«Lorsqu'Israël sortit de l'Égypte, et la maison de Jacob du milieu d'un
peuple barbare (v. 1.) Dieu consacra la Judée à son service, et Il établit son
Empire dans Israël.» (Ibid. 2).
1. Le Roi-prophète donne ici une preuve de la grande Bonté et de la Douceur
infinie de Dieu. Quelle est-elle ? Il commence par manifester sa Puissance.
Il demande ensuite aux hommes de L'adorer; tel est le sens de ces paroles :
«Lorsqu'Israël sortit de l'Égypte, le peuple juif fut consacré à son service.»
Il fit éclater sa Puissance par les miracles qu'Il opéra soit dans l'Égypte,
soit dans le désert, et c'est alors aussi qu'Il S'attacha au peuple juif par des
liens particuliers. Il avait tenu la même conduite à l'égard d'Adam. C'est après
qu'Il eut créé le monde et qu'Il eut manifesté dans toute leur étendue sa
Sagesse et sa Puissance, qu'Il forma l'homme, et lui imposa la loi de L'adorer.
C'est ainsi que le Fils unique de Dieu n'exigeait la foi qu'après avoir donné
par des miracles nombreux et variés, des preuves de sa Mission divine. Aussi, ne
demande-t-Il pas à ceux qui les premiers s'attachèrent à Lui sans avoir vu aucun
signe, aucune preuve de sa Divinité : Croyez-vous que Je puisse faire ce
miracle ? Il Se bornait à l'opérer sous leurs yeux. Mais lorsqu'Il eut
laissé partout dans la Palestine des témoignages authentiques de sa Puissance,
qu'Il eut rendu la santé aux malades, banni le vice, annoncé le royaume des
cieux, établi les conditions du salut, alors Il exigea rigoureusement la foi de
ceux qui voulaient s'attacher à Lui. Les hommes ne songent à faire du bien
qu'après avoir établi leur domination, mais pour Dieu, Il commence par répandre
ses Bienfaits. Et qu'ai-je besoin de les rappeler ici, lorsque le Fils de Dieu a
voulu souffrir la mort de la croix, pour devenir le Maître du monde et prouver
ainsi la grandeur de son Amour pour nous ? C'est cette même vérité que veut
exprimer ici le psalmiste : «Lorsqu'Israël sortit de l'Égypte, et la maison de
Jacob du milieu d'un peuple barbare, Dieu consacra la Judée à son service.»
C'est-à-dire lors de la sortie, du départ, de la délivrance de l'Égypte. Il ne
Se contente pas de dire : «De l'Égypte,» il ajoute : «Du milieu d'un peuple
barbare,» pour faire ressortir par le nom donné à ses ennemis, la Bonté de Dieu
pour les Juifs. Jamais en effet, les Israélites n'auraient vu se briser les
chaînes de ces Égyptiens durs, inhumains et cruels, sans la Main puissante et la
Droite invincible de Dieu. Le peuple égyptien en effet, était plus farouche que
les bêtes féroces, plus dur que les pierres, et les plaies multipliées qui le
frappaient ne faisaient que l'endurcir. Cette dénomination de peuple barbare que
lui donne le psalmiste, fait donc ressortir la grande Puissance de Dieu qui a su
fléchir cette nation barbare et cruelle, l'a forcée de laisser partir malgré
elle ceux qu'elle retenait en servitude, et a triomphé de sa résistance en
engloutissant son armée dans les flots, et en délivrant ainsi son peuple. Que
signifient ces paroles : «Israël a été comme le sanctuaire de Dieu ?»
C'est-à-dire il est devenu un peuple dévoué à son culte, un peuple fidèle, un
peuple consacré à son service. Le mot 'agíasma signifie
proprement un temple, un lieu sacré, le Saint des saints. C'est dans ce sens que
l'entend le prophète Zacharie, lorsqu'il nous représente les hommes qui lui
adressent cette question : «Le sanctuaire de Dieu est entré ici,
devons-nous jeûner ?» (Za 7,3) Ils veulent parler du retour de l'arche et
des autres objets consacrés au culte de Dieu. «La Judée fut consacrée à son
service»; c'était auparavant une contrée impure et abominable, mais lorsque le
peuple juif en eut pris possession, elle devint le sanctuaire de Dieu,
c'est-à-dire qu'elle fut sanctifiée et consacrée à son service par les
observances légales, par les sacrifices, par l'ensemble du culte, des rites et
des cérémonies que prescrivait la loi.
«Israël devint la Puissance de Dieu.» Que signifient ces paroles ? Il
fut soumis à sa Puissance. Sans doute l'univers entier reconnaissait sa
Domination, mais les Israélites Lui étaient attachés par des liens plus
particuliers, ils étaient les dépositaires des oracles prophétiques, Dieu
daignait leur faire entendre sa Voix, et leur nation était l'objet d'une
providence spéciale. On peut encore les appeler son peuple à un autre titre, car
c'était souvent par l'Ordre de Dieu qu'ils marchaient au combat et qu'ils se
dirigeaient dans la plupart de leurs entreprises. C'est donc pour les avoir
délivrés des mains de leurs ennemis, affranchis de la tyrannie, de la servitude,
des dangers les plus signalés et de leur propre impiété, qu'il était devenu leur
Roi. C'est ce qu'Il fait ressortir en Se justifiant par la bouche d'un de ses
prophètes, et en montrant qu'Il a commencé par les combler de bienfaits, avant
d'exiger leur reconnaissance et leur amour : «Suis-Je devenu pour Israël un
désert ou une terre inculte ?» (Jr 2,31). C'est-à-dire ai-je été pour vous
comme une terre stérile ? N'ai-je pas répandu sur vous d'innombrables
bienfaits ? changé pour vous l'ordre de la nature, assujetti les éléments à
votre service ? Ne vous ai-Je pas nourris sans peine et sans fatigue de
votre part ? Voilà le sens de ces paroles : «Suis-Je devenu pour
Israël un désert ?» C'est-à-dire encore, n'ai-Je pas été pour vous d'une
fécondité merveilleuse ? Rappelez-vous la délivrance de la servitude d'Égypte,
l'affranchissement du joug des barbares, l'éclat des miracles, votre vie dans le
désert, la Palestine que vous avez eue en héritage, l'asservissement des peuples
qui l'habitaient, vos triomphes continuels, vos nombreuses victoires, les
prodiges se succédant sans interruption, la fertilité prodigieuse de la terre,
l'accroissement extraordinaire de votre nation, votre gloire répandue par tout
l'univers, et mille autres faits semblables. Reconnaissez-vous les fruits de
Dieu ? C'est ce qui Lui donne le droit de dire : «Est ce que J'ai été pour
vous comme une terre inculte ?» En d'autres termes : «N'avez-vous pas
recueilli de Moi des fruits innombrables ? N'ai-Je point béni votre entrée
et votre sortie, vos brebis, vos troupeaux, le pain et l'eau dont vous faisiez
usage ? Ne vous ai-Je pas fait jouir d'une tranquillité assurée, entouré comme
d'un rempart impénétrable, rendus terribles et invincibles à tous vos
ennemis ? Est-ce que tous les biens de la terre et du ciel ne coulaient pas
sur vous comme d'une source intarissable ? Voilà en effet ce qui révèle le
roi véritable, le soin qu'il prend de ses sujets et la constante sollicitude
qu'il porte à leurs intérêts.
2. Aussi Jésus Christ disait du bon pasteur, non pas qu'il reçoit des
honneurs ou des hommages, mais : «Le bon pasteur donne sa vie pour ses
brebis.» (Jn 10,11). Tel est le devoir de celui qui commande et toute la science
du pasteur : sacrifier ses intérêts aux intérêts de ceux qu'il est chargé
de conduire. Un roi est comme un médecin; pour parler plus vrai, il est plus
qu'un médecin. Le médecin consacre les ressources de son art à la guérison de
ses malades, un roi défend les intérêts de ses sujets aux dépens de sa vie même.
C'est ce qu'a fait notre Seigneur Jésus Christ honteusement souffleté, attaché à
une croix après avoir enduré mille autres souffrances, ce qui faisait dire à
saint Paul : «Jésus Christ ne S'est pas recherché Lui-même, selon ce qui
est dit dans l'Écriture : «Les outrages de ceux qui T' insultaient, sont
tombés sur Moi.» (Rm 15,3; Ps 67,10) Le psalmiste comprend donc dans ces paroles
deux bienfaits, ou plutôt trois, et même une infinité d'autres. Il a délivré son
peuple des barbares, Il l'a fait sortir d'une terre étrangère, Il a brisé les
chaînes de son esclavage, mis fin à ses peines et à ses infortunes, opéré pour
lui d'innombrables miracles. C'est alors qu'Il a voulu que les Israélites
fussent consacrés à son service et soumis à ses lois. Car c'est là un de ses
bienfaits les plus signalés de les avoir admis au nombre de ses sujets.
«La mer le vit et elle s'enfuit, le Jourdain retourna en arrière». (Ibid. 3)
Voyez comme le langage du Roi-prophète s'élève pour faire ressortir la grandeur
du bienfait : Pourquoi parler, dit-il, des barbares et des nations
ennemies; les créatures elles-mêmes ont été forcées de céder la place, de suivre
une marche contraire à leur nature, pour obéir à la parole d'un tel chef et d'un
semblable conducteur. Ces événements avaient pour but de bien convaincre les
Hébreux qu'il n'y avait rien ici de naturel ou d'humain, mais que tout était
l'oeuvre admirable d'une Puissance divine et mystérieuse. Remarquez d'ailleurs
l'énergie et la justesse de l'expression employée par le Prophète. Il ne dit
pas : La mer a reculé, ou bien elle a cédé sa place, mais : «La mer Le
vit et s'enfuit», expression qui fait ressortir la promptitude avec laquelle la
mer s'est retirée, la grandeur de l'étonnement produit par ce prodige, et la
facilité de l'Opération divine. Et afin qu'on ne crût pas que ce miracle avait
eu lieu ou par suite d'un mouvement périodique, ou par un effet du hasard, il ne
s'est jamais renouvelé depuis, il ne s'est produit qu'une fois sur l'Ordre de
Dieu et avec des effets contraires, suivant la différence des personnes. Car la
violente impétuosité des eaux, parut alors comme douée de discernement et
d'intelligence. À la Voix de Dieu, elle sauva les uns et engloutit les autres,
elle fut comme un char pour les Hébreux et un tombeau pour leurs ennemis. (Ex
14). Le même prodige eut lieu dans la fournaise de Babylone. Le feu qui de sa
nature se répandait partout et sans distinction, suivit une marche déterminée
pour obéir à l'Ordre de Dieu, il épargna ceux qui étaient dans la fournaise, et
s'élança sur ceux qui étaient dehors et les consuma. «Le Jourdain retourna en
arrière.» Voyez-vous comme ces miracles ont eu lieu dans des temps et et dans
des lieux différents ? Dieu voulait convaincre les Israélites que sa
Puissance s'étendait partout et qu'elle ne pouvait être limitée par aucun lieu;
voilà pourquoi Il semait partout ses prodiges, tantôt dans les contrées
barbares, tantôt dans le désert, tantôt sur la mer et tantôt sur les fleuves;
aujourd'hui sous Moïse et ensuite sous Josué. Partout les miracles les
accompagnaient pour dissiper l'aveuglement de leur esprit, amollir la dureté de
leurs coeurs et les préparer à recevoir la connaissance de Dieu ? Les montagnes
sautèrent comme des béliers, et les collines comme les agneaux des brebis.»
(Ibid. 4). Ces paroles donnent lieu à une question importante, le doute s'élève
dans quelques esprits qui nous disent : Nous savons que les événements dont
il vient d'être question sont véritablement arrivés, L'histoire en fait foi, car
nous y lisons que la mer Rouge en se divisant, a ouvert un chemin pour laisser
passer les Hébreux, et que le Jourdain a retourné en arrière, lorsque l'arche le
traversa. Mais nous ne voyons nulle part que les montagnes et les collines aient
tressailli de joie. Que signifient donc ces paroles ? Le Roi-prophète veut
nous faire comprendre à l'aide de comparaisons la joie du peuple et la grandeur
des miracles, et il représente les créatures inanimées elles-mêmes, se livrant
aux tressaillements et aux bondissements de la joie, à la manière de ceux qui
sont transportés d'allégresse. Voilà pourquoi il ajoute : «Comme les
béliers et comme les agneaux des brebis.» En effet, ces animaux manifestent leur
joie par des bondissements. De même qu'un autre prophète nous représente la
vigne et le vin dans les pleurs au milieu des calamités, non pas que la vigne
puisse s'attrister, mais parce qu'en associant par cette hyperbole les êtres
inanimés au deuil général, il en fait ressortir plus vivement la grandeur; de
même ici le Roi-prophète associe les créatures inanimées à la joie du peuple
pour en faire comprendre toute l'étendue. Nous-mêmes nous associons tous les
objets à notre joie, et lorsque nous recevons la visite d'un personnage célèbre,
nous lui disons : Vous avez rempli notre maison d'allégresse; nous ne
voulons point sans doute parler des murailles, mais montrer l'étendue de notre
joie ? «Pourquoi, ô mer, vous êtes-vous enfuie ? Et vous, Jourdain,
pourquoi êtes-vous retourné en arrière ? (Ibid. 5) Pourquoi, montagnes,
avez-vous sauté comme des béliers ? Et vous, collines, comme les agneaux
des brebis ?» (Ibid. 6). Il adresse cette question aux éléments et converse
avec eux, dans le même sens qu'il nous les a représentés tressaillant
d'allégresse; il ne leur supposait alors aucune intelligence, mais il voulait
simplement montrer l'excès de la joie et la grandeur des événements. De même
ici, il leur fait cette question sans leur supposer l'intelligence nécessaire
pour lui répondre, mais pour rendre son langage plus énergique et faire
ressortir tout ce que ces prodiges ont d'extraordinaire.
3. À cette question, le psalmiste fait lui-même la réponse, comme s'il
s'agissait d'un fait inouï et qui n'a aucun antécédent dans les phénomènes
ordinaires de la nature. «La terre a été ébranlée à la Présence du Seigneur, à
la Présence du Dieu de Jacob.» (Ibid. 7). Par cette expression figurée qui
signifie la surprise, l'étonnement, la stupeur des habitants, le Roi-prophète
veut nous montrer de nouveau la grandeur des événements accomplis. Il fait voir
ensuite combien la vertu d'un seul homme est précieuse aux yeux de Dieu, en
désignant le Seigneur par le nom de son serviteur. Au témoignage de saint Paul,
c'est le plus grand honneur que Dieu ait accordé à ces saints patriarches, en
récompense de leur détachement de toutes les choses de la terre. L'Apôtre ne se
contente pas en effet de rappeler cette glorieuse prérogative, il en donne la
raison, pour nous enseigner à nous-mêmes comment nous pouvons avoir part à cet
honneur. En quoi consiste-t-il ? En ce que le Seigneur veut bien être
appelé du nom de ses serviteurs. C'est ce qui faisait dire à saint Paul :
«Aussi Dieu ne rougit point d'être appelé leur Dieu.» (He 11,16) Et comment
S'appelait-Il leur Dieu ? Lorsqu'Il disait : «Je suis le Dieu
d'Abraham, le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob.» L'Apôtre avait donné plus haut
le motif pour lequel Dieu avait voulu être ainsi appelé; «Tous ces saints,
disait-il, sont morts dans la foi, n'ayant point reçu les biens que Dieu leur
avait promis, mais les voyant et les saluant de loin, et confessant qu'ils
étaient étrangers et voyageurs sur la terre.» (He 11,13) Et après avoir donné
cette raison, il ajoute : «C'est pour ce motif que Dieu ne rougit point
d'être appelé leur Dieu.» (Ibid. 13) Quel est-il ? Parce qu'ils ont
confessé qu'ils étaient étrangers et pèlerins ici-bas, qu'ils n'avaient rien de
commun avec les choses de la terre, et qu'ils y passaient leur vie comme sur une
terre étrangère, dans un détachement complet de tous les biens de ce monde ?
«Qui changea la terre en torrents, et le rocher en sources d'eau vive.» (Ibid.
8) Quel pardon peuvent obtenir, je vous le demande, ceux qui sont durs et que
rien ne peut fléchir ? La pierre et les rochers amollissent leur dureté
naturelle à la Voix de Dieu, et l'homme doué du privilège de la raison, le plus
doux par nature des êtres créés, les surpasse tous en dureté ? Le rocher
dont le psalmiste parle ici cède à peine à l'action du fer, et ne peut guère
être entamé qu'à sa surface. Et cependant il a changé de nature, et a laissé
couler de son sein des sources d'eau vive. Mais le Maître de la nature peut
déroger aux lois de la nature, et changer l'ordre qu'Il a établi. Il l'a fait
souvent et en plus d'un endroit pour montrer qu'Il est Celui qui a créé toutes
choses de rien.
Après avoir rappelé les bienfaits des anciens temps, les miracles, les
prodiges que Dieu a opérés, comment Il a délivré son peuple de la servitude
d'Égypte, et lui a rendu sa liberté, comment Il a bouleversé l'ordre des
éléments et rempli tous les coeurs d'allégresse, le psalmiste implore le Secours
de Dieu au milieu de ses nécessités présentes et se réfugie en Lui comme dans un
port assuré. Tous ces prodiges n'avaient point eu pour cause les mérites de ceux
qui en étaient l'objet, mais la Bonté de Dieu et la gloire de son Nom, comme Il
le déclare expressément : «C'est afin que mon Nom ne soit point déshonoré;»
(Ez 20,9); afin que tous, à la vue de ces prodiges, reconnaissent la vertu, la
puissance de ce Nom, et qu'ils y trouvent de graves et utiles leçons. Voilà
pourquoi le psalmiste apporte cette nouvelle raison, et dit à Dieu : Quand
même notre vie nous ferait défaut, quand même nos actions ne nous inspireraient
aucune confiance, agis pour ton Nom, comme Moïse Te le demandait. Le
Roi-prophète lui fait une prière analogue : «Ce n'est pas à nous, Seigneur,
ce n'est pas à nous, mais à ton Nom qu'il faut donner la gloire.» (Ibid. 9).
Non, ce n'est point dans notre intérêt, ce n'est point pour nous donner plus de
considération et de célébrité, mais pour faire éclater partout les effets de ta
Puissance. Toutefois, si le Nom de Dieu est glorifié, lorsqu'Il prend en main
notre défense et qu'Il vient à notre secours, Il l'est également par les vertus
que nous pratiquons et par l'éclat de notre vie : «Que votre lumière, nous
dit Jésus Christ, brille devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes
oeuvres et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux.» (Mt 5,16). De
même donc que nos vertus tournent à sa Gloire, de même une vie criminelle
devient un sujet de blasphèmes. C'est ce que Dieu reprochait à son peuple par
son prophète : «À cause de vous, mon Nom est blasphémé parmi les nations.»
(Is 52,5). Au défaut d'autre raison qu'il puisse invoquer en leur faveur, le
Roi-prophète a recours au même moyen que Moïse. Toutefois Dieu n'agit pas
toujours de la sorte, et cela dans l'intérêt du salut des hommes. S'Il tenait
toujours cette conduite, un grand nombre de chrétiens négligents le
deviendraient encore davantage, et regarderaient comme un gage de sécurité la
certitude que la Gloire de Dieu doit les préserver à jamais de tous maux. Mais
il n'en est pas ainsi. La Gloire de Dieu Lui est moins à coeur que notre salut;
s'il est des hommes qui méprisent la gloire, à plus forte raison Dieu n'en tient
aucun compte, Lui qui n'a nul besoin de ce qui vient de nous. Mais comme je l'ai
dit, le prophète qui a entrepris de plaider notre cause, la défend par les
moyens qui sont à sa disposition, et les reproduit à deux reprises
différentes : «Ce n'est pas à nous, Seigneur, ce n'est pas à nous,» qui
sommes souverainement indignes de ta Miséricorde; «c'est à ton Nom qu'il faut
donner la gloire;» car pour nous, nous méritons toutes sortes de maux, mais Toi,
Seigneur, sauve ton Nom de la profanation. «Pour faire éclater ta
Miséricorde et ta Vérité.» (Ibid. 10). Un autre interprète traduit : «À
cause de ta Miséricorde.» Vous voyez que le psalmiste savait parfaitement que
souvent Dieu tenait peu compte des raisons tirées de sa Gloire, et n'avait en
vue qu'une seule chose, la conversion des pécheurs; c'est pour cela qu'il
ajoute : «Pour faire éclater ta Miséricorde et ta Vérité, c'est-à-dire
viens à notre secours, au Nom de ta Miséricorde; la gloire qui vient des hommes
Te touche peu, mais rappelle-Toi ta Miséricorde et ta Vérité. Tu peux, je le
sais, faire tourner à ta Gloire, non seulement l'exercice de ta Miséricorde,
mais celui de ta Justice. Ce n'est point au Nom de ta Justice que je T'implore,
mais au nom de ta Miséricorde. C'était à nous de glorifier ton Nom par la
sainteté de notre vie et de notre conduite, mais puisque nous avons failli à
notre devoir, faites tout par votre protection, par ta Bonté, de peur que les
nations ne disent : Où est leur Dieu ?»
4. J'en entends beaucoup qui s'expriment de la même manière dans leurs
prières. Mais je crains que cette pensée : «Où est leur Dieu ?» ne leur
vienne à la vue des nombreuses rapines, des injustices, des crimes de tout genre
dont ils sont témoins ? Notre Dieu est dans le ciel, tout ce qu'Il a voulu, Il
l'a fait.» (Ibid., 14). Le psalmiste redresse ici l'erreur des insensés; il en
est beaucoup parmi eux qui méconnaissent l'existence de Dieu, il combat un si
déplorable égarement en leur disant : «Notre Dieu est dans le ciel,
tout ce qu'Il a voulu, Il l'a fait.» Si telle a été sa Puissance dans le ciel,
que n'a-t-elle pas fait sur la terre ? Mais que signifient ces
paroles : «Il a fait tout ce qu'Il a voulu dans le ciel ?»
C'est-à-dire, ou Il a fait les puissances célestes et ces innombrables légions
qui peuplent les cieux; ou bien tous ses ordres sont accomplis avec une
merveilleuse facilité. Si donc vous voyez la confusion et le désordre régner sur
la terre, n'en soyez point surpris. Le désordre a pour cause les vices des
hommes et la perversité de ceux qui les favorisent, et non l'impuissance de
Dieu; car tout ce que Dieu fait dans le ciel, témoigne assez de sa Force et de
sa Puissance. S'il n'en est pas ainsi sur la terre, n'en accusez que ceux qui
s'en affranchissent par leur indignité.
On peut encore entendre ces paroles dans un autre sens et dire que la
Patience de Dieu est cause qu'un grand nombre de crimes ne reçoivent pas ici-bas
le châtiment qui leur est dû. Pourquoi, par exemple, voyons-nous les justes
opprimés par les méchants ? Parce que Dieu ne veut pas punir les iniquités
des hommes aussitôt qu'elles se commettent. Si sa Justice était aussi prompte,
il y a longtemps que le genre humain aurait cessé d'exister. Tel est donc le
sens de ces paroles : «Sa Puissance, sa Force, pour punir le crime, sont
incontestables, il n'en faut pour preuve que ce qu'il fait dans les cieux. Si
donc Il n'en tire pas immédiatement vengeance, c'est par un motif de douceur et
de bonté et pour attirer les pécheurs au repentir. «Les idoles des nations sont
de l'argent, de l'or, et l'ouvrage des mains des hommes.» (Ibid. 12)
«Elles ont une bouche et elles ne parleront point; elles ont des yeux et
ne verront point.» (Ibid. 13) «Elles ont des oreilles et n'entendront
point, des narines et ne sentiront point.» (Ibid. 14) «Elles ont des mains sans
pouvoir toucher, des pieds sans pouvoir marcher; aucun son ne s'échappe de leur
gosier.» (Ibid. 15) «Que ceux qui les font leur deviennent semblables.» (Ibid.
16). Le Roi-prophète raconte dans le psaume cent-cinquième leurs égarements
insensés, lorsqu'il dit : «Ils ont sacrifié leurs fils et leurs filles aux
démons.» (Ps 105,37) Il fait voir ici jusqu'où va leur stupidité qui leur fait
adorer une matière inanimée. Il parcourt en détail tous les membres de ces
idoles pour en faire plus à l'aise l'objet de ses justes moqueries. Puis il
ajoute : «Que ceux qui les font et qui mettent en eux leur confiance leur
deviennent semblables.» C'est une gloire que de ressembler à Dieu, mais ici
c'est une malédiction. Songez à ce que sont ces dieux, puisque le plus grand
malheur qu'on puisse souhaiter est de leur ressembler. Le psalmiste emploie ce
langage figuré pour tourner en dérision l'extrême folie des idolâtres, et faire
voir le ridicule de leur conduite. Car n'est-il pas absurde, dites-moi, de se
rendre l'esclave d'une statue qui offre le type de la dernière indécence ? Qui
voudrait voir une femme dans un état de honteuse nudité ? Or, le démon tend
également des pièges autour de cette statue qui vous en présente l'image. Ces
statues vous représentent tantôt des scènes de fornications, tantôt des amours
plus infâmes encore. En effet, que signifie cet aigle, ce Ganymède, cet Apollon
qui poursuit une jeune fille, et tant d'autres tableaux licencieux ? Je ne
vois partout que libertinage, impureté, des actions, des amours dont l'obscénité
va jusqu'à la folie. Que sont en effet ces statues, ces fêtes, ces réunions, ces
initiations mystérieuses, si ce n'est des preuves, des monuments, des écoles
d'infâme libertinage ? Non seulement ce sont des écoles de vice, on y
enseigne même l'homicide. Voilà les moyens qu'ils prennent pour apaiser les
démons. On ne rencontre chez eux qu'impuretés, débauches, inhumanité, cruauté,
homicide, tels sont les éléments dont se composent leurs fêtes. Après avoir
tourné en dérision ces idoles inanimées et insensibles, aussi bien que la folie
de ceux qui placent en elles leur confiance, il en revient aux louanges du vrai
Dieu. «La maison d'Israël a espéré en Dieu, Il est leur Protecteur et leur
Soutien.» (Ibid. 17) «La maison d'Aaron a espéré au Seigneur, Il est leur
Protecteur et leur Soutien.» (Ibid. 18) «Ceux qui craignent le Seigneur
ont mis en Lui leur espérance, il est leur Protecteur et leur Soutien.» (Ibid.
19). C'est ainsi qu'il proclame à la fois la Puissance de Dieu et sa supériorité
incomparable au-dessus de tout ce qui est créé. Il rappelle ce que Dieu a fait
pour le peuple juif, et fait ressortir le double ou plutôt le triple bienfait
dont ce peuple a été l'objet. Dieu a d'abord délivré les Israélites du culte des
démons; en second lieu, Il S'est fait connaître à eux; en troisième lieu, Il les
a couverts de sa Protection. Le psalmiste parle successivement du peuple
d'Israël, de la race sacerdotale et de ceux des gentils qui embrassent le culte
du vrai Dieu. Car on ne peut assimiler le simple fidèle au prêtre, qui lui est
de beaucoup supérieur. Cette division est donc fondée sur les prérogatives
d'honneur accordées à l'ordre sacerdotal.
5. Le Roi-prophète montre ensuite que l'action de la Providence divine n'a
pas été limitée aux Juifs seuls, mais qu'elle s'est étendue à tous ceux qui sont
venus du dehors se joindre à eux, et il fait voir que le Secours et la
Bénédiction de Dieu sont devenus le patrimoine commun de tous. «Le Seigneur
S'est souvenu de nous et nous a bénis; Il a béni la maison d'Israël, Il a béni
la maison d'Aaron.» (Ibid. 20) «Il a béni tous ceux qui craignent le Seigneur.»
(Ibid. 2). Qu'est-ce à dire : «Il les a bénis» ? Il les a comblés de biens
innombrables. L'homme peut aussi bénir Dieu, lorsqu'Il dit avec le
psalmiste : «Mon âme bénit le Seigneur.» (Ps 102,1). Mais ses bénédictions
n'ont d'utilité que pour lui, il augmente sa propre gloire sans rien ajouter à
celle de Dieu; au contraire, lorsque Dieu nous bénit, c'est notre gloire qui
s'en accroît, sans qu'Il y gagne rien pour Lui-même. Dieu, en effet, n'a besoin
de rien, et dans ces deux hypothèses, tout l'avantage est
pour nous seul. Mais quelles sont donc les bénédictions qu'Il a répandues sur
eux ? Il les a nourris d'un pain descendu du ciel, Il a fait jaillir l'eau
du rocher, Il a protégé leur entrée et leur sortie, Il a multiplié leurs
troupeaux et leurs brebis, Il en a fait son peuple de prédilection et un
sacerdoce royal, Il leur a donné la loi et leur a envoyé des prophètes. Ce sont
ces bienfaits que le psalmiste rappelle en ces termes dans un autre
endroit : «Il n'a pas agi de la sorte avec toutes les nations et Il ne leur
a pas manifesté ses décrets.» (Ps 148,9) Nous lisons encore ailleurs :
«Est-il une nation assez sage pour que Dieu daigne approcher d'elle ?» (Dt.
4,7). «Les petits aussi bien que les grands.» Il n'est point une nation qui ait
été exclue de cette bénédiction, elle s'est répandue sur tous sans
exception.
«Que le Seigneur ajoute encore à ses Bénédictions sur vous, sur vous et sur
vos enfants.» (Ibid. 22) Voici une autre espèce de bénédiction, l'accroissement
de leurs familles. Aussi un autre prophète regarde l'effet contraire comme un
châtiment. «Nous sommes diminués plus que toutes les nations, et nous sommes
réduits à un très petit nombre en comparaison des autres peuples de la terre.»
(Dn 3,37). Avant même leur sortie d'Égypte, cette bénédiction leur était
accordée, malgré tant d'obstacles qui semblaient devoir en arrêter l'effet,
leurs travaux, leurs souffrances et la cruauté de leurs maîtres. «Mais rien ne
peut entraver l'action de la Parole de Dieu, et sa Bénédiction fut si efficace
qu'en deux cents ans la population arriva au chiffre de six cent mille.» (Ex
12,27). Telles étaient les bénédictions de l'Ancien Testament, mais celles du
Nouveau leur sont de beaucoup supérieures. «Béni soit Dieu, dit saint Paul, qui
nous a bénis en Jésus Christ de toutes sortes de bénédictions spirituelles par
les biens célestes.» (Ep 1,3). Et encore : «Que Celui qui par sa Puissance
peut faire infiniment plus que tout ce que nous demandons et tout ce que pensons
soit glorifié par l'Église.» (Ep 3,20-21). Voilà pourquoi les prophètes
souhaitaient cette bénédiction à ceux dont ils voulaient la prospérité et le
bonheur. Elisée obtint de Dieu un fils à la femme qui lui avait donné
hospitalité. (4R 4,16). Sous la nouvelle loi, c'est un nouveau genre de grâces
et d'un ordre beaucoup plus élevé. Aussi n'est-ce pas ce que la marchande de
pourpre prie les apôtres de lui accorder. Que leur demande-t-elle ? «Si
vous ne me jugez pas indigne du Seigneur, entrez dans ma maison et demeurez-y.»
(Ac 16,15). Voyez-vous quelle différence dans les prières de l'Ancien Testament
et dans celles du Nouveau ? Entendez encore Jésus Christ vous dire :
«Réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans les cieux.» (Lc 10,20). Et
saint Paul : «Que Dieu vous comble de paix et de joie dans votre foi, afin
que votre espérance croisse toujours de plus en plus par la Vertu du saint
Esprit.» (Rm 15,13). Voyez l'efficacité de cette bénédiction qui est pour nous
la source de biens ineffables, et n'a rien de terrestre. Saint Paul dit
encore : «Le Dieu de paix écrasera bientôt Satan sous vos pieds.» (Rm
16,20) Sous l'Ancien Testament, au contraire, lorsque les hommes étaient encore
dominés par les sens, les choses extérieures et sensibles formaient la matière
des bénédictions, et on regardait comme une des grâces les plus précieuses
d'avoir un grand nombre d'enfants. Comme la mort était entrée dans le monde à la
suite du péché, Dieu, pour consoler le genre humain et lui montrer que loin de
le détruire et de l'anéantir, Il voulait au contraire le multiplier et
l'accroître, dit à nos premiers parents : «Croissez et multipliez.»
(Gn 9,1) Mais lorsqu'il fut reconnu que la mort n'était qu'un simple sommeil, la
vertu de virginité devint en honneur. C'est ce qui faisait dire à saint
Paul : «Je voudrais que vous fussiez tous en l'état où je suis moi-même.»
(1Cor 7,7). Et encore : «Il est avantageux à l'homme de ne s'approcher
d'aucune femme.» (Ibid. 1) Notre Seigneur nous dit Lui-même : «Il y en a
qui se sont faits eunuques à cause du royaume des cieux.» (Mt 19,12) Toutefois,
même dans les anciens temps, Dieu avait déclaré, quoique d'une manière moins
expresse, que ce qui était surtout nécessaire c'était la vertu, et non un grand
nombre d'enfants. Que dit en effet le Sage ? «Ne désirez pas un grand nombre
d'enfants inutiles, s'ils n'ont pas la crainte de Dieu, et ne mettez pas votre
complaisance dans leur multitude. Car un seul enfant qui craint Dieu vaut mieux
que mille, et il est plus avantageux de mourir sans enfants que d'en laisser
après soi qui soient sans religion; un seul enfant qui fait la Volonté de Dieu
vaut mieux que mille qui sont impies.» (Si 16,1-4). Mais les Juifs, qui
n'avaient aucune intelligence, aucun zèle pour la pratique de la vertu, et dont
les inclinations étaient toutes charnelles, disaient : «Que recherche Dieu,
si ce n'est la multiplication de la race ?» (Ml 2,15) Aussi, pour les convaincre
que ce n'est pas là ce qu'Il demande, Dieu les a punis de mort parce qu'ils
étaient stériles en vertus.
«Soyez bénis du Seigneur.» (Ibid. 23). C'est avec dessein que le psalmiste
ajoute : «Du Seigneur.» Voilà en effet la bénédiction par excellence. Il en
est qui reçoivent les bénédictions des hommes, mais l'objet de ces bénédictions
est tout humain. Ici au contraire, c'est une bénédiction qui ne souffre point de
comparaison. Les hommes donnent des bénédictions, c'est-à-dire qu'ils louent,
qu'ils préconisent ceux qui se distinguent par leurs richesses, leur gloire,
leur puissance. Mais ce sont là des bénédictions passagères et stériles au
moment même où on les reçoit. Au contraire, la Bénédiction de Dieu est
perpétuelle et d'une utilité sans égale, au milieu des affaires les plus
importantes. «Qui a fait le ciel et la terre.»
6. Quelle est puissante la Bénédiction de Dieu ! Les paroles de Dieu
deviennent des faits accomplis. Le ciel n'a-t-il pas été fait par sa seule
Parole ? «C'est par la Parole du Seigneur, dit le Roi-prophète, que les cieux
ont été affermis.» (Ps 32,6) C'est avec cette Parole si puissante qu'Il daigne
vous bénir. «Les cieux des cieux sont pour le Seigneur, mais Il a donné la terre
aux enfants des hommes.» (Ibid. 24) Que dites-vous là ? Dieu a choisi le ciel
pour son séjour, et après avoir fait choix de ces régions supérieures, Il nous a
assigné cette terre pour l'habiter ? Non sans doute, Il n'en est pas ainsi,
et le psalmiste ne veut ici que s'accommoder à l'intelligence de ceux à qui il
s'adresse. S'il en était autrement, où serait la vérité de ces autres
paroles : «Est-ce que je ne remplis pas le ciel et la terre, dit le
Seigneur ?» (Jr 23,24). Car ces deux passages sont contradictoires, à ne
les considérer que dans leur signification obvie et littérale, sans faire
attention au sens caché qu'ils renferment. Que signifient donc ces
paroles : «Les cieux des cieux sont au Seigneur, mais pour la terre Il l'a
donnée aux enfants des hommes» ? Le psalmiste se sert ici d'un langage que
je puis appeler de condescendance, sans prétendre confiner dans les cieux la
Présence de Dieu. De même encore ces paroles : «Le ciel est son Trône, et
la terre son Marchepied.» (Is 66,1) Et ces autres : «Je remplis le ciel et
la terre,» ne sont pas dignes de la Majesté de Dieu, c'est un langage
proportionné à l'intelligence de ceux à qui les prophètes s'adressent. Car Dieu
embrasse toutes choses, supporte tout, n'est limité par aucun lieu, et il étend
sa domination sur tout ce qui existe; si donc il est écrit que le ciel est son
séjour, c'est parce que ce lieu est pur de toute iniquité. Ces paroles ne
signifient donc point que Dieu ait choisi particulièrement le ciel pour lieu
d'habitation. Dans cet autre endroit : «Il marquera les limites des peuples
selon le nombre des anges de Dieu;» (Dt 32,8) ou dans cet autre : «Il a
choisi la maison de Jacob», l'auteur sacré ne veut pas dire que les Juifs sont
devenus son peuple choisi à l'exclusion des autres hommes qui ne seraient pas
compris dans les soins de sa Providence et de son Gouvernement divin. Car Dieu
est le Dieu de tous les hommes, et si la sainte Écriture s'exprime de la sorte,
c'est pour marquer l'Amour particulier qu'Il avait pour les Juifs, qui
paraissaient mériter cette faveur de préférence aux autres peuples.
S'il vous faut une preuve qu'Il n'a pas choisi les Juifs à l'exclusion des
autres peuples, mais que sa Providence s'étend à tous les hommes, vous la
trouvez dans les événements qui ont précédé Moïse, dans ceux qui ont eu lieu de
son temps, comme dans les événements particuliers qui l'ont suivi. Dieu n'a-t-Il
pas donné le soleil, la terre, la mer et tous les autres éléments, comme un bien
commun à tous les hommes; n'a-t-Il pas gravé dans leurs coeurs sans distinction
la loi naturelle ? Par amour pour Abraham qui était perse d'origine, Dieu
le fit sortir de son pays, et Il Se servit de lui pour éclairer les Égyptiens,
les habitants de la terre de Chanaan et les Perses eux-mêmes. Il Se servit
également de son fils et de son petit-fils pour rendre meilleurs les peuples
voisins autant du moins qu'il était en lui. Après la naissance de Moïse, les
miracles dont les Juifs étaient l'objet avaient pour but d'amener à la
connaissance de Dieu les Égyptiens, les peuples de la Palestine, et plus tard
les habitants de Babylone. Lors donc que le psalmiste
nous dit : «Les cieux des cieux sont au Seigneur, il veut simple ment
nous apprendre que Dieu Se repose de préférence dans les cieux, parce que
l'iniquité n'y a point d'accès. Mais vous-mêmes, si vous ne vous attachez pas
trop fortement à la terre, si vous vivez de la vie des anges, vous vous élèverez
promptement jusque dans le ciel et dans la maison paternelle, et c'est ainsi
qu'avant même le jour de la résurrection, vous quitterez la terre pour habiter
les cieux et prendre possession des honneurs qui vous y attendent. Ne voyez-vous
pas qu'un grand nombre de ceux qui font partie du sénat impérial conservent la
dignité de sénateur, bien qu'ils habitent la campagne ? Si donc vous aussi
vous voulez avoir droit de cité dans les cieux, vous pouvez en jouir bien
qu'habitant encore sur la terre.
«Ce ne sont point les morts qui Te loueront, Seigneur, ni tous ceux qui
descendent dans l'enfer.» (Ibid. 25) «Mais nous qui vivons, nous bénissons le
Seigneur maintenant et dans tous les siècles.» (Ibid. 20) Les morts dont parle
ici le psalmiste ne sont pas ceux qui avaient quitté cette vie, mais ceux qui
étaient morts dans leurs impiétés ou qui avaient croupi dans le crime. En effet,
Abraham, Isaac et Jacob étaient morts, et cependant ils vivaient toujours et
leur souvenir était toujours présent à la mémoire des hommes. Aussi, lorsque
Moïse prie Dieu en faveur du peuple dont il avait la conduite, il apaise sa
Colère au nom de ces saints patriarches qu'il fait intervenir dans ses prières.
(Ex 32,13) C'est également en leur nom que les trois enfants demandent à Dieu
leur délivrance : «Ne détourne pas ta Miséricorde de nous à cause d'Abraham
que Tu as tant aimé, à cause d'Isaac ton serviteur et d'Israël ton saint.» (Dn
3,35) Puisqu'ils avaient une si grande puissance, comment supposer qu'ils
fussent morts ? Entendez Jésus Christ vous dire.encore : «Laissez les
morts ensevelir leurs morts.» (Mt 8,22) Aussi saint Paul ne donne point le nom
de morts à ceux qui ont quitté cette vie, mais il compare leur mort à un
sommeil. «Je ne veux point vous laisser ignorer, mes frères, au sujet de ceux
qui se sont endormis.» (1Th 4,12) Non, la mort du juste n'est pas une mort, mais
un sommeil, N'est-ce pas dormir en effet, que d'attendre le passage à une vie
meilleure ? Mais pour celui qui n'a en perspective qu'une mort immortelle, dès
cette vie même, il cesse d'être vivant, il est mort. Les uns descendent dans les
enfers, les autres montent dans les cieux pour régner avec Jésus Christ. Aussi,
le prophète ne dit pas en général ceux qui vivent, mais : «Nous qui
vivons.» Il s'exprime ici de la même manière que saint Paul dans ces
paroles : «Nous qui vivons, nous qui restons, nous ne préviendrons point
ceux qui sont dans le sommeil de la mort.» (1Th 4,16)
L'apôtre en disant : «Nous qui vivons,» ne permet pas d'appliquer ces
paroles à tous les fidèles, et les restreint à ceux dont la vie est semblable à
la sienne; de même ici ces paroles : «Nous qui vivons,» doivent s'entendre
de ceux qui comme David passent leur vie dans la pratique de la vertu.
«Maintenant et dans les siècles des siècles.» Vous voyez ici une nouvelle preuve
de cette interprétation, c'est-à-dire que le psalmiste veut parler de ceux dont
la vie a été une suite continuelle de bonnes oeuvres. Car personne ici-bas ne
vit dans les siècles des siècles, c'est le privilège exclusif de ceux qui
méritent la vie glorieuse et éternelle. Les pécheurs vivent aussi, il est vrai,
mais dans les tourments, mais dans les supplices, mais dans les grincements de
dents. Les élus au contraire vivent dans les splendeurs de la gloire, et de
concert avec les puissances des cieux, chantent à Dieu des hymnes spirituels.
Voulons-nous avoir part à cette joie ? Vivons ici-bas de cette même vie, et nous
obtiendrons aussi cette récompense privilégiée que la parole ne peut expliquer,
que l'esprit ne peut comprendre, dont rien ne peut nous donner une idée, mais
dont l'expérience seule pourra nous révéler le bonheur. Que Dieu nous fasse la
grâce d'obtenir un jour cette félicité par la Bonté et la Miséricorde de notre
Seigneur Jésus Christ, à qui soit la gloire et la puissance, maintenant et
toujours et dans les siècles des siècles. Amen.
-
Jean Chrysostome