L'obscurité de l'Ancien Testament
- À propos aussi de la Miséricorde divine.

- Qu'il ne faut pas s'accuser les uns les autres.
C'est un bonheur pour le pâtre de voir son troupeau gras et vigoureux ; c'est un bonheur pour le cultivateur de voir sa moisson jaunissante; mais le cultivateur est encore moins heureux de sa moisson, le pâtre de ses boeufs, que je ne suis heureux et transporté moi-même en présence de cette aire couverte de gerbes spirituelles. Comment les paroles de la piété semées en des coeurs si nombreux et si bons ne produiraient-elles pas sur le champ les épis mûrs et sans nombre de l'obéissance ? Lorsque l'on sème en un champ gras et fertile, répandrait-on la semence d'une main peu généreuse, l'on y recueillera néanmoins des fruits abondants, la fertilité du sol suppléant à la modicité de la semence : de même celui qui sème en des âmes soumises et pieuses, encore qu'il répande en petite quantité le grain de la doctrine, n'en verra pas moins se lever une riche moisson, la sagesse des auditeurs suppléant à la pauvreté de l'orateur. La pêche offre encore cette même particularité. Les pêcheurs ont beau n'avoir pas d'expérience, s'ils jettent leurs filets en des lieux où le poisson abonde, ils s'empareront sans peine de leur proie, parce que la multitude des poissons qui s'agitent dans l'eau annule les défauts de leur inexpérience. Si la qualité des poissons qui accourent dans les filets remédie bien des fois en ce genre de pêche à l'inhabilité du pêcheur, ainsi en sera-t-il à plus forte raison dans la pêche spirituelle qui nous occupe. Du moins les poissons s'enfuient-ils dès qu'ils aperçoivent les filets; tandis que vous, au contraire, loin de vous enfuir en toute hâte, lorsque vous voyez se déployer et s'élever le filet de la doctrine, vous accourez vous y précipiter de tous les côtés, et vous vous pressez les uns les autres à l'envie, comme si chacun ambitionnait l'honneur de s'y précipiter le premier. Aussi n'avons-nous jamais retiré vide notre filet; non certes à cause de notre habilité, mais grâce à votre empressement. Nous avons dernièrement savouré les mets abondants que nous servait cette langue aux flots de l'or le plus pur, cette langue du bienheureux Paul, véritable source de miel, ou plutôt source d'une doctrine spirituelle plus suave que le miel le plus doux. Puisque, avec la philosophie qui vous distingue, vous ne dédaignez pas ce que vous offrent notre indigence et notre pauvreté, et que tout en admirant les choses vraiment sublimes, vous voulez bien condescendre à écouter nos humbles paroles, je n'ai point hésité à venir vous payer la dette contractée par moi naguère et non encore acquittée, l'importance du sujet ne nous ayant pas permis de l'épuiser entièrement. Quelle est donc cette dette ? Car il est indispensable que je vous remette en mémoire la nature de mon obligation, afin qu'une fois instruits de la question à traiter vous suiviez sans efforts la marche du raisonnement.

Nous nous sommes alors occupés de rechercher pourquoi l'Ancien Testament offre plus d'obscurité que le Nouveau; peut-être ne l'avez-vous pas oublié : jusqu'ici nous vous en avons donné pour raison la cruauté de ceux auxquels il s'adressait , et nous avons cité le témoignage de Paul ainsi conçu : "Ce voile enveloppa encore la lecture de l'Ancien Testament, et il n'est point ôté parce qu'il doit prendre fin avec le Christ." (2 Cor 3:14) Nous vous avons montré que la loi avait son voile, l'obscurité, de même que Moïse le législateur avait le sien; et néanmoins qu'il ne fallait s'en prendre ni à Moïse ni à la loi, mais à la faiblesse de ceux avec qui ils sont en relation. Ce n'était pas pour lui-même que Moïse portait son voile, mais parce que les Hébreux ne pouvaient soutenir la vue de sa face éblouissante . Aussi, quand il entrait en rapport avec Dieu, alors il ôtait le voile. De même la loi qui était privée au sujet du Christ et de la nouvelle Alliance d'une doctrine et d'une philosophie complètes, doctrine et philosophie réservées pour le Nouveau Testament; comme elle était couverte d'un voile en quelque sorte, ainsi qu'un riche trésor, elle se trouvait à la portée des Juifs, tandis qu'elle gardait pour nous toutes ses richesses, afin qu'une fois disciples du Christ, après son Avènement, le voile fût déchiré. Songez à cette dignité dont nous sommes redevables à l'avènement du Sauveur, dignité qui nous élève au rang même de Moïse. Peut-être demandera-t-on : Pourquoi parler en ces termes sur de pareils sujets, si l'on ne devait rien comprendre à ces prophéties ? Pour le bien de la postérité. Ce qui fait la noblesse de la prophétie, c'est qu'elle s'occupe d'annoncer, non pas les événements présents, mais les événements futurs. Lors donc qu'une prédiction est formulée en termes obscurs, elle s'éclaircit sans doute une fois accomplie, mais auparavant c'est tout le contraire. D'où il suit que les prophéties en question n'étaient point comprises antérieurement, à cause de l'obscurité du langage, tandis que, les événements étant passés, elles se sont naturellement expliquées. Une preuve que la prophétie exprimée en des termes obscurs, alors même qu'elle précède de très loin les événements, l'histoire des disciples nous la fournira. "Détruisez ce temple," disait le Christ aux Juifs (Jn 2,19) Il venait de chasser du temple les vendeurs qui en violaient la sainteté, et ceux-ci Lui avaient dit : "Qu'est-ce qui Te donne le droit d'agir de la sorte ?" A quoi Il répondit : "détruisez ce temple, et dans trois jours je le reconstruirai. Or, Il parlait du temple de son Corps." C'était là une prophétie véritable; il n'était point encore question de la croix, ni de la destruction du temple, ni de la réédification en trois jours qu'en fit le Sauveur. Cependant, bien qu'Il eût mis très exactement en relief ces deux choses, l'audace de ses ennemis et sa propre Puissance, ceux-là ne comprirent pas son langage. Que les Juifs n'y comprissent rien, ce n'est point surprenant; mais les disciples eux-mêmes, observe l'évangéliste, n'y comprirent pas davantage, avant que Jésus fût ressuscité. Alors "ils crurent à l'Écriture et aux paroles que leur avait dit Jésus." (Ibid., 22)

Vous le voyez, l'accomplissement de la prophétie était indispensable pour qu'elle fût comprise des Juifs, et il ne faut pas leur faire un crime de n'avoir pas appliqué au Christ, avant son apparition, les prophéties qui Le concernaient, puisque cette apparition seule pouvait les rendre claires et compréhensibles. Écoutez ce que disait le Christ : "Si je n'étais pas venu et si je ne leur avais point parlé, ils n'auraient pas de péché. (Jn 15,21) Comment n'auraient-ils pas eu de péché, puisque les prophéties avaient parlé ? Parce que tout en ayant parlé, elles devaient être rendues compréhensibles et claires par l'avènement de Celui qu'elles annonçaient. Si elles eussent été compréhensibles et claires auparavant, ils eussent été coupables même avant l'apparition du Sauveur, et, s'ils ne l'ont pas été, c'est évidemment à cause de l'obscurité des prophéties et du voile épais qui en dérobait la portée. Aussi, avant le Christ, la foi au Christ n'était-elle pas requise des Juifs. Alors, pourquoi l'annoncer ? Afin que, le Christ venu, leurs propres docteurs stimulassent leur incrédulité et leur fissent comprendre qu'il s'agissait, non d'une nouveauté, mais d'un événement préparé et annoncé plusieurs siècles auparavant, raison d'une autorité peu ordinaire pour les amener à la foi. Telle est donc la première cause de l'obscurité de l'Écriture, cause à propos de laquelle nous avons apporté dans notre dernier entretien un grand nombre de témoignages. Pour ne pas vous fatiguer par des redites, nous ne reviendrons plus sur ce point, et nous vous entretiendrons d'une autre qui fait ressortir avec l'obscurité et le peu de clarté de l'Ancien Testament, sa difficulté. Autre chose est, en effet, de ne rien savoir de ce qu'il contient et de n'apercevoir que le voile dont il est couvert; autre chose de le découvrir, mais au prix de rudes labeurs. Quelle est donc cette seconde cause qui rend l'Ancien Testament plus difficile que le nouveau ? C'est que l'Ancien Testament n'a point été écrit dans notre langue nationale : il a été écrit dans une langue, et il nous faut le lire dans une autre. Composé en langue hébraïque, il nous est parvenu traduit en langue grecque : or, par cela seul qu'il a été traduit en une langue différente, le texte en offre de plus grandes difficultés. Ils le savent bien, les savants qui possèdent plusieurs langues, qu'il n'est pas possible de faire passer dans une traduction en langue étrangère toute la clarté inhérente au texte primitif.

Voilà donc la cause de la difficulté que présente l'Ancien Testament. Trois cents ans avant l'avènement du Sauveur, sous le règne de Ptolémée, roi d'Égypte, on traduisit en grec l'Ancien Testament, non sans raison et sans fruit. Tant qu'il ne s'adressait qu'à la nation juive, il ne s'était exprimé qu'en langue hébraïque. Personne alors n'eût fait attention à ce livre, le reste du genre humain étant plongé dans la dernière des barbaries. Mais, quand l'avènement du Christ fut proche, ainsi que le moment où Il allait appeler à soi l'univers, non seulement par ses apôtres, mais encore par les prophètes, vu que les prophètes nous conduisent eux aussi à la foi et à la connaissance du Sauveur, alors il fallut rendre accessibles de tous les côtés, par une tradition, les prophéties que l'obscurité de la langue rendait auparavant inabordables, afin que tous les Gentils, de quelque côté qu'ils accourussent, trouvassent là des voies et des chemins faciles qui les conduiraient au Roi des prophètes Lui-même, et leur permettraient d'adorer le Fils seul-engendré de Dieu. C'est pour cette raison que les prophéties furent traduites avant l'apparition du Sauveur. Supposé qu'elles ne l'eussent pas été, le prophète royal ayant dit : "demandez-moi, et je vous donnerai les nations pour héritage, et pour limites à ton empire, les extrémités de l'univers;" (Ps 2,8) comment le Syrien, le Galate, le Macédonien, l'Athénien même auraient-ils eu connaissance de cette parole, si l'Écriture fût restée enveloppée dans l'obscurité de la langue hébraïque ? De son côté, Isaïe s'écriait : "Comme une brebis Il a été conduit à la boucherie, et comme un agneau muet devant celui qui le tond." (Is 53,7) -"La racine de Jessé, dit-il encore, subsistera, et celui qui en sortira sera le prince des nations, en lui les nations mettront leur espérance." (Is 11,10) " Ma terre, poursuit-il, sera remplie de la connaissance du Seigneur, pareille à la mer lorsque ses eaux franchissent leurs limites." (Is 11,9) David, s'écriait encore : "Dieu est monté au milieu de la jubilation, le Seigneur s'est élevé aux accents de la trompette." (Ps 46,6) "Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied." (Ps 109,1)

L'Ancien Testament, contenant des prophéties relatives à la passion, à la résurrection, à l'ascension du Sauveur, et prédisant la place qu'Il occupe à la droite du Père, son second avènement, en un mot tout ce que renferme le Nouveau, afin que ces passages ne fussent pas inconnus des nations à venir, et qu'elles appréciassent la force des prophéties, la divine Providence permit que l'on traduisît l'Écriture avant l'avènement du Fils de Dieu, et elle la rendit par là extrêmement utile, non seulement aux Gentils, mais de plus aux Juifs qui étaient dispersés en divers points de la terre et qui avaient oublié leur langue originelle. Voilà comment le gentil a cru, après avoir vu les prodiges opérés en faveur des Juifs. Et les Juifs eux-mêmes, comment les apôtres les auraient-ils convertis, s'ils n'avaient pu leur alléguer l'autorité de leurs propres prophètes ? Si Paul, arrivant à Athènes, eut besoin d'une inscription gravée sur un autel pour faire entendre sa doctrine aux Athéniens, et s'il crut à bon droit qu'il en aurait plus aisément raison en se servant de leurs propres armes; combien plus, dans ses discussions avec les Juifs, avait-il besoin du secours des prophètes pour n'être pas accusé par eux de prêcher une doctrine étrangère et nouvelle ? Pourquoi, dans ce cas, répliquera-t-on, ne pas réduire toutes les langues à une seule ? toute difficulté eût été de cette manière écartée. - Il n'y avait autrefois qu'une seule langue, mon bien-aimé; oui, la langue des hommes était unique comme leur nature. Dans l'origine, il n'y avait point de langues diverses, il n'y avait point d'accent étranger; il n'y avait ni d'Indien, ni de Thrace, ni de Scythe; tous les hommes parlaient la même langue. - Et comment cela ne s'est-il point maintenu ? -Nous nous sommes montrés indignes de cette langue unique en traitant, comme toujours, avec ingratitude, notre bienfaiteur. - Que dis-tu là ? Quoi ! nous nous serions montrés indignes d'une langue unique ? Mais les animaux n'ont-ils pas tous leur langue à eux ? Les brebis et les chèvres bêlent, le taureau mugit, le cheval hennit, le lion rugit, le loup hurle, le dragon siffle; chaque espèce d'animal aurait le cri qui lui est propre, et seul entre tous j'aurais été privé de ma langue naturelle ! Les animaux féroces et les animaux paisibles, les animaux domestiques et les animaux sauvages ont conservé la voix qui leur avait été donnée dès le principe; et moi, leur maître, j'en aurais été ignominieusement privé ! Ils auront conservé leurs honneurs, et j'aurai moi-même été dépouillé des dons de Dieu ? Et quel crime ai-je donc commis ? N'était-ce pas assez du châtiment qui m'avait été d'abord infligé ? Le paradis m'avait été donné, et je suis chassé du paradis; je menais une vie exempte de peines et de douleurs, et je suis condamné à vivre dans les sueurs et dans les fatigues; la terre fournissait à tous mes besoins sans le secours des semences et de la charrue, et maintenant il lui a été commandé de se couvrir de ronces et d'épines; c'est dans son sein que je dois retourner; la mort est mon châtiment; la femme elle-même, a pour partage les douleurs et les déchirements de l'enfantement. N'importe, c'était là une peine insuffisante, et voilà pourquoi ma voix m'est enlevée, on me dépouille encore de ce don honorable, et désormais je prendrai en aversion, comme s'il s'agissait d'êtres sauvages, des êtres sortis du même sang que moi, par la raison que la diversité des langues s'élève comme un mur de séparation entre eux et moi.

J'insiste à dessein sur l'objection, afin que, la solution une fois donnée, la victoire n'en soit que plus éclatante. Si Dieu se proposait de me ravir tous ces dons, pourquoi me les a-t-il octroyés dès le commencement ? telle est la difficulté. Et bien, si vous le voulez, c'est de là que je tirerai la solution, de cette raison même qu'on allègue; car telle est la légitimité des desseins de Dieu, que les difficultés soulevées renferment de quoi repousser toute accusation, si bien qu'il n'est nullement nécessaire d'y joindre aucune autre raison. - Si le Seigneur avait le dessein de me ravir tous ces dons, pourquoi me les octroyer dès le principe ? - Et moi, je ne vous dirai pas autre chose : S'Il eût voulu vous en dépouiller, pourquoi vous les aurait-Il donnés ? Donc, c'est parce qu'Il ne voulait pas vous en dépouiller, que dès le commencement Il vous les a octroyés. Qu'est-il donc arrivé ? Ce n'est pas Dieu qui vous en a dépouillé, c'est vous qui les avez perdus. A vous de Le remercier de sa Libéralité en cela, et de vous reprocher à vous-même la négligence à l'occasion de laquelle vous n'avez pas su les conserver. Évidemment, ce n'est point l'auteur du dépôt qui est le coupable, c'est sur le dépositaire infidèle que retombe toute la responsabilité. Dieu a fait éclater manifestement son Amour, sa Miséricorde, sa Générosité, sans qu'aucun motif l'y forçât, sans que personne L'y contraignît, avant que vous eussiez mérité par vos actes son Approbation, sans qu'Il eût à vous récompenser de vos épreuves : à peine vous eut-Il donné l'existence, qu'Il vous éleva à cette dignité, preuve évidente qu'Il vous accordait simplement une grâce. Si vous n'avez point conservé les biens que vous en aviez reçus, prenez-vous-en à vous-même, et non à l'auteur du bienfait.

Est-ce là l'unique raison que nous avons à exposer en faveur du Seigneur ? Sans doute elle serait suffisante; mais l'immense Bonté, l'ineffable Miséricorde de Dieu nous en suggère d'autres non moins irréfutables. Notre réponse ne se borne pas à ceci, que vous avez perdu, vous, ce que Dieu vous avait donné : c'en est certainement assez pour justifier pleinement votre Bienfaiteur, et même pour établir ses droits à notre admiration, puisque, malgré la privation de l'abus que vous en feriez, Il n'a pas voulu vous refuser ces bienfaits; mais voici une considération encore plus puissante. Quelle est-elle ? C'est que les biens que vous aviez perdus par votre négligence, Il vous les a rendus ensuite, et non seulement Il vous a rendu ces biens, mais Il vous en a donné de plus considérables. Vous aviez perdu le paradis, Il vous a donné le ciel. Voyez-vous de combien la perte le cède à la réparation ? Voyez-vous la grandeur de ces trésors ? Il vous a donné le ciel pour vous témoigner sa Bonté, confondre le démon et lui faire comprendre que les pièges sans nombre, tendus par lui au genre humain, ne lui serviraient de rien, puisqu'une plus haute dignité nous attend. Ainsi, quand vous aviez perdu le paradis, Dieu vous a ouvert le ciel; vous aviez été condamnés à un travail de quelques jours, et vous en êtes dédommagés par une éternelle vie; Il avait commandé à la terre de se couvrir de ronces et d'épines, et votre âme s'est couverte des fruits de l'Esprit.

Rendez-vous bien compte, je vous prie, de l'étendue de la divine Bonté. Arrive-t-il à quelques personnes de perdre une partie de leurs biens, pourraient-elles ensuite en acquérir de plus précieux et de plus considérables, elles tiennent principalement à recouvrer ceux qu'elles ont perdus; elles ne songent pas à les augmenter avant de les avoir retrouvés. Or, à vous qui aviez perdu le paradis, Dieu n'a pas seulement donné le paradis, Il vous a donné à la fois le paradis et le ciel. "Aujourd'hui même tu seras avec moi dans le paradis," (Luc 23,4) disait le Sauveur; voilà comment Il console nos coeurs affligés, en nous remettant en possession des biens déjà perdus, et en y joignant d'autres biens plus considérables. Mais abordons, si vous le voulez bien, la question à résoudre, examinons comment nous avons été privés de notre langue primitive. Cette histoire n'est pas sans avoir d'importantes conséquences pour notre sécurité; et celui qui connaîtra les garanties de la sécurité passée, sera certainement plus prudent à l'avenir. Nous devons pour cela ne passer sous silence aucune des circonstances nécessaires : à savoir, que les hommes ne parlaient autrefois qu'une seule langue, laquelle ensuite fut divisée en plusieurs; jusqu'à quelle époque cette unité subsista, et en quel temps elle fit place à la multiplicité; si la langue primitive disparut entièrement à l'apparition des autres, ou si elle fut maintenue à côté d'elles; quelles furent les raisons et l'occasion de cette confusion; enfin, dans laquelle de ces langues l'Ancien Testament a été composé, puisque c'est à ce propos que nous sommes entrés dans la voie présente; et si cette langue de l'Ancien Testament est la langue originaire et primitive, ou bien une des langues postérieurement introduites. Soyez sans crainte : dans le cas où nous ne répondrions pas aujourd'hui à toutes ces questions, nous nous en acquitterons plus tard entièrement envers vous. Et pourquoi énumérer toutes ces questions puisque nous ne pouvons les résoudre toutes aujourd'hui ? Afin que l'attente de la solution rende notre souvenir sans cesse présent à votre âme. Lorsque l'on a prêté une somme considérable, tant qu'elle n'a point été rendue, on pense en tout lieu et toujours à son débiteur, pendant la veille et pendant le sommeil, à table comme dans la maison, dans son lit comme sur la place publique; de telle sorte que, grâce à cet amour de l'argent, l'âme est constamment occupée de la somme due et de la personne qui la doit. C'est donc pour que l'espérance du paiement de notre dette ne cesse de vous entretenir de nous, dans vos maisons comme sur l'agora, en quelque endroit que vous soyez, que nous l'avons contractée sans hésiter, bien que nous soyons dans l'impuissance aujourd'hui de l'acquitter entièrement : la pensée de la part qui demeurera sera, je le répète, une raison de conserver en vous notre souvenir. Voilà surtout notre force, d'être constamment assuré de votre charité, de la charité d'un peuple aussi nombreux, aussi remarquable ! En effet, quiconque jouit de la charité d'autrui, jouit par cela même de ses prières. Or, que ce soit là un bien des plus précieux, ce qui suit le prouve d'une manière ardente.

Paul qui avait été ravi jusqu'au troisième ciel, Paul qui avait ouï un langage mystérieux, Paul qui avait dompté tous les instincts de la nature, et qui vivait dans une sécurité parfaite, Paul avait besoin des prières de ses disciples et leur disait : "Priez pour moi afin que j'échappe aux mains des infidèles; priez pour que je puisse ouvrir la bouche et parler en toute liberté." (Rom 15,30-31) Partout vous le verrez implorer les prières de ses disciples, et, quand il les a obtenues, les en remercier. Et qu'on ne dise pas qu'il a recours à ces prières par humilité; il prend lui-même soin de nous en faire connaître l'efficacité par ces paroles : "C'est Lui qui nous a délivrés et qui nous délivrera d'une telle mort, Lui de qui nous espérons qu'Il nous délivrera encore; vous nous assistez vous-mêmes de vos prières, afin que plusieurs bouches Lui rendent grâces des biens dont Il nous a comblés." (2 Cor 1,10-11) Si la prière des fidèles a délivré Paul d'une foule de périls, nous aurions tort de ne pas attendre du même secours les plus grands avantages. Quand nous prions seuls, nous sommes faibles; quand nous prions en grand nombre, nous devenons forts, et nos prières s'aidant les unes les autres fléchissent par leur nombre le coeur de Dieu. Tel un monarque refusera la grâce d'un condamné à mort, à l'intercession d'une seule personne, tandis qu'il ne la refusera pas à une ville entière; en sorte que le grand nombre des suppliants aura pour effet d'arracher un infortuné à un supplice imminent et de le rendre à la vie. Voilà quelle est la vertu de la prière quand elle jaillit du coeur de la multitude. Voilà aussi pourquoi nous nous réunissons ici, à savoir, pour exciter plus efficacement la Pitié du Seigneur. Si nous sommes impuissants, comme je le disais tout à l'heure, lorsque nous prions livrés à nous-mêmes; grâce à la force du lien de l'amour, nous arrachons des mains de Dieu les faveurs que nous en sollicitons. En parlant de cette manière, je ne le fais ni sans motif, ni pour mon intérêt personnel, mais pour vous déterminer à fréquenter avec zèle nos assemblées, pour que vous ne disiez pas : Mais ne puis-je pas prier chez moi ? Sans doute vous pouvez prier; mais votre prière n'aura pas la vertu qu'elle aura lorsque vous la ferez en union avec vos membres, lorsque le corps même de l'Église la profère d'un même coeur et d'une même voix, en présence des prêtres qui offrent à Dieu les voeux du peuple entier.

Désirez-vous avoir une idée de la vertu de la prière qui se fait dans l'Église ? Un jour Pierre était dans un cachot et chargé de chaînes. "Or, on priait sans relâche dans l'Église pour lui." (Ac 12,5) Aussitôt ses liens furent brisés. Quelle puissance comparer donc à celle de la prière, puisque les tours et les colonnes même de l'Église en ont ressenti les bienfaits ? car Paul et Pierre étaient en vérité les colonnes et les tours de l'Église; et la prière brisa les fers de l'un et ouvrit la bouche de l'autre. Mais ne nous bornons pas à rappeler les faits de ce temps-là pour établir la double vertu de la prière; servons-nous encore de ce que nous voyons chaque jour, et rappelons à votre mémoire la prière que le peuple prononce. Assurément, si l'on vous enjoignait de prier en particulier pour le salut de votre évêque, chacun de vous se récuserait, déclarant le fardeau trop supérieur à ses forces. Cependant, lorsque vous entendez le diacre l'ordonner et s'écrier : "Prions pour l'évêque, pour sa vieillesse, pour son salut, afin qu'il traite avec droiture la parole de vérité; pour les personnes ici présentes et pour celles qui sont ailleurs," vous n'hésitez pas à exécuter cet ordre, et vous priez avec ferveur, parce que vous comprenez la puissance que donne cette union. Les initiés saisissent mes paroles; mais il n'est pas permis encore aux catéchumènes d'en faire autant dans leur prière parce qu'ils n'ont pas encore le droit de parler de la sorte : quant à vous, celui qui préside à vos prières vous recommande de prier pour la terre entière, pour l'Église répandue sur toute l'étendue du globe, pour tous les évêques qui la régissent, et vous obéissez avec empressement, et vous proclamez par le fait même la grande puissance de la prière lorsqu'elle jaillit unanimement du coeur des fidèles assemblées dans l'église.

Reprenons cependant le sujet de l'unité primitive de la langue. Qu'est-ce qui prouve d'abord cette unité ? "Et toute la terre n'avait qu'une seule lèvre." (Gen 11,1) Ce texte est assez obscur : La terre aurait-elle donc des lèvres ? Certainement non. Que veut dire l'Écriture, et de qui parle-t-elle ? Elle ne parle pas assurément de la terre matérielle et sans mouvement; elle désigne de la sorte le genre humain, dont elle rappelle la nature en le faisant ressouvenir de l'élément duquel il est sorti. Il y a dans cet être animé, dans l'homme, veux-je dire, deux parties; il est formé de deux substances, l'une matérielle, l'autre spirituelle, du corps et de l'âme par où il se rattache à la fois et à la terre et au ciel. Du côté de sa substance spirituelle, il se rapproche des puissances supérieures; du côté de sa substance matérielle, il est assimilé aux êtres terrestres; de façon qu'il sert de trait d'union entre ces deux ordres de créatures. Lorsque ses actes sont de ceux qui plaisent à Dieu, il est alors qualifié de spirituel; titre qu'il reçoit, non de son âme, mais, ce qui est bien plus honorable, de l'Esprit divin dont il a obtenu l'assistance; car l'âme par elle-même ne saurait suffire à faire le bien, et il nous faut cette assistance divine. Oui, l'âme est par elle-même incapable de faire le bien; que dis-je de le faire ? elle ne saurait même comprendre le langage qui s'y rapporterait : "L'homme animal, est-il écrit, ne saisit pas les choses de l'Esprit." (1 Cor 2,14) Comme l'Écriture appelle charnel l'homme esclave de la chair, elle appelle animal celui qui juge de tout par des raisons humaines, et qui ne reçoit pas le souffle de l'Esprit. Je disais donc que lorsque nous faisons le bien nous méritons la qualification de spirituels; mais quand nous faisons le mal, quand nous tombons, quand nous commettons un acte indigne de notre noblesse, nous recevons un nom de terre qui nous désigne. Or, dans le passage présent, il va être question de l'attentat des constructeurs de la fameuse tour, de leur orgueil, des sentiments en désaccord avec la véritable dignité, qu'ils avaient conçus d'eux-mêmes : cet orgueil, l'Écriture veut le leur reprocher, et voilà pourquoi elle emploie ce terme emprunté à la partie la moins noble de l'homme. "Et toute la terre n'avait qu'une seule lèvre." Du reste, c'est bien le nom qu'elle nous impose quand nous avons péché; car le Seigneur appelant Adam après sa faute, lui dit : "Tu es terre, et tu retourneras dans la terre." (Gen 3,19) Pourtant Adam n'était pas que terre, et il avait une âme immortelle. Pourquoi donc l'appelle-t-il ainsi ? Parce qu'il a péché. Certes, quand Il le créait, Il ne l'appelait pas de la sorte. "Faisons l'homme, disait-Il, à notre image et à notre ressemblance; et qu'il commande aux poissons de la mer et aux bêtes de la terre. Et la frayeur et la crainte qu'il inspirera régneront sur toute la terre." (Gen 1,26 et 9,2) Quels privilèges pour la nature humaine, quel honneur, quelle dignité ! Mais cela ne regarde que l'homme avant sa chute; après, c'est le contraire : "Tu es terre, et tu retourneras à la terre. " Écoutez Malachie formuler la même sentence, ou plutôt écoutez Dieu même parlant par la bouche du prophète : "Voilà que je vous envoie Elie le Thesbite." Et pourquoi l'envoie-t-Il ? "Pour tourner le coeur du père vers le fils." (Mal 4,5-6) C'est que Dieu ne veut pas, quand se dressera ce tribunal effrayant et redoutable, que les hommes soient atteints sans défense et sans excuse par les coups du souverain Juge; Il veut que son prophète par sa venue et par l'annonce du prochain avènement du Sauveur, ramène les mortels à des sentiments meilleurs : comme les choses annoncées longtemps à l'avance ne rencontrent bientôt que du dédain, l'envoyé de Dieu est charge de nous rappeler le souvenir de ces vérités. Que le mot serve à désigner les pécheurs, il nous faut maintenant l'établir.

Après ces mots : "Pour tourner le coeur du père vers le fils," le prophète ajoute : "Afin qu'à mon avènement je ne frappe pas la terre sans retour," c'est à savoir, les pécheurs. Les voyez-vous désignés par le mot terre ? un autre prophète disait aussi au sujet du Christ : "ses reins auront pour ceinture la justice, et la vérité enveloppera ses flancs." (Is 11,5) Ce n'est pas qu'il y ait en Dieu rien de semblable, la Divinité étant incorporelle : c'est une manière de nous apprendre qu'il sera impossible de corrompre ou de tromper le souverain Juge; qu'il ne faudra plus compter sur l'influence et la médisance, et qu'il ne faudra plus compter sur l'influence des présents ni sur l'ignorance de la vérité. Devant les tribunaux humains, il arrive que l'innocence est punie et le crime absous, la notion du juste étant souvent corrompue; mais, quand sera venu le juste Juge, celui qu'on ne saurait induire en erreur, celui qui a pour ceinture de ses reins la justice, et dont la vérité enveloppe les flancs, il sera fait à chacun une justice parfaite. "Et Il frappera la terre d'une parole de sa Bouche." (Ibid., 4) Or, pour qu'il ne soit pas douteux que ces paroles désignent les pécheurs et non la terre, il est dit aussitôt : "Et d'un souffle de ses lèvres Il exterminera les impies." Voyez-vous encore le nom de terre désigner les pécheurs ? Cela posé, quand on vous dira que toute la terre n'avait qu'une lèvre, songez de suite à l'humanité, dont on nous rappelle ainsi la bassesse; car c'est une excellente chose de connaître son origine et de savoir de quoi l'on est composé. Il y a dans la considération de notre nature une leçon éloquente d'humilité; il n'en faut pas davantage pour apaiser les passions et rétablir le calme en notre âme. De là le conseil d'un ancien : "Considérez-vous vous-même;" (Eccélsiastique 29,27) songez à votre nature, à votre origine, et ce sera suffisant pour vous maintenir dans une humilité constante. C'est pour cela que le juste Abraham médita sans cesse ce sujet, et c'est pour cela qu'il n'eut jamais de sentiments d'orgueil. Lui qui jouissait de l'entretien du Seigneur qui avait auprès de lui le plus grand crédit, et dont le Seigneur avait exalté la vertu, disait cependant : "Je ne suis que cendre et que poussière." (Gen 18,27)

Un autre sage voulant abaisser la superbe de l'homme, ne va pas faire de longs discours; il se contente de lui rappeler sa nature et lui adresse cette verte apostrophe : "De quoi donc s'enorgueillit la cendre et la poussière ?" (Ec 10,9) - Et quoi ! vous me parlez de ce qui apparaît après la mort ? Humiliez l'homme plein de vie comme il est : il ne voit pas maintenant qu'il soit cendre et poussière. Ce qu'il voit, c'est la beauté corporelle, c'est l'empressement des flatteurs, les assiduités des parasites. Il se couvre de vêtements précieux, il s'entoure de toute la pompe du commandement, et, séduit par le fait, il ne se souvient plus de sa propre nature. Nous savons bien que nous sommes cendre et poussière; nous le savons, nous qui vivons dans le détachement; mais lui n'attend pas qu'on lui signale cette preuve prise de la fin de l'homme, il ne se transporte pas aux tombeaux et aux cercueils de ses ancêtres; il ne regarde que le présent et ne se préoccupe aucunement de l'avenir. Prouvez-lui par des raisons à sa portée qu'il est poussière et cendre. - Attendez un instant, répond le sage, et je lui enseignerai non pas cette vérité, mais une vérité encore plus humiliante : il a beau se gonfler d'orgueil, il devra reconnaître sa bassesse; et c'est dans la force de la vie qu'il prendra le remède. - En conséquence, après ces paroles : "De quoi s'enorgueillit la terre et le cendre ?" il dit encore : "Pendant la vie, ce qu'il y a de plus intime en lui sera l'objet du plus profond mépris." (Ibid., 10) Peut-être ce passage vous semble-t-il obscur : par cette expression, "ce qu'il y a de plus intime en lui," l'écrivain désigne les intestins avec tout ce qui s'y rapporte; et cela, non pour condamner la nature, mais pour enseigner l'humilité. "Car pendant la vie, ce qu'il y a de plus intime en lui sera l'objet du plus profond mépris." Telle est la condition misérable et fragile de notre être. N'attendez pas le jour de la mort pour vous instruire de votre néant, examinez l'homme plein de vie; examinez par la pensée ses entrailles, et son abjection et son néant vous apparaîtront. Ne vous laissez pas néanmoins aller à l'abattement : Dieu nous a montré, non sa Haine, mais son Amour, nous fournissant de cette manière de puissants motifs d'humilité. "Quoique cendre et poussière, je m'élèverai jusqu'aux cieux." (Is 14,13) Si un frein ne lui eût point été imposé par la nature, où son arrogance se serait-elle arrêtée ? Quand donc vous verrez un homme respirant l'orgueil, le front haut, les sourcils froncés, s'avancer sur son char, proférer des menaces, condamner à la prison, à la mort, opprimer ses sujets;, dites-lui : "De quoi s'enorgueillit la terre et le cendre ? Pendant sa vie ce qu'il y a de plus intime en l'homme sera l'objet du plus profond mépris. "Ce langage ne s'applique pas seulement au simple particulier; il s'applique aussi bien au prince assis sur le trône. Ne vous arrêtez pas à la pourpre, au diadème, aux vêtements resplendissants d'or; portez vos regards sur la nature elle-même, et vous n'y verrez qu'une nature pareille à celle du vulgaire. Ou bien arrêtez-vous, si vous le voulez, à la pourpre, au diadème, aux vêtements dorés, à tout l'appareil qui entoure ce prince, et vous ne découvririez en tout cela qu'un peu de terre. "Toute la gloire de l'homme, est-il écrit, est comme la fleur de l'herbe;" (Is 11,6) et voilà toute cette pompe rabaissée au-dessous de la terre. C'est ainsi que notre orgueil est réprimé; c'est ainsi que le souvenir de ce que nous sommes nous dépouille de tout vain sentiment. Il nous suffit d'y penser, de même qu'à ce dont nous sommes composés, pour que toute superbe s'évanouisse de notre âme. Aussi Dieu nous a-t-Il formés de deux substances, afin que, si nous nous abandonnions à l'orgueil, la vérité de notre chair nous en ramenât, et, s'il se présentait à notre esprit quelque pensée basse et indigne de la dignité dont le Seigneur nous a revêtus, le souvenir de la noblesse de notre âme ranimât en nous le dessein de marcher sur les traces des puissances célestes.

La considération de notre nature n'est pas seulement utile contre l'orgueil; quelque passion qui nous tourmente, que ce soit l'amour des richesses, ou l'amour déréglé des jouissances corporelles, elle sera apaisée par cette considération. Êtes-vous frappé d'une belle femme, aux yeux pétillants et vifs, aux joues éclatantes, au visage resplendissant d'une remarquable beauté, sentez-vous à cette vue votre âme s'enflammer, les sens se réveiller; songez que l'objet de votre admiration n'est qu'un peu de terre, que l'objet de votre flamme n'est qu'un peu de cendre, et vous cesserez d'éprouver ces transports insensés : ôtez de son visage le voile de sa peau, et vous verrez ce qu'il y a de repoussant sous cette beauté apparente : ne vous arrêtez pas à la superficie, examinez par la pensée ce qu'elle recouvre, et vous n'y trouverez que des os, des nerfs et des veines. N'est-ce point assez ? Représentez-vous alors cette femme quand elle sera changée; représentez-vous la sous le coup de la vieillesse, de la maladie, les yeux enfoncés, les joues caves, et toute cette fleur de beauté évanouie; rappelez-vous alors ce que vous admiriez, et vous aurez honte de votre jugement; car ce que vous admiriez n'est que cendre et que fange; et vous vous embrasiez pour un peu de cendre et de poussière. Je ne parle pas de la sorte pour flétrir la nature humaine; loin de moi cette pensée; ce que je veux, ce n'est pas la déprécier et la rabaisser, mais préparer au malade un remède. En fanant ainsi notre nature, en la faisant si misérable, Dieu à voulu montrer en même temps et sa Puissance et sa Providence envers nous; tandis que par la considération de notre misère Il nous ramène à l'humilité, et réprime nos convoitises, Il nous donne une idée de sa Sagesse qui a pu tirer d'un peu d'argile tant de beauté. De la sorte, c'est en montrant ce qu'il y a de vil en l'homme que je mets à découvert l'habilité de son Auteur. De même, en effet, que nous admirons moins l'artiste pour une magnifique statue d'or, que pour une statue d'une beauté parfaite façonnée par lui avec un peu d'argile; de même nous admirons et nous glorifions surtout l'Artiste divin lorsque nous Le voyons imprimer à un peu de fange et de poussière une ineffable beauté, à nos corps le cachet de son infinie Sagesse.

Cette observation s'applique encore à toutes les créatures. Dans tous les êtres qu'Il a formés d'une vile matière, Il a déposé un signe de son art suprême, tout en y laissant un indice de leur faiblesse originelle; et cela, afin que d'une part vous accordiez à Celui qui leur a donné cette beauté la gloire qui lui due, et que, d'autre part, la vileté et l'impuissance natives de leur nature, vous préservent de leur offrir vos adorations. Sans doute le soleil est admirable, quand il brille au firmament et inonde la terre de ses clartés; mais, la nue venue, son éclat disparaît. "Quoi de plus resplendissant que le soleil ? dit l'Écriture, et cependant il a aussi des défaillances." (Ec 17,30) Il en est ainsi non seulement toutes les nuits, mais encore quelquefois pendant le jour. Et savez-vous pourquoi ces défaillances quelquefois pendant le jour ? Afin que vous glorifiiez l'Auteur d'une si belle oeuvre, et que ces défaillances vous empêchent en même temps d'adorer l'oeuvre elle-même. Voyez le ciel : qu'il est admirable aussi, qu'il est beau, qu'il est brillant ! comme sa beauté surpasse encore à l'extérieur celle du genre humain ! Mais il n'a point d'âme. Voyez-vous également ici l'art de l'ouvrier éclater, et se montrer la partie défectueuse de l'oeuvre ? Voyez-vous l'assistance qui vous est préparée de ces deux côtés ? Vous eussiez pu accuser le Seigneur d'impuissance, Il produit des créatures admirables de beauté; vous eussiez pu adorer les créatures comme des divinités, Il leur imprime un caractère évident d'infirmité. Gardez un souvenir profond de ces enseignements. Notre but, en expliquant l'Écriture, n'est pas seulement de vous faire comprendre, c'est surtout de vous apprendre à réformer vos moeurs : si nous n'en arrivons pas là, vainement la lisons-nous, vainement l'expliquons-nous. L'athlète qui descend dans la palestre, le corps oint, et sortant des mains de son maître, mais qui, le moment de combattre venu, se dérobe à l'épreuve, rend inutiles les leçons qu'il a reçues : et vous aussi, qui venez apprendre ici à combattre et à défier toutes les ruses du démon; si donc au moment de la lutte vous vous laissez choir, soit que vous ayez contemplé la beauté de quelque visage, soit que vous ayez cédé à l'orgueil ou à toute autre passion mauvaise, vous annulerez le fruit de votre présence en ce lieu. Souvenez-vous donc de ce que nous avons dit sur la nature humaine, ainsi que sur les convoitises de l'impureté. Encore une fois, je ne prétends pas incriminer par ce langage l'humanité, mais combattre les passions. Usez de ce moyen pour réprimer la colère, pour apaiser la tempête, pour guérir l'orgueil. "Et toute la terre n'avait qu'une lèvre, et tous n'avaient qu'une voix." Voilà de nouveau le texte à expliquer. Ou plutôt nous avons à expliquer ceci, que les hommes n'avaient qu'une langue. Pourquoi l'Écriture désigne-t-elle la langue sous le nom de lèvre ? C'est un usage pour elle d'employer le mot langue pour exprimer le discours. C'est une chose qu'il nous faut bien savoir, à cause des hérétiques qui déprécient l'oeuvre de Dieu et qui prétendent que le corps est mauvais. Dans son langage habituel, l'Écriture se sert des divers membres du corps pour exprimer les mouvements criminels de l'âme. Elle dit par exemple : "Ils ont aiguisé leur langue comme la langue du serpent; leur langue est un glaive tranchant;" (Ps 139,4 et 56,5) et plusieurs personnes entendent ces paroles de la langue elle-même. Cependant elles ne s'appliquent point à la langue, qui est l'oeuvre de Dieu; mais aux discours meurtriers qui percent les hommes et qui frappent d'une façon plus redoutable que le glaive. "Leur langue est un glaive tranchant. - Les lèvres de leur coeur sont trompeuses, et dans leur coeur ils ont dit le mal," est-il écrit encore, non du membre corporel, mais des discours trompeurs. De même, dans ce passage : "Toute la terre n'avait qu'une lèvre," l'Écriture ne veut point enseigner que tous les hommes n'avaient qu'une lèvre; elle désigne simplement sous ce nom l'unité de langage. C'est pourquoi ces mots : "Toute la terre n'avait qu'une lèvre," sont suivis de ceux-ci : "Et tous les hommes n'avaient qu'une voix." Pareillement, en disant : "Leur gosier est un sépulcre béant," (Ps 5,11) elle ne s'en prend pas au gosier lui-même, mais aux propos pernicieux, aux doctrines de mort qu'il profère. Qu'est autre chose le sépulcre que le réceptacle des ossements et des corps des trépassés ? Or, telles sont les bouches des hommes qui accusent le Créateur; telles sont les bouches des hommes qui tiennent des propos obscènes, injurieux, et qui de leur gosier ne laissent sortir que des discours d'une dépravation qui inspire le dégoût. Qu'il n'en sorte au contraire que de suaves odeurs, ô homme et non une odeur de mort : faites-en un trésor digne du Roi et non un sépulcre digne de Satan. Si vous en faites un sépulcre, du moins fermez-le, afin qu'il ne s'en exhale pas une odeur fétide. Vos pensées sont-elles mauvaises, ne les exprimez pas dans votre langage; qu'elle restent au fond de votre âme, et elles seront bientôt étouffées. Hommes comme nous sommes, une foule de pensées perverses, honteuses, repoussantes, se présentent bien des fois à notre esprit; ayons seulement le soin de ne pas leur permettre de paraître à la faveur des paroles, et elles perdront leur force par suite de cette compression, et elles disparaîtront. Si l'on enfermait dans une fosse des bêtes féroces d'espèces différentes, il suffirait de fermer l'ouverture supérieure de la fosse pour qu'elles fussent bientôt suffoquées; mais, qu'on y laisse une faible issue, de façon à ce que l'air y puisse pénétrer, on les soulage beaucoup, et bien loin de périr, elles n'en sont que plus redoutables. Ainsi en est-il pour les pensées mauvaises qui naissent dans notre âme : barrez-leur tout passage vers le dehors, vous en viendrez promptement à bout; laissez-les à l'aide du discours paraître à la lumière, elles n'en deviendront que plus redoutables; permettez-leur au moyen de la langue, de respirer à l'aise, et bientôt de l'habitude des propos honteux vous glisserez dans l'abîme des mauvaises actions. Aussi le prophète parle-t-il non d'un sépulcre ordinaire, mais d'un "sépulcre béant", indiquant de la sorte la leçon que je viens de développer. Effectivement, celui qui tient des propos mauvais ne se borne pas à se déshonorer lui-même, il cause encore le plus grand dommage à son prochain et à ceux qui partagent son entretien. Si l'on ouvrait les sépulcres, la contagion envahirait les villes; de même, lorsque s'ouvrent en liberté les bouches à propos honteux, elles répandent autour d'elles la plus pernicieuse contagion. Aussi faut-il absolument mettre à nos bouches une porte, des verrous, des freins. Qu'il n'y eût au temps dont nous parlons qu'une langue unique, nous venons de le démontrer; il nous reste à dire pour quelle raison il s'en introduisit plusieurs autres.

Mais, en attendant , occupons-nous de considérations plus pratiques : exerçons notre langue à supporter le frein, à ne pas proférer indistinctement tout ce qui se présente à l'esprit, à ne pas accuser nos frères, à ne pas nous déchirer et nous dévorer mutuellement. Certainement les morsures corporelles sont moins cruelles que les morsures opérées par les paroles : les premières s'attaquent au corps, les secondes à l'âme, à la réputation, et causent d'incurables blessures; celles-ci nous exposent en même temps à un châtiment d'autant plus terrible que les blessures faites seront plus graves. Ce qui enlèvera de plus au détracteur toute excuse, c'est qu'il ne pourra couvrir d'aucun prétexte, soit bon, soit mauvais, sa conduite perverse. Bien que les autres péchés aient des motifs déraisonnables, ils en ont néanmoins : ainsi un débauché satisfera sa passion, un voleur fuira la pauvreté, un meurtrier assouvira sa haine; mais le détracteur ne saurait alléguer aucune raison. Dites-moi donc quelle somme sa conduite lui vaudra, quelle passion elle satisfera ? Tout ce que l'on trouvera de ce côté, ce sera de l'envie; et, comme l'envie n'est appuyée sur aucune raison, soit bonne, soit mauvaise, elle est par cela même de tout point inexcusable. Voulez-vous tout accuser ? je vous fournirai pour cela une juste et large matière. Voulez-vous proférer quelque médisance ? dites vos propres péchés. Il est écrit : "Dites vos péchés, et vous serez justifié." (Is 43,26) Voilà une accusation qui vous donnera, avec du mérite et une couronne, la justice même. " Le juste, est-il dit encore, commence toujours son discours par s'accuser," et non par accuser autrui. (Prov 18,17) Si vous accusez autrui, vous serez châtié : si vous vous accusez vous-même, vous serez récompensé. Rien ne prouve l'avantage que l'on trouve à s'accuser de ses péchés comme cette sentence : "Le juste commence toujours par s'accuser lui-même." Mais, s'il est juste, pourquoi s'accuse-t-il ? et, s'il s'accuse, comment est-il juste ? car le juste est au-dessus de toute accusation. C'est pour vous apprendre que, fût-il pécheur, dès lors qu'il accuse ses péchés, il en est justifié : voilà pourquoi il est dit : "Le juste commence toujours son discours par s'accuser lui-même." Et que signifie cette expression : Le juste "commence son discours," Faites bien attention : dans tout jugement il y a deux parties, la partie qui dénonce et la partie dénoncée; la partie qui accuse et la partie accusée; l'une des deux doit rendre compte de sa conduite, l'autre n'y est point obligée. Or, la parole est toujours donnée en premier lieu à l'accusateur, qui n'a aucun compte à rendre de ce qui le regarde. Ici c'est le contraire : êtes-vous obligé de rendre compte de vos actes, ouvrez la bouche le premier, afin de vous soustraire aux conséquences du jugement; n'attendez pas que l'accusateur prenne la parole. Quoique au nombre des accusés, déclarez vos fautes avant qu'aucune charge n'ait été introduite contre vous. La langue est un glaive tranchant : gardons-nous bien de blesser le prochain avec ce glaive; contentons-nous d'en user pour retrancher les parties gâtées qui compromettent notre salut. Voulez-vous une preuve de l'usage où sont les justes de s'accuser eux-mêmes au lieu d'accuser les autres ? Écoutez Paul s'écrier : "Je rends grâces à Celui qui m'a fortifié, au Christ qui m'a jugé fidèle et qui m'a chargé de ce ministère, moi qui ai d'abord été blasphémateur, persécuteur, détracteur." (1 Tim 1,12-13) Voilà comment il s'accuse lui-même. " Le Christ, dit-il encore, est venu dans le monde sauver les pécheurs, desquels je suis le premier. -Je ne suis pas digne du nom d'apôtre, ayant persécuté l'Église de Dieu." (Ibid.,1( et 1 Cor 15,9)

Le voyez-vous en toute occasion se déprécier lui-même ? C'est qu'il connaissait les avantages de ce genre d'accusation qui a pour fruit la justice. Toutes les fois qu'il avait à s'accuser lui-même, l'Apôtre le faisait sans ménagement; mais, quand il voit juger la mauvaise conduite du prochain, il prend le ton le plus sévère et il dit aux fidèles : "Ne jugez point avant le temps; car le Seigneur viendra, et Il portera la lumière jusqu'au plus épais des ténèbres, et Il mettra à découvert les secrets des coeurs." (1 Cor 4,5) Laissez tout jugement à Celui qui connaît tous les mystères du genre humain. Alors même que vous croiriez connaître parfaitement la conduite de votre frère, vous êtes plus d'une fois induit en erreur. " Qui peut connaître ce qui se passe dans l'homme, sinon l'esprit qui est en lui ?" (1 Cor 2,11) Combien d'hommes que l'on méprise et que l'on dédaigne actuellement, resplendiront d'un éclat plus vif que celui du soleil ! Combien, parmi les plus grands et les plus illustres, ne seront alors que poussière et sépulcres blanchis ? Vous avez entendu Paul se déprécier lui-même, et rappeler sans cesse dans les termes les plus véhéments et les plus énergiques les péchés dont il n'avait cependant aucun compte à rendre; car s'il s'était rendu coupable, avant le baptême, d'outrages et de blasphèmes, ces fautes, le baptême les avait effacées. S'il en rappelle le souvenir, ce n'est pas qu'il doive en rendre compte, mais pour faire éclater la divine miséricorde et montrer ce qu'il était avant d'être transformé et changé en apôtre, lui naguère persécuteur. Si l'Apôtre n'oublie pas les fautes qu'il avait commises avant le baptême, à plus forte raison ne nous faut-il pas oublier celles que nous avons commises après le baptême. Quelle cause pourrions-nous alléguer, quelle indulgence mériter, si nous ne nous rappelions pas les prévarications dont le compte nous sera demandé, alors que l'Apôtre revient constamment sur des prévarications complètement effacées, et si, négligeant nos propres fautes, nous nous occupions indiscrètement des fautes du prochain ? Écoutez Pierre s'écrier : "Retire-toi de moi, car je suis un homme pécheur. " (Luc 5,8) Écoutez encore Matthieu publiant son premier genre de vie, s'appelant Publicain, et ne rougissant pas de faire connaître son premier état. Comme ils n'avaient après le baptême aucun crime à se reprocher, ils mentionnaient leur conduite antérieure, nous enseignant de la sorte à ne faire aucune attention aux fautes d'autrui, mais à nous préoccuper de nos propres fautes et à nous en entretenir continuellement.

Au surplus, il n'est point de remède plus capable d'effacer nos péchés, que de nous en souvenir sans cesse, que de nous en accuser toujours. C'est en s'écriant : "Mon Dieu, sois propice à moi pécheur," que le Publicain expia une infinité de crimes." (Luc 18,13) Et, si le pharisien devint indigne de toute justice, c'est parce qu'il oublia de repasser dans son âme ses fautes, et qu'il condamna tous les hommes sans exception par ce langage : "Je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont tous ravisseurs, injustes, adultères, ni comme ce Publicain." (Ibid., 11) De là ce conseil de Paul : "Que chacun éprouve ses oeuvres, et alors il aura lieu de se glorifier en lui-même et non en autrui." (Gal 6,4) Voulez-vous maintenant apprendre de quelle manière les justes de l'Ancien Testament se traitaient à ce sujet, prêtez l'oreille à leur langage; il est en harmonie avec celui que vous avez entendu tout à l'heure. "Mes iniquités, disait David, se sont élevées au-dessus de ma tête; elles ont pesé sur moi comme un accablant fardeau." (Ps 37,5) - "Malheur à moi, s'écriait Isaïe, car je ne suis qu'un homme et mes lèvres sont impures." (Is 6,5) Les trois enfants qui avaient été plongés dans la fournaise, et qui avaient offert pour le Seigneur leur corps à la mort, se mettaient au dernier rang des pécheurs : "Nous avons péché, disaient-ils, nous avons commis l'iniquité." (Dan 3,29) Et pour-tant quelle beauté, quelle pureté que celles de leur âme ! Eussent-ils fait quelques péchés, ils avaient été tous consumés par la flamme de la fournaise. Mais ce n'est point leur héroïsme qui fixe leurs regards, c'est de leurs fautes qu'ils se souviennent. Daniel aussi, après avoir été enfermé dans la fosse aux lions, après mille épreuves, s'accusa lui-même, et n'accusa jamais le prochain. Pourquoi cela ? parce que traiter le prochain en mauvaise part dans ses paroles, attire l'indignation du Seigneur; se condamner au contraire soi-même rend le Seigneur miséricordieux et propice : est-on juste, on en devient plus juste; est-on pécheur, on échappe à toute condamnation, et l'on mérite indulgence. En conséquence, occupons-nous, non des fautes d'autrui, mais de nos fautes à nous; scrutons notre conscience, parcourons notre vie tout entière, recherchons avidement chacune de nos prévarications, et, sans jamais nous-mêmes médire du prochain, n'écoutons jamais non plus le langage de la médisance. A ce péché est réservé un terrible châtiment. N'est-il pas écrit : "Vous n'accueillerez pas les vains propos ?" (Ex 23,1) Il n'y a pas : Vous ne croirez pas les vains propos, mais : "Vous ne les accueillerez pas. " Fermez donc vos oreilles, interdisez-en l'accès à tout propos médisant, et montrez que le détracteur ne vous inspire pas moins d'aversion et de haine à vous qu'à sa victime elle-même. Imitez le prophète qui disait : "Celui qui médisait en secret de son prochain, je l'avais en horreur. (Ps 100,5) Il ne dit pas : je ne croyais pas à ses paroles, je n'écoutais pas son langage, mais bien : "je le repoussais comme j'eusse repoussé mon propre ennemi."

Il y a des personnes qui croient trouver une excuse dans cette singulière prière : Seigneur, ne m'impute point à péché d'avoir entendu tel langage. A quoi bon cette excuse, à quoi bon cette indulgence que vous réclamez ? Gardez le silence et vous ne serez point mis en cause; gardez le silence et vous n'aurez rien à redouter. Pourquoi vous mettre dans l'embarras et du côté de Dieu, et du côté des hommes ? pourquoi vous exposer à de graves accusations ? pourquoi vous charger d'un fardeau trop lourd ? N'est-ce point assez d'avoir à rendre compte de vos propres péchés sans y aller ajouter la responsabilité des péchés d'autrui ? Vainement parleriez-vous de la sorte : ce n'est point d'avoir entendu que vous êtes responsable, c'est encore de la détraction elle-même. Parce que vous ne vous êtes pas tu après avoir entendu, votre responsabilité en a été augmentée d'autant : "Vous serez justifié d'après vos propres paroles, et par vos propres paroles vous serez condamné." (Mt 12,37) Si je tiens ce langage si j'exprime de pareilles craintes, ce n'est pas pour ceux qui sont l'objet des médisances, mais pour ceux qui les profèrent. Les premiers n'en ressentent aucune peine, aucun dommage. Les a-t-on calomniés, ils en recevront une récompense; a-t-on dit sur eux ce qui était vrai, ils n'en sont pas pour cela déshonorés : ce n'est point votre langage injurieux qui dictera au juge leur sentence. J'avancerai même une proposition étrange, et je dirai qu'ils retireront de ces propos venimeux le plus précieux profit, en les supportant avec générosité, comme il arriva au Publicain. Mais pour le détracteur, que ses injures envers le prochain soient ou ne soient pas fondées, il se fait à lui-même le mal le plus grand. Que la perdition soit son partage s'il est calomniateur, inutile de le démonter : qu'il s'expose à un jugement redoutable, même quand il dit la vérité, pour avoir mis à nu les misères de son frère, pour être devenu une cause de scandale, pour avoir découvert à tous les regards ce qu'il aurait fallu cacher, pour avoir publié les péchés d'autrui, c'est une chose qui n'est pas moins évidente. Si pour avoir scandalisé un seul individu on est voué à d'éternels supplices, quel sera le châtiment de celui qui, par de pernicieux discours, scandalise une foule de personnes ? Il ne mentait pas, le pharisien, il disait la vérité quand il appelait le Publicain : "ce Publicain;" et cependant il en fut puni.

C'est pourquoi, mes bien-aimés, fuyons la détraction : il n'est point de faute plus funeste que celle-là, il n'en est pas de plus facile à commettre. Pourquoi cela ? parce qu'elle surpasse en rapidité tout autre péché, et qu'elle nous frappe en un instant à notre insu. Pour les autres péchés, il faut du temps, des frais, des délais, des coopérateurs, et plus d'une fois dans cet intervalle on y renoncera. Ainsi, par exemple, celui-ci se propose un homicide, celui-là de voler et de dépouiller son prochain; des préparatifs sont nécessaires, et souvent, tandis qu'on attend le moment propice, la colère s'évanouit, on repousse ces pensées perfides, on finit par ne pas mettre à exécution son dessein. Il n'en est pas de même dans la détraction; et, à moins d'une vigilance et d'une attention extrêmes, nous sommes bientôt emportés : ici nul besoin ni de temps, ni de délai, ni d'argent, ni de préparatifs; nous n'avons qu'à vouloir, et notre volonté est soudain exécutée; car le seul coopérateur qui soit nécessaire est la langue. Puisque le péché est si prompt à éclater, que nous en sommes pour ainsi dire environnés; puisque le châtiment en est redoutable, et que nous n'en retirons aucun avantage, grand ou petit, fuyons-en avec soin la contagion, et, au lieu de divulguer les péchés de nos frères, tenons-les cachés : avertissons-les, suivant cette parole du Seigneur : "Votre frère, s'est-il rendu coupable envers vous, allez et reprenez-le seul à seul." (Mt 18,15) Le remède sera d'autant plus salutaire qu'il aura été appliqué en présence d'un plus petit nombre de témoins. Ne déchirons pas et ne rongeons pas les blessures d'autrui; ressemblons non aux mouches, mais aux abeilles. Les mouches vont se reposer sur les plaies et les envenimer pour leurs piqûres; les abeilles ne volent que de fleur en fleur. Aussi ces dernières font-elles le miel, tandis que les premières aggravent l'état des corps sur lesquels elles se sont reposées; et voilà pourquoi les unes sont détestées, et les autres aimées et recherchées de tout le monde. Laissons de même notre âme s'envoler dans la prairie où brillent les vertus des saints, élaborer continuellement les parfums de leurs belles actions, et gardons-nous bien d'envenimer le mal du prochain : si nous apercevons l'un de nos frères agissant de la sorte, fermons-lui la bouche, pourvoyons à sa sécurité par la crainte du supplice, et rappelons-lui les liens étroits qui l'unissent aux fidèles. Tout cela est-il inutile, jetons-lui alors ce nom odieux de mouche, afin que cette qualification ignominieuse le détourne de sa triste habitude, et qu'une fois délivré de cette manie funeste, il consacre tous ses loisirs à la recherche de ses propres péchés. Il s'ensuivra que les pécheurs se relèveront en songeant à leurs prévarications qui n'auront pas été divulguées, qu'en s'occupant constamment des maux commis par eux ils les effaceront avec facilité, que le souvenir du passé les mettra en garde contre les chutes à venir, et enfin qu'en ne cessant d'étudier la vertu des saints, ils seront remplis de l'ardent désir de marcher sur leurs traces. De la sorte nous aurons la consolation de contribuer au bon état du corps entier de l'Église, et nous pourrons entrer avec tous ceux qui lui appartiennent dans le royaume des cieux. Puissions-nous tous le posséder par la Grâce et l'Amour de notre Seigneur Jésus Christ, par lequel et avec lequel gloire soit au Père ainsi qu'au saint Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.

- Jean Chrysostome





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