1. Je vous ai souvent expliqué ces paroles; laissons-les donc
pour nous arrêter à celles qui suivent. Que veut dire le prophète : "Je
célébrerai ta Gloire en présence des anges ?" Un autre interprète traduit : "Je
chanterai ta Gloire avec confiance;" un autre : "Je célébrerai ta Gloire en
présence des dieux." S'il est ici question des anges qui sont dans le ciel, le
prophète veut dire : Je m'efforcerai de chanter avec les anges, de rivaliser de
zèle avec eux, et de m'unir aux choeurs des puissances célestes. Je suis d'une
nature différente, il est vrai, mais je m'efforcerai de les égaler par l'ardeur
de mes désirs et de prendre place parmi eux. Si au contraire, nous préférons
l'autre interprétation, il faut appliquer aux prêtres ce que le prophète dit ici
des dieux. En effet, c'est la coutume de l'Écriture, de donner aux prêtres le
nom d'ange et celui même de dieu; ainsi, tantôt elle dit : "Vous ne parlerez
point mal des dieux, et vous ne maudirez point le prince de votre peuple;" (Ex
22,28); tantôt : "Les lèvres du prêtre garderont la science, et l'on recherchera
la loi de sa bouche, parce qu'il est l'ange du Seigneur des armées. Si nous
adoptons cette interprétation, voici donc quel sera le sens de ces paroles :
C'est aux prêtres qu'il appartient de commencer à chanter les louanges de Dieu;
quant à moi, je les suivrai et j'unirai mes chants aux leurs. "Parce que vous
avez écouté les paroles de ma bouche." Voyez quelle vive reconnaissance, quelle
attention soutenue dans la prière ? Le psalmiste ne ressemble pas à ces
chrétiens sans force et sans énergie, qui avant d'être exaucés, paraissent
pleins d'ardeur, et qui retombent dans leur tiédeur habituelle, lorsqu'ils ont
obtenu ce qu'ils demandent. La même ferveur qui lui dicte sa prière, lui inspire
aussi l'hymne de la reconnaissance. La preuve de la pureté, de l'excellence de
ses prières, c'est que Dieu les a exaucées; car le succès de nos prières est
assuré, lorsqu'elles sont agréables à Dieu.
Il dépend donc de nous d'être exaucés; demandons à Dieu des
choses dignes de sa souveraine Majesté, prions-Le avec ferveur, rendons-nous
dignes d'obtenir ce que nous demandons, et Dieu répondra à notre appel, et Se
rendra à nos désirs.
"Je me prosternerai dans ton saint temple." C'est encore le
signe d'une vertu éminente de pouvoir entrer dans le saint lieu et d'y venir
pour y offrir à Dieu l'adoration d'un coeur pur. Ce que Dieu demande en effet,
ce n'est point de fléchir les genoux, d'entrer simplement dans son temple, mais
d'y venir avec une âme pleine de ferveur et de recueillement, d'y être présent
non seulement de corps, mais d'esprit, et c'est aussi un privilège glorieux pour
nous de pouvoir L'adorer d'une manière digne de Lui. On regarde comme un grand
honneur d'approcher des rois de la terre; que sera-ce d'être admis en présence
du Dieu du ciel et de la terre ? "Et je rendrai gloire à ton Nom à cause de ta
Miséricorde et de ta Vérité." Que signifient ces paroles ? Je Te rendrai grâces
du soin miséricordieux, que Tu as pris de moi. Car ce n'est point à mes propres
mérites que je dois d'être rentré dans ma patrie, et de voir de nouveau le
temple saint, mais à ta Miséricorde et à ta Bonté. Je T'adorerai donc, je Te
louerai, parce que Tu T'es empressé de me ramener de la captivité, moi qui
n'étais digne que de châtiment et qui méritais de passer ma vie entière dans une
terre étrangère. "Car Tu as élevé au-dessus de tout ton saint Nom." (Ibid., 2).
C'est-à-dire, je ne Te rendrai pas grâces seulement de tes Bienfaits, mais aussi
de ta Gloire ineffable, de ta Grandeur infinie et de ta Nature, qu'aucune parole
humaine ne peut exprimer, "Tu as élevé, dit-il, au-dessus de tout, ton saint
Nom." Comment ? Par tes Bienfaits, par les éléments, par tout ce qui existe dans
le ciel et sur la terre, par les effets de votre Justice, par ta Conduite si
différente envers tes ennemis et à l'égard de tes amis. Il n'est point en effet
de créature, si petite qu'elle soit dans le ciel et sur la terre, qui ne
proclame la grandeur de ton Nom d'une voix plus éclatante que la trompette.
Parcourez successivement les anges, les archanges, les démons, les créatures
inanimées, les pierres, les semences, le soleil, la lune, la terre, les mers,
les poissons, les oiseaux, les lacs, les fontaines, les fleuves, vous verrez la
grandeur de son Nom éclater dans chacune de ces créatures. Une autre version
porte au lieu de : "Tu as élevé au-dessus de tout ton saint Nom," "Tu as élevé
au-dessus de tous les noms ta Parole." Une autre : "Tes Oracles. En quelque jour
que je T'invoque, hâte-Toi de m'exaucer." suivant une autre version : "En
quelque jour que je T'aie invoqué, Tu m'as exaucé." C'est la promesse que Dieu
avait faite par son prophète : "En quelque jour que vous m'invoquiez, je vous
exaucerai et à votre premier cri, je dirai : Me voici." (Is 58,9). C'est ce que
demande le prophète, telles sont en effet les âmes que la douleur accable, elles
veulent en être délivrées au plus tôt. "Tu augmenteras la force de mon âme."
(Ibid., 3). Un autre interprète traduit : "Tu as établi les vertus dans mon
âme," parce qu'au lieu de : "Exauce-moi," il avait traduit précédemment :
"Tu m'as exaucé." Que signifient ces paroles ? Les Grecs donnent aux phénomènes
qui se passent dans les régions supérieures le nom de météores, du verbe
airesqai, élever; voilà
pourquoi les flots soulevés s'appellent aussi metewrismoi élévations, de même verbe airaiqai.
L'expression poluwrhseiv
équivaut donc à celle-ci : "Tu m'exalteras, Tu m'éleveras." Le psalmiste s'est
servi ailleurs de la même expression : "Tu as élevé (epolumrusav) les enfants des hommes en proportion
de ta Grandeur." Le verbe
poluwrhseiv a ici le même sens et il signifie : Tu me
combleras de joie, Tu élèveras mon âme, et ce qui est bien plus désirable, Tu ne
permettras pas que cette élévation, que cette joie soit passagère, Tu lui
donneras de la force, de la puissance, la fermeté, Tu la rendras inébranlable.
Tel est le sens de ces paroles : "Tu élèveras mon âme par ta Vertu."
2. Or, le prophète veut dire : Ta Puissance m'élèvera, ta Force
m'exaltera, et Tu viendras à mon secours. Un autre interprète exprime la même
pensée en traduisant : "Tu as établies les vertus dans mon âme." Remarquez cette
expression : "Dans mon âme," parce qu'en effet, c'est le propre de Dieu de
ranimer les âmes brisées par les tribulations, comme Il le fit pour les apôtres.
Ils avaient été battus de verges, et ils s'en revenaient pleins de joie, tant
leur âme était élevée au-dessus de la terre. (cf Ac 5,41). L'oeuvre particulière
de la Puissance de Dieu, ce qui fait surtout éclater sa Force toute divine,
c'est qu'au milieu des plus grandes épreuves, Il ne nous laisse pas tomber dans
le découragement. "Que tous les rois de la terre Te louent, Seigneur, parce
qu'ils ont entendu les paroles de ta Bouche." (Ibid., 4). Voyez quel profond
sentiment de gratitude dans le prophète. Il ne lui suffit pas de rendre grâces à
Dieu en son Nom, il invite les puissants de la terre, ceux qui portent le
diadème, à venir s'associer à sa reconnaissance, Leur puissance est grande, il
est vrai, semble-t-il dire, mais ils Te doivent cependant des actions de grâces
pour les bienfaits que Tu as accordés aux autres hommes. C'est pour cela qu'il
ajoute : "Parce qu'ils ont entendu toutes les paroles de ta Bouche," si donc ils
accomplissent fidèlement ce devoir de la reconnaissance, ils en recueilleront
les plus grands avantages, les fruits les plus précieux. En effet, la nature
propice de tes grâces ô mon Dieu, est qu'elles sont offertes à tous les hommes,
et que tous, s'ils le veulent, peuvent entrer en participation de vos Dons et en
jouir. Jamais leur puissance royale ne leur procurera d'avantages comparables à
celui d'entendre tes paroles. Voilà ce qui leur assurera tout à la fois de la
sécurité de la force, de l'éclat, de la gloire. Voilà pour eux la vraie royauté;
voilà ce qui donnera à leur autorité, autant de splendeur que de puissance. "Et
qu'ils chantent dans les voies du Seigneur. ." Suivant une autre version : "Et
qu'ils chantent les voies du Seigneur,". D'après la première version : "Dans tes
voies," ces paroles signifient : conformément à tes lois, à tes ordres; d'après
la seconde : "Tes voies," qu'ils proclament, qu'ils célèbrent, qu'ils annoncent
tes oeuvres admirables, car tel est le sens de cette expression : "Qu'ils
chantent, parce que la Gloire du Seigneur est grande." (Ibid., 5). C'est-à-dire,
elle est manifeste, elle a un caractère d'évidence qui la rend sensible à tous
les regards, elle est prête à répandre ses bienfaits sur tous les hommes, et
tous lui doivent le tribut de leur reconnaissance. "Le Seigneur , est très
élevé, et Il considère ce qui est humble." (Ibid., 6). Il est élevé par sa
Nature, Il est élevé par son Essence. Le psalmiste se sert de ce langage figuré
pour s'accommoder au culte des juifs et il le modifie dans ce qui suit, pour
inspirer aux esprits humbles et petits des idées plus hautes. Mais que
signifient ces paroles : "Il connaît de loin les choses élevées ?" Il veut
parler de la Prescience qui est un des attributs particuliers de la Puissance
divine; voilà pourquoi Dieu, par la bouche des prophètes, reproche si souvent
leur erreur aux adorateurs des idoles. Un autre interprète traduit : "Et il
connaît de loin ce qui est élevé;" un autre : "ce qui est sublime." Après avoir
dit : "Le Seigneur est élevé, et Ii considère ce qui est humble," le psalmiste
ajoute : "Et Il connaît de loin les choses hautes," pour nous apprendre que non
seulement Dieu connait ces choses, mais qu'Ii les connaît longtemps d'avance,
avant qu'elles arrivent, avant qu'elles s'accomplissent, avant qu'elles
reçoivent leur exécution.
"Quand je marcherai au milieu des tribulations, Tu me sauveras
la vie." (Ibid., 7). Il ne dit point : Tu éloigneras la tribulation, mais Tu me
conserveras la vie au milieu même des plus rudes épreuves; c'est-à-dire, quand
même je tomberais dans les plus grands dangers, Tu es assez puissant pour me
sauver. Or, ce qui est vraiment admirable, ce qui surpasse toute pensée humaine,
c'est que malgré les calamités et les ennemis qui m'assiègent de toutes parts,
Tu me donne une sécurité parfaite. "Tu as étendu ta Main contre la fureur de mes
ennemis." Voyez vous cette double preuve de la Puissance de Dieu ? Tu me
sauveras, lui dit-il, au milieu des maux dont je suis environné; et en même
temps Tu humilieras, Tu comprimeras la fureur, la rage de mes ennemis qui ne
respirent que le feu de la vengeance. "Et ta Droite m'a sauvé," c'est-à-dire, tu
Puissance, ta Force.
Dieu en effet, est riche en expédients, Il a des ressources à
l'infini, et il peut nous sauver au milieu des situations les plus désespérées.
"Le Seigneur paiera pour moi." Une autre version porte : "Il agira." Une autre :
"Il achèvera." C'est-à-dire, Il me vengera de mes ennemis; cependant il ne dit
point : "Il me vengera," mais : "Il paiera pour moi", pour m'apprendre que dans
sa Bonté il paiera et acquittera les dettes que j'aurai contractées, on peut
appliquer ces paroles à ce que Jésus- Christ a fait pour nous, car Il a payé ce
que nous devions. "Seigneur, ta Miséricorde est éternelle, ne délaisse point
l'oeuvre de tes Mains." Le prophète fait valoir ici deux titres à la Clémence de
Dieu; le premier, c'est qu'Il est bon et miséricordieux, que l'action de sa
Miséricorde est incessante et que sa Bonté ne se relâche et ne se ralentit
jamais; le second, c'est qu'Il est notre Créateur et que c'est Lui qui nous a
tirés du néant. Mais si nous voulons ressentir les effets de sa Miséricorde,
efforçons-nous de nous en rendre dignes. "Je ferai miséricorde, nous dit-Il, à
qui Il me plaira de faire miséricorde." (Ex 33,19; Rom 9,15). En effet, la
Miséricorde de Dieu ne se répand pas indistinctement, elle agit avec une espèce
de discernement. Si elle se faisait sentir à tous, sans distinction, aucun
coupable ne serait puni. Ce n'est donc point seulement pour obtenir miséricorde
qu'il nous faut faire le bien, mais aussi parce que nous sommes les créatures de
Dieu. Celui que Dieu a tiré du néant et qui est l'ouvrage d'un si grand Artisan,
d'un si puissant Roi, doit rendre sa vie digne de la Providence paternelle et de
la Sollicitude de Dieu. Si telle est notre conduite, nous mériterons les biens
éternels. Puissent-ils être un jour notre partage, par la Grâce et la Bonté de
notre- Seigneur Jésus Christ, à qui soient la gloire et la puissance dans les
siècles des siècles.
-
Jean Chrysostome