1. Que signifie cette expression : "Des profondeurs ?"
C'est-à-dire, ce n'est pas seulement de ma bouche, ce n'est pas seulement de ma
langue que sortent mes paroles, tandis que mon âme est errante, mais c'est du
plus intime de mon coeur, c'est avec toute l'ardeur, tout le zèle dont je suis
capable, c'est des profondeurs mêmes de mon âme. Voilà ce que produit la
tribulation dans une âme, elle ébranle le coeur jusque dans ses fondements, et
lui inspire une prière pleine d'une vive componction qui est nécessairement
exaucée. De telles prières ont une grande puissance, car elles ne peuvent être
ni abattues ni agitées, quand même le démon déploierait toute sa violence pour
les attaquer. Voyez un arbre vigoureux qui a poussé de profondes racines dans la
terre, et qui en embrasse tous les replis, il résiste à toute l'impétuosité des
vents. Si au contraire, il ne tient qu'à la surface du sol, le moindre vent qui
vient à souffler, l'ébranle, le déracine et le jette à terre. Ainsi les prières
qui partent du coeur et qui ont dans l'âme des racines profondes, demeurent
fermes, inébranlables et ne fléchissent jamais malgré la multitude des pensées
qui viennent les assaillir, malgré toutes les attaqués du démon. Celles au
contraire qui ne sortent que de la bouche et des lèvres, et ne viennent point du
fond du coeur, ne peuvent monter jusqu'à Dieu, affaiblies qu'elles sont par la
tiédeur de celui qui prie de la sorte. En effet, le moindre bruit, la moindre
agitation suffit pour le troubler, pour le détourner de sa prière. La bouche
fait entendre des sons, mais le coeur est vide, et l'esprit est absent. Ce n'est
point ainsi que priaient les saints, leur prière était si fervente qu'elle
allait jusqu'à plier leur corps tout entier. C'est ainsi que le bienheureux
prophète Élie cherche d'abord la solitude pour prier, puis ayant mis son visage
entre ses genoux, le coeur embrasé d'une grande ferveur, il adressait sa prière
à Dieu. (Ill Roi 18,43). Voulez-vous le voir maintenant prier debout ?
Considérez-le s'étendant, s'élevant jusqu'au ciel, d'où il fait descendre le feu
sur la terre. (Ibid., 36-38). De même encore, lorsqu'il voulut ressusciter le
fils de la veuve, il s'étendit tout entier sur l'enfant pour le rendre à la vie.
Il ne priait pas comme nous, avec ennui et dégoût, mais avec attention, mais
avec ferveur. (III Roi 17,19,22). Mais pourquoi citer ici l'exemple d'Elie et
des saints ? j'ai vu des femmes dont le mari était en voyage, ou l'enfant
malade, adresser à Dieu leurs prières du fond du coeur, et verser des larmes si
abondantes qu'elles obtenaient ce qu'elles demandaient. Or, si ces femmes prient
avec tant de ferveur pour un mari absent, pour un enfant malade, ne sommes-nous
pas impardonnables de rester froids et indifférents, lorsque notre âme est
plongée dans la mort ?
Aussi, qu'arrive-t-il ? C'est que nos prières restent sans
effet. Considérez comme Anne priait du fond du coeur, quels torrents de larmes
elle versait, et comme sa prière la transportait hors d'elle-même. (I Roi
1,10-11). Celui qui prie de la sorte, avant même d'avoir obtenu ce qu'il
demande, recueille les plus grands avantages de sa prière; il impose silence à
toutes les passions de son âme, apaise la colère, bannit l'envie, éteint la
convoitise, affaiblit l'amour des biens de cette vie, établit son coeur dans un
calme parfait et s'élève même jusqu'au ciel. De même que la pluie rend plus
souple la terre desséchée qu'elle arrose; de même encore que le feu amollit la
dureté du fer, ainsi une prière fervente assouplit et attendrit un coeur plus
énergiquement que le feu, plus profondément que la pluie. Notre âme est molle et
flexible, mais semblable à l'Ister dont les eaux durcissent sous l'influence de
la gelée; notre âme aussi, sous la triste influence du péché et de la tiédeur,
s'endurcit à l'égal de la pierre. Nous avons donc besoin d'une grande chaleur
pour amollir cette dureté. C'est ce que produit surtout la prière. Lors donc que
vous voulez prier, ne vous proposez pas seulement d'obtenir ce que vous
demandez, mais faites en sorte que la prière rende votre âme meilleure; car
c'est là aussi un des effets de la prière. Celui qui la fait dans ces
conditions, devient supérieur à toutes les choses de la vie, son âme prend des
ailes, sa pensée s'élève, sans qu'aucune passion soit capable de
l'arrêter.
"Des profondeurs de mon âme, j'ai crié vers Toi, Seigneur."
Remarquez, ici deux choses : le prophète a crié vers Dieu, et il a crié du fond
de son âme. Ce cri n'est pas le son de la voix, mais la disposition du coeur.
"Seigneur, exaucez ma prière." Recevons aussi ces deux leçons : premièrement que
notre prière, pour être exaucée de Dieu, exige nécessairement nos efforts
personnels. Aussi c'est après avoir dit : "J'ai crié vers Toi du fond de mon
âme," qu'il ajoute : "Exaucez la voix de ma prière;" secondement, qu'une prière
attentive et fervente, pleine des larmes de la componction, a sur Dieu une
puissance toute particulière pour en obtenir ce qu'elle demande. En effet, il
ajoute : "Seigneur, exaucez ma voix," comme un homme qui vient d'accomplir une
oeuvre extraordinaire, et qui a fait tout ce qui dépendait de lui. "Que tes
oreilles soient attentives à ma voix suppliante." (Ibid., 2). Le prophète se
sert de l'expression figurée d'oreilles, pour exprimer le pouvoir que Dieu a de
nous entendre; de même aussi, cette voix suppliante n'indique ni les efforts de
l'esprit, ni le cris extérieur de la voix, mais la vive affection du coeur. "Si
Tu tiens compte, Seigneur, nos iniquités, qui pourra, grand Dieu, subsister ?"
(Ibid., 3). Le psalmiste détruit ici ce prétexte que plusieurs pourraient
alléguer : Je ne suis qu'un pécheur, mes iniquités sont innombrables, je ne puis
m'approcher de Dieu, Le prier, L'invoquer. "Seigneur, si Tu examine nos
iniquités, répond-il, qui pourra, grand Dieu, subsister ?" Qui pourra ?
C'est-à-dire, personne ne pourra; car si Dieu nous demande un compte sévère de
ce que nous avons fait, il n'y a personne qui puisse jamais trouver grâce et
miséricorde devant Lui.
2. Si je vous parle de la sorte, ce n'est point pour favoriser
la tiédeur, mais pour consoler ceux qui tombent dans le désespoir. "Car qui peut
se glorifier d'avoir an coeur pur, et qui peut dire avec confiance : je suis
exempt de péchés ?" (Pro 20,9). Et pourquoi parler ici des autres hommes ?
Prenons un saint Paul 1ui-même, et demandons-lui un compte exact de toute sa
vie, il ne pourrait y résister. Il avait lu les prophètes, comme un observateur
zélé de la loi de ses pères, il avait vu les prodiges qui s'accomplissaient sous
ses yeux, et cependant il ne cessait de persécuter les chrétiens. Il ne s'arrêta
dans cette voie qu'après cette vision merveilleuse dont Dieu le favorisa et
cette voix terrible qu'il lui fit entendre. Jusque-là il continua de répandre
partout le trouble et le désordre, et cependant Dieu oublie toute cette conduite
coupable, Il l'appelle, et le juge digne de ses grâces les plus abondantes.
Que dirons-nous encore de Pierre le chef des apôtres ? Après
les prodiges et les miracles sans nombre dont il avait été témoin, après tant
d'enseignements et d'avertissements qu'il avait reçus, ne fut-il pas convaincu
d'avoir fait une chute des plus graves ? Et Dieu daigna aussi oublier ce crime
et il établit Pierre à la tête des autres apôtres. Voilà pourquoi Il lui parle
en ces termes : "Simon, Simon, voilà que Satan a désiré vous passer au crible
comme le froment. Et moi, j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas."
(Luc. 22,31-32). Et après ces prodiges de grâce, si Dieu venait juger les hommes
sans indulgence et sans miséricorde et leur demander un compte sévère de leurs
actions, Il trouverait tous les hommes coupables sans exemption. C'est ce qui
faisait dire à saint Paul : "La conscience ne me reproche rien, mais je ne suis
pas justifié pour cela." "Si tu examine les iniquités, Seigneur, Seigneur."
Cette répétition n'est pas l'effet du hasard, c'est l'expression d'une âme
frappée d'admiration et d'étonnement devant l'excès de la Miséricorde de Dieu,
l'étendue de sa Grandeur, l'océan sans bornes de sa Bonté. "Qui pourra subsister
?" Il ne dit pas : Qui pourra échapper ? mais : "Qui pourra subsister ?"
C'est-à-dire, qu'on ne pourra même soutenir la Présence de Dieu. "Auprès de Toi
est le pardon. " (lbid., 4). Que signifient ces paroles : "Auprès de Toi est le
pardon ?" Ce ne sera point au nom de nos mérites, mais en vertu de ta Bonté
qu'il nous sera donné d'échapper au châtiment. Ta Miséricorde seule, peut nous
faire éviter la justice. Si Tu nous la refuse, c'est en vain que nous comptons
sur nos bonnes oeuvres pour nous soustraire à ta Colère.
3. C'est ce que Dieu nous enseigne lorsqu'Il nous dit par son
prophète : "C'est Moi qui efface vos iniquités." (Is 43,26). C'est mon oeuvre,
l'oeuvre de ma Bouté, de ma Miséricorde. Vos mérites ne suffiraient jamais pour
vous arracher au supplice, si Je n'usais à votre égard de miséricorde, et il
ajoute : "C'est Moi qui vous soutient." (Is 46). " A cause de ton Nom, je T'ai
attendu, Seigneur. Mon âme s'est soutenue par ta parole. Mon âme a espéré au
Seigneur. " (Ibid., 5). Une autre version porte : "A cause de ta loi. " Une
autre : "Afin que ta parole soit connue." Or, voici l'explication de ces paroles
: C'est en ta Miséricorde, c'est en ton Nom, c'est en ta loi que j'espère, pour
arriver au salut. Si je n'avais pour appui que mes lèvres, il y a longtemps que
le désespoir aurait fait place à l'espérance. Mais je considère ta loi, je me
rappelle ta parole, et l'espérance rentre dans mon coeur. Quelle est cette
parole ? Une parole de miséricorde; n'est-ce pas lui qui a dit en effet :
"Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes Pensées sont
au-dessus de vos pensées, et mes Voies au-dessus de vos voies ?" (Is 55,9). Et
dans un autre endroit : "Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre,
autant sa Miséricorde s'affermit sur ceux qui Le craignent." (Ps 102,11). Et
encore : "Autant le couchant est éloigné de l'aurore, autant Il a éloigné de
nous nos iniquités." (Ibid., 12). C'est-à-dire, je n'ai pas sauvé seulement ceux
dont les lèvres étaient irréprochables, mais J'ai aussi fait grâce aux pécheurs,
et au milieu de tous vos crimes, J'ai fait éclater ma puissante Protection et ma
Sollicitude paternelle. Un autre interprète a traduit : "C'est afin que tu te
rends redoutable, que j'ai attendu le Seigneur. " A qui redoutable ? A mes
ennemis, à ceux qui me tendent des pièges, et m'ont juré une haine mortelle. Que
signifient encore ces paroles : "A cause de ton Nom ?" Je suis pécheur, il est
vrai, et mon âme est pleine de misères innombrables; cependant, j'étais
persuadé, que pour sauver ton Nom de la profanation, Tu ne nous laisseras point
périr. C'est ce que bien Lui-même nous déclare dans Ézéchiel : "Ce n'est point
pour vous que Je le fais, mais c'est pour mon Nom, afin qu'il ne soit point
profané parmi les nations." (Ez 26,22). C'est-à-dire, nous ne sommes pas dignes
d'être sauvés, nos lèvres ne peuvent nous donner aucune espérance, mais c'est en
ton Nom que nous mettons notre confiance, et c'est la seule espérance de salut
qui nous est laissée. Une autre version porte : "A cause de la crainte, j'ai
attendu le Seigneur. " Un autre : "A cause de la loi, mon âme a espéré en ta
parole." Suivant une autre version : "Mon âme a attendu sa parole." Suivant une
autre : "Mon âme a espéré, et j'ai attendu sa parole." C'est-à-dire, ses
promesses, ses déclarations réitérées de bonté et de miséricorde, ont été pour
mon âme comme une ancre sacrée; et je n'ai point désespéré de mon
salut,
"Que depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit, Israël espère au
Seigneur," (Ibid., 6), c'est-à-dire, toute la vie qui est figurée par le jour et
la nuit. En effet, le moyen le plus assuré pour arriver au salut, est d'avoir
les yeux constamment fixés sur Dieu, et de rester attaché à cette espérance
malgré tant de circonstances fâcheuses qui peuvent nous jeter dans le désespoir.
Dieu est un rempart indestructible, une forteresse ineprenable, une tour
inattaquable. Lors même donc que par suite des événements vous seriez menacé de
la mort, d'un danger sérieux, d'une ruine complète, ne cessez point d'espérer en
Dieu, et d'attendre de Lui votre salut. Tout Lui est aisé et facile, et Il saura
bien vous ménager une issue au milieu des dangers les plus inextricables. Ce
n'est donc point seulement au temps de la prospérité que vous devez attendre la
Protection divine, mais surtout lorsque vous avez à lutter contre la fureur des
flots et la violence de la tempête, et que vous êtes menacé des derniers
dangers. C'est le moment que Dieu choisit de préférence pour faire éclater sa
Puissance. Le prophète nous engage donc ici à espérer constamment en Dieu, dans
tout le cours de notre vie.
"Car dans le Seigneur est la miséricorde et une abondante
rédemption." (Ibid., 7). "C'est Lui qui rachètera Israël de toutes ses
iniquités." Que signifient ces paroles : "Dans le Seigneur est la miséricorde ?"
C'est-à-dire, il y a en Dieu un trésor, une source de miséricorde qui ne cessent
de jaillir sur les hommes, Or, à la miséricorde se trouve jointe la rédemption,
et non pas une rédemption ordinaire, mais une rédemption abondante, et un océan
immense d'amour. Quand bien même nos péchés nous auraient gravement compromis,
ne nous laissons aller ni au découragement, ni au désespoir. Lorsqu'un tribunal
est présidé par la clémence et la miséricorde, le juge n'exige pas un compte
aussi rigoureux des crimes qui ont été commis, parce que l'inclination qui le
porte à pardonner lui fait fermer les yeux sur une multitude de fautes. Telle
est la conduite de Dieu, dont l'inclination et la propension naturelles sont de
faire miséricorde et de pardonner. "C'est Lui qui rachètera Israël de toutes ses
iniquités.· Si telle est la Nature de Dieu, et si la grandeur de sa Miséricorde
doit s'étendre partout, il est évident qu'Il sauvera son peuple, et qu'Il le
délivrera non seulement du châtiment, mais de ses péchés. Puisque nous sommes
instruits de ces vérités, persévérons dans la prière, et ne cessons jamais de
prier, que nous soyons exaucés ou non. Dieu est le maître de nous accorder ce
que nous Lui demandons, mais Il est aussi le Maître de nous l'accorder quand Il
le veut, et Il sait parfaitement quel est le moment favorable. Ne cessons donc
de prier Dieu, de L'invoquer en nous confiant dans sa Bonté, dans son Amour. Ne
désespérons jamais de notre salut, mais travaillons à l'assurer par nos oeuvres.
Dieu alors ne nous fera point défaut, car il y a en Lui une miséricorde
ineffable et une bonté infinie.
Puissions-nous tous en ressentir les heureux effets, par la
grâce et la miséricorde de notre Seigneur Jésus Christ à qui soit la gloire avec
le Père et le saint Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.
-
Jean Chrysostome