore
qui se plaint de l'amertume du miel ne fait point douter de sa douceur, mais
fournit un témoignage certain de la maladie dont il est atteint. Il en est de
même de celui qui ose censurer les Oeuvres de Dieu. Le jugement qu'il en porte
ne peut affaiblir ni ces oeuvres, ni l'idée qu'on s'en est formée, il ne sert
qu'à faire ressortir son extrême folie. Ainsi ceux qui ne jugent pas sainement
des Oeuvres de Dieu, ne reconnaissent même pas les miracles dont ils sont
témoins. Au contraire, un esprit droit et qui n'a pas été perverti, sera saisi
d'admiration devant chacun des prodiges qui paraissent offrir le plus de
difficultés.
En effet, qu'y a-t-il dans toute la création qui ne soit vraiment merveilleux
? Si vous le voulez, laissons tout le reste pour nous arrêter aux choses, qui de
l'aveu d'un grand nombre sont vraiment pénibles et insupportables, la mort, les
maladies, la pauvreté et autres épreuves de ce genre. Un coeur droit les admet
sans peine et y trouve un juste sujet d'admiration. La mort est entrée dans le
monde à la suite du péché, il est vrai, mais la Puissance de Dieu, sa Bonté, sa
Providence, ont eu assez de pouvoir pour la faire servir à l'avantage du genre
humain. Dites-moi, en effet, qu'est-ce que la mort a de si pénible ? N'est-elle
point la délivrance, de nos peines, la fin de nos soucis ? Entendez l'éloge
qu'en fait le saint homme Job : «La mort est un repos pour l'homme dont les
voies sont cachées.» (Jb 3,23). Ne met-elle pas un heureux terme au péché ?
Qu'un homme ait été mauvais, ses iniquités cessent avec sa mort : «Car
celui qui est mort est délivré du péché» (Rm 6,7), c'est-à-dire il ne commet
plus désormais de péché. Si, au contraire, un homme vertueux vient à mourir,
toutes ses bonnes oeuvres sont en sûreté et Dieu les conserve dans un asile
inviolable. D'ailleurs, dites-moi, est-ce que la mort ne rend pas les hommes
plus sages et plus modérés ! Vous voyez souvent des riches enflés d'orgueil qui
portent la tête haute; mais en présence d'un cadavre nu et immobile, devant des
enfants orphelins, une femme veuve, des amis éplorés, des serviteurs revêtus
d'habits de deuil, une maison tout entière plongée dans une sombre tristesse,
comme ils s'abaissent, comme ils s'humilient, comme leur coeur s'ouvre au
repentir ! Mille fois ils avaient entendu les divins Enseignements sans en tirer
le moindre profit, et ce spectacle seul leur a rendu l'amour de la sagesse. Ils
comprennent toute l'instabilité et la courte durée de la nature humaine, toute
la faiblesse et la fragilité de ce que les hommes appellent puissance, et jusque
dans les malheurs qui frappent les autres, ils prévoient le sort qui les attend
eux-mêmes.
2. Si malgré la perspective assurée de la mort il se commet encore tant de
vols, tant de rapines; si comme chez les poissons, les plus forts dévorent les
plus faibles, à quels excès se serait portée l'avarice des hommes, s'ils ne
devaient point mourir ? Bien qu'ils sachent qu'ils ne jouiront pas toujours
des fruits de leurs rapines, mais que bon gré mal gré, ils devront les laisser à
d'autres, leur fureur et leur rage d'acquérir ne connaît point de bornes; quel
fin mettre à leur coupable cupidité, s'ils les possédaient sans crainte de les
perdre ? Eh quoi ! Est-ce que ce n'est pas la mort qui tresse les couronnes
du martyre ? Voyez saint Paul, n'a-t-il pas élevé des trophées
innombrables, lui qui disait : «Il n'y a point de jour que je ne meure par
la gloire que je reçois de vous ?» (1Cor 15,31). Ce n'est point la mort qui
est un mal, c'est la mauvaise mort qui est un mal affreux. C'est pour cela que
le Roi-prophète dit : «La mort des saints est précieuse aux Yeux de Dieu;»
(Ps 115,15); et dans un autre psaume : «La mort des pécheurs est ce qu'il y
a de plus funeste.» (Ps 33,22). Il veut nous faire entendre que ce qui est un
mal, c'est de quitter cette vie avec une conscience coupable, chargée du
souvenir et du poids d'innombrables péchés. Au contraire, celui dont l'âme est
pure prend le chemin des récompenses et des couronnes qui lui sont destinées.
Voulez-vous une preuve que ce n'est point la nature des choses, mais l'opinion
que les hommes s'en forment, qui répand le trouble dans leur âme, entendez
l'expression des désirs de saint Paul : « Pendant que nous sommes dans ce
corps comme dans une tente, nous gémissons dans l'attente de l'adoption des
enfants de Dieu qui sera la rédemption de notre corps.» (2Cor 5,4; Rm 8, 23).
Ailleurs encore : «Mais quand même je serais immolé sur le sacrifice et
l'offrande de votre foi, je m'en réjouirais et je vous en féliciterais tous. Et
vous devriez vous-mêmes en avoir de la joie et vous en réjouir avec moi.» (Ph
2,17-18). Si donc la mort loin d'être pénible, est même désirable pour ceux qui
font le bien, combien plus la pauvreté, et les autres épreuves semblables !
«Elles sont conformes à toutes ses Volontés.» Un autre interprète
traduit : «Elles sont exécutées avec soin.» Le Roi-prophète veut parler ici
des créatures dans lesquelles il admire la Sagesse de Dieu. Dans ce qui précède,
il avait en vue les oeuvres, les prodiges, les miracles qu'Il accomplit souvent
dans le gouvernement du genre humain. (Nous avons cependant indiqué un autre
sens pour nous accommoder à la faiblesse d'esprit et au peu d'intelligence d'un
certain nombre.) Que signifient ces paroles : «Elles sont faites pour
répondre à toutes ses Volontés ?» C'est-à-dire, elles sont exécutées avec
un soin scrupuleux, comme traduit un autre interprète, elles sont préparées,
disposées, avec une perfection qui ne laisse rien a désirer. Aussi elles sont en
tout conformes à la Volonté de Dieu, elles proclament hautement sa Puissance, il
n'y a en elles aucun défaut, et elles concourent avec un accord admirable à
l'accomplissement des Ordres divins, comme le Roi-prophète le fait remarquer
ailleurs : «Le feu, la grêle, la neige, la glace, les vents qui excitent
les tempêtes et qui exécutent sa parole,» c'est-à-dire ses ordres. (Ps 148,8).
Dans un autre endroit, il s'exprime dans le même sens : «Il a fait la lune
pour marquer les temps, le soleil connaît le moment où il doit se coucher. Tu as
répandu les ténèbres, et la nuit a été faite.» (Ps 103,19-20). Non seulement les
créatures exécutent les Ordres de Dieu, conformes à la fin qu'Il s'est proposée,
mais elles obéissent aussi avec une docilité parfaite aux ordres qui sont
contraires à cette fin. Dieu a commandé, et non seulement la mer n'a point
englouti les Juifs, ce qui est dans sa nature, mais sur ses flots étendus et
aplanis elle a tracé une route plus solide que la pierre et qui permit aux Juifs
de la traverser. (Ex 14,22). La fournaise où furent jetés les enfants, non
seulement ne les brûlait pas, mais faisait tomber sur eux avec un doux murmure
une rosée rafraîchissante. (Dn 3,24) Les lions, loin de dévorer Daniel, étaient
comme autant de gardes qui le protégeaient. (Dn 5,22). Non seulement la baleine
ne dévora point Jonas, mais elle le conserva sain et sauf comme un dépôt qui lui
était confié. (Jon 2) La terre ne put supporter Dathan et Abiron; elle fit plus,
elle s'ouvrit plus violemment que la mer pour les engloutir, eux et toute leur
famille. (Nb 16,32). Nous pourrions encore citer une multitude d'antres prodiges
dont la création est tous les jours le théâtre et qui peuvent convaincre ces
hommes insensés qui veulent déifier la nature, que ce n'est point à la force
aveugle et tyrannique de cette nature, mais à la Volonté de Dieu que tout cède
et obéit. La nature est l'oeuvre de la Volonté de Dieu, Il dispose et organise
toutes les créatures comme Il l'entend, tantôt Il les conserve dans leur premier
état, tantôt Il renverse, lorsqu'Il le veut, l'ordre naturel qu'Il a établi et
lui en substitue un tout contraire. «Elles sont disposées dans une parfaite
conformité avec toutes ses Volontés,» avec tous ses Préceptes, avec tous ses
Commandements. Mais ce n'est pas la seule fin qu'Il s'est proposée, Il veut
surtout être connu des hommes, c'est là sa Volonté première et la cause
principale de la création. Voici donc le sens des paroles du prophète : Les
Oeuvres de Dieu sont si parfaites qu'elles donnent aux âmes attentives et
intelligentes la connaissance de Dieu la plus exacte, la plus claire, et la plus
évidente. C'est surtout dans cette intention que Dieu a établi l'ordre admirable
qui règne dans les créatures, afin que leur grandeur, leur éclat, la position
qu'elles occupent, leurs vertus, leurs fonctions, toutes leurs autres qualités,
fissent impression sur l'âme du spectateur, que son esprit et son coeur fussent
excités à rechercher le Créateur et le suprême artisan de toutes choses, à
L'adorer, et que le spectacle extérieur de la création fût pour lui comme un
livre ouvert devant ses yeux.
3. Mais les créatures ne se bornent pas à nous faire connaître Dieu, elles
nous donnent encore de précieux enseignements pour régler notre vie. Lorsque,
par exemple, l'avare verra le jour succéder à la nuit, le soleil à la lune, cet
ordre admirable qui règne parmi les éléments le couvrira de honte, et eût-il
pour lui la force, il se gardera de convoiter le bien de ceux qui sont
au-dessous de lui. Lorsque l'adultère et l'impudique verront la mer en furie se
calmer en approchant du rivage qui lui sert de frein, ces flots en courroux qui
s'apaisent leur apprendront à comprimer promptement la convoitise qui s'élève
comme une vague, à lui jeter le frein salutaire de la crainte de Jésus Christ
pour qu'elle n'aille pas plus avant, à dissiper toute l'écume de ces désirs
impurs et à les soumettre à l'empire de la chasteté. Jetons maintenant les yeux
sur la terre, elle nous offrira un sujet facile de méditations et
d'enseignements sur la résurrection des corps. Nous la verrons recevoir le grain
de froment à l'état solide, puis dissoudre ce grain et le pourrir pour en faire
sortir des grains plus abondants, plus parfaits. Nous verrons encore la vigne
dépouillée pendant l'hiver de ses feuilles, de ses tiges grimpantes et de ses
grappes, et son bois sec comme des os desséchés; et au retour du printemps, nous
la verrons reprendre toute sa beauté. Cette vie qui succède à la mort dans les
végétaux et dans les semences nous inspirera d'utiles pensées sur la
résurrection de notre chair. La fourmi nous enseignera encore l'amour du
travail, l'abeille l'amour de ce qui est beau et les avantages de l'association,
comme nous le dit le livre des Proverbes : «Allez à la fourmi, paresseux,
imitez sa conduite, et apprenez à devenir plus sage qu'elle. Elle n'a point de
champ à cultiver, personne qui la presse, elle n'a ni chef ni maître, elle fait
néanmoins sa provision pendant l'été, elle amasse pendant la moisson de quoi se
nourrir. Ou bien, allez trouver l'abeille et apprenez d'elle comment elle aime
le travail. Les rois et les particuliers recherchent pour la santé le fruit de
ses travaux. Et bien qu'elle soit petite et faible, cependant comme elle honore
et pratique la sagesse, elle est élevée au-dessus des autres animaux.» (Pr
6,6-8). L'abeille vous apprendra encore à ne point admirer la beauté corporelle
lorsque la beauté de l'âme fait défaut, et à ne point mépriser la laideur,
lorsqu'elle est compensée par l'éclat intérieur de l'âme. L'auteur des Proverbes
exprime la même vérité lorsqu'il dit : «L'abeille est petite entre les
animaux qui volent, et néanmoins son fruit l'emporte sur ce qu'il y a de plus
doux» (Si 11,3). Considérez encore les oiseaux et apprenez d'eux les leçons de
la sagesse. C'est ce qui faisait dire à Jésus Christ : « Considérez les
oiseaux des champs, ils ne sèment ni ne moissonnent, et votre Père céleste les
nourrit.» (Mt 6,26). Voici des animaux privés de raison qui n'ont aucun souci de
la nourriture, quelle excuse donc pourrez-vous apporter, vous qui n'avez pas
même pour les choses de la terre la même indifférence que les oiseaux ?
Voulez vous apprendre à mépriser la parure, les fleurs des champs vous
enseigneront à ne point rechercher les vains ornements du corps. C'est la leçon
que Jésus Christ veut vous donner lorsqu'Il vous dit : «Considérez les lis
des champs, ils ne filent ni ne travaillent, et cependant Je vous le dis en
vérité, Salomon n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux.» (Mt 6,28-29). Lors donc
que vous serez trop préoccupé de la richesse des vêtements, réfléchissez que,
malgré tous vos efforts, la victoire restera à l'herbe des champs, et que vous
ne pourrez point lutter avec elle, et vous réprimerez ainsi cette passion
insensée. Les animaux, les fleurs, les semences peuvent encore nous donner
d'autres leçons non moins utiles de sagesse.
«Son Oeuvre publie sa Gloire et ses louanges;» (Ibid. 3) c'est-à-dire chacune
de ses Oeuvres, car le Roi-prophète ne veut point parler d'une seule d'entre
elles. Un autre interprète traduit : «Son Oeuvre est digne de louange et de
gloire,» et ici «digne de confession,» c'est-à-dire d'actions de grâces et de
gloire. En effet, chacune des oeuvres que nous voyons suffit pour exciter dans
notre âme des sentiments de reconnaissance, et le désir de louer, de bénir, de
glorifier Dieu. Nous n'avons pas à dire : Pourquoi ceci ? À quoi bon
cela ? Les ténèbres comme la lumière, la faim comme l'abondance, le désert,
les pays inhabités, comme les terres fertiles et couvertes de riches moissons,
la vie comme la mort, en un mot tout ce que nous voyons suffit pour nous porter
à rendre à Dieu des actions de grâces; vérité que Dieu Lui-même exprimait par
son prophète, lorsqu'Il représentait ses Vengeances comme autant de bienfaits.
«Je les ai détruits, dit-il, comme Dieu a détruit Sodome et Gomorrhe, Je les ai
frappés par un vent brûlant et par des maladies d'entrailles.» (Am 4,11-9). Et
dans un autre prophète : «Je les ai tirés de la terre d'Égypte, Je les ai
rachetés de la maison de la servitude.» (Mi 6,4). Les châtiments sont ici de
véritables bienfaits. Il en est de même de tout ce que nous voyons. Le mobile
qui fait agir les hommes est tantôt le désir de faire du bien, tantôt la haine
et l'aversion. Dieu, au contraire, agit toujours sous l'impulsion de la bonté.
C'est par un sentiment de bonté qu'Il a placé l'homme dans le paradis terrestre,
c'est par le même sentiment qu'Il l'en a chassé. C'est également par bonté pour
les hommes qu'Il les fit périr dans les eaux du déluge et qu'Il fit tomber sur
Sodome le feu du ciel. En un mot, il n'est aucune de ses Oeuvres qui ne soit un
bienfait. Le dirai-je ? C'est par bonté pour nous qu'Il nous menace de
l'enfer, semblable aux pères qui ne sont pas seulement pères lorsqu'ils
caressent leurs enfants, mais lorsqu'ils les châtient, et qui sont aussi bons
pères dans le second cas que dans le premier. C'est ce qui faisait dire à saint
Paul : «Quel est le fils qui ne soit châtié par son père ?» (He 12,7);
et à Salomon : «Le Seigneur châtie celui qu'Il aime, il frappe de verges
celui qu'Il reçoit au nombre de ses enfants.» (Pr 3,12). «Sa Justice demeure
dans les siècles des siècles.»
4. Le Roi-prophète me paraît s'adresser ici à ceux qui se scandalisent des
malheurs qui viennent frapper certaines personnes contre toute espérance, et
voici la vérité dont il voudrait les persuader. Ne vous troublez point en voyant
des hommes victimes de la calomnie, en butte à l'injustice et à des persécutions
qu'ils n'ont pas méritées; car il leur reste un tribunal incorruptible, il leur
reste un juge équitable, qui rendra à chacun selon ses oeuvres. Vous voudriez
que Dieu Se prononçât dès ici-bas, prenez garde d'attirer sur vous le premier,
une sentence de condamnation. En effet, si chaque péché était immédiatement
suivi du châtiment, et si Dieu punissait aussitôt chacun des coupables, c'en
serait fait depuis longtemps du genre humain. Et il n'est pas besoin de parler
ici de tel ou tel pécheur, je ne veux pour prouver cette vérité que l'exemple
d'un homme supérieur à tous les autres hommes, l'exemple de Paul, ce prédicateur
du monde entier, qui fut ravi au troisième ciel, transporté dans le paradis, à
qui Dieu révéla les mystères les plus augustes; l'exemple de Paul, ce vase
d'élection, ce conducteur de l'Épouse du Christ qui a mené sur la terre la vie
des anges, et s'est élevé à la perfection la plus éminente. Or, si Dieu n'avait
point voulu le supporter avec patience, mais qu'Il l'eût condamné comme il le
méritait, à l'époque de ses égarements, de ses blasphèmes et de ses
persécutions, Il lui aurait ôté tout moyen de faire pénitence. C'est dans cette
pensée que cet Apôtre disait : « Je rends grâces à notre Seigneur Jésus
Christ qui m'a fortifié, de ce qu'Il m'a jugé fidèle, en m'établissant dans son
ministère, moi qui étais auparavant un blasphémateur, un persécuteur, un
calomniateur. Mais j'ai obtenu miséricorde, afin que je fusse le premier en qui
Jésus Christ fit éclater son extrême Patience, et que j'en devinsse comme un
modèle et un exemple à ceux qui croiront en Lui pour la vie éternelle.» (1Tm
12,13,16). Si Dieu encore avait puni aussitôt la femme pécheresse, quand
aurait-elle changé de vie ? (Lc 7,27). Et s'Il avait infligé le châtiment
qu'il méritait au publicain Matthieu, alors qu'il exerçait encore cette
profession, Il l'eût mis dans l'impossibilité de se repentir. (Mt 9,9). On peut
en dire autant du larron, des mages et de chaque pécheur. Dieu suspend donc les
effets de sa Colère et de sa juste Vengeance, pour inviter les hommes à la
pénitence. S'ils demeurent insensibles à cet appel, ils subiront infailliblement
le châtiment dû à leurs péchés. C'est donc pour consoler ceux qui sont victimes
de l'injustice, et rappeler à leur devoir ceux qui la commettent, que le
Roi-prophète ajoute : «Et sa Justice demeure dans les siècles des siècles.»
Voici le sens de ces paroles : Vous avez à souffrir de l'injustice; ne
désespérez pas, si vous venez à mourir, d'obtenir la justice qui vous est due.
Au sortir de cette vie, vous recevrez infailliblement la récompense de vos
travaux. Et vous, qui ravissez le bien des autres, dont l'avarice ne connaît
point de bornes, et qui semez partout la confusion et le désordre, ne vous
flattez point d'échapper à la Justice de Dieu, parce que vous terminez vos jours
en paix. Car aussitôt votre mort, vous rendrez compte de tous vos crimes. Dieu
est éternel, sa Justice est éternelle comme lui, la mort ne peut en interrompre
le cours, qu'elle ait pour objet soit la récompense des
peines endurées pour la vertu, soit les supplices réservés au crime.
«Le Seigneur a perpétué le souvenir de ses Merveilles.» Quel est le sens de
ces paroles : «Il a perpétué le souvenir de ses Merveilles ?» (Ibid.
4.) Que signifient ces paroles ? Il n'a jamais cessé de faire des miracles;
«Il a perpétué le souvenir,» Il n'a jamais interrompu de génération en
génération, le cours de ses Prodiges, pour réveiller par ce spectacle
extraordinaire, les esprits les plus grossiers. Un esprit élevé et appliqué à
l'étude de la sagesse, n'a point besoin de miracles, et c'est à lui que
s'appliquent ces paroles : «Bienheureux ceux qui n'ont point vu et qui ont
cru.» (Jn 20,29). Mais Dieu dont la Providence s'étend non seulement sur ces
derniers, mais sur ceux dont l'esprit est moins ouvert, n'a cessé d'opérer des
prodiges dans chaque génération. Le spectacle général de la création est un
assez grand miracle sans doute; cependant pour réveiller la tiédeur d'un grand
nombre, Dieu a opéré une multitude de miracles au milieu du monde, soit en
public, soit en particulier. Citons pour exemples, le déluge, la confusion des
langues, l'embrasement de Sodome, les prodiges opérés en faveur d'Abraham,
d'Isaac, de Jacob, ceux que Dieu fit pour les Juifs dans l'Égypte, et lorsqu'ils
en sortirent; les prodiges dont furent témoins le désert, la Palestine, la
Babylonie, le retour de la captivité, l'époque des Macchabées; ceux qui ont
suivi l'Avènement de Jésus Christ, où qui l'ont accompagné; ceux qui
s'accomplissent encore sous nos yeux, la ruine de Jérusalem, l'établissement de
l'Église, la diffusion dans toutes les parties de la terre de la parole de Dieu
à qui les orages donnent une nouvelle force et qui s'étend par la persécution;
enfin les légions des martyrs et tant d'autres prodiges. On pourrait citer
encore bien des miracles particuliers qui se sont opérés soit dans les maisons,
soit dans les villes. Mais arrêtons-nous à ceux qui ont un caractère plus
général, qui sont d'une évidence incontestable que tous peuvent connaître, et
que chaque génération voit s'accomplir. Combien Dieu en a-t-Il opéré sous le
règne de Julien dont l'impiété était sans égal ? Combien sous le règne de
Maximin ? Combien sous les empereurs qui les avaient précédés ?
Rappelez-vous, si vous voulez, les prodiges dont notre temps a été témoin :
ces croix imprimées tout à coup sur les vêtements, le temple d'Apollon renversé
par la foudre, la translation du saint martyr Babylas, dont le corps était à
Daphné, la victoire éclatante remportée sur le démon, la mort subite et
extraordinaire de l'intendant du trésor impérial, la fin tragique et violente de
l'empereur lui-même, de ce Julien qui avait surpassé tous les autres par son
impiété, la mort non moins affreuse de son oncle, ces vers qui fourmillaient,
mille autres prodiges, la famine, la sécheresse, la stérilité, le manque d'eau
qui en fut la suite et qui désola tant de villes, et une foule d'autres miracles
arrivés sur tous les points de la terre.
5. Vous connaissez ceux qui ont eu lieu à cette époque dans la Palestine,
lorsque les Juifs entreprirent de reconstruire le temple de Jérusalem qui avait
été détruit par un Ordre secret de Dieu; un feu qui jaillissait des fondations
chassa tous les ouvriers, et le travail resté inachevé est une preuve de ce
miracle. «Le Seigneur est miséricordieux et plein de clémence; Il a donné la
nourriture à ceux qui Le craignent.» (Ibid. 5) Après avoir fait connaître les
bienfaits dont Dieu a comblé les hommes, tant par ses Miracles que par ses
Oeuvres, et le soin tout particulier qu'Il prend de nous, le Roi-prophète
s'étend sur ce même sujet; il montre que le Dieu qui a fait de si nombreux et de
si grands miracles pour le salut des hommes, qui n'a négligé aucun moyen de les
instruire, qui leur a enseigné la connaissance de Dieu et les leçons de la plus
haute sagesse, qui protège leur existence, n'agit point ainsi parce qu'Il le
doit (ce qui mérite toute notre reconnaissance), mais par un sentiment de
miséricorde et d'amour, non pas qu'Il ait besoin de nous, mais par pure bonté.
«Il a donné la nourriture à ceux qui Le craignent.» Pourquoi parler ici de ceux
qui Le craignent ? Sont-ils donc les seuls qu'Il nourrisse ? N'est-il
pas dit dans l'Évangile : «Il fait lever son soleil sur les mauvais et sur
les bons, et il répand la pluie sur ceux qui sont justes et sur ceux qui ne le
sont pas ?» (Mt 5,45). Pourquoi donc dire ici : «À ceux qui Le
craignent ?» Le Roi-prophète parle ici non point de la nourriture du corps,
mais de celle de l'âme. Voilà pourquoi il la restreint à ceux qui craignent
Dieu, car c'est à eux qu'elle est destinée. C'est qu'en effet, l'âme a sa
nourriture comme le corps. En voulez-vous une preuve ? Écoutez ces
paroles : «L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui
sort de la Bouche de Dieu.» (Mt 4) Il veut donc parler de cette nourriture que
Dieu a donnée surtout à ceux qui Le craignent, sa Doctrine par la prédication de
la parole, ses Enseignements qui comprennent toute sagesse.
«Il Se souviendra éternellement de son Alliance.» (Ibid. 5). Le psalmiste
veut combattre les orgueilleuses prétentions des Juifs et leur enlever tout
sujet de vaine gloire, ou plutôt il veut leur montrer que les bienfaits dont
Dieu les a comblés ne sont pas dus à leurs propres mérites, mais à l'affection
que Dieu avait pour leurs pères, et à l'alliance qu'Il avait faite avec
eux : «Il Se souviendra éternellement de son Alliance.» C'est cette vérité
que Moïse recommandait aux Juifs à leur entrée dans la terre promise de se
rappeler et de méditer sans cesse : «Si vous bâtissez des villes
magnifiques, leur disait-il, et si vous acquérez de grandes richesses, ne dites
pas en votre coeur : C'est à cause de ma justice que le Seigneur a fait ces
choses, mais à cause de l'alliance contractée avec vos ancêtres.» (Dt 9,4-5).
Rien de plus coupable qu'une orgueilleuse présomption; aussi Dieu cherche-t-il
de toutes manières et en toutes circonstances à la retrancher de notre coeur.
«Il a fait connaître à son peuple sa Puissance dans ses Oeuvres,» (Ibid. 6) «en
leur donnant l'héritage des nations.» (Ibid. 7). Le Roi-prophète descend ici du
général au particulier, des événements qui ont eu pour théâtre le monde entier à
ceux qui n'avaient que le peuple juif pour objet; quoiqu'en les considérant avec
attention, on puisse les ranger parmi ceux qui intéressent tout l'univers. En
effet, les événements qui avaient lieu dans la Judée étaient un enseignement
pour les autres peuples, et leurs guerres, leurs trophées, leurs victoires, une
véritable prédication pour les esprits attentifs. Car ces événements ne
suivaient pas la marche ordinaire des choses humaines, et ils arrivaient
contrairement à toutes les prévisions. Aussi, quelle cause naturelle et logique
peut-on donner de ces murs qui tombent au son des trompettes; (Jos 6,20); de la
victoire et du triomphe de cette femme qui commandait des armées, (Jdt 4), de la
victoire de cet enfant qui par une seule pierre lancée par sa fronde, mit fin à
la guerre des barbares contre le peuple de Dieu ? Beaucoup d'autres faits
non moins extraordinaires s'accomplissaient sous leurs yeux. C'est ainsi qu'ils
ont triomphé de leurs ennemis et les ont chassés de la Palestine. Lors donc que
le Prophète nous dit : «Il fera connaître à son peuple la puissance de ses
Oeuvres,» il veut surtout faire ressortir la Puissance de Dieu, qui non content
de chasser ces nations, l'a fait de manière à ce que son peuple pût comprendre
(ce que prouvaient suffisamment les événements passés), que c'était la Main de
Dieu qui les frappait, et que les victoires qu'ils remportaient sur leurs
ennemis étaient dues à ce qu'Il commandait en personne leurs armées. Ce n'était
pas seulement par ses paroles qu'Il les instruisait mais par des faits, par
leurs chaussures, par leurs vêtements, par leur nourriture, par la lumière qui
les éclairait jour et nuit, par la nuée mystérieuse, par les guerres, par la
paix, par leurs victoires, par la fécondité qu'Il donnait à leurs terres, par
les pluies; tout prenait une voix pour proclamer l'Action divine, et tirer les
âmes de leur aveuglement, et ces miracles se succédaient en grand nombre et sans
interruption.
«Les oeuvres de ses Mains sont vérité et justice.» Après cet exposé de la
Puissance de Dieu, le Roi-prophète rappelle le souvenir de sa Justice, qui aussi
bien que sa Puissance, se trouve empreinte sur ses Oeuvres. Ce n'est pas sans
motif en effet, que Dieu chassa les nations de la terre qu'elles habitaient,
afin de la donner aux Juifs, Il le fit pour de justes raisons. C'est pour cela
qu'Il disait dans un des livres de Moïse : «Les Amorrhéens n'ont pas encore
mis le comble à leurs iniquités.» (Gn 15,16). Les paroles du Roi-prophète ne
doivent pas être restreintes au peuple juif, et aux événements qui leur sont
propres : elles ont une signification générale. Toutes les Oeuvres de Dieu,
quelles qu'elles soient, sont vérité et jugement, c'est-à-dire justice.
L'Écriture prend souvent le mot vérité dans le sens de bonté. Le prophète veut
donc nous faire entendre ici que toutes les Oeuvres de Dieu offrent un heureux
mélange de justice et de bonté. Car s'Il n'avait pris conseil que de sa justice,
tout eût péri infailliblement.
6. C'est ce qui fait dire au Roi-prophète dans un autre endroit :
«N'entre pas en jugement avec ton serviteur, car nul homme vivant ne sera
justifié en ta Présence.» (Ps 142,2). Et ailleurs encore : «Si Tu examines
nos iniquités, Seigneur, Seigneur, qui subsistera devant Toi ?» (Ps 129,3).
La justice et la bonté sont donc le principal caractère de toutes les Oeuvres de
Dieu. S'Il ne suivait que les règles de sa Justice, rien n'échapperait à une
ruine complète; s'Il ne faisait usage que de sa Bonté, elle serait, pour un
grand nombre, un motif de relâchement. Il a donc diversifié les moyens de salut,
en s'inspirant tour à tour pour le bien des hommes, de la justice et de la
bonté. «Tous ses Préceptes sont fidèles.» (Ibid. 7). Le Roi-prophète, suivant sa
coutume, passe de la sagesse et de l'ordre qui brille dans le détail si varié de
la création, aux lois mêmes de la Providence qu'il entreprend d'exposer. Car ce
n'est pas seulement par le spectacle de cette création si riche et si variée,
mais en donnant des lois aux hommes, qu'Il leur a tracé une règle sûre de
conduite. Aussi dans le psaume dix-huitième, où le Roi-prophète traite ces deux
ordres de vérité, il commence par dire : «Les cieux racontent la Gloire de
Dieu.» (Ps 8,1). Puis lorsqu'il est arrivé au milieu du psaume, et qu'il a
décrit les merveilles de la création, il ajoute : «La Loi du Seigneur est
pure, elle convertit les hommes; le Précepte du Seigneur est rempli de lumière,
et il éclaire les yeux.» (Ps 18,9). De même ici, après avoir raconté les
prodiges et les Oeuvres admirables de Dieu, il entreprend de parler de ses
Commandements : «Tous ses Préceptes sont fidèles, ils sont immuables dans
tous les siècles, ils sont fondés sur la vérité et sur l'équité.» Ce n'est pas
sans intention qu'il dit : «Tous ses Préceptes;» il emploie cette
expression, parce qu'il veut embrasser toutes les Lois divines les plus
diverses. Il y a en effet les lois données à la création et qu'observe
fidèlement tout être créé, le soleil et la lune, le jour et la nuit, les
étoiles, la marche régulière de la terre et de la nature. Il y a en second lieu
les préceptes donnés à l'homme dès le commencement, lors de la création, et dont
saint Paul parle en ces termes : «Lorsque les Gentils qui n'ont point de
loi, font naturellement les choses que la loi commande; sans avoir la loi, ils
sont à eux-mêmes la loi.» (Rm 2,14). Et ailleurs «Selon l'homme intérieur, Je
trouve du plaisir dans la Loi de Dieu.» (Rm 7,22). Il y a enfin les
commandements écrits, et tous ces commandements subsistent. Si quelques-uns ont
été abrogés, c'est pour être remplacés non point par des lois moins bonnes, mais
par des commandements plus parfaits. Ainsi par exemple, ce commandement :
«Vous ne tuerez pas,» n'a pas été abrogé mais étendu; cet autre : «vous ne
commettrez point d'adultère,» n'a pas été supprimé, mais imposé avec plus de
sévérité. (Ex 20,13,14). Voilà pourquoi notre Seigneur disait : «Je ne suis
pas venu détruire la loi et les prophètes, mais les accomplir.» (Mt 5,17). En
effet, celui qui ne se met pas en colère, à plus forte raison s'abstiendra du
meurtre, et celui qui s'interdit tout regard impur, sera bien plus éloigné de
commettre l'adultère. Le caractère particulier et distinctif de la loi, quelle
qu'elle soit, la loi de la création, la loi de la nature, la loi de la sagesse,
ou la loi du Nouveau Testament, c'est l'immortalité et la perpétuité; et notre
Seigneur Jésus Christ rend témoignage à cette perpétuelle durée lorsqu'il
dit : «Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point.»
(Mt 24,85) Quand Dieu veut qu'une chose subsiste, la perpétuité lui est assurée,
et rien ne peut porter atteinte à son existence.
«Ils sont fondés sur la vérité et sur l'équité.» Que signifient ces
paroles : «Sur la vérité et sur l'équité ?» Dans ces commandements, il
n'y a ni équivoque, ni ambiguïté, ni obscurité, rien n'y atteste l'affection ou
la haine; ils n'ont tous qu'un but, notre utilité, notre avantage. Il n'en est
pas ainsi des lois des hommes qui dans plusieurs de leurs dispositions sont
nécessairement transitoires, souvent obscures et portent toujours le caractère
de l'imperfection humaine. Un grand nombre de ces lois sont l'oeuvre des
passions. Le désir de se venger d'un ennemi ou de faire plaisir à un ami, leur a
souvent donné naissance. Telles ne sont point les Lois divines, elles sont plus
claires que la lumière du soleil, elles n'ont pour objet que l'intérêt de ceux
qu'elles obligent, elles leur enseignent le chemin de la vertu, de la vérité, et
non celui du mensonge, c'est-à-dire des richesses et des honneurs. Ce sont là
des biens passagers, tandis que ceux qui viennent de Dieu sont les seuls
véritables; ces lois apprennent aux hommes non pas le secret de devenir riches
ou de se procurer les biens d'ici-bas, mais le moyen assuré d'obtenir les biens
de la vie future. Elles nous enseignent toutes les règles de la vérité et de la
justice sans aucun mélange d'erreur. «Tous ses Préceptes sont fidèles;» que
signifie cette expression, «fidèles ?» Fermes, durables. Leur transgression
est suivie de près par le châtiment, sans que ces préceptes en soient ébranlés,
et si les hommes refusent de les observer, Dieu sait prendre en main leur
défense. Ne dites pas que ce sont là de pures menaces où l'exagération a
beaucoup de part. Celui qui fait une loi, n'a pas seulement intention de
menacer, mais de punir au besoin. Vous ne croyez qu'avec peine aux châtiments à
venir, que le passé vous serve ici de leçon. Le déluge du temps de Noé,
l'embrasement de Sodome, la destruction des Égyptiens sous Pharaon, la ruine des
Juifs, leurs captivités, leurs guerres, étaient-ils de simples menaces ? Ou
bien n'ont-ils pas été des châtiments trop réels ? Or, si ces châtiments
qui n'étaient que figuratifs, ont eu lieu en réalité, ceux dont ils étaient la
figure arriveront d'autant plus certainement que le crime des coupables est plus
grand après que Dieu leur a prodigué des remèdes et des grâces extraordinaires.
«Le Seigneur a envoyé la rédemption à son peuple.» (Ibid. 9). Dans le sens
historique, le prophète veut parler de la liberté rendue aux Juifs; dans le sens
anagogique, il s'agit de la délivrance du monde entier, comme nous le voyons
dans les paroles suivantes : «Il a conclu avec lui une alliance éternelle.»
Il est ici question de la nouvelle alliance, le prophète a parlé de l'ancienne
loi et de ses préceptes, mais comme elle n'a point été observée, et n'a fait que
provoquer la Colère de Dieu, il ajoute : «Le Seigneur a envoyé la
rédemption à son peuple.» C'est ce que notre Seigneur proclamait Lui-même :
«Je ne suis pas venu, disait-Il, pour juger le monde, mais pour le sauver.» (Jn
12,47). La loi transgressée attirait nécessairement le châtiment. «La loi, dit
saint Paul, produit la colère. Mais où il n'y a pas de loi, il n'y a point de
prévarication de la loi.» (Rm 4,15). Et dans un autre endroit : «Tous ont
péché, et ont besoin de la Gloire de Dieu.» (Rm 3,23). Voilà pourquoi le
Roi-prophète nous dit ici : «Dieu a envoyé la rédemption à son peuple.»
7. Ce n'est pas seulement la rédemption qu'Il nous envoie, Il impose une loi
à ceux qu'Il a rachetés afin que notre vie soit digne d'une si grande grâce.
«Son Nom est saint et terrible.» Après avoir décrit cette providence, ce soin
paternel dont Dieu a donné des preuves si éclatantes, tant dans l'Ancien que
dans le Nouveau Testament, dans ses oeuvres, dans ses commandements, comme dans
ses prodiges et ses miracles, le Roi-prophète, dans un transport tout divin,
dans un sentiment profond d'admiration à la vue de la Grandeur de Dieu, termine
ce psaume en célébrant la Gloire du divin Auteur de ces merveilles : «Son
Nom est saint et terrible.» C'est-à-dire qu'il inspire l'étonnement et
l'admiration. Si son Nom est saint et terrible, combien plus sa Nature divine !
Dans quel sens son Nom est-il saint et terrible ? Les démons le craignent, les
maladies le redoutent, et c'est par la vertu de ce Nom que les apôtres ont
converti le monde entier. Ce Nom a été l'arme puissante avec laquelle David a
terrassé le barbare Philistin; c'est par ce Nom que tant d'actions éclatantes
ont été accomplies, c'est par lui que nous sommes initiés aux saints mystères. À
la vue des prodiges étonnants opérés par ce Nom, des grâces dont il est la
source, des victoires qu'il nous fait remporter sur nos ennemis, de la
protection dont il entoure ceux qui l'invoquent, et en repassant dans son âme
toutes ces merveilles qui surpassent de beaucoup tout ce que la nature peut
faire, tout ce que l'intelligence humaine peut concevoir, il s'écrie : «Son
Nom est saint et terrible.» S'il est saint, il faut donc aussi pour le louer des
bouches saintes, des lèvres innocentes et pures.
«La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse; une salutaire
intelligence éclaire ceux qui la pratiquent.» (Ibid. 10). Que faut-il entendre
par ce commencement ? La source, la racine, le fondement. Après cette
magnifique énumération des Oeuvres du Maître du monde, qu'il ne peut contempler
sans être rempli d'une profonde admiration, le Roi-prophète ajoute ces paroles
pour nous apprendre que la crainte du Seigneur remplit l'âme de toute sagesse et
de toute prudence. Et n'allez pas vous imaginer que cette sagesse consiste dans
une simple connaissance; non, le Roi-prophète ajoute : «Une salutaire
intelligence éclaire ceux qui la pratiquent.» En effet, la foi ne suffit pas, si
notre vie n'est conforme à ses divins Enseignements. Mais comment la crainte du
Seigneur est-elle le commencement de la sagesse ? Parce qu'elle nous
délivre de tous les vices pour nous enseigner la pratique de toutes les vertus.
Or, la sagesse dont parle ici le prophète n'est pas celle qui ne consiste qu'en
paroles, mais la sagesse qui se manifeste par les actions. Les philosophes
étrangers à la foi ont eux-mêmes défini la sagesse : la connaissance des
choses divines et humaines. Cette science, c'est la crainte de Dieu qui nous
l'enseigne en bannissant le vice de notre coeur, pour y déposer les germes de la
vertu, nous inspirer le mépris des choses de la terre, et élever nos regards et
nos coeurs jusqu'au ciel. Peut-on imaginer une sagesse plus grande ?
Remarquez ici que le Roi-prophète ne veut pas qu'on se contente d'écouter, il
faut aller jusqu'à la pratique. «Une salutaire intelligence éclaire ceux qui la
pratiquent.» C'est-à-dire ceux qui pratiquent la sagesse et qui la manifestent
dans leur conduite, font preuve d'une véritable intelligence. «Ils ont une bonne
intelligence,» parce qu'il y a en effet une intelligence mauvaise, celle dont
parle le prophète : «Ils sont habiles pour faire le mal, mais ils ne savent
pas faire le bien.» (Jr, 4,22). Ce que le Roi-prophète demande, c'est une
intelligence qui se mette au service de la vertu. «Sa louange subsiste dans tous
les siècles.» Quelle est, dites-moi, cette louange ? L'action de grâces, la
Gloire éternelle que Dieu S'est acquise par ses Oeuvres, et auparavant celle qui
est inhérente à sa Nature divine. Dieu en effet, est immortel et digne par
Lui-même de toute louange; Il ne l'est pas moins lorsque vous considérez en
vous-même sa souveraine Grandeur; Il l'est également dans ses Oeuvres lorsqu'Il
fait éclater sa Sagesse dans le spectacle visible des choses créées. Le prophète
veut ici nous exhorter à rendre à Dieu nos actions de grâces, et nous apprendre
que ceux qui trouvent à redire à la conduite de la Providence, ne sont dignes
d'aucun pardon; puisqu'en effet, la louange, l'action de grâces, la gloire qui
sont dues à Dieu, reposent sur des raisons si claires, si évidentes, si fortes
et inébranlables, que cette gloire est à l'épreuve du temps et de la mort et
qu'elle n'aura d'autres bornes que celles de l'éternité; ceux qui dans leur
ignorance osent blasphémer contre elle, contredisent des faits plus éclatants
que le soleil, et demeurent dans un aveuglement volontaire. Car ce n'est point
là une gloire passagère qui pourrait servir d'excuse à leur ignorance, elle
n'est environnée ni de ténèbres ni d'obscurité, elle est manifeste, durable,
immortelle, et sa durée est égale à celle de l'éternité.
-
Jean Chrysostome