1. Je l'ai dit bien souvent, je le dis encore aujourd'hui et je
ne cesserai de le répéter, les avantages de la captivité sont innombrables, et
elle est de nature à ramener dans les voies de la sagesse tout esprit tant soit
peu attentif. Voyez les Juifs qui couraient offrir leur encens aux idoles,
méprisaient le vrai Dieu, et se livraient à tous les excès de l'impiété;
entendez leur langage après la captivité, et en quels termes ils reconnaissent
que Dieu seul est l'auteur de leur salut. Que dis-je ? le prophète comme un
excellent conducteur les engage à proclamer souvent cette vérité. Il leur en
donne le premier l'exemple, et il leur commande ensuite, comme un maître à ses
disciples, de redire après lui : "Qu'Israël dise maintenant : Si le Seigneur
n'avait été avec nous lorsque les hommes s'élevaient contre nous, ils nous
auraient dévorés tout vivants." (Ibid., 2). Ils étaient, en effet, sans armes,
sans ressources, misérables victimes de la captivité et de l'esclavage, à peine
délivrés de leurs épreuves. Leur ville n'avait point de murailles, ou plutôt ce
n'était pas une ville, et après leur retour ils étaient en proie à tous leurs
ennemis; mais Dieu leur tint lieu de remparts et de forteresse. Disons donc
aussi nous-mêmes : "Si le Seigneur n'avait été avec nous, ils nous auraient
dévorés tout vivants." Car que n'aurait pas fait le démon, notre ennemi acharné,
si Dieu n'eût été avec nous ? Écoutez ce que Jésus Christ dit à Pierre : "Simon,
Simon, voilà que Satan a désiré vous passer au crible comme le froment, et moi,
j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas." (Luc. 22,31). En effet, le
démon est une bête cruelle et insatiable, et si on ne le reprenait
continuellement, il répandrait partout la confusion et le désordre. Dieu
abandonna tant soit peu à sa fureur le saint homme Job, et le démon renversa sa
maison de fond en comble, mit sa chair en lambeaux, et, spectacle épouvantable,
lui enleva toutes ses richesses, tua ses enfants, fit de son corps une
fourmilière de vers, souleva contre lui sa femme, ses amis, ses ennemis, ses
serviteurs, qui l'accablèrent d'outrages; dites-moi, ne détruirait-il pas tous
les hommes, si Dieu par mille moyens ne mettait un frein à sa fureur ? Voilà ce
qui fait dire ici au psalmiste : "Si le Seigneur n'était avec nous." Les Juifs,
en effet, étaient en très petit nombre à leur retour, en butte au mépris et aux
attaques de leurs ennemis. Dieu donnait ici une preuve de sa Sagesse; ce n'était
pas tout d'un coup, mais peu à peu et par degrés qu'Il voulait leur donner la
paix et la sécurité. Il agissait ainsi pour les maintenir dans la connaissance
de son saint Nom, et les empêcher d'oublier les enseignements de la captivité.
Les hommes, une fois délivrés de leurs épreuves, tombent facilement dans la
négligence, que fait donc Dieu ? Il entremêle constamment les tentations avec
les biens qu'Il leur accorde, pour leur faire trouver dans ces tentations un
exercice continuel de sagesse.
Ainsi, Il ne laisse pas toujours les hommes dans l'affliction à
laquelle ils finiraient par succomber, mais il ne veut pas non plus qu'ils
jouissent d'une paix sans interruption qui les porterait au relâchement, il les
sauve donc par un heureux mélange de ces deux éléments.
"Ils nous auraient dévorés tout vivants." Voyez sous quels
traits il dépeint la cruauté de ses ennemis. Que d'hommes, en effet, aussi
cruels, plus cruels même que les bêtes féroces à l'égard de leurs semblables !
Dès que la bête sauvage est tombée sur sa proie, sa fureur se calme et elle se
retire, ou si elle est repoussée, elle ne revient plus à la charge. Les hommes,
au contraire, lorsqu'ils ont échoué dans leurs desseins, redoublent leurs
attaques, et vont jusqu'à désirer se nourrir de la chair de leurs semblables.
Tel est le caractère de la colère, elle na raisonne pas, c'est une passion qui
enflamme notre âme d'une ardeur impétueuse. Comment guérir cette maladie ?
Réfléchissons sur ce que nous sommes, méditons sur la mort et sur ceux qu'elle
frappe tous les jours à nos côtés, considérons notre nature qui n'est que cendre
et poussière. Si la beauté de votre visage nous trompe encore et vous séduit,
allez visiter les tombeaux et les cercueils de vos ancêtres, considérer le
triste état de leurs restes mortels réduits en terre et en poussière; ce
spectacle sera pour vous une grande leçon d'humilité. Ne dites pas que ce
langage est trop sévère. Lorsque ceux 'qui ont été atteints de la fièvre entrent
en convalescence, ils ont besoin de respirer un air pur; ainsi, ceux dont les
passions troublent si souvent la raison, trouvent près des tombeaux, comme dans
une campagne salutaire, un remède à tous leurs maux. La vue seule d'un cercueil
suffit pour rabattre l'orgueil le plus insolent. Transportez-vous ensuite par la
pensée à ce jour terrible du jugement à venir, songez à l'interrogatoire que
vous subirez, au compte qu'il vous faudra rendre, aux supplices qui ne seront'
jamais allégés. Ces considérations seront comme autant de chants qui apaiseront
les passions de votre âme. Songez encore à ceux qui parmi les hommes tombent dès
la vie présente, du faîte des richesses dans l'extrême pauvreté, de la gloire
dans l'ignominie. Si donc vous voulez encore céder à la colère, que ce ne soit
point contre votre semblable, mais contre l'esprit mauvais, c'est sur lui qu'il
faut décharger votre colère, ne vous réconciliez jamais avec le démon, tournez,
épuisez contre lui toute votre fureur, tendez-lui vos pièges, et ne cessez de
lui faire une guerre acharnée. "Lorsque leur fureur était allumée contre nous,
bientôt les eaux nous eussent engloutis." (Ibid., 3). "Notre âme a traversé le
torrent, peu s'en est fallu que notre âme n'ait traversé une eau d'où elle
n'aurait pu se tirer." (Ibid., 4). Ce torrent, cette eau, c'est la grande colère
de leurs ennemis. L'eau, en effet, se précipite sans mesure 'avec une force et
une impétuosité qui entraînent tout ce qu'elle rencontre sur son chemin.
Remarquez que ces expressions métaphoriques ne figurent pas seulement la
violente irruption, mais la courte durée de ces épreuves.
2. Gardons-nous donc de nous décourager lorsque le malheur
vient fondre sur nous. Quel qu'il soit, c'est un torrent qui passe, c'est une
nuée qui se dissipe. Oui, quelle que soit votre infortune, elle aura une fin;
quelqu'amer que soit votre chagrin, il ne durera pas toujours. S'il devait
toujours durer, la nature n'y suffirait pas. Mais un grand nombre, me
direz-vous, sont entraînés par ce torrent ? La cause n'en est point dans la
violence du mal, mais dans la faiblesse de ceux qui se laissent si facilement
abattre. Voulons-nous n'être pas entraînés nous-mêmes ? descendons dans les
profondeurs de ce torrent, considérons-en tous les endroits, et saisissons-nous
de l'ancre divine pour n'avoir à redouter aucun naufrage. Un torrent n'est
terrible que pour un temps, et il s'apaise ensuite au point de ne plus laisser
aucune trace. "Encore un peu, l'eau nous aurait engloutis." Suivant une autre
version : "Alors les eaux nous auraient inondés en passant sur notre âme comme
un torrent, et notre âme aurait traversé une eau dont elle n'aurait pu se
tirer." Suivant une autre : "Alors les superbes auraient passé sur notre âme
comme un torrent." Voyez-vous la puissance du secours de Dieu qui n'a point
permis qu'ils fussent submergés au milieu de ce déluge de maux ? Si donc il
laisse ce torrent grossir, ce n'est point pour nous accabler, mais pour nous
éprouver davantage et donner des preuves plus éclatantes de sa puissance. Les
superbes dont parle ici le psalmiste sont les ennemis du peuple de Dieu qui se
sont précipités sur lui avec la violence d'un torrent impétueux sans pouvoir lui
faire aucun mal. Pourquoi ? parce qu'il avait pour lui la Protection de Dieu,
une assistance toute céleste, un secours invincible.
Aussi, après avoir chanté sa délivrance, il proclame le nom du
libérateur et célèbre ses louanges : "Béni soit le Seigneur qui ne nous a pas
livrés en proie à leurs dents. (Ibid., 5). Notre âme s'est échappée telle que
l'oiseau du filet de l'oiseleur." (lbid., 6). Voyez-vous d'un côté la faiblesse
des Juifs, et de l'autre la puissance de leurs ennemis ? Ces derniers,
semblables à des bêtes féroces, à des lions furieux, se jettent avec autant de
force que de colère sur leur proie, tout prêts à la mettre en pièces et à la
dévorer; les Juifs, au contraire, sont plus faibles que le passereau. Mais la
Puissance de Dieu ne paraît jamais avec plus d'éclat que lorsqu'elle fait
triompher la faiblesse de la force. Ce qui rendait les entreprises de ces
ennemis plus dangereuses, ce n'est pas seulement leur puissance, la terreur
qu'ils inspiraient, la fureur qui les animait, leur soif de sang et de carnage,
et d'un autre côté la faiblesse des Juifs, leur petit nombre qui les exposait
sans défense à toutes les attaques; mais les Juifs étaient surpris au milieu des
plus grands malheurs, environnés de difficultés de toute espèce, et ne voyaient
partout que des ennemis à combattre. Cependant celui qui a la souveraine
puissance en partage, et qui peut sauver du milieu, même des plus affreux
dangers, nous a délivrés avec une étonnante facilité. C'est le sens de ces
paroles : "Notre âme a été délivrée comme un passereau du filet des chasseurs.
Le filet a été rompu et nous avons été sauvés." De quelle manière, il nous
l'apprend dans les paroles suivantes : "Notre secours est dans le Nom du
Seigneur qui a fait le ciel et la terre." (Ibid., 8). Admirez la force et la
puissance de celui qui est venu à leur secours. Il a fait disparaître tout ce
qui pouvait servir d'appui aux embûches de leurs ennemis. On peut également
entendre ces paroles dans le sens anagogique et les appliquer tant au démon
qu'au genre humain. Le psalmiste nous montre comment il nous a délivrés de ses
filets, comment il les a brisés et anéantis du jour où il a dit à ses disciples
: "Marchez sur les serpents et les scorpions et sur toute la force de l'ennemi."
(Luc. 10,19). Ce n'est donc plus une guerre ouverte qu'il vous fait, vous ne
combattez plus à armes égales. Le démon est renversé et couché honteusement à
terre, tandis que vous êtes debout, que vous le dominez et le frappez de haut.
Il est épuisé, sans force, tandis que vous êtes plein de vigueur.
Comment donc expliquer ses fréquentes victoires ? Par notre
lâcheté, par la négligence de ceux qui restent plongés dans un honteux sommeil.
Essayez au contraire de lui résister, il n'osera vous attaquer de front. Si vous
êtes vaincu pendant que vous dormez, n'en accusez pas sa puissance, mais votre
négligence. Quel est celui, fût-il le plus faible de tous les hommes, qui ne
pourrait vaincre un homme endormi ? Le fort a été enchaîné, toutes ses armes lui
ont été enlevées, sa puissance a été brisée, sa demeure renversée, et ses
glaives ont perdu toute leur force. Que voulez-vous davantage ? Pourquoi cette
crainte, pourquoi cette appréhension ? On vous commande de fouler aux pieds un
ennemi dont les forces sont épuisées, encore une fois, pourquoi cette frayeur,
pourquoi cette anxiété ? Avez-vous donc oublié quel est celui qui nous prête son
appui ? Considérez non seulement la faiblesse de votre ennemi, mais la grandeur
du secours qui vous est donné. Les révoltes de la chair ont été comprimées, vous
êtes déchargé du poids du péché, vous avez reçu la grâce de l'Esprit saint comme
une onction fortifiante. "Car ce qui était impossible à la loi, parce qu'elle
était affaiblie par la chair, Dieu l'a fait en envoyant son propre Fils revêtu
d'une chair semblable à la chair du péché, et à cause du péché, Il a condamné le
péché dans la chair, afin que la justice de la loi fût accomplie en nous qui ne
marchons pas selon la chair." (Rom 8,3-4). Dieu vous a rendu maître de votre
chair, Il vous a donné pour armes la cuirasse de la justice, la ceinture de la
vérité, le casque du salut, le bouclier de la foi, le glaive de l'esprit. Il
vous a donné des arrhes de la victoire, Il vous a nourri de sa Chair, abreuvé de
son Sang; Il vous a remis entre les mains sa croix comme une lance qui ne plie
jamais; enfin il a enchaîné notre ennemi, Il l'a terrassé. Vous n'avez donc plus
d'excuse si vous êtes vaincu, et si vous laissez au démon la gloire du triomphe,
vous n'avez plus de pardon à espérer, car vous avez mille moyens de remporter la
victoire. "Le filet a été brisé et nous avons été délivrés. Notre secours est
dans le Nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre." Vous le voyez, vous
avez pour chef et pour roi le Créateur de l'univers, Celui qui par sa seule
parole a tiré du néant tous ces corps que nous voyons, cette masse prodigieuse
de la terre, cette grandeur presqu'infinie de l'univers. Ne vous laissez donc
point abattre, mais combattez vaillamment, rien ne peut vous empêcher de
remporter un triomphe éclatant. Convaincus de ces vérités, mes frères
bien-aimés, soyons sobres et tempérants, combattons généreusement, ne nous
laissons point aller au sommeil, mais préparons nos amies, affermissons notre
courage et alors frappons notre ennemi sans relâche, afin qu'après avoir gagné
sur lui une brillante victoire nous obtenions la glorieuse récompense du royaume
des cieux. Puissions-nous l'obtenir par la Grâce et la Miséricorde de notre
Seigneur Jésus Christ, à qui soient la gloire et le règne dans les siècles des
siècles. Amen.
-
Jean Chrysostome