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Le libre arbitre
Sur ce passage du prophète Jérémie : "Seigneur, la voie de l'homme n'est pas en son pouvoir ; il ne marchera pas et il ne conduira pas lui-même ses pas." (Jer 10,23)

Dans toute voie terrestre et publique, il y a des parties planes et unies, il y en a de raboteuses et d'escarpées : ainsi les divines Écritures offrent des passages que tout le monde saisit facilement et d'autres qui exigent, pour être compris, beaucoup d'efforts et de travail. Tant que nous cheminons en plaine et sans obstacles, nous n'avons pas besoin d'une grande attention ; mais, quand nous suivons une route raide, étroite, bordée de précipices de tous côtés jusqu'au sommet de la montagne, alors il nous faut être attentifs et vigilants, la difficulté des lieux ne nous permettant aucune négligence.
Que l'on fût distrait un instant, le pied pourrait glisser, et le corps entier être précipité : que l'on s'inclinât pour regarder au fond des vallées, on pourrait être saisi par le vertige et tomber dans l'abîme. De même, il est dans la sainte Écriture des enseignements d'intelligence facile, au milieu desquels on cheminera sans peine ; mais il en est d'autres qui présentent assez d'aspérités et de difficultés pour qu'il soit malaisé de cheminer à travers. C'est pourquoi, toutes les fois que nous aurons à traverser les passages de ce genre, il est important que nous soyons attentifs et sur nos gardes, afin de ne pas être exposés au plus grave des périls. Pour nous, tantôt c'est en des textes faciles, tantôt en des textes obscurs que nous vous exerçons, de façon à rendre d'une part votre fardeau plus léger, de l'autre à vous préserver de toute négligence : si le relâchement est l'écueil des esprits occupés à de trop légères tâches, les esprits constamment appliqués à des tâches trop rudes tombent dans le découragement. De là conséquemment la nécessité d'un enseignement varié, et d'aller tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, de telle sorte que l'intelligence ne se relâche pas outre mesure, et qu'elle ne soit pas brisée par une tension excessive, ni découragée par trop de fatigue. C'est pourquoi précédemment, après vous avoir entretenus de la discussion qui avait eu lieu entre Pierre et Paul, après vous avoir montré que cette division apparente avait eu des résultats plus précieux que n'en aurait produits la concorde la plus parfaite, après vous avoir conduits le long de ce chemin raide et escarpé, pour vous remettre de votre lassitude, nous vous avons transportés le jour suivant en face d'un sujet plus aisé : nous vous avons exposé l'éloge du bienheureux Eustache; puis nous abordâmes le panégyrique du bienheureux martyr Romain, en présence d'une assemblée plus brillante, et au milieu d'applaudissements plus nombreux et d'acclamations plus vives. Nous arrive-t-il de pénétrer, accablés de fatigue, dans une prairie, un sentiment de bien-être et de plaisir s'empare de nous, parce que rien de fâcheux ni de désagréable ne frappe nos regards, parce que tout nous rappelle au contraire le délaissement, la joie et le bonheur : tels étaient alors vos sentiments; et, au sortir d'une dissertation sérieuse et difficile, l'éloge des martyrs s'est offert à nous tel qu'une délicieuse prairie, et vous avez goûté à l'entendre, un calme profond et la joie la plus parfaite. Il ne s'agissait pas en ce moment d'étreintes corps à corps ni de luttes et de défaites : libre et sans rencontre d'obstacle, le discours marchait rapidement à son but. Aussi avait-il plus d'éclat et plus de solennité, et suscitait-il plus de louanges; car l'auditeur n'est jamais plus disposé à applaudir l'orateur que lorsque son esprit suit sans peine aucune et avec une sorte de jouissance les différentes parties du discours.

Maintenant donc que nous vous avons suffisamment reposés, n'ayant offert en ces jours rien de difficile ni rien d'épineux, revenons aujourd'hui, si vous le voulez bien, à notre premier genre d'exercice, et occupons-nous de ces passages de l'Écriture qui demandent et des efforts et une intelligence appliquée : notre dessein en cela n'est pas de vous charger d'un surcroît de fatigue, mais plutôt de former votre esprit et de le rendre capable de traverser les endroits semblables sans danger. Naguère aussi, il paraissait tout d'abord y avoir eu division et lutte entre les apôtres; puis, quand nous eûmes gravi ces rochers, nous vîmes s'élever les fruits de l'Esprit, l'amour, la joie, la paix; et de la sorte, la peine que nous avions prise, loin d'être inutile, se transforma en allégresse véritable : de même, en ce jour, j'espère avec le secours de vos prières que, si nous allons courageusement et fermement jusqu'au bout du chemin qui se déroule devant nous, et si nous parvenons jusqu'au sommet de la montage, nous y verrons s'évanouir toutes les aspérités et s'offrir à nous les lieux les plus accessibles. Quel est donc le sujet que nous avons à traiter ? Le texte même dont on a fait lecture, ce texte du prophète : "Seigneur, la voie de l'homme n'est pas en son pouvoir, il ne marchera pas, et il ne conduira pas lui-même ses pas." (Jer 10,23) Telle est la question à examiner : veuillez nous prêter aujourd'hui la même attention que précédemment; d'autant que la question actuelle, sans offrir moins d'intérêt, exige plus de sollicitude. En effet, la division apparente de Pierre et de Paul, division nulle en réalité, était inconnue d'un grand nombre, en sorte que les conséquences de l'ignorance des fidèles à ce sujet ne devaient être que peu dangereuses. Quant au texte cité tout à l'heure, il est dans toutes les bouches; on en parle dans les maisons, sur les places publiques, dans la compagne, dans les villes, dans les îles, sur terre et sur mer : en quelque endroit que vous alliez, vous entendrez des gens vous dire : Il est écrit : "La voie de l'homme n'est pas en son pouvoir." Et l'on ne se borne pas à mettre ce texte en avant, on y en ajoute de semblables, tels que les suivants : "Cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court;" (Rom 9,16); "si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain travailleront-ils, ceux qui la construisent." (Ps 76,1) En cela, ils se proposent de se servir des saintes Écritures comme d'un voile propre à couvrir leur indifférence, et de nous ravir toutes nos espérances et le salut lui-même. Ils ne veulent certainement aboutir, par toutes ces citations, qu'à établir ce point-ci, à savoir, que nous ne sommes les maîtres de rien; en conséquence, c'en est fait de nos destinées; vainement parle-t-on de royaume promise, d'enfer qui nous menace, de lois, de supplices, de châtiments et de conseils.

A quoi bon donner un conseil à celui qui est incapable de quoi que ce soit ? A quoi bon faire une promesse à celui qui est dépourvu de toute puissance ? Ni le juste ne mérite de louange, ni le méchant de punition et de supplice, s'il ne dépend pas de nous de conduire nos actions. Or, que l'on persuade aux hommes cette doctrine, et personne désormais ne se préoccupera plus d'embrasser la vertu et d'éviter le mal. Si, maintenant que nous ne cessions de faire retenir tous les jours à vos oreilles la menace de l'enfer, de vous parler du royaume des cieux, de vous rappeler ces châtiments épouvantables et ces récompenses dont l'intelligence humaine ne saurait avoir idée; si, malgré nos conseils, nos exhortations, nos efforts incessants, à peine un petit nombre se détermine à souffrir les sueurs de la vertu, à s'éloigner du mal et de ses voluptés; comment briseriez-vous cette ancre sacrée sans exposer la nef à sombrer sans retour, les passagers à devenir la proie des flots, et sans amener tous les jours de nouveaux naufrages ? Aussi le diable s'applique-t-il surtout à convaincre l'homme de ceci, qu'il n'aura pas plus à craindre de châtiments pour ses prévarications qu'à espérer de couronnes et de récompenses pour ses bonnes actions; afin de ravir aux justes tout zèle et toute énergie, et d'accroître chez les hommes faibles l'indifférence et le mépris du bien. Voilà pourquoi le sujet actuel exige toute votre attention. C'est un précipice, c'est un abîme creusé sous vos pas que le texte du prophète, si vous ne l'examinez avec la plus grande attention, car, que dirons-nous ? Que le prophète ne saurait mentir, disant ce que Dieu lui inspire. Affermirons-nous alors que le prophète a dit vrai, et en conclurons-nous que nos actes ne dépendent pas de nous ? - Au contraire, nous affirmons que nos actes dépendent bien de nous et que le prophète a néanmoins dit la vérité : ces deux points, nous les prouverons irrésistiblement, si vous nous prêtez une attention favorable. Voilà pourquoi je vous ai montré le précipice que vous aviez à vos côtés, afin que nous ne fermions pas les yeux durant le chemin que nous avons à faire. D'ailleurs, nous ne nous bornons pas à l'explication de cette parole : "La voie de l'homme n'est pas en son pouvoir;" nous examinerons le passage en entier, ainsi que les diverses circonstances de temps, de lieu, de personne, d'auteur, de motif et de forme qui s'y rapportent.

En effet, il ne suffit pas de dire : Ceci est dans l'Écriture; il ne suffit pas d'en détacher un texte au hasard, d'arracher en quelque manière ses membres à l'Écriture sainte, d'en présenter les passages isolés et séparés des choses auxquelles ils se rattachent, pour les outrager en toute sécurité et liberté. C'est ainsi que bien des doctrines corruptrices se sont répandues de nos jours, le démon inspirant à des hommes pleins de torpeur la pensée de s'emparer du témoignage de nos saints Livres détournés de leur vrai sens, mutilés ou disloqués pour obscurcir la vérité. Mais je le répète, ce n'est point assez de dire : L'Écriture dit telle chose; il faut de plus parcourir le passage en entier; car si nous ne tenions aucun compte de la liaison et de la suite des pensées, il en résulterait une foule de doctrine abominables. N'est-il pas écrit, en effet : "Il n'y a pas de Dieu; - Il a détourné sa Face pour ne pas voir jusqu'à la fin; - Dieu ne demandera pas de compte ?" (Ps 13,1; Ps 10,11 et 13) S'ensuivra-t-il, je vous le demande, que Dieu n'existe pas, qu'Il ne considère pas ce qui se passe sur la terre ? Qui oserait tenir ou souffrir un pareil langage ? Pourtant on lit ces choses dans l'Écriture; mais voici de quelle manière : "L'insensé à dit en son coeur : Il n'y a point de Dieu." Ce n'est pas là le sentiment et l'affirmation de l'Écriture, mais d'une intelligence dévoyée : l'Écriture n'expose pas sa propre pensée, elle énonce la pensée d'autrui. "Jusqu'à quand, dit-elle encore, l'impie irritera-t-il le Seigneur ? Il a dit en son coeur : Il ne me demandera aucun compte; Il a détourné sa Face pour ne point voir jusqu'à la fin." C'est encore la pensée et le sentiment de l'homme impie et pervers que l'Écriture énonce. Ainsi font d'ordinaire les médecins : ils entretiennent les personnes en santé des fautes commises par les malades, afin qu'elles évitent ces mêmes imprudences. Or, la piété constituant la santé de l'âme, et l'ignorance de Dieu son mal le plus redoutable, l'Écriture nous communique le langage des impies, non certes pour satisfaire notre curiosité, mais pour que nous nous tenions sur nos gardes : elle rapporte ce que dit l'insensé, afin que vous repoussiez ses paroles et que vous deveniez plus sage : elle rapporte ce que dit l'impie, afin que vous évitiez l'impiété. Outre qu'il ne faut pas séparer un texte de ce qui le précède ou le suit, il faut de plus le citer intégralement, sans y rien ajouter. Bien des gens mettent en circulation divers passages des Livres sacrés, mais après les avoir altérés. Il est écrit, vous disent-ils : "Ressentez-vous les ardeurs de la chair, mariez-vous." Cependant vous ne trouverez ce texte nulle part : écoutez de quelle façon l'Écriture s'exprime : "Je dirai aux personnes veuves ou non mariées : Elles feront bien de rester dans cet état, comme je le fais moi-même. Si elles ne peuvent garder la continence, qu'elles se marient; car il vaut mieux se marier que d'être consumé." (1 Cor 7,8-9) - Mais cela ne revient-il pas à ce que nous disons, observent-ils : Ressentez-vous les ardeurs de la chair, mariez-vous ? - Quand même cela serait, vous ne devez pas altérer le texte sacré et laisser de côté les expressions dont l'Écriture revêt ses pensées pour y substituer vos propres expressions. Au surplus, nous y trouverons une profonde différence. En disant absolument : "ressentez-vous les ardeurs de la chair, mariez-vous," vous autorisez par cela même les personnes qui ont choisi l'état de virginité à violer les engagements qu'elles auront contractés envers Dieu, dès qu'elles sentiront l'aiguillon de la concupiscence, et à oublier leurs premiers serments pour passer dans les rangs du mariage.

Mais si vous compreniez à quelle classe de gens l'Apôtre s'adresse, à savoir, non point à tous sans distinction, mais à ceux qui ne se sont liés par aucun engagement, alors il vous serait facile de nier ce droit pernicieux et funeste. "Je dirai aux personnes veuves ou non mariées," non point à celles qui ont embrassé l'état de viduité, mais à celles qui n'ont pris de résolution ni dans un sens, ni dans l'autre, à celles qui sont indécises à l'égard de la détermination à prendre. Ainsi, par exemple, une femme a perdu son mari; elle n'a pas encore arrêté en elle-même, ni prononcé qu'elle se vouerait à la viduité, ou qu'elle fera bien de rester dans cet état : si le fardeau lui semble trop lourd, qu'elle se marie. Quant à celles qui se sont déjà prononcées, qui se sont inscrites au nombre des veuves et qui se sont engagées vis-à-vis de Dieu, l'Apôtre entend que la faculté leur soit refusée de contracter un second mariage. Aussi écrivait-il à ce sujet à Timothée : "Évite les jeunes veuves; comme elles ont vécu dans la mollesse après avoir accepté le joug du Christ, elles veulent se remarier, encourant ainsi la condamnation, et rendant vaine la fidélité qu'elles ont promise précédemment." (1 Tim 5,11-12) Voyez-vous de quelle manière il les flétrit, les stigmatise, et les rend passibles des jugements du Seigneur, parce qu'elles ont rompu leurs engagements envers Lui et menti à leurs promesses ? Il est donc évident que cette parole de Paul ne concerne pas les personnes liées par un engagement volontaire : par conséquent, on aurait tort de l'alléguer à tout propos, et il est indispensable de savoir à quelle classe de personnes ce passage de l'Écriture est adressé. Il est encore un autre passage dont on n'altère pas à la vérité le sens, mais auquel on ajoute une chose qui ne se trouve pas dans les saints Livres : telle est la malice du démon que tout lui est bon, addition, mutilation, altération, transposition de textes sacrés, pour introduire des doctrines perverses. Quel est donc ce passage ? le voici : "A moi appartient l'argent, à moi l'or; et je les donnerai à qui je voudrai." (Ag 2,9) Dans ce texte une partie est exacte, une autre est entièrement controuvée. Ces paroles : "A moi l'argent, à moi l'or," sont bien du prophète; mais les suivantes, "je les donnerai à qui je voudrai," n'en sont pas, et y ont été ajoutées par l'ignorance du vulgaire. Et savez-vous le mal qui en est la conséquence ? Une foule de misérables, d'imposteurs, de libertins, de gens indignes de voir le soleil, de vivre, de respirer, sont comblés de richesses, parce qu'ils foulent aux pieds tous les droits, qu'ils dépouillent les veuves, qu'ils spolient les orphelins et qu'ils oppriment les faibles. C'est le démon qui, avant d'inculquer aux hommes cette option que les richesses sont un don du ciel et de la générosité divine, afin que le Nom du Seigneur soit à cette occasion blasphémé, s'est emparé de ce texte de l'Écriture : "A moi l'argent, à moi l'or," et y a joint cette autre proposition, que l'Écriture ne contient pas : "Et je les donnerai à qui je voudrai." Or, le prophète Aggée ne s'exprime pas ainsi. Les Juifs étaient revenus de la terre des barbares, et ils songeaient à relever le temple et à lui rendre son ancienne splendeur; mais ils étaient pauvres, environnés d'ennemis, dans une profonde indigence, sans qu'il parût de ressources d'aucun côté : c'est alors que le prophète, pour ranimer leurs espérances et leur inspirer pleine confiance dans l'heureuse issue de leur entreprise, leur dit au Nom de Dieu : A moi appartient l'argent, à moi l'or : plus grande encore sera la gloire de ce temple que celle du premier."

Mais quel rapport y a-t-il entre ceci et le sujet proposé, demandera-t-on ? C'est qu'il ne faut pas prendre sans intelligence les textes de l'Écriture, qu'il ne faut pas les isoler du contexte, les séparer de ce à quoi ils sont unis; qu'il ne faut pas s'autoriser de quelques paroles présentes loin de la lumière que donnent les antécédents et les conséquents, pour avancer une opinion injurieuse et impudente. Quoi ! s'agit-il d'une affaire à vider devant les tribunaux profanes, nous ne négligeons aucune circonstance, nous nous livrons à une enquête minutieuse concernant le temps, les lieux, les causes, les personnes, et une infinité d'autres points; et, quand il s'agit des affaires dont la vie éternelle dépend, nous citerons inconsidérément les exemples et les passages de l'Écriture ! Personne n'oserait donner lecture d'un décret impérial de cette même façon; et, si l'on omettait d'en citer la date, de nommer celui qui en est l'auteur, de lire le texte sans altération et sans omission, les plus graves peines châtieraient une pareille conduite : et nous qui nous occupons non pas d'une loi humaine, mais d'une loi venue d'en haut, venue de ciel même, nous pousserions le mépris jusqu'à promener ça et là ces membres mutilés ! Et qui pourrait excuser et justifier une telle façon d'agir ? Peut-être me suis-je trop étendu sur ce point; du moins ne l'ai-je pas fait sans raison, mais pour vous détourner d'une habitude criminelle. Ne cédons point à la lassitude tant que nous ne serons point arrivés au terme : si nous sommes en ce monde, ce n'est pas pour boire, manger, nous vêtir, mais pour éviter le mal, pratiquer la vertu, suivre les préceptes de la divine philosophie. Que nous ayons été créés pour des choses d'un ordre plus élevé que le manger et le boire, Dieu Lui-même l'apprend en indiquant la raison pour laquelle Il a fait l'homme; voici, en effet, ce qu'Il disait au moment de le former : "Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance;" (Gen 1,26)

Or, ce n'est pas le boire, le manger, le vêtir qui nous rendent semblables à Dieu; il n'y a pour Dieu ni vêtir, ni boire, ni manger; c'est en observant la justice, en montrant de l'humilité, en nous appliquant à la mansuétude et à la bienveillance, en traitant le prochain avec miséricorde, en nous adonnant à toutes les vertus, que nous Lui ressemblons. Le boire et le manger sont des choses qui nous sont communes avec les bêtes, et de ce côté nous ne valons pas plus. D'où vient alors l'excellence de notre nature ? De ce que nous avons été faits à l'image de Dieu et à sa ressemblance. Ne vous fatiguez donc jamais d'ouïr parler de la vertu; et quant au texte du prophète que nous avons cité, examinons-le avec la plus sérieuse attention; recherchons quel en est l'auteur, quelle en a été l'occasion, à qui il est adressé, en quel temps il a été proféré, dans quelle situation étaient les affaires, en un mot toutes les circonstances de nature à nous en faciliter l'intelligence.

L'auteur de cette sentence est le prophète Jérémie : il priait le Seigneur, non pour lui-même, mais pour ces Juifs ingrats, insensés, incorrigibles, dignes des châtiments et des peines les plus graves, de ces Juifs à propos desquels Dieu lui disait : "Ne prie point pour ce peuple, car Je ne t'exaucerais pas." (Jer 7,16) Quelques-uns prétendent que ce passage regarde Nabuchodonosor. Comme ce roi barbare devait faire la guerre contre le peuple de Dieu, détruire Jérusalem, emmener ses citoyens en captivité, pour faire comprendre à tout le monde que les succès de ce prince seraient l'effet, non de sa puissance et de sa force, mais des péchés des Juifs, et que Dieu Lui-même devait conduire cette guerre et diriger les pas du barbare contre sa propre cité, le prophète s'exprimait en ces termes : "Seigneur, je sais que la voie de l'homme n'est pas en son pouvoir; il ne marchera pas et il ne conduira pas seul ses pas." Paroles dont le sens serait celui-ci : La voie que suit ce barbare, tandis qu'il marche contre nous, ce n'est pas lui qui l'a marquée; ce n'est pas lui non plus qui a mené cette guerre heureusement et victorieusement; jamais, si vous ne nous eussiez livré entre ses mains, il n'eût vaincu et triomphé. C'est pourquoi je vous prie et je vous conjure de vouloir bien, puisque cela vous a paru bon, nous châtier avec mesure. " Frappe-nous, selon ta Justice, et non selon ta Colère." (Jer 10,24) - Cependant il ne manque pas de personnes opposées à ce sentiment et qui soutiennent que ce texte concerne, non point Nabuchodonosor, mais l'humaine nature : d'où la nécessité de répondre à ces adversaires. Que leur dirons-nous donc ? Que Jérémie priait pour des prévaricateurs, pour ceux-là même en faveur desquels il avait été détourné de prier. Voilà pourquoi il commence par pleurer sur la cité sainte. Dieu lui disant sans cesse : Ne prie point pour eux, il expose d'abord les titres de Jérusalem à la miséricorde, afin d'y trouver une occasion et un sujet favorable de prier le Seigneur pour ses habitants. Aussi s'adresse-t-il à cette cité en premier lieu, et s'écrie-t-il : "Malheur à ta blessure, ta plaie est bien douloureuse." A quoi Jérusalem répond : "En vérité, c'est bien là ma blessure; ma tente est dévastée, toutes les peaux en sont rompues; mes fils, mes troupeaux, s'en sont allés loin de moi et ne sont plus. Mes pasteurs ont agi en insensés, et n'ont pas cherché le Seigneur. Une voix de tumulte est venue, un grand ébranlement du côté de l'aquilon, pour faire des villes de Juda une solitude et l'asile des passereaux." (Jer 10,19-22) C'est après ces lamentations de la fille de Sion que viennent les paroles suivantes : "Seigneur, la voie de l'homme n'est pas en son pouvoir."

Eh quoi ! réplique-t-on, ces lamentations seront-elles une raison suffisante pour introduire sur la terre une doctrine pernicieuse, pour nous dépouiller de notre volonté et proclamer que nos actions ne dépendent pas de nous ? - Loin de là. Au contraire, ces lamentations n'aboutissent qu'à confirmer la doctrine opposée. En effet, après ces mots : "La voie de l'homme n'est pas en son pouvoir," le prophète ne s'en tient pas là et il ajoute : "Et l'homme ne marchera pas, et il ne conduira pas lui-même ses pas." Ce qui revient à dire : Tout ne dépend pas de nous; il y a des choses qui sont en notre pouvoir, mais il y en a d'autres qui ne dépendent que de Dieu. Choisir le bien, le vouloir, le rechercher, braver n'importe quels travaux, sont des choses qui dépendent de nous; mais conduire ces résolutions à bonne fin, éviter toute rechute, aller jusqu'au bout de nos bons desseins, ces choses dépendent de la grâce d'en haut. Dieu a partagé en quelque façon avec nous la vertu : Il n'a pas permis qu'elle dépendit entièrement de l'homme, afin que nous ne nous abandonnions pas au souffle de l'orgueil; Il n'a pas voulu non plus qu'elle dépendît absolument de Lui, afin que nous ne tombions pas dans le relâchement : laissant la tâche la plus légère à nos efforts, Il accomplit Lui-même la part la plus considérable. La preuve que bien des hommes, si notre puissance en ce point n'eût pas connu de bornes, auraient été les victimes de l'orgueil et de l'arrogance, nous la trouvons dans le langage du Pharisien, dans la jactance et le ton emphatique avec lequel il se mettait au dessus de l'univers entier." (voir Luc 18) C'est dans cette vue que le Seigneur, d'une part, n'a pas voulu que nous fussions sur ce point maîtres absolus, et que de l'autre Il nous a laissé une certaine action, afin de pouvoir en toute justice nous décerner des couronnes. Cela, Il le déclare dans la parabole où Il raconte qu'ayant rencontré des ouvriers vers la onzième heure, Il les envoya travailler à sa vigne. N'importe; ce fut assez aux yeux de Dieu de ces courts instants pour qu'Il leur octroyât le salaire de toute une journée. (voir Mt 20,6) Pour vous convaincre de l'exactitude de la pensée du prophète, pour bien vous faire comprendre que, loin de nous ravir toute liberté, Il ne parle ici que de l'issue de nos actions, écoutez la suite du raisonnement. Après ces mots : "La voie de l'homme n'est pas en son pouvoir," il ajoute aussitôt : "Seigneur, frappe-nous, mais dans ta Justice, et non dans ta Colère." Or, si nous étions incapables de toute acte libre, il aurait eu tort de s'écrier : "Frappe-nous, mais dans ta Justice."

Car quelle injustice plus grande que de punir des hommes qui ne sont pas les arbitres de leurs actes, que d'imposer un châtiment à des gens qui ne sauraient disposer de leur voie et de leur vie. Donc, en paraissant supplier le Seigneur de ne pas frapper trop sévèrement les prévaricateurs, il établit par cela même que ces derniers méritaient peine et châtiment. Effectivement, s'ils n'eussent pas été maîtres de leur conduite, ce n'était pas une diminution de peine qu'il eût fallu solliciter en leur faveur, mais l'absence de toute peine : les prières fussent même devenues inutiles, Dieu n'ayant pas besoin d'être supplié pour ne pas frapper des innocents. Et que parlé-je de Dieu, puisqu'un homme sage n'agirait pas autrement ? Lors donc que nous voyons le prophète en prières, il est évident qu'il prie pour des coupables et des pécheurs; or, il n'y a péché que lorsque, étant maître de ne pas transgresser un commandement, on le transgresse tout de même. Il est par conséquent évident de toutes les manières que nos bonnes actions dépendent à la foi de Dieu et de nous. Autant faut-il en penser de ce texte de l'Apôtre : "Cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de la miséricorde de Dieu." (Rom 9,16) - Et comment pourrais-je courir, comment pourrais-je vouloir, observera-t-il, si l'action ne dépend pas de moi tout entière ? - En vous déterminant à vouloir et à courir, vous gagnez la bienveillance de Dieu, et vous obtenez qu'Il vous assiste, qu'Il vous tende la main, et qu'Il vous fasse atteindre le but. Mais, si vous ôtez cette condition, si vous cessez de courir et de vouloir, Dieu ne vous tendra plus sa Droite, et même Il se retirera de vous. Et où en est la preuve ? Écoutez ce qu'il dit à Jérusalem : "Que de fois j'ai voulu rassembler tes enfants, et vous n'avez pas voulu ! Voilà que vos maisons vont être laissées solitaires." (Mt 23,37) Vous le voyez, c'est parce qu'ils n'ont pas voulu que Dieu s'est retiré. Aussi, avons-nous besoin de vouloir et de courir, pour attirer sur nous les faveurs divines. Telle est la pensée du prophète : Il ne dépend pas de nous d'arriver au terme de nos désirs, cela dépend du secours divin; mais il dépend de nous et de notre volonté de prendre la détermination correspondante. - Donc, répartira-t-on, si du secours divin dépend l'heureuse issue de nos desseins, alors même que je ne ferais pas le bien que je me propose, je ne devrais redouter aucun châtiment : faisant tout ce qui est en moi, ayant la volonté et la résolution nécessaire, ayant mis la main à l'oeuvre, parce que le Seigneur de qui dépend le couronnement de l'oeuvre même ne m'a pas secondé et ne m'a pas prêté son Bras, je n'ai aucune charge à redouter. - Mais cela n'est pas, cela ne saurait être. Impossible que nous apportions la volonté, le choix, la détermination nécessaires et que Dieu nous abandonne. Il adresse ses conseils et ses exhortations à ceux qui ne veulent pas, pour qu'ils en viennent à se déterminer et à vouloir : à plus forte raison ne délaissera-t-Il pas ceux qui ont déjà pris leur résolution. "Jetez un coup d'oeil, est-il écrit, sur les générations passées, et voyez si jamais quelqu'un a mis en Dieu son espérance et a été confondu, si quelqu'un a persévéré dans la pratique de ses commandements, et a été méprisé." (Ec 2,11-12) "L'espérance ne confond jamais," dit encore l'Apôtre, l'espérance dans le Seigneur." (Rom 5,5) A coup sûr, il en arrivera à ses fins celui qui espère en Dieu de toute son âme, et qui ne néglige rien de ce qui dépend de lui. "Dieu est fidèle, ajoute l'Apôtre, et Il ne souffrira pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces; Il vous rendra même la tentation profitable, afin que vous puissiez persévérer." (1 Cor 10,13) De là ce conseil d'un sage : "Mon fils, si tu entre au service du Seigneur, prépare ton âme à la tentation, rends droit ton coeur, souffre et ne te hâte pas au jour de l'obscurcissement. Sois uni au Seigneur, et ne t'en éloigne pas." (Ec 2,1-2) Dans une autre circonstance il nous a été dit : "Celui-là seul qui persévéra jusqu'à la fin sera sauvé." (Mt 10,22)

Ce sont là autant de règles, de lois, de sentences immuables. Voilà ce que vous devez graver profondément dans votre esprit, à savoir l'impossibilité pour quiconque s'occupe avec zèle et sollicitude de son salut d'être jamais abandonné de Dieu. N'avez-vous donc pas entendu ce que le Sauveur disait à Pierre : "Simon, Simon, que de fois Satan a demandé à te broyer comme l'on broie du froment ! mais J'ai prié pour toi, afin que ta foi ne faiblisse pas;" (Luc 22,31-32) Voit-il que le fardeau surpasse nos forces, Il nous tend la main et apaise la tentation; mais, lorsqu'Il nous voit compromettre par dédain et par négligence notre salut et n'en pas vouloir absolument, c'est alors qu'Il nous laisse et se retire; car Il n'use point de contrainte ni de violence. Ce qu'Il faisait au temps de sa prédication, Il le fait encore aujourd'hui : ceux qui ne voulaient point l'écouter et qui s'en allaient, Il se gardait bien de les forcer; mais à ceux qui lui prêtaient une oreille attentive, Il découvrait ses mystères et éclaircissait les points les plus obscurs. Ainsi fait-il dans l'ordre des choses humaines : Il n'impose aucune contrainte aux personnes insensibles et de mauvaise volonté; mais pour les personnes de bonne volonté, Il les attire à Lui par un attrait irrésistible. Aussi Pierre s'écriait-il : "Je comprends maintenant que tout homme craignant Dieu et pratiquant la justice, à quelque nation qu'il appartienne, est agréable au Seigneur." (Ac 10,34-35) Et le prophète nous interpelle en ces termes : "Si vous le voulez et si vous m'écoutez, vous jouirez des biens de la terre; mais si vous ne le voulez pas et si vous ne m'écoutez pas, le glaive vous dévorera." (Is 1,19-20) Puisque donc que nous savons à n'en pas douter qu'il dépend de nous de vouloir et de courir, qu'en faisant l'un et l'autre nous nous concilions l'assistance divine, et qu'avec cette assistance nous arriverons sûrement au but, réveillons-nous, mes bien-aimés, et consacrons tous nos efforts à nous occuper du salut de notre âme, afin qu'après les rapides labeurs du temps présent, nous jouissions dans une jeunesse et une vie sans fin des biens éternels : puissions-nous tous les posséder, par la grâce et l'amour de notre Seigneur Jésus Christ, avec qui gloire soit au Père ainsi qu'au Saint Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.

- Jean Chrysostome





Pour vous préparer à rencontrer Dieu,

voici les 5 pas vers le ciel









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