"Rendez gloire au Seigneur, parce qu'Il est bon, parce que
sa Miséricorde est éternelle." v.1
Le peuple a coutume de répéter après chaque verset de ce psaume
ces paroles : "C'est ici le jour qu'a fait le Seigneur, réjouissons-nous et
soyons pleins d'allégresse." Ce verset ranime la ferveur d'un grand nombre de
fidèles, et le peuple a l'habitude de le chanter dans cette assemblée
spirituelle et dans cette fête céleste. Pour nous, si vous le trouvez bon, nous
parcourrons ce psaume dans son entier, en commençant notre explication non point
par le verset que le peuple répète en choeur, mais par les premières paroles.
Comme ce verset est plein d'harmonie et d'une doctrine sublime, nos pères
avaient établi qu'il serait répété par le peuple qui, ne pouvant comprendre le
psaume tout entier, trouvait dans ce verset une doctrine parfaite. Quant à nous,
il nous faut expliquer ce psaume dans son ensemble, bien qu'il contienne vers le
milieu une des prophéties les plus importantes. Nous lisons en effet au verset
vingt-deux : "La pierre qui avait été rejetée par ceux qui bâtissaient a
été placée à la tête de l'angle." C'est la vérité que notre Seigneur Jésus
Christ rappelle aux Juifs. (Mt 21,42). Il le fait indirectement et en termes
couverts, pour ne point enflammer davantage l'ardente colère qu'ils avaient
contre Lui; car "Il ne devait point briser le roseau cassé, ni éteindre la mèche
qui fume encore;" (Is 42); mais cependant Il le fait. Commençons donc
l'explication de ce psaume par le premier verset, comme nous l'avons dit. Quel
est-il ? "Rendons gloire au Seigneur parce qu'Il est bon, parce que sa
Miséricorde est éternelle." Le prophète considère les bienfaits que Dieu a
répandus sur le monde entier, sa Bonté qui se perpétue d'âge en âge et qui
s'étend à tous les hommes, et il les invite tous à venir s'associer à sa
reconnaissance en leur mettant sous les yeux la source principale de toutes ces
grâces.
"Que la maison d'Israël dise maintenant : Il est bon, et
sa Miséricorde est éternelle." (lbid., 2). Que dites-vous ? Quoi ! La
maison d'lsraël qui a souffert des captivités innombrables, qui a été réduite en
servitude dans l'Égypte, emmenée aux extrémités de la terre, et qui dans la
Palestine a été en proie à des maux sans fin ? Oui certes, répond le
psalmiste, personne ne peut rendre un meilleur témoignage des Bienfaits de Dieu,
parce que personne n'en a reçu de plus nombreux et de plus importants. Leurs
tribulations mêmes sont une preuve de son infinie Bonté. Je dirai plus, à
examiner sérieusement les choses, ils doivent rendre à Dieu de grandes actions
de grâces pour l'avènement de Jésus Christ. Cet avènement a été pour eux
l'occasion de grands malheurs, mais il n'en est pas la cause, et ils ne peuvent
les attribuer qu'à leur propre malice. C'est pour eux qu'Il venait, et Il leur
répétait fréquemment : "Je ne suis envoyé que pour les brebis perdues de la
maison d'Israël." (Mt 15,24). Il disait également à ses disciples :
"N'allez point vers les nations, allez plutôt vers les brebis perdues de la
maison d'Israël."(Mt 10,5). Et à la Chananéenne : "Il n'est pas bon de
prendre le pain des enfants pour le donner aux chiens." (Mt 15,26). Tant il est
vrai que dans toutes ses Actions, dans toutes ses Démarches, Il ne se proposait
que leur salut. S'ils ont été jugés indignes d'une si grande grâce, ils ne
doivent l'imputer qu'à eux-mêmes et à l'excès monstrueux de leur ingratitude.
"Que la maison d'Aaron dise : Il est bon, et sa Miséricorde est éternelle."
(Ibid., 3). Il invite ici séparément les prêtres à chanter les louanges de Dieu
pour nous faire voir l'excellence du sacerdoce. Car plus ils sont élevés
au-dessus des autres, plus aussi ils ont reçu de gloire de la part de Dieu, non
seulement à raison du sacerdoce lui-même, mais par tous les autres priviléges
qui leur ont été accordés. Ainsi, lorsque le feu sortit du tabernacle, ce fut en
leur faveur. (Lev 10,2). "C'est pour eux également que la terre s'entr'ouvrit,
que la verge d'Aaron fleurit." (Nom 16, 32 et 17,18). Que dis-je ? Une
multitude d'autres événements et tant de prodiges n'ont eu lieu que pour eux et
dans leur intérêt. "Que tous ceux qui craignent le Seigneur disent : Il est
bon et sa Miséricorde est éternelle." (Ibid., 4). Voilà ceux en effet qui
peuvent surtout connaître sa Miséricorde et pénétrer tous les secrets de sa
Bonté. Mais que signifient ces paroles : "Parce que sa Miséricorde est
éternelle "? C'est-à-dire qu'elle s'exerce continuellement sans interruption et
qu'elle brille dans tous les événements d'un éclat toujours constant. Il en est
un grand nombre, il est vrai, qui ne la voient point, mais ils ne doivent en
accuser que la faiblesse de leurs pensées. Voyez ceux dont les yeux sont
malades, ils ne peuvent voir la lumière du soleil, et ceux mêmes qui ont les
yeux sains ne peuvent continuellement le contempler dans sa splendeur. De même
il est impossible à l'homme de connaître parfaitement les voies de la Providence
divine, parce que la grandeur de ses Conceptions et de sa Sagesse surpasse de
beaucoup toute intelligence humaine. Il est d'ailleurs un grand nombre de
passions qui répandent des ténèbres sur l'esprit des insensés, et qui leur
dérobent complètement la vue de cette divine Providence. La première, c'est
l'amour des plaisirs qui ferme les yeux aux vérités les plus manifestes pour
tous. Ajoutez en second lieu l'ignorance et le dérèglement de l'esprit. Est-il
une absurdité semblable ? Vous voyez un père châtier son enfant, il obtient
votre approbation et vos louanges. Mais que Dieu veuille punir l'homme de ses
mauvaises actions, vous le trouvez mauvais, vous en êtes indignés ! Peut-on
imaginer une perversité plus grande que de se révolter contre des choses
diamétralement opposées, et se plaindre tantôt du châtiment, tantôt de
l'impunité ? Lorsqu'ils voient des voleurs qui s'emparent du bien d'autrui,
ils demandent qu'ils soient punis. Quand il s'agit de leurs propres fautes, ils
ne veulent plus entendre parler de châtiment. N'est ce point là l'indice d'un
esprit dépravé et corrompu ? Une troisième raison, c'est qu'ils ne peuvent
discerner le bien du mal, et qu'ils se trompent dans le jugement qu'ils en
portent, parce qu'ils se plaisent dans le mal et se laissent entraîner au vice.
Une quatrième cause, c'est qu'ils ne tiennent aucun compte de leurs péchés. Une
cinquième, c'est la distance infinie qui sépare Dieu des hommes. Une sixième
enfin, c'est que Dieu ne veut pas toujours nous découvrir toutes les raisons de
sa Conduite, parce qu'il nous suffit de connaître les événements particuliers
qui se déroulent successivement.
Il faut donc se garder de ces efforts imprudents qui voudraient
pénétrer trop avant dans la conduite du Gouvernement divin, car ce serait
prétendre à la connaissance de choses infinies et qui surpassent de beaucoup
toute intelligence créée. Quant à ceux qui désirent connaître une partie de ses
Desseins, ils doivent se rendre libres de toutes les passions dont nous avons
parlé, et ils la verront alors briller, sinon dans toute sa splendeur, au moins
d'un éclat plus vif que celui du soleil, et cette faible partie qu'ils en
découvriront leur fera rendre grâces pour la conduite générale de la Providence.
"J'ai invoqué le Seigneur dans ma tribulation, et le Seigneur m'a exaucé et mis
au large." (lbid., 5). Voyez-vous quelle miséricorde, quelle bonté de la part de
Dieu. Le psalmiste ne dit pas : J'étais digne d'être exaucé; il ne dit
pas : Je lui ai représenté mes bonnes oeuvres, non, je me suis contenté de
l'invoquer, et ma prière a suffi pour éloigner de moi le malheur. C'est ce que
Dieu Lui-même dit de son peuple parmi les Égyptiens : "J'ai vu l'affliction
de mon peuple, et je suis descendu pour le délivrer." (Ex 3,7). Il ne dit
pas : J'ai vu les vertus de mon peuple, j'ai vu qu'il revenait à de
meilleurs sentiments; mais : J'ai vu son affliction, j'ai entendu ses cris
et je les ai exaucés. Reconnaissez-vous à ces traits un père plein de bonté et
de miséricorde qui s'empresse de porter secours par ce seul motif qu'on est dans
le malheur ? Parmi les hommes, il ne suffit pas qu'on soit dans
l'affliction pour qu'on mérite d'en être délivré. Tous les jours, nous voyons
frapper de verges et torturer des esclaves, sans chercher à les arracher au
supplice, parce que nous avons devant les yeux la grandeur de leurs crimes. Mais
pour Dieu, l'affliction seule est un motif suffisant pour qu'Il nous en délivre,
et non content de nous en délivrer, Il nous donne encore une sécurité parfaite.
"Il m'a exaucé et m'a mis au large." Que dis-je ? L'affliction elle-même,
dans les Desseins de Dieu, a pour but de rendre meilleurs et plus sages ceux
qu'elle atteint.
"Le Seigneur est mon soutien, je ne craindrai point ce que
l'homme pourra me faire." (Ibid., 6). Voyez quelle élévation d'esprit, quelle
grandeur d'âme, comme il s'élève au-dessus de la faiblesse humaine pour mépriser
de là toute la nature. Ne nous contentons pas de répéter ces paroles, mais
traduisons-les dans notre conduite. Remarquez que le psalmiste ne dit pas :
Je serai à l'abri de l'épreuve, mais : "Je ne craindrai pas ce que l'homme
pourra me faire." C'est-à-dire que je serai sans crainte au milieu même des
souffrances, en m'écriant par avance avec saint Paul : "Si Dieu est pour
nous, qui sera contre nous ?" (Rom 8, 31). Et cependant que d'ennemis
ligués contre ces deux saints personnages, mais ils ne pouvaient rien contre
eux. Ne serait-ce pas en effet la marque d'une âme timide et pusillanime de
craindre ses semblables, lorsqu'elle est assurée de l'amitié de son Dieu ?
Tel n'est point le Roi-prophète, il domine comme d'un lieu élevé toutes les
craintes qui peuvent l'assaillir. Imitons nous-mêmes son exemple, et ne perdons
point le secours de Dieu par une trop grande appréhension des hommes, car ce
serait là un véritable outrage fait à la Protection divine. Telle fut la cause
des malheurs d'Ezéchias. Le soleil avait retourné en arrière et avait ensuite
remonté les degrés par lesquels il était descendu; (IV Roi 20,11); et ce miracle
suffisait pour remplir d'effroi ceux qui étaient venus dans le dessein de s'en
instruire. Cependant Ézéchias craignant d'être un jour envahi par ses ennemis,
voulut leur inspirer de la crainte non point par les faits miraculeux dont il
venait d'être l'objet, mais par des moyens purement humains, et il leur montra
tous ses trésors dans lesquels il mettait sa confiance. Aussi Dieu irrité de
cette conduite lui dit : "Vos ennemis s'empareront de toutes ces choses,
c'est-à dire de tous ces trésors dans lesquels vous placez toute votre espérance
et votre force."(IV Roi 20,17). Dieu reproche aussi aux Israélites de se confier
dans leurs trésors et dans leurs chevaux. C'est pourquoi le prophète leur
conseille d'apaiser Dieu par une conduite toute opposée et de dire : "Nous
n'attendrons plus notre salut de la vitesse de nos chevaux." (Os 14, 4). Eh
quoi ! Dieu vous témoigne de l'honneur, et vous l'outragez ? Dieu vous
honore à ce point de vous promettre son Secours, et vous cherchez un refuge dans
les espérances humaines, et vous faites dépendre votre salut d'une matière
inanimée, c'est-à-dire de votre argent ? Dieu ne se contente pas de vouloir
vous sauver, Il veut le faire honorablement pour vous. Il vous aime d'un amour
extrême, et c'est pour cela qu'Il veut vous séparer de tout pour vous attacher à
Lui, vous ôter tout autre moyen de salut pour vous forcer d'avoir recours à sa
Protection, et il semble vous dire par tout ce qu'Il fait : " Espérez en
moi, et demeurez-moi constamment attachés."
"Le Seigneur est mon soutien, et je mépriserai mes ennemis."
(Ibid., 7). Vous voyez, il ne cherche pas à se venger de ses ennemis par un
châtiment mérité, il remet à Dieu le soin de la vengeance. "Mieux vaut se
confier dans le Seigneur, que de mettre sa confiance dans l'homme." (Ibid ., 8).
"Mieux vaut espérer dans le Seigneur, que de mettre son espoir dans les
princes."( Ibid., 9). Le Roi-prophète ne veut point établir ici une comparaison,
mais l'Écriture emploie ordinairement cette figure, même dans les choses qui
n'admettent pas de comparaison, pour s'accommoder à la faiblesse de ceux à qui
elle s'adresse. Ce n'est donc point ici une comparaison, mais un langage de
condescendance. C'est dans le même sens qu'un autre prophète dit : "Maudit
l'homme qui se confie dans l'homme." (Jer 17,5). Car rien n'est plus faible que
cette espérance, elle est plus fragile qu'une toile d'araignée, et cette
fragilité est encore pleine de dangers pour nous; j'en appelle ici au témoignage
de ceux qui ont placé leur confiance dans les hommes, et qui ont été entraînés
dans leur ruine. L'espérance en Dieu, au contraire, n'est pas seulement forte,
elle est assurée, parce qu'elle est à l'abri de tout changement. Voilà pourquoi
saint Paul s'écriait : "L'espérance ne nous trompe point;" (Rom 5,5); et un
autre auteur inspiré : "Considérez les générations anciennes, et voyez si
un homme qui a espéré en Dieu a été confondu." (Ec 2,10). Mais cependant, me
direz-vous, j'ai espéré en Dieu et j'ai été trompé. Parlez plus sagement, je
vous en prie, et ne vous mettez pas en contradiction avec l'Écriture. Vous avez
été trompé, je le veux, mais votre espérance était défectueuse, elle n'a point
été persévérante. Vous n'avez pas eu la patience d'attendre et vous avez perdu
courage. Agissez tout différemment, et quand vous voyez le malheur prêt à tomber
sur vous, gardez-vous de tout découragement; car le caractère particulier de
l'espérance est de maintenir notre âme ferme et inébranlable au milieu des plus
grands malheurs.
Quoi de plus misérable que les barbares habitants de
Ninive ? Ils étaient déjà comme enlacés dans les filets de leurs ennemis,
la destruction de leur ville était imminente, et cependant ils ne perdirent
point confiance, ils donnèrent des preuves les plus certaines de repentir, et
déterminèrent Dieu à revenir sur la sentence qu'il avait portée. Voyez-vous
combien l'espérance est puissante. Et le prophète Jonas lui-même, est-ce que du
sein de la baleine il ne pensait pas au temple et n'espérait pas son retour dans
la ville de Jérusalem ? Lors même donc que vous toucheriez aux portes du
tombeau, et que vous seriez sous le coup des plus grands dangers, ne perdez
jamais confiance. Dieu est assez puissant pour vous faire triompher des plus
extrêmes difficultés, ce qui a fait dire au Sage : "Du matin au soir il y
aura de grands changements, et toutes choses sont faciles aux Yeux de Dieu." (Ec
17,26). Ne vous rappelez-vous point ce capitaine mourant de faim au milieu de la
plus grande abondance, (IV Roi 7), et cette veuve au contraire qui fut dans
l'abondance au milieu de la disette générale ? (III Roi 17). C'est lorsque
votre situation vous paraîtra sans espoir que vous devrez le plus espérer. Dieu
aime à manifester sa Puissance, non point au début de nos épreuves, mais lorsque
les hommes regardent tout comme désespéré. C'est le temps que Dieu choisit pour
venir à notre secours. Ainsi, Il ne délivra point tout d'abord les trois
enfants, il attendit qu'on les eût jetés dans la fournaise. (Dan 3,93). Il ne
délivra point non plus Daniel avant qu'il fût jeté dans la fosse aux lions, mais
seulement sept jours après. (Dan 14,39). Ne vous arrêtez pas à la nature des
choses qui ne peut que vous jeter dans le désespoir, mais considérez la
puissance de Dieu qui à la situation la plus désespérée, sait faire succéder les
meilleures espérances. C'est ce que le psalmiste veut nous prouver en nous
montrant la grande facilité d'action de la Puissance de Dieu qui sait tirer les
hommes, non seulement des premières épreuves, mais de l'abîme des maux où ils
sont comme ensevelis.
Écoutez en effet ce qui suit : "Toutes les nations m'ont
assiégé" Quel moyen je vous demande, d'échapper à ce danger ? Il ne s'agit
pas en effet, d'en venir aux mains, de livrer bataille à des ennemis qui sont en
présence; le Roi-prophète est littéralement cerné, enveloppé comme dans un
filet, pris comme dans un piège, et cela non point par un, deux ou trois peuples
ennemis, mais par toutes les nations réunies . Cependant tous ces liens sont
brisés par la confiance en Dieu. "Au Nom du Seigneur, je les ai exterminés;
elles m'entouraient, elles me serraient de près, au Nom du Seigneur je les ai
anéanties." (Ibid., 11)." Elles m'entouraient comme des abeilles entourent un
rayon de miel; leur fureur s'est allumée comme la flamme qui embrase un buisson;
au nom du Seigneur, je les ai détruites." (Ibid., 12). Comme il nous dépeint au
vif la grandeur de ses épreuves, il ne se contente pas de dire : "Ils m'ont
entouré," mais : "Ils m'ont entouré comme des abeilles, comme la flamme qui
embrase un buisson." Les abeilles figurent la vivacité de l'action, et les
épines sont le symbole d'une colère extrême, et d'une fureur que rien ne peut
comprimer. Qui peut éteindre en effet le feu qui prend à des épines ? Et
cependant, bien que mes ennemis aient pris feu et soient tombés sur moi avec la
violence et la rapidité de l'incendie, non seulement j'ai pu leur échapper, mais
je les ai anéantis. Le même prodige s'est produit sur la matière inanimée; le
feu brûlait le buisson dans le désert, et le buisson n'était pas consumé sans
que le feu fût éteint, et ces deux substances demeuraient ensemble sans se
détruire. (Ex 3). Et cependant qu'y a-t-il de moins consistant que le bois d'un
buisson, comme aussi qu'y a-t-il de plus ardent que le feu ? Mais la
Puissance admirable de Dieu qui opère des prodiges bien au-dessus de notre
intelligence, voulut que ces deux substances demeurassent intactes. Ce même
prodige se renouvela pour le Roi-prophète; ses ennemis accouraient avec la
rapidité du feu, ils fondaient sur lui avec la vivacité des abeilles, ils le
tenaient comme assiégé de tous côtés, et tous leurs efforts contre lui furent
inutiles. Le nom de Dieu, comme une armure invincible, comme un secours auquel
rien ne peut résister, les a tous anéantis. "J'ai été poussé avec violence et
près d'être renversé, et le Seigneur m'a soutenu." Pour nous donner une idée de
la grandeur de ses épreuves, il nous a décrit la multitude de ses ennemis, leur
extérieur menaçant, la vivacité de leurs attaques, et leur acharnement contre
lui; il ajoute maintenant ce qu'ils lui ont fait souffrir. Ils m'ont assailli
avec une telle violence que j'ai été sur le point de tomber et d'être abattu.
Ils m'ont poussé si violemment que j'en ai été ébranlé et qu'ils ont failli me
renverser. Mais, au moment où mes genoux allaient fléchir, où ma chute
paraissait inévitable, et où je n'avais plus aucune espérance, Dieu est venu à
mon secours. Il en agit ainsi, afin que personne ne soit tenté de s'attribuer la
gloire qui Lui appartient. C'est ce qu'il a fait déjà sous les Juges, du temps
de Gédéon. (Jud 7). Voilà pourquoi sous le règne d'Ézéchias, Il choisit la nuit
pour remporter un triomphe éclatant sur ses ennemis. (IV Roi 24, 25). Car si ce
prince sans avoir pris part ni à la guerre, ni à la victoire, se laissa dominer
par la vaine gloire, à quel excès d'orgueil se serait-il emporté s'il eût
assisté au combat et qu'il eût vu de ses yeux la défaite et l'anéantissement de
l'armée ennemie ? C'est donc lorsque toute espérance humaine est perdue,
que Dieu déploie sa Main toute-puissante. Nous en avons un exemple dans la
défaite de Goliath, (I Roi 17), comme aussi dans la personne des apôtres. C'est
ce qui faisait dire à saint Paul : "Nous avons reçu en nous-mêmes une
réponse de mort, afin que nous ne mettions point notre confiance en nous, mais
en Dieu qui ressuscite les morts." (II Cor 1,9). "Le Seigneur est ma force et ma
louange, et Il est devenu mon salut." (Ibid., 14). C'est-à-dire, Il a été ma
force et mon secours. Mais que signifient ces paroles : "Il a été ma
louange." ? Il a été ma gloire, mon éloge, mon ornement, ma lumière; car
non content de délivrer les hommes de tout danger, Il les environne d'éclat et
de splendeur, et nous le voyons partout joindre la gloire et la protection qui
sauve. Ces paroles renferment encore une autre vérité; quelle est-elle ?
Dieu sera l'objet continuel de mes chants, ma voix est à jamais consacrée à
l'hymne de la reconnaissance, et tout mon devoir sera maintenant de le
louer.
Quelle leçon pour ceux qui se laissent corrompre par des chants
diaboliques. À quelle ruine ils s'exposent, et quel pardon peuvent mériter ceux
qui se roulent dans la fange des chants consacrés au démon, tandis que le
Roi-prophète célèbre à jamais son Sauveur ? "Les cris d'allégresse et de
salut se font entendre dans les tentes des justes." (Ibid., 15). Lorsque, grâce
à l'intervention divine, le succès est assuré, ceux qui jouissent des fruits de
la victoire se livrent aux transports de l'allégresse, doublement joyeux d'être
sauvés et de l'être par la Main de Dieu. Le principe de leur joie est celui-là
même qui leur a fait remporter la victoire. Mais quel a été pour Dieu le motif
déterminant d'accorder son Secours ? Ce qui suit l'explique : "Dans
les tentes des justes." Le psalmiste ne dit pas : "Dans les maisons",
mais : "Dans les tentes;" pour exprimer une habitation où l'on ne doit
s'arrêter que quelques instants. Telle était la tente qu'habitait Abraham,
lorsqu'il revenait vainqueur des rois barbares et couvert de la gloire qu'il
devait à ses exploits. (Gen 14,16). Telle était encore la tente sous laquelle se
reposait l'apôtre saint Paul, après avoir triomphé des démons, détruit les
erreurs, et remporté les succès les plus éclatants. "La Droite du Seigneur a
déployé sa Puissance, la Droite du Seigneur m'a élevé." (Ibid .,16). Vous voyez
la cause de son allégresse, il répète ce qu'il a dit précédemment, et reconnaît
hautement que Dieu seul est l'auteur d'un aussi grand triomphe. Remarquez-vous
ici que la Bonté de Dieu ne se borne pas à nous délivrer des maux qui nous
accablent, mais qu'elle nous met encore en possession d'une gloire
éclatante ? En effet, après avoir dit : "La Droite du Seigneur a
déployé sa Puissance," il ajoute : "La Droite du Seigneur m'a élevé,"
c'est-à-dire la gloire de l'action divine a rejailli jusque sur moi. Car cette
expression : "Elle m'a élevé," signifie : elle m'a couvert de gloire.
À la force, à la puissance, Dieu a donc voulu joindre l'éclat et la
gloire.
"Je ne mourrai point, mais je vivrai, et je raconterai les
oeuvres du Seigneur." (Ibid .,17). La mort se présentait à moi de tous côtés au
milieu des dangers. "Cependant, je ne mourrai point, mais je vivrai;" et
c'est-à-dire, la Puissance de Dieu s'est signalée par des prodiges si éclatants,
que même sous l'ancienne loi, elle a délivre de la mort dans des extrémités
désespérées pour donner une image de la résurrection future dont la translation
d'Hénoc, dès l'origine du monde, avait déjà été le symbole. (Gen 5,24). Si vous
doutez de la résurrection des corps, en voici une preuve frappante :
Comment en effet, ce corps peut-il subsister aussi longtemps ? Car il y a
une grande différence entre relever une maison qui est tombée en ruines, et
conserver indéfiniment celle qui menace sans cesse de crouler. Avez-vous donc
oublié que Dieu a créé l'homme en le tirant du néant ? Il lui sera donc
beaucoup plus facile de lui rendre la vie. Vous avez encore une autre figure de
la résurrection dans l'enlèvement d'Élie qui n'est point encore mort jusqu'à ce
jour. (IV Roi 2,11). Pour Dieu, il n'y a ni difficultés, ni obstacles. "Il n'y a
rien d'impossible à Dieu, dit l'ange à Marie." (Lc 1,3)7). Et le Roi-prophète
lui-même dit dans un autre endroit : "Il a fait tout ce qui il a voulu."
(Ps 113,11). Est-ce que le travail d'un artisan semblable à vous, ne vous offre
pas quelquefois des difficultés ? Et cependant vous vous inclinez devant la
connaissance qu'il a de son art. Ainsi vous soumettez votre raison à l'habileté
d'un de vos semblables, et vous demandez compte à la Sagesse de Dieu de ses
oeuvres, et vous refusez d'y ajouter foi ? N'est-ce pas le comble de la
folie ? "Je ne mourrai point, mais je vivrai." On peut encore, sans se
tromper, prendre ces paroles dans un sens anagogique. Le Prophète, il est vrai,
veut parler ici de la résurrection, car cette expression : "Je ne mourrai
point" signifie,que la mort n'est pas une mort véritable; cependant on peut
l'entendre dans une autre acception. "Je ne mourrai point" de cette autre mort
dont Jésus Christ a dit : "Celui qui croit en Moi, quand il serait mort,
vivra, et quiconque vit et croit en Moi ne mourra jamais." (Jn
11,25).
"Et je raconterai les oeuvres du Seigneur." Voilà la véritable
vie : louer Dieu et annoncer à tous les hommes les oeuvres de sa Puissance.
Quelles sont ces oeuvres ? Celles qu'Il va faire connaître : "Le
Seigneur m'a châtié pour me corriger, mais Il ne m'a point livré à la mort."
Dites-moi, se peut-il rien de plus merveilleux, et en même temps de plus utile
pour notre instruction ? Il rend grâces à Dieu non seulement de l'avoir
délivré de ses tribulations, mais de ses tribulations elles-mêmes, qu'il met au
rang des plus signalés bienfaits et dont il rappelle les avantages. Quels
sont-ils ? "Le Seigneur m'a châtié pour me corriger." Voilà pour lui la
grande utilité des épreuves, elles l'ont rendu meilleur. Voyez-vous briller d'un
même éclat dans ces deux circonstances la Puissance de Dieu et sa Bonté ?
Il a permis que David fût comme assailli par des maux de tout genre, et Il l'en
a délivré. "Il ne m'a point livré à la mort," ou selon la traduction pleine de
justesse d'un autre interprète : "Il ne m'a point donné à la mort,"
expression qui montre que tout dépend de la Puissance de Dieu. Le Roi-prophète
est donc redevable à Dieu d'une double délivrance, de la délivrance de ses maux
et de la délivrance du péché. C'est dans ce sens que saint Paul écrivait aux
Hébreux : "Si vous n'êtes point châtiés, vous êtes donc des enfants
bâtards, et non des enfants légitimes ?" (He 12,8). "Ouvrez-moi les portes
de la justice, j'y entrerai et je rendrai grâces au Seigneur." Ces portes ne
sont ouvertes qu'à ceux qui ont passé par les épreuves et qui se sont déchargés
du fardeau de leurs péchés." (Ibid., 19).
Celui qui a été instruit à l'école du châtiment peut dire avec
confiance : "Ouvrez-moi les portes de la justice." Il faut entendre ces
paroles dans le sens anagogique, c'est-à-dire des portes du ciel qui demeurent
fermées aux méchants et ne s'ouvrent qu'à la vertu, qu'à l'aumône, qu'à la
justice. "Voilà la porte du Seigneur, c'est par cette porte que les justes
entreront." (Ibid., 20). Il y a les portes de la mort, les portes de la
perdition; il y a aussi les portes de la vie, les portes étroites et petites.
C'est parce qu'il y a plusieurs portes que le psalmiste nous donne le signe
distinctif de la porte du Seigneur en disant : "C'est là la porte du
Seigneur" Quel est donc ce signe ? C'est qu'il n'y a que ceux que Dieu
châtie, qu'Il éprouve, qui entrent par cette porte, car elle est bien étroite et
bien resserrée. Si donc elle est étroite, ceux qui ont été foulés par la
tribulation pourront entrer par cette porte. Au contraire, la porte qui ouvre
sur la mort et la perdition est large et spacieuse. "Je Te rendrai grâces,
Seigneur, de ce que Tu m'as exaucé et de ce que Tu es devenu mon salut." (Ibid.,
21). Il ne se borne pas à dire :"Tu m'as exaucé," il ne rappelle cette
faveur qu'après le châtiment qui l'a rendu meilleur. Il témoigne donc à Dieu sa
reconnaissance pour cette double grâces non seulement d'avoir été exaucé, mais
d'avoir été châtié. C'est en cela, en effet, que Dieu l'a exaucé, aussi
voyons-nous ce genre d'action de grâces occuper une large place dans toutes ses
prières. Car, comme je l'ai dit et comme je ne cesserai de le répéter, c'est le
premier des sacrifices et la plus excellente victime. "La pierre que les
architectes ont rejetée est devenue la pierre d'angle." (Ibid., 22). Il est
évident aux yeux de tous que c'est de Jésus Christ qu'il est ici question. Car
Lui-même S'applique cette prophétie dans l'Évangile, lorsqu'Il dit :
"N'avez-vous jamais lu que la pierre qui avait été rejetée par ceux qui
bâtissaient est devenue la pierre d'angle ?" (Mt 21,42); (Lc 20,17). Cette
prophétie ne paraît pas se rattacher à ce qui précède et semble interrompre la
suite de ce psaume. Il n'y a en cela rien d'étonnant, rien de nouveau, la
plupart des prophéties de l'Ancien Testament se présentent de cette manière, et
la raison c'est que sans cette espèce de voile dont elles étaient couvertes, les
livres qui les contenaient auraient pu être détruits. La prophétie qui a pour
objet la Naissance du Sauveur paraît se rattacher à un fait historique, sans
avoir cependant rien de commun avec lui. "Voici, dit le prophète, qu'une vierge
concevra et enfantera un fils, et on l'appellera Emmanuel, c'est-à-dire Dieu
avec nous." (Is 7,14; Mt 1,23). "La pierre qui a été rejetée par ceux qui
bâtissaient." Ce sont les Juifs, les docteurs de la loi, les scribes, les
pharisiens, qui ont rejeté Jésus Christ en lui disant : "Tu es un
Samaritain et un possédé du démon." (Jn 8, 48); et encore : "Cet homme ne
vient pas de Dieu, mais il séduit le peuple." (Jn 7,12). Et cependant, cette
pierre qu'ils ont rejetée a été jugée digne de devenir la tête de l'angle. Toute
pierre, en effet, n'est point propre à cet usage, il faut pour cela une pierre
d'une forme toute particulière et qui puisse relier ensemble les deux murs
qu'elle rejoint. Voici donc le sens de ces paroles du prophète. Celui que les
Juifs ont rejeté et traité avec mépris a brillé d'un si vif éclat, que non-
seulement il a servi à construire l'édifice, mais qu'il est devenu la pierre qui
réunit et supporte les deux murs. Quels sont ces deux murs ? Les Juifs et
ceux qui parmi les Gentils embrassaient la foi, au témoignage de saint Paul
lui-même : "C'est Lui, nous dit-il, qui est notre paix, c'est Lui qui des
deux peuples n'en a fait qu'un, en détruisant dans sa propre Chair le mur de
séparation, c'est-à-dire leurs inimitiés, abolissant par ses décrets la loi
chargée de préceptes pour former en Lui-même un seul homme nouveau de ces deux
peuples." (Ep 2, 14-15). Et plus loin : "Vous êtes comme un édifice bâti
sur le fondement des apôtres et des prophètes, dont Jésus Christ est Lui-même la
principale pierre de l'angle." (Ep 2,20). Ces paroles renferment une accusation
capitale contre les Juifs qui n'ont pas su discerner la pierre convenable pour
l'édifice qu'ils construisaient, et qui ont rejeté comme défectueuse la pierre
qui était capable de le consolider. Voulez-vous savoir quelles sont ces deux
murailles ? écoutez ce que vous dit Jésus Christ Lui-même : "J'ai
encore d'autres brebis qui ne sont point de cette bergerie, il faut que Je les
amène, et il n'y aura plus qu'un troupeau et qu'un pasteur." (Jn 10,16). Cette
vérité avait été figurée bien longtemps auparavant dans la personne d'Abraham,
qui fut le père de deux peuples, des incirconcis et de ceux qui avaient reçu la
circoncision. Mais ce n'était qu'une figure, et nous avons ici la vérité. "Cette
pierre a été placée à la tête de l'angle," c'est-à-dire qu'elle a réuni ces deux
peuples.
"C'est le Seigneur qui a fait cette pierre." (lbid., 23). Que
signifient ces paroles ? Ce n'était pas ici une oeuvre humaine, dit le
Roi-prophète, aucun être privilégié soit même parmi les anges, soit parmi les
archanges, ne pouvait faire la pierre qui forme cet angle. C'était une oeuvre
impossible aux justes, aux prophètes, aux anges, aux archanges; Dieu seul
pouvait opérer cette merveille qui Lui appartient en propre. Un autre interprète
traduit : "C'est le Seigneur qui a fait cela," cette oeuvre admirable,
extraordinaire. c'est-à-dire la pierre qui forme cet angle. Et c'est pour nos
yeux un objet digne d'admiration. Quel est cet objet ? Cet angle, la
réunion des deux peuples dans une même religion. Les Juifs, en effet,
embrassèrent la foi par milliers, et les apôtres eux-mêmes avaient été choisis
parmi eux. Remarquez la justesse de cette expression : "Pour nos yeux," car
ce prodige n'a point frappé tous les regards avec le même éclat. Mais qui ne
serait saisi d'étonnement et d'admiration en voyant le Christ adoré là même où
Il avait été crucifié, l'ignominie devenir le partage de ses bourreaux, tandis
que ses adorateurs sont couverts de gloire ? En effet, sa parole se
répandit dans tout l'univers pour réunir tous les hommes dans les liens de la
vérité. C'est donc un spectacle admirable pour tous, à quelque point de vue
qu'ils le considèrent, mais qui brille d'une lumière beaucoup plus éclatante
pour ceux qui ont embrassé la foi et que le Prophète désigne par ces
paroles : "Pour nos yeux." -"C'est ici le jour qu'a fait le Seigneur,
réjouissons-nous et soyons pleins d'allégresse." (lbid., 24). Ce jour ne doit
point s'entendre du cours ordinaire du soleil, mais des prodiges dont il a été
le théâtre. Lorsque nous disons d'un jour qu'il est mauvais, nous ne voulons
point parler non plus du jour mesuré par le cours du soleil, mais des malheurs
que sa lumière a éclairés. C'est ainsi que le Roi-prophète appelle un jour de
bonheur celui qui a été témoin d'événements heureux, et voici le sens de ses
paroles : Dieu est l'auteur des prodiges accomplis en ce jour, et sa Main
puissante était seule capable de les opérer.
Qu'y a-t-il de comparable à ce jour ? Alors, en effet,
Dieu s'est réconcilié avec les hommes, cette guerre qui durait depuis si
longtemps a été terminée, la terre est devenue un véritable ciel, et les hommes
qui étaient indignes d'habiter la terre sont devenus dignes du royaume céleste;
les prémices de notre nature ont été élevées au dessus des cieux, le paradis
nous a été ouvert, nous sommes entrés en possession de notre ancienne patrie, la
malédiction a été anéantie, le péché détruit, ceux que la loi avait condamnés au
supplice ont été sauvés sans la loi, la terre tout entière et la mer ont reconnu
leur souverain Maître; sans parler de mille autres prodiges qu'il est inutile de
rappeler en ce moment. Ce sont toutes ces merveilles que le Roi-prophète repasse
dans son esprit, et dont il attribue toute la gloire à Dieu, en proclamant qu'il
en est le seul et unique auteur. "Réjouissons-nous et livrons-nous à
l'allégresse en ce jour." La joie dont il parle ici est une joie tout
intérieure, la joie de l'esprit, la joie du coeur. "Réjouissons-nous et
livrons-nous à l'allégresse en ce jour, en reconnaissance des bienfaits signalés
dont Dieu nous a comblés." C'est en effet la marque d'une grande vertu de se
livrer à la joie, de tressaillir d'allégresse au souvenir des grâces que Dieu
nous accorde, et de faire ses délices des bienfaits que nous en
recevons.
"Seigneur, sauve-moi, je T'en prie; Seigneur, je T'en supplie,
aplanis la voie devant moi." (lbid., 25). Le Roi-prophète à la vue du bonheur
dont la terre est en possession, des heureux changements et des transformations
qui se sont accomplies, félicite ceux qui en sont l'objet, et dit à Dieu :
"O Seigneur, conserve, je T'en prie, ô Seigneur, je T'en supplie, rends la route
heureuse." C'est-à-dire conserve-les dans ce bonheur dont ils jouissent, afin
qu'ils en soient remplis et qu'ils produisent des fruits dignes d'une si grande
grâce; rends-leur le chemin facile afin qu'ils ne perdent jamais les biens
qu'ils ont si heureusement obtenus. "Béni soit celui qui vient au nom du
Seigneur." (Ibid ., 26). Nos espérances en effet ne s'arrêtent pas aux grâces
que nous avons reçues, elles s'élèvent à des dons plus sublimes, à la
résurrection, au royaume, à l'héritage avec Jésus Christ. Ce sont toutes ces
choses que le prophète veut exprimer par ces paroles : "Béni soit celui qui
vient au nom du Seigneur." C'est ce que Jésus Christ Lui-même annonçait aux
Juifs lorsqu'il leur disait : "Je vous le dis, en vérité, vous ne Me verrez
plus jusqu'à ce que vous disiez : "Béni soit celui qui vient au nom du
Seigneur." Ils ne cessaient de Lui objecter à tout propos qu'il n'était pas de
Dieu, qu'il était l'ennemi de Dieu, il leur fait donc cette réponse : "Vous
Me rendrez témoignage que Je ne suis pas l'ennemi de Dieu, lorsque vous Me
verrez venant sur les nuées, et que vous vous écrierez" : "Béni soit celui
qui vient au nom du Seigneur." Mais ces acclamations et ces louanges leur
ôteront en même temps toute excuse. Les événements qui s'accompliront alors
brilleront d'un si vif éclat qu'ils Lui arracheront des cris de louange pour
Dieu et tout à la fois d'accusation sévère contre eux-mêmes. "Nous vous
bénissons de la maison du Seigneur. Le Seigneur est le vrai Dieu, Il a fait
luire sa lumière sur nous." (Ibid., 97). Le psalmiste veut parler ici de tout le
peuple fidèle qui a été comblé de bénédictions dans la maison du Seigneur. Nous
voyons en effet les prophètes proclamer partout le bonheur de ceux qui doivent
embrasser la foi. Mais quelle est la cause, quel est le principe de ces
bénédictions ? "La grâce de Dieu notre Sauveur, dit saint Paul, s'est
révélée à tous les hommes pour nous apprendre à renoncer à l'impiété, aux désirs
du siècle, et à vivre avec tempérance, avec justice, avec piété; attendant
toujours la félicité que nous espérons, et l'avènement glorieux du grand Dieu et
de notre Sauveur Jésus Christ." (Tit 2,11-13). C'est donc l'Incarnation qui est
ici l'objet de l'admiration du prophète, et il s'étonne qu'étant notre Dieu,
notre Seigneur, d'une nature aussi relevée, Il ait daigné Se manifester à nous.
Cette manifestation, c'est l'Incarnation du Fils de Dieu qui est descendu dans
le sein d'une vierge, S'est fait homme et a vécu au milieu des hommes. Voilà
pourquoi le prophète s'écrie : "Nous Te bénissons", d'avoir obtenu un
bienfait aussi éclatant. C'est cette même vérité que Jésus Christ exprimait en
disant à ses disciples : "Beaucoup de prophètes et de justes ont désiré
voir ce que vous voyez et ne l'ont point vu, et entendre ce que vous entendez et
ne l'ont point entendu."
"Rendez ce jour solennel en couvrant de branches tous les
lieux, jusqu'à la cime de l'autel." Suivant une autre version : "Ramassez
d'épais feuillages dans le lieu de vos réunions." Suivant une autre :
"Sacrifiez en ce jour de fête de grasses victimes." Le psalmiste revient de la
prophétie à l'histoire, et dit aux Juifs : "Célébrez cette fête,
rassemblez-vous en grand nombre." Quel est le sens de ces paroles : "Rendez
ce jour solennel en couvrant de branches tous les lieux." ? Suivant un
autre interprète : "Sacrifiez des victimes choisies." Suivant un
autre : "Ornez le temple de couronnes et de feuillage." Le texte hébreu
porte : Esron ag baad oth thim. Quel que soit le sens qu'on donne à ces
paroles, elles signifient évidemment un jour de fête, un jour de joie et une
assemblée nombreuse. Le Roi-prophète descend de nouveau des choses spirituelles
aux objets sensibles, et célèbres le retour des Israélites. "Tu es mon Dieu, et
je Te rendrai mes actions de grâces, Tu es mon Dieu et j'exalterai ton Nom."
(Ibid., 28). Je Te rendrai grâces de ce que Tu m'as exaucé et de ce que Tu es
devenu mon salut. Il nous apprend ici à rendre grâces à Dieu en dehors même de
ses Bienfaits, et à le glorifier par le seul motif de sa Majesté, de sa Nature
divine, et de sa Gloire ineffable. C'est le sentiment qu'il veut exprimer après
avoir énuméré toutes les grâces dont il a été comblé. Quand je n'aurais reçu
aucun bienfait, semble-t-il dire, je rendrais grâces à Dieu, je célébrerais son
Nom en reconnaissance de ce que j'ai un Dieu si grand, si élevé, si éloigné de
nos yeux, si incompréhensible. Cette expression : "J'exalterai," signifie
je glorifierai. "Louez le Seigneur, parce qu'Il est bon, parce que sa
Miséricorde s'étend dans tous les siècles." (Ibid., 20). Ce n'est point assez
pour lui d'offrir à Dieu ce sacrifice, il invite tous les hommes à venir
s'associer à ses louanges et à sa reconnaissance, il proclame la Bonté de Dieu,
et ne cesse de célébrer sa Durée et sa Grandeur. Instruits de ces vérités,
rendons nous-mêmes à Dieu d'immortelles actions de grâces, ne cessons de Lui
offrir ce sacrifice, afin de mériter les biens éternels par la Grâce et la Bonté
de notre Seigneur Jésus Christ, à qui soit la gloire avec le Père et le saint
Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.
Amen.
- Jean Chrysostome