LIVRE SIXIÈME.
CHAPITRE PREMIER.
Ordre des matières.
Dans notre sixième et septième livres
des Stromates, consacrés aux commentaires sur la véritable
philosophie, après avoir exposé le plus complètement qu'il nous sera
possible la morale qu'elle contient, et avoir montré quelle est la
vie du parfait Gnostique, nous continuerons de prouver aux
philosophes que notre disciple, au lieu d'être, comme ils se
l'imaginent, un athée, est le seul qui rende à Dieu le culte qui
lui appartient. Pour arriver à ce but, il nous faudra toucher
sommairement aux dogmes qu'il croit, aux pratiques qu'il observe,
autant du moins qne nous pourrons sans péril confier ces secrets à
la lettre parlante d'un ouvrage public. Le Seigneur, en effet, nous
a ordonné « de travailler pour la nourriture qui demeure dans la vie
éternelle. » Et le prophète dit quelque part : « Heureux celui qui
sème sur toute terre arrosée d'eau où paissent la génisse et l'âne;
» qu'est-ce à dire ? le peuple qui, formé des Hébreux et des
Gentils, se confond dans une foi commune. Mais celui qui est faible
se nourrit « de légumes », selon l'illustre apôtre. Déjà les trois
livres de notre Pédagogue, prenant le Chrétien au berceau,
l'instruisent et le forment à ce régime de vie que développe en lui,
par l'intermédiaire de la foi, l'enseignement des Catéchèses, et
qui, dans le néophyte, inscrit au
464 nombre des hommes faits, prépare une âme vertueuse à
recevoir plus tard le précieux dépôt de la connaissance. Une fois
que les Gentils auront été mis à même de reconnaître, par les
détails où nous entrerons, qu'en persécutant le véritable adorateur
de Dieu, ce sont eux qui font acte d'impiété, fldèle alors au titre
et au caractère de Stromates sous lesquels se présentent nos
commentaires, nous résoudrons quelques objections, soulevées tant
par les Grecs que par les Barbares an sujet de l'avènement de notre
Seigneur.
Les fleurs diverses qui émaillent les prairies, les grands
arbres qui ornent les jardins, ne sont ni séparés, ni groupés par
espèces, quoique plus d'un auteur ait réuni dans un même recueil des
matières diverses d'érudition qu'il distingua les unes des autres
par les titres de prairie, d'hélicon, d'alvéole et de péplos (1).
Nos Sromates ressemblent à une prairie. Mille objets divers
s'y mêlent et s'y confondent, à la manière des fleurs, selon qu'ils
se sont offerts à notre esprit, jetés sans ordre et sans art,
quelquefois même dispersés à dessein. Écrits de la sorte, ils seront
pour moi un feu caché sous la cendre que l'on réveille au besoin ;
si par hasard ils tombent entre les mains d'un lecteur qui peut être
initié aui mystères de la connaissance, ils l'exciteront à y
chercher, non pas sans quelque labeur, ce qui peut le servir et lui
profiter. La justice voulant que le travail précède la nourriture,
n'est-il pas plus juste encore que la fatigue précède la
connaissance pour ceux qui tendent au salut et à la béatitude
éternelle par la voie étroite et laborieuse, par la voie
véritable du Seigneur? Quelle est notre connaissance? Quel est notre
jardin spirituel ? Notre Seigneur lui-même, dans lequel nous sommes
plantés comme dans une bonne terre, après avoir été arrachés au sol
stérile de notre vie antérieure. La transplantation développe la
bonté du fruit. Or, encore une fois, la lumière et la connaissance
véritable, c'est notre Seigneur dans lequel nous avons été
transplantés.
On distingue deux sortes de connaissances : la
première est celle qui porte communément ce nom,
465 et se manifeste dans
tous les hommes. Il faut établir une distinction semblable pour
l'intelligence et la conception qui réside dans la perception des
objets dont nous sommes environnés, et appartient aussi bien aux
êtres doués de raison qu'à ceux qui ne l'ont pas reçue en partage.
Dieu me préserve de donner le nom de connaissance à de grossières
notions qui ne viennent que par les sens ! Mais la connaissance par
excellence et vraiment digne de ce nom a pour caractère définitif
l'intelligence et la raison. Par elle seule les facultés de l'être
raisonnable se transforment en connaissances qui s'appliquent hors
des sens et par la simple action de l'esprit aux choses qui ne sont
perceptibles qu'à l'intelligence. « Qu'il est bon, s'écrie David,
l'homme touché de compnssion pour ceux qui s'égarent et périssent
dans les voies de l'erreur, et qui vient à leur aide » en leur
distribuant la parole de la vérité, non pas avec une pitié
indiscrète et irréfléchie, mais « qui réglera et dispensera ses
discours avec le discernement de la sagesse ! Voilà l'homme qui a
répandu ses biens sur les pauvres. »
CHAPlTRE II.
Continuation de ce sujet :
les Grecs ont presque tout derobé aux Hébreux. — Les Grecs se sont
pris mutuellement les maximes qui appartenaient à chacun d'eux.
Mais avant d'aborder le sujet que nous
nous proposons de traiter, il faut rendre ici, sous forme de
préambule, ce qui manque à notre cinquième livre des Stromates.
En effet, la preuve que le symbolisme était d'origine ancienne, et
que non-seulement nos prophètes avaient recouru aux formes
allégoriques, mais que la plupart des sages de la Grèce et bon
nombre d'entre les autres nations barbares en avaient fait autant,
amenait naturellement l'exposé des mystères et des initiations. Nous
remettons néanmoins d'en parler au moment où nous réfuterons les
doctrines des Grecs sur les principes; car ces mystères, comme nous
le ferons voir, rentrent aussi dans le cercle de cet examen. Quant à
présent, la démonstration une fois bien éta-466
blie, que le sens mystique des dogmes grecs a été entièrement
éclairci par les lumières de la vérité que les Écritures nous ont
transmise, et par la communication desquelles il résulte de nos
preuves, si ce n'est pas là parler avec orgueil, que le fruit de la
vérité est parvenu jusqu'aux Gentils, eh bien ! appelons la Grèce en
témoignage contre elle-même pour la convaincre qu'elle est
réejlement coupable des larcins dont elle est accusée. Des écrivains
qui se dérobent si publiquement l'un à l'autre des choses qui
appartiennent à chacun d'eux, confirment, par ces plagiats sans fin,
qu'ils sont des voleurs, outre qu'ils attestent, sans le vouloir,
qu'ils se sont attribué la vérité qu'ils avaient reçue de nous, et
qu'ils l'ont furtivement transmise à leur nation. En les voyant
porter une main hardie sur les richesses particulières, comment
imaginer qu'ils aient respecté les nôtres ? Laissons de côté leurs
dogmes en philosophie. Les sectes les plus opposées confessent
elles-mêmes, afin de prévenir sans doute le reproche d'ingratitude,
qu'elles ont reçu de Socrate leurs dogmes principaux. Après avoir
cité à l'appui de notre proposition quelques témoignages seulement,
empruntés aux écrivains grecs les plus renommés, et avoir
suffisamment convaincu le lecteur du genre de vol commis par ces
plagiaires à diverses époques, nous reviendrons à notre sujet.
Orphée avait dit :
« Il n'est rien de plus effronté ni de
plus mauvais qu'une femme ; »
Homère le répète :
« Rien de plus intolérable ni de plus
effronté qu'une femme. »
Musée avait écrit :
« La prudence l'emporte toujours sur
la force ; »
Homère dit :
« Le bûcheron abat le chêne plutôt
avec l'adresse qu'avec la force. »
Ailleurs le même Musée avait dit :
« De même que la terre féconde
couronne de feuilles des frênes, et que les unes tombent taudis que
les autres naissent, ainsi se succèdent les générations humaines ; »
467
Homère va reproduire ces paroles :
« Le vent dépouille l'arbre de ses
feuilles et les disperse ; au retour du printemps l'arbre en
produira de nouvelles. Ainsi vont les générations humaines ; les
unes naissent, les autres meurent. »
Homère avait dit :
« Il n'est pas permis d'insulter à la
cendre des morts ; »
Voilà qu'Archiloque et Cratinus
écrivent, le premier :
« Il ne convient pas d'injurier les
morts ; »
Le second dans les Laconiens :
« C'est une chose odieuse que de se
vanter au détriment des morts. »
Le même Archiloque, s'emparant de ce
vers d'Homère :
« Je suis blessé et je n'en rougis
point lorsque tant d'autres le sont avec moi ; »
le reproduit de cette manière :
« J'ai failli; mais je ne suis pas
sans compagnon dans mon malheur. »
De même pour ce vers :
« Mars, qui favorise tantôt un parti
tantôt un autre, immole celui qui immolait tout à l'heure ; »
Archiloque le reproduit encore sous
cette forme :
« Je le ferai ; car Mars est le dieu
de tous les partis. »
Cet autre vers du poète épique :
« La victoire est entre les mains des
dieux ; »
devient dans les iambes d'Archiloque
un aiguillon qui excite ainsi le courage de la jeunesse :
« Les dieux décident de la victoire. »
Homère avait dit :
« Ne se lavant jamais les pieds et
couchant sur la terre; »
Euripide écrit dans son Érechthée
:
«Ils dorment sur la terre nue et ne se
baignent les pieds dans aucune fontaine. »
D'accord avec ce vers d'Homère,
« Les uns se complaisent dans une
occupation, les autres dans une autre ; »
466
Archiloque avait dit :
« Les uns se réjouissent d'une chose,
les autres d'une autre ; »
Euripide répète d'après eux, dans
l'Œnée :
« Celui-ci préfère un genre de vie,
celui-là un autre. »
J'ai entendu Eschyle s'écrier :
« Que l'homme fortuné s'enferme dans
sa maison ; que le malheureux y demeure également ; »
Euripide ne manquera point de s'écrier
aussi sur la scène tragique :
« Heureux l'homme qui cache sa
félicité dans le secret de sa maison ! »
La comédie parlera le même langage
dans la bouche de Ménandre :
«Cachez votre bonheur dans votre
maison; demeurez-y libre, ou bien renoncez au titre d'homme
véritablement heureux. »
Théognis avait écrit :
« L'exilé n'a point d'ami fidèle ; »
Euripide en a fait :
« Les amis s'éloignent de la fortune
du pauvre. »
On lit dans Épicharme :
« Hélas ! hélas ! ô ma fille, je t'ai
perdue en te donnant un mari beaucoup plus jeune que toi... car
l'époux cherche une jeune amante, et l'épouse appelle quelque
adultère; »
Euripide s'empare ainsi de ce passage
:
« C'est chose inconvenante que d'unir
à un jeune homme une femme déjà vieille. Qu'arrive-t-il ? Celui-ci
soupire après les voluptés d'une autre couche, et l'épouse délaissée
médite de funestes projets. »
Euripide ayant dit dans Médée :
« Les dons du méchant sont toujours
funestes ; »
Sophocle écrira ce vers iambique dans
l'Ajax furieux :
« Les présents d'un ennemi ne sont pas
des présents : ils sont toujours funestes. »
Je lis dans Solon :
469
« La satiété qu'accompagne une grande richesse engendre l'insolence
; »
Théognis va répéter presque dans les
mêmes termes :
« La satiété engendre l'insolence
quand la fortune est aux mains du méchant. »
Imitation semblable dans l'histoire de
Thucydide :
« La plupart des hommes, dit-il, auxquels surviennent
quelques moments de bonheur inattendu, ne manquent point de se jeter
dans l'insolence; »
Philiste reproduira ce passage :
« Les
prospérités qu'accompagent la raison et la justice sont plus sûres
pour notre renommée et nous tiennent mieux en garde contre
l'infortune. Car la plupart de ceux auxquels surviennent quelques
moments d'un bonheur inattendu ne manquent jamais de se jeter dans
l'insolence. »
Euripide ayant dit :
« Les enfants nés de parents qui
mènent une vie sobre et rude, ont le plus de vigueur ; »
Critias écrit :
« Prenons l'homme à son berceau. Par
quel moyen lui assurer un corps vigoureux ? Il l'obtiendra
infailliblement si le père s'exerce aux luttes du gymnase, se
nourrit abondamment, et fatigue son corps par de rudes labeurs ; si
la mère du futur enfant est d'une complexion robuste et entretient
ses forces par le travail. »
Homère nous montre Vulcain forgeant le
bouclier :
« Il y représente la terre, le ciel et
la mer ; il y ajoute l'immensité de l'océan. »
Phérécyde de Syrie dit à son tour :
« Zeus fabrique un large et magnifique
manteau. Il y représente avec des couleurs diverses la terre, le
ciel, et les palais de l'océan. »
« La honte est à la fois utile et
fatale à l'homme, » dit Homère.
Euripide va dire après lui :
« Quel jugement porter de la honte ?
Je l'ignore véritablement : ici elle nous est nécessaire ; là elle
de vient un grand mal. »
470
Confrontez les mis avec les autres les écrivains qui fleurirent à la
même époque, et parcoururent la même carrière, vous surprendrez les
traces de leurs déprédations réciproques. Ici c'est Euripide qui dit
dans Oreste :
« Doux charme du sommeil, remède à nos
maux... »
Là c'est Sophocle qui s'écrie dans
Ériphyle :
« Va trouver le sommeil ; il guérira
tes maux. »
Si Euripide dit dans Antigone :
« Chez l'enfant illégitime, le nom
seul est honteux ; la nature est la même ; »
Sophocle répond dans ses Alévades
:
« Toutes les choses qui sont bonnes
ont la même nature. »
Je lis dans le Ctimène
d'Euripide :
« Dieu vient en aide à l'homme qui
travaille; »
Et dans le Minos de Sophocle :
« Jamais la fortune ne seconde celui
qui se manque à lui-même; »
Dans l'Alexandre d'Euripide :
« Le temps m'éclairera. Es-tu bon ?
es-tu méchant ? je le saurai de ce témoin véridique ; »
Et dans Hippone de Sophocle :
« Ne me cache point la vérité. Car le
temps, aux oreilles et aux yeux duquel rien n'échappe, est le
révélateur su« prême de toutes choses. »
Poursuivons ce parallèle. Eumélus
ayant écrit :
« Les neuf filles de Mnémosyne et de
Jupiter olympien ; »
Solon commence ainsi une élégie :
« Brillantes filles de Mnémosyne et de
Jupiter olympien; »
Ailleurs Euripide, paraphrasant ce
vers d'Homère :
« Qui es-tu ? quelle est ta patrie?
quels sont les auteurs de tes jours ? »
Le développe dans les iambes suivants
de l'Égée :
« De quelle contrée dirons-nous que tu
es sorti, pour errer ainsi sur une terre étrangère ? Quel est ton
pays ? où est-il situé ? quel est celui qui t'a engendré ? de qui
enfin pouvons-nous te proclamer fils ? »
471
Mais quoi ! Théognis ayant dit :
« Boire du vin avec excès est un mal ;
eu boire modérément, ce n'est plus un mal, mais un bien ; »
Voilà que Panyasis écrit après lui :
« Bu avec mesure, le vin, présent des
dieux, est utile aux mortels ; pris immodérément, il devient
funeste. »
Hésiode commence-t-il par dire :
« Au lieu de feu je te rendrai un mal
qui sera les délices de tous?»
Euripide le répète en ces termes :
« A la place du feu naquit un fléau
plus redoutable et plus opiniâtre, la femme. »
En outre, Homère ayant dit :
« ll m'est impossible d'assouvir les
convoitises de mon estomac, impérieux tyran qui cause tant de maux à
l'homme; »
Euripide écrit :
«
Tout cède à l'indigence et aux
nécessités de l'estomac, source fatale d'où coulent nos maux. »
Le poète comique Caillas n'a pas
plutôt prononcé cette maxime:
« Avec les fous il faut que tout le
monde soit fou ; »
Que Ménandre va en faire son profit
dans sa comédie intitulée : Les hommes à l'encan :
« La sagesse n'est pas toujours de
saison ; il faut être de temps en temps fou avec les fous. »
Antimaque de Téos ayant dit :
« L'homme trouve souvent sa ruine dans
les dons qui lui sont faits; »
Augias s'approprie ainsi cette pensée
:
« Les présents, comme les actions,
trompent souvent l'esprit de l'homme. »
Si Hésiode dit :
« Il n'est pas pour l'homme de trésor
plus précieux qu'une épouse vertueuse. Si elle est méchante, pas de
fléau plus redoutable ; »
Simonide dit à son tour :
472
« L'homme n'a pas de trésor qui égale la possession d'une épouse
vertueuse, ni de fléau plus terrible qu'une femme méchante. »
Êpicharme nous ayant donné cet
avertissement :
« Si longue que doive être ta vie,
pense comme si tu ne devais vivre qu'un moment; »
Euripide dit à son tour :
« Puisque la richesse est un bien si
fragile, que ne songeons-nous à vivre du moins loin du trouble et
des angoisses ? »
De même, quand le poète comique
Diphile nous dit :
« La vie de l'homme est une suite de
vicissitudes; »
Voici venir Posidippe avec cette
imitation :
« Pas un homme qui ait traversé la vie
sans connaître la douleur. Pas un qui ait été malheureux jusqu'à son
dernier jour. »
Et à leur suite Platon nous crie que
l'homme est un être essentiellement variable.
Euripide vient-il à écrire :
« Misérable vie de l'homme, comme tu
es toujours incertaine et chancelante, aujourd'hui élevée dans les
airs, de« main au fond de l'abîme ! Pas de point déterminé où le
mortel doive s'arrêter, si ce n'est quand il vient, sous la main de
Jupiter, heurter au tombeau, dernier écueil de la vie; »
Diphile dit à son tour :
« D'existence entièrement affranchie
de maux, de chagrins et d'inquiétudes, il n'en est pas. La
violence, la ruse, les maladies, empoisonnent les jours de chacun de
nous. La mort par sa présence est le médecin de ces maux ; elle les
guérit par le sommeil de la tombe. »
De plus Euripide ayant dit ailleurs :
« La fortune a plus d'un aspect, les
dieux nous envoient bien des événements inattendus ; »
Le poète tragique Théodecte reproduit
ainsi cette pensée :
« Les choses humaines sont frappées
d'inconstance et de mobilité. »
Bacchylide aussi ayant dit :
473
« A peu de mortels la Divinité a donné de toujours réussir et
d'arriver au terme de la vieillesse, couronnés de cheveux blancs,
sans avoir jamais connu l'infortune ; »
Moschion-le-Comique écrit aussitôt :
« Heureux, mille fois heureux entre
tous les autres, le mortel dont la vie s'est écoulée d'un cours
toujours égal ! »
Vous trouverez aussi que ces vers de
Théognis :
« Il n'est pas sage de marier une
jeune femme à un vieillard; car elle n'obéit point comme la barque
au gouvernail;»
Ont été ainsi copiés par
Aristophane-le-Comique :
«
Un vieux mari ne convient point à une
jeune femme. »
Si Anacréon écrit :
« Je vais chanter l'Amour, jeune
enfant dont la chevelure est retenue par des guirlandes de fleurs.
L'Amour est le tyran des dieux ; à lui seul il dompte la multitude
des hommes; »
Vient Euripide qui dit :
« L'amour ne subjugue pas seulement
les hommes et les femmes ; il s'attaque au ciel lui-même : il
trouble la demeure des dieux et règne jusque dans les profondeurs
des mers. »
Mais de peur que le désir de prouver
par quel penchant au vol les Grecs ont mis la main sur des pensées
et des dogmes qui ne leur appartiennent pas, n'allonge inutilement
notre discours, produisons, à l'appui de nos paroles, le témoignage
d'Hippias, sophiste d'Elée, qui plaide la même cause que nous. Il
s'exprime ainsi formellement :
« De ces choses, les unes ont été
déjà dites par Orphée, les autres brièvement touchées par Musée ;
les autres exprimées ailleurs. Celles-ci se rencontrent dans
Hésiode, celles-là dans Homère, quelques autres dans d'autres
poètes, quelques autres dans les prosateurs, tantôt enfin chez les
écrivains Grecs, tantôt chez les écrivains barbares. Pour moi, après
avoir coordonné ce qu'il y a de plus intéressant et de plus
homogène, j'en composerai le discours présent, nouveau et varié dans
sa forme. »
A qui s'imaginerait que la philosophie, l'histoire et
l'éloquence elle-même n'ont pas été complices de ces lar-474
cins, nous allons prouver le plagiat par quelques exemples
particuliers a chacune d'elles.
AIcméon de Crotone ayant dit :
« Il est plus facile de se garder d'un
ennemi que d'un ami; »
Voilà que Sophocle répète dans son
Antigone:
« Connaissez-vous ulcère plus hideux
qu'un ami perflde ? »
Et Xénophon :
« Le secret le plus sûr de nuire à ses
ennemis, c'est de paraltre leur ami. »
De plus, Euripide avait dit dans le
Télèphe :
« Enfants de la Grèce, nous
servirions des Barbares ! »
Thrasymaque s'écrie, dans son
Discours pour les habitants de Larisse :
« Nous reconnaitrions pour maitre
Archélaiis, nous Grecs, lui barbare ! »
Orphée ayant dit :
« Pour l'âme, la mort est de se
changer en eau ; pour l'eau de changer de nature. De l'eau nait la
terre, et de la terre nait l'eau. De l'eau nait l'âme, qui se
convertit entièrement en air; »
Héraclite va s'approprier cette
définition et la reproduire ainsi :
« Pour les âmes, la mort est de se
convertir en eau ; pour l'eau, de se transformer en terre. La terre
produit l'eau, et de l'eau nait l'âme. »
Athamas le pythagoricien ayant dit :
« Telle est l'origine de l'univers. On
compte quatre éléments, le feu, l'eau, la terre et l'air. Ils
concourent à la formation de toutes choses; »
Empédocle d'Agrigente écrit après lui
:
« Écoute ; il y a quatre principes :
le feu, l'eau, la terre, et l'air, qui n'a point de limites. De ces
quatre principes sont nées, naissent ou naitront, toutes les choses
passées, présentes ou futures. »
475
Platon ayant dit :
« C'est pourquoi les dieux aussi
connaissant les hommes, délivrent plus promptement de la vie ceux
qu'ils aiment le mieux ; »
Ménandre écrivit :
« Celui qui est aimé des dieux meurt
jeune. »
Euripide ayant dit dans l'Œnomaüs
:
« Nous conjecturons les choses cachées
d'après celles que nous voyons ; »
Et dans le Phénicien :
« Sur des signes vraisemblables, on
découvre les choses cachées; »
Hypéride écrivit :
« Il est nécessaire que ceux qui
enseignent cherchent à découvrir par des signes vraisemblables les
choses cachées. »
Isocrate ayant dit :
« Il faut que le passé nous serve à
conjecturer l'avenir; »
Andocide ne craignit pas de répéter :
« Il faut se servir du passé comme
d'un flambeau qui éclaire l'avenir. »
Théognis ayant dit :
« De l'or ou de l'argent falsifié
n'est pas un mal sans remède, ô Cyrnus ; l'habileté peut aisément
découvrir l'altération. Mais si, dans la poitrine d'un homme que
vous croyez votre ami, se cache un cœur stérile et desséché ; si
dans ce cœur habite la fraude, les dieux n'ont rien donné aux hommes
de plus trompeur ; voilà l'imposture la plus difficile à démêler ; »
Euripide écrivit :
« O Jupiter, toi qui as donné aux
hommes des signes évidents pour reconnaitre si l'or est falsifié,
pourquoi n'as-tu pas marqué les méchants d'un signe qui les
distinguât des autres hommes ? »
Hypéride écrivit également :
« Les hommes ne portent sur leur
visage aucun signe qui révèle leur pensée. »
476
Stasinus ayant dit :
« Insensé qui tue le père, et laisse
vivre les enfants; »
Xénophon écrivit :
« Je le vois maintenant, je me suis
conduit comme un homme qui, après avoir tué le père, aurait épargné
les enfants. »
Sophocle ayant dit dans son
Antigone :
« Mon père et ma mère étant morts,
comment espérer un frère ? »
Hérodote écrivit :
« Mon père et ma mère n'étant plus, il
ne me reste aucun espoir d'avoir un autre frère. »
Théopompe ayant dit :
« Les vieillards sont réellement deux
fois enfants; »
Et avant lui Sophocle, dans Pélée
:
« Je suis seule maintenant à veiller
auprès du vieux Péla, fils d'Éaque. Je l'élève de nouveau, si l'on
peut ainsi parler; car la vieillesse est une seconde enfance ; »
L'orateur Antiphon reproduisit cette
pensée en ces termes :
« Les soins qu'il faut prendre d'un vieillard
ressemblent à ceux que réclame l'enfant. »
On lit dans Platon lui-même :
« Un
vieillard est deux fois enfant. »
Thucydide ayant dit :
«Les victimes de Marathon bravèrent
seules le péril; »
Démosthène s'écrie, dans un de ses
discours :
« J'en jure par les mânes de ceux qui
combattirent à Marathon. »
Mais ne laissons point sans les citer
les exemples suivants.
Cratinus dit le premier, dans la
Pytine (2) :
« Vous connaissez peut-être les
mouvements et la cabale ; »
L'orateur Andocide en prit occasion de
débuter ainsi :
« Juges, vous n'ignorez pas pour la
plupart les mouvements et les cabales de mes ennemis. Leur violent
désir de me perdre, vous le connaissez. »
Nicias en fait autant dans son
discours 477 contre
Lysias, intitulé Le Dépôt :
« Juges, vous voyez les mouvements et
les cabales de mes adversaires, et leur acharnement pour amener ma
ruine. »
Écoutons Eschyne maintelant.
« Vous avez vu, ô Athéniens, les
mouvements et les intrigues de mes adversaires, cette armée de
factieux rangée en bataille. »
Ailleurs, si Démosthène dit :
« J'imagine, ô Athéniens, que vous
connaissez toutes les sollicitations empressées et les intrigues qui
s'agitent dans cette lutte; »
Philinus s'emparera de ces paroles
pour les reproduire linsi :
« Aucun de vous n'ignore sans doute,
juges, quel les intrigues s'agitent dans cette lutte, ni quels
mouvements se donne cette armée de factieux. »
Isocrate vient-il àproloncer ces
mots :
« Comme si elle était la sœur de
l'argent et non pas la sienne ? »
Lysias répétera dans ses Orphiques
:
« Il devint manifeste qu'il
était le frère de l'or plutôt que des hommes. »
Homère ayant dit :
« O mon ami, si, en nous dérobant aux
chances de la guerre, nous devions toujours vivre affranchis de la
vieillesse et de la mort, tu ne me verrais point ici combattre au
premier rang, ni t'envoyer toi-même au milieu des hasards qui font
les héros. Mais puisque mille morts nous menacent, auxquelles il est
impossible d'échapper, marchons, et illustrons-nous par la mort de
quelque noble ennemi, ou donnons la gloire à quelque combattant par
notre trépas ; »
Théopompe écrit :
« Si, en nous dérobant au danger
présent, il nous était permis de passer le reste de nos jours dans
une inviolable sécurité, notre attachement à la vie n'aurait rien
qui pût surprendre. Mais tant de périls menacent d'ailleurs notre
existence, qu'il paraît plus désirable de succomber dans les
combats. »
Mais quoi ! le sophiste Chilon, ayant
prononcé cette sentence :
« Cautionne, mais le malheur est là ;
»
Épicharme ne l'a-t-il pas reproduite
sous ces termes :
« La caution est la fille de la ruine, et mère de l'amende? »
ll y a plus ; le médecin Hippocrate
ayant écrit :
« Il faut tenir compte du temps, de la
contrée, de l'âge et des maladies ; »
Euripide dit dans ses Hexamètres
:
478
« Ceux qui veulent opérer de sûres guérisons, ne doivent
entreprendre la cure d'une maladie qu'après avoir étudié le pays et
les mœurs de ses habitants. »
Ailleurs, si Homère nous avertit
« Qu'il n'est au pouvoir d'aucun homme
d'échapper à la mort ; »
Archinus en prendra occasion d'écrire
que
« la mort est une dette qu'il faut
payer, un peu plus tôt, un peu pus tard.»
Démosthène dira aussi :
« La mort est pour tout homme le terme
de la vie ; on n'échappe point à ses coups, même en se renfermant
dans le secret de sa maison. »
Hérodote, ayant raconté au sujet du
Spartiate Glaucus que la Pythie avait répondu :
« Pour Dieu, dire et faire sont la
même chose,»
Aristophane a dit :
« La pensée et l'acte ne sont qu'une
même chose. »
Et avant lui on trouvera dans
Parménide d'EIée :
« Penser et être ne sont qu'une même
chose, »
Platon ayant écrit:
« Nous démontrerons, non sans quelque
raison peut-être, que la vue est le commencement de l'amour, que
l'espérance le développe, que la mémoire le nourrit, et que
l'habitude l'entretient; »
le poète comique Philémon, reproduit
cette pensée comme il suit :
« Nous commençons par voir; arrive
ensuite l'admiration, puis la contemplation, puis enfin
l'espérance. De tout cela nait l'amour. »
Démosthène ayant dit :
« Tous les hommes sont condamnés à
mourir, etc, »
Phanoclès écrit dans le livre
intitulé, Les Amours, ou la Beauté :
« La trame qu'ourdissent les Parques
est inévitable : nul moyen de nous y dérober, tous tant que nous
sommes sur la terre. »
Si Platon a dit :
« Dès que le premier germe d'une
plante éclot régulièrement, l'embryon renferme en lui-même ses
conditions de développement et de maturité ; »
l'histoire répète après lui :
« La nature veut que les sucs d'une
plante sauvage, une fois sa première saison écoulée, ne puissent
plus s'adoucir. »
Ce passage d'Empédocle :
479
« J'ai été autrefois un jeune garçon, une fille, un arbuste, un
oiseau et un poisson des mers, »
a fourni ces mots à Euripide dans son
Chrysippe :
« Rien de ce qui nait, ne meurt ; dans
la perpétuelle mobilité de la nature, les objets se reproduisent
sous des formes nouvelles. »
Platon veut-il, dans sa République,
la communauté des femmes? Euripide d'écrire dans le Protésilas:
« Que la couche de l'hymen soit donc
commune. »
Euripide lui-même ayant écrit :
« Le nécessaire suffit à l'homme
tempérant ; »
Épicure dit formellement :
« La richesse la plus grande est de
savoir se contenter du nécessaire. »
Aristophane n'a pas plus tôt écrit :
« Sois juste ; avec la justice
arrivent la stabilité, le repos et le calme de la vie; »
Voilà qu'Epicure nous dit sur ses
traces :
« Le fruit le plus important de la
justice est l'exemption de toute espèce de trouble. »
Ces nombreux exemples, qui attestent
le penchant des Grecs à se dérober mutuellement le fond des pensées,
suffiront, et audelà, pour porter la lumière dans l'esprit de
quiconqueest capable de comprendre. Mais ils ne se contentèrent pas
de s'approprier avec le fond de la pensée, l'expression qui la rend,
ou de paraphraser leur plagiat, ainsi que nous le démontrerons. Nous
allons de plus les convaincre de vols complets. Ils dérobèrent des
ouvrages tout entiers qu'ils publièrent sans scrupule sous leur nom.
Ainsi firent Eugamon de Cyrène pour un livre en entier des
Thesprotes, volé à Musée; Pisandre de Camira, pour l'Héraclée
du Lyndien Pisinus, et Panyasis d'Halicarnasse, pour la Conquête
de l'Œchalie, que l'on doit à Cléophile de Samos. Homère
lui-même, ce grand poète, a pris mot pour mot, dans la Mort de
Bacchus par Orphée, le fragment de l'Iliade qui débute ainsi :
« Semblable à un olivier touffu, que
la main du jardinier cultive avec soin, etc. »
480
Ce qu'Orphée, dans sa Théogonie, applique à Saturne,
« Il est étendu sur la poussière, sa
tête et son cou robuste inclinés, comme ceux d'un homme que le
sommeil de la mort a déjà saisi, etc. ; »
Homère le transporte dans l'Odyssée,
pour en faire la peinture du cyclope.
Hésiode aussi a dérobé textuellement
au poète Musée le fragment sur Mélampous, qui commence par ces mots
:
« Il est juste que l'homme prête
l'oreille au récit de ce qu'ont fait les dieux, témoignage visible
de bien et de mal. »
Le poète Aristophane a introduit, dans
la Première célébration des Thesmophories, les vers de la
comédie des Incendiés par Cratinus. Platon-le-Comique et
Aristophane dans le Dédale, se sont pillés mutuellement.
Philémon, après avoir opéré quelques changements dans une ingénieuse
comédie d'Aristophane, a fait du Cocale de ce dernier son
Enfant supposé. Plus loin les compilateurs Eumélus et Acusilas
démembrent les vers d'Hésiode ; et, ainsi réduits en prose, ils les
publient comme leur propre ouvrage. Mélésagore est effrontément
pillé par les historiens Gorgias de Léontium et Eudème de Naxos, par
Bion de Proconnèse, qui de plus a copié en l'abrégeant l'histoire du
vieux Cadmus ; et par Amphiloque, Aristocle, Léandre, Anaximène,
Hellanique, Hécatée, Androtion et Philochore. Dieuchidas de Mégare a
dérobé à la Deucalionie, d'Hellanique le commencement du
discours par lequel elle débute. Passons sous silence les larcins
d'Héraclite d'Ephèse, qui a pris la meilleure partie de son ouvrage
dans Orphée. C'est dans Pythagore que Platon a puisé le dogme de
l'immortalité de l'âme; Pythagore le tenait des Égyptiens. Un grand
nombre de Platoniciens nous ont laissé des écrits dans lesquels il
prouvent que les Stoïciens et Aristote ont pris à Platon ses
principaux dogmes. Il y a plus. Ce qui constitue le fond de la
doctrine d'Épicure, ce philosophe l'a dérobé à Démocrite.
Contentons-nous de cette rapide nomenclature. La vie ne me suffirait
pas, si je voulais entrer spécialement dans tous les larcins qu'un
vain amour de soi inspira aux Grecs, et démontrer comment leur
ridicule jactance s'ap- 481
proprie à titre de richesses nationales les plus beaux dogmes qu'ils
ont recus de nous.
CHAPITRE III.
Pour établir de nouveau que
les Grecs ont tout dérobé aux Hébreux, l'auteur prouve qu'ils ont
transporté dans leur histoire et leur mythologie les miracles
racontés, par les saintes Écritures.
Les voilà donc convaincus d'avoir
dérobé aux Barbares leurs dogmes. Mais ils ne s'en tiendront pas la;
les merveilles surprenantes que la puissance divine opéra parmi
nous, par l'instrument de quelques justes, pour notre
sanctification, vont se dénaturer et alimenter la mythologie de la
Grèce. Ici nous leur demanderons d'abord : Les faits que vous
racontez sont-il vrais ou faux ? Ils n'oseront jamais en proclamer
la fausseté. Comment espérer qu'ils confessent de leur propre bouche
une folie qui va jusqu'à inventer des chimères ? Ils soutiendront
sans doute que ces écrits portent le cachet de la vérité. A quel
titre, dès-lors, repoussent-ils comme indignes de foi les miracles
opérés par Moïse et par les autres prophètes ? En effet, le Dieu
tout-puissant, dont la bonté veille sur tous les hommes, les conduit
au salut, les uns par les préceptes, les autres par les menaces;
ceux-ci par les prodiges et les miracles, ceux-là par de consolantes
promesses.
Une longue sécheresse avait affligé la
Grèce. Dans la stérilité et la disette qui en furent la suite, ceux
que la faim avait épargnés se rendirent en suppliants à Delphes pour
y demander à la prêtresse par quel moyen ils pourraient se délivrer
du fléau. — Point d'autre remède que de recourir aux prières
d'Éaque, telle fut la réponse de la Pythie. Éaque cède aux instances
qui lui sont adressées. Le voilà qui gravit une montagne de la
Grèce, étend vers le ciel ses mains purifiées, et, invoquant le père
commun des hommes, le conjure de venir en aide à la Grèce désolée.
Il n'a pas plutôt cessé de prier, que des coups de tonnerre d'un
heureux augure se font entendre, et l'air qui
482 l'environne se couvre
d'épais nuages. La pluie s'en échappe par torrents prolongés qui
remplissent le pays tout entier. De là naît une récolte abondante
sur une terre qu'ont labourée les supplications d'Éaque. « Et Samuel
cria vers le Seigneur, dit l'Écriture ; et le Seigneur fit éclater
son tonnerre et tomber la pluie an temps de la moisson. » Êtes-vous
bien convaincu maintenant qu'il est un, le Dieu qui, par
l'intermédiaire des puissances inférieures, « fait pleuvoir sur les
justes et sur les injustes ? » Nos saintes Ecritures sont pleines
d'exemples qui représentent Dieu exauçant toutes les prières qui lui
sont adressées par la bouche des justes l
Les Grecs rapportent encore que les
vents étésiens venant autrefois à manquer, Aristée offrit un
sacrifice à Jupiter isthmien dans l'île de Céos. Le désastre était
grand. Les productions de la terre étaient déjà consumées par
l'excès de la chaleur, dans l'absence des vents qui avaient coutume
de rafraîchir les moissons, lorsqu'Aristée obtint facilement le
retour des souffles bienfaiteurs.
Pendant l'invasion de la Grèce par
Xerxès, la Pythie de Delphes rendit cet oracle :
« Habitants de
Delphes, sacrifiez aux vents et tout ira mieux pour vous. »
Les Delphiens, dociles, érigèrent un
autel, offrirent un sacrifice aux vents, et les obtinrent pour
auxiliaires. En effet, les vents ayant soufflé violemment dans les
parages du cap Sépiade, brisèrent le formidable armement de la
flotte ennemie.
Empédocle d'Agrigente fut surnommé
Kolysanémas. (3) On raconte qu'un
vent impétueux, qui non-seulement apportait des maladies
pestilentielles, mais de plus frappait de stérilité le sein des
femmes, étant venu à souffler de la montagne d'Agrigente, Empédocle
arrêta le fléau. Voilà pourquoi il écrit lui-même dans ses vers :
« Tu suspendras la
colère des vents Infatigables qui se précipitent sur la terre et
dessèchent les campagnes. »
Et ailleurs :
« Tu remplaceras à ton gré les vents
par d'autres vents. »
Il marchait toujours, accompagné,
dit-on, d'une troupe de gens qui consultaient l'avenir ou qui
avaient été longtemps en proie à des maladies cruelles. Vous le
voyez, ce sont nos saintes Écritures qui ont enseigné aux Grecs que
les justes guérissent les maladies et opèrent des signes et des
prodiges. Leur fol là-dessus n'a pas d'autre fondement. Veulent-ils
se convaincre que des vertus ou des puissances gouvernent les vents
et distribuent les ondées? qu'ils écoutent le chant du Psalmiste: «
Que vos tabernacles sont aimables, ô Seigneur des puissances !»
C'est du Seigneur des puissances, des dominations et des
principautés, que Moïse nous dit, pour nous apprendre à ne point
nous séparer de lui : « Ayez soin de circoncire votre cœur, et ne
vous endurcissez pas davantage, parce que votre Seigneur est aussi
le Seigneur des seigneurs et le Dieu des dieux ; le Dieu grand et
puissant, etc... » Isaïe dit également : « Levez les yeux et
considérez qui a créé toutes choses. »
De là l'opinion de quelques-uns qui
attribuent les pestes, la grêle, les tempêtes et autres fléaux
semblables, non pas seulement au désordre des éléments, mais à la
colère des démons ou des mauvais génies. Les mages de Cléones,
dit-on, observent attentivement la nature des nuées, et quand ils en
aperçoivent qui vont s'ouvrir pour verser la grêle, ils conjurent
par des sacrifices et des chants la colère et les menaces des
mauvais anges. Les victimes viennent-elles à leur manquer ? Ils font
jaillir de leur doigt un sang qu'ils offrent en sacrifice. La
prophétesse Diotime, en conseillant aux Athéniens de sacrifier avant
l'invasion de la peste, recula de dix ans l'arrivée de la contagion.
De même, les sacrifices que prescrivit le Crétois Épiménide
retardèrent pendant le même espace de temps la guerre dont les
Perses menaçaient la Grèce. Que l'on nomme ces âmes des dieux ou des
anges, peu importe, disent quelques-uns. En effet, les hommes les
plus versés dans cette doc-
484 trine, ont placé dans beaucoup de temples presque
tous les cercueils des morts comme autant de statues des dieux,
donnant à leurs âmes le nom de génies et enseignant aux hommes à les
honorer d'un culte spécial, parce que la Providence, pour les
récompenser de la pureté de leur vie, les a investies du pouvoir de
parcourir la région qui environne la terre et de veiller aux besoins
des hommes. Ils savaient que certaines âmes sont enchaînées par leur
nature dans les liens du corps; mais cette question trouvera sa
place, quand nous parlerons des anges. Démocrite fut surnommé la
Sagesse pour avoir prédit souvent l'avenir par l'observation des
phénomènes célestes. Son frère Damasus lui ayant prodigué tous les
soins d'une bienveillante hospitalité, fut promptement payé de sa
tendresse.
Démocrite lui annonça, d'après
l'inspection des astres, une pluie violente et prolongée. Ceux qui
crurent à ses paroles se hâtèrent de recueillir leurs moissons; et
l'été n'était point achevé qu'elles étaient déjà dans leurs granges.
Les incrédules, surpris par une pluie soudaine et sans interruption,
perdirent toutes leurs récoltes.
Pourquoi donc les Grecs
refuseraient-ils de croire que Dieu apparut dans sa gloire sur le
Sinaï pendant qu'une flamme enveloppait la montagne sans consumer
aucune des plantes qui la couvraient, et que les éclats de la
trompette ébranlaient les airs sans le secours d'aucun instrument ?
La descente de Dieu sur la montagne n'est pas autre chose que
l'arrivée de la puissance divine, qui parcourt le monde tout entier
et annonce la lumière inaccessible. Tel est le sens allégorique de
l'Ecriture. Au reste, la flamme mystérieuse fut vue, selon le
témoignage d'Aristobule, lorsque le peuple qui ne comptait pas moins
d'un million d'hommes, sans y comprendre ce qui n'avait pas atteint
l'âge de la puberté, se pressait autour de la montagne ; et le
circuit du Sina n'avait pas moins de cinq jours de marche. Tout ce
peuple, qui campait autour du lieu où se manifestait la vision,
aperçut donc les flammes qui couronnaient la montagne. Dès lors
l'apparition divine ne fut point locale : l'immensité de Dieu
remplit l'univers.
485
Les historiens rapportent aussi que l'île des Bretons renferme une
montagne sous laquelle est une caverne profonde qui a son ouverture
au sommet. Lorsque le vent s'engouffre dans l'abime et se brise dans
les mille sinuosités de ses parois intérieures, on croirait
entendre un bruit de cymbales que l'on frappe en cadence. Souvent
aussi, dans les forêts, quand l'épaisse rafale mugit à travers les
arbres et les feuilles, elle produit des accents qui imitent le
concert des oiseaux. Il y a mieux. Ceux qui ont écrit l'histoire de
la Perse racontent que, dans les parties les plus élevées du pays
des mages, au milieu d'un vaste plateau, se dressent trois montagnes
qui se suivent. Le voyageur, arrivé au pied de la première, entend
des voix confuses qu'il prend pour les clameurs de plus de cent
mille combattants sur un champ de bataille. Il n'a pas plus tôt
atteint la montagne centrale, que l'éclat et l'intensité du bruit
redoublent encore. Lorsqu'il approche de la dernière, ce sont alors
des chants glorieux et comme des hymnes de victoire. La cause de
tout ce bruit, il faut la chercher, selon moi, dans le poli et les
cavités des parois. Quand le vent, refoulé d'une caverne où il a
pénétré, y rentre une seconde fois, il résonne avec plus de force.
Ainsi je m'explique ces phénomènes.
Dieu toutefois, auquel rien n'est impossible, peut bien, sans le
secours d'aucun agent intermédiaire, produire dans l'oreille la
vivante image du son, tout absent qu'il est. Il atteste ainsi sa
grandeur, en montrant qu'il lui est facile d'agir contre les lois de
la nature, guidé toujours par le désir de convertir aux
commandements et à la foi celui qui ne croit pas encore et n'a pas
accepté le précepte. Mais il y avait là un nuage ; il y avait une
haute montagne. Pourquoi l'air, mis en mouvement par une impulsion
puissante, ne pouvait-il produire différents sons? Voilà pourquoi le
prophète dit aussi : « Vous avez entendu la voix de ses paroles,
mais vous n'avez aperçu aucune forme. » Vous découvrez maintenant
comment la voix du Seigneur, Verbe incorporel, comment la vertu du
Verbe, rayonnante parole du Seigneur, la Vérité enfin descendue du
ciel dans le sein de l'Église, opérait par l'intermédiaire d'un
agent lumineux et immédiat.
CHAPITRE IV,
Une grande partie des
doctrines qui composent la philosophie grecque provient des
Égyptiens et des Gymnosophistes de l'Inde, célèbres les uns et les
autres par leur sagesse.
Nous avons sous la main un autre
témoignage qui prouve que les Grecs, après nous avoir dérobé leurs
dogmes les plus respectables, se les sont attribués comme une
invention qui loir /ut particulière ; c'est qu'ils ont pillé de même
les autres nations barbares (4). A
chacune de leurs sectes, ils ont enlevé leurs doctrines les plus
excellentes, et ils s'en sont glorifiés comme d'un bien qui serait
leur propriété. Ils ont surtout pillé les Egyptiens; et parmi ces
larcins, la métempsychose est un des plus importants. Les Egyptiens,
en effet, ont un corps de doctrine qui est à eux. Je n'en veux
d'autres preuves que leurs cérémonies sacrées.
Le chanteur y
marche le premier, portant quelqu'un des symboles de la musique. Il
doit savoir par cœur deux des livres d'Hermès ; le premier renferme
les hymnes en l'honneur des dieux, le second la règle de conduite
que doivent suivre les rois.
Après le chanteur, vient l'horoscope (5)
; il tient à la main un klepsydre et une branche de palmier,
symboles de l'astrologie. Il doit toujours avoir à la bouche les
quatre livres d'Hermès, relatifs à l'astrologie. Le premier traite
de l'ordre des étoiles fixes et visibles ; le second, des
conjonctions, et de la lumière du soleil ainsi que de la lune ; les
deux autres, du lever des astres. Au troisième rang marche le
scribe sacré. Il a des ailes à la tête ; ses mains portent un
livre et une règle dans laquelle sont le noir graphique et le roseau
qui sert à écrire. Il est tenu de savoir le système des
hiéroglyphes, la cosmographie, la géographie, l'ordre dans lequel
se meuvent le 467
soleil, la lune, et les cinq planètes ;
de plus, la chorographie de
l'Égypte, la description du Nil, celle des temples, des lieux et
des instruments sacrés, les mesures enfin, et généralement tout ce
qui figure dans les cérémonies religieuses. A la suite des prêtres
que nous venons de nommer, vient le stoliste, c'est-à-dire
celui qui prend soin des ornements du culte. Il porte l'équerre de
la justice et le vase des libations. Il connait tout ce qui
appartient à l'enseignement et aux rites victimaires. Les livres où
sont consignés les honneurs qu'il faut rendre aux dieux, et les
mystères de la religion égyptienne, sont au nombre de dix, et
rangés sous cette division : sacrifices, prémices, hymnes, prières,
cérémonies, jours de fête, et autres choses semblables. Le dernier
de tous vient le prophète qui porte l'amphore sacrée dans son
sein et visible aux assistants : il est suivi par ceux qui portent
les pains destinés à servir d'offrande. Le prophète, attendu sa
qualité de chef des sacrifices, possède à fond les dix livres
appelés sacerdotaux, parce qu'ils traitent des lois, des dieux, et
de tout l'ensemble des prescriptions sacerdotales. Le prophète
préside en outre, chez les Égyptiens, a la répartition de l'impôt.
Les livres d'Hermès, d'une absolue nécessité, s'élèvent donc à
quarante-deux. Sur ce nombre, trente-six renferment la philosophie
des Egyptiens que doivent connaitre dans toutes ses parties les
prêtres dont il vient d'être question. Les six autres livres sont du
domaine des Pastophores (6). Ils
ont pour objet la médecine et se subdivisent ainsi : organisation
humaine, maladies, instruments, remèdes, affections des yeux,
maladies particulières aux femmes. Sons entrer ici dans de plus
longs détails, tel est l'ensemble de la philosophie égyptienne.
Celle des Indiens fut également
célèbre. C'est pourquoi Alexandre le Macédonien, s'étant fait amener
dix Gymnosophistes indiens, réputés dans leur secte pour la
profondeur de leur sagesse et le laconisme de leurs réponses, leur
proposa diverses questions. La mort, ajouta le conquérant, attendait
ce- 488 lui qui ne
répondrait pas convenablement. Le plus âgé d'entre eux fut établi
juge. On demanda au premier lesquels se trouvaient en plus grand
nombre des vivants ou des morts ? — Les vivants, répondit-il; car
les morts n'existent pas. — Au second : Laquelle des deux, de la mer
ou de la terre, nourrit les animaux de plus large dimension ? — La
terre, parce que la mer en fait partie. — Au troisième : Quel est le
plus rusé de tous les êtres vivants ? — L'homme, parce qu'on ne le
connait pas encore. — Au quatrième : Pourquoi avez-vous entrainé
dans la défection votre roi Sabba ? — Nous voulions qu'il vécût avec
gloire, ou qu'il mourût misérablement. — Au cinquième : Laquelle de
la nuit ou de la lumière précéda l'autre ? — Elle a précédé d'un
seul jour; car à des questions équivoques il faut des réponses
ambiguës. — Au sixième : Quel est le secret de se faire aimer le
plus possible ? — Une grande puissance qui n'inspire aucune crainte.
— Au septième : Comment un homme peut-il devenir dieu ? — En faisant
tout ce qui est impossible à l'homme. — Au huitième : Laquelle des
deux est la plus forte de la vie ou de la mort ? — La vie,
puisqu'elle a tant de maux à supporter. — Au neuvième : Jusques à
quand est-il honorable à l'homme de vivre ? — Aussi longtemps qu'il
ne se dit pas à lui-même : Il vaut mieux mourir que de vivre. Arrivé
au tour du dixième, Alexandre lui ordonna aussi de parler, puisqu'il
était juge. — Ils ont tous répondu plus mal les uns que les autres,
dit-il. — Eh bien ! répartit le Macédonien, tu mourras le premier,
toi qui portes ce jugement. —Et comment tiendrais-tu ta promesse, ô
roi, toi qui as déclaré que tu immolerais le premier celui qui
aurait répondu le plus mal ?
Les Grecs ont été accusés à bon droit
de plagiat dans tous les genres; nous croyons l'avoir suffisamment
démontré par de nombreux témoignages.
Les Grecs ont eu quelque connaissance du vrai Dieu.
Que les plus vertueux d'entre les
Grecs aient connu Dieu, non d'une
connaissance complète, mais par la tradition générale, Pierre le dit
expressément :
« Reconnaissez donc un seul Dieu, créateur de
toutes choses, qui a dans ses mains le commencement et la fin de
tous les êtres, qui voit tout, quoiqu'il soit lui-même invisible,
qui contient toutes choses sans pouvoir lui-même être contenu ;
qui n'a besoin de rien, quoique tous aient besoin de lui, et
subsistent par lui ; incompréhensible, éternel, incorruptible,
incréé; qui a tout fait par la puissance de sa parole,
c'est-à-dire dans le sens spirituel et révélé, par le Verbe son
fils (07). »
Pierre ajoute ensuite : « Adorez ce Dieu, non pas comme
les Grecs. » Pourquoi ? Evidemment parce que les hommes vertueux,
parmi les Grecs, adorent le même Dieu que nous, mais n'ont pas
appris, comme nous, à le connaître parfaitement par la tradition du
fils de Dieu. Il ne dit donc point : N'adorez pas le même Dieu que
les Grecs ; mais ne l'adorez point comme les Grecs. L'apôtre change
la forme du culte; mais il n'annonce pas un autre Dieu. Au reste, il
va nous expliquer lui-même ce qu'il entend par ces mots :
« N'adorez
point comme les Grecs. »
« Entraînés par une honteuse ignorance,
dit-il, et ne connaissant pas Dieu selon la connaissance parfaite
que nous en avons, ils ont taillé en statues le bois, la pierre,
l'airain, le fer, l'or, l'argent; puis, érigeant devant eux la
matière qui leur avait été donnée pour leur usage, et qui était
l'esclave de leurs mains, ils se sont agenouillés devant elle. Ils
adorent pareillement les êtres que Dieu a destinés à leur
nourriture, et ceux qui volent dans les deux, et ceux qui nagent
dans les eaux, et ceux qui « rampent sur la terre. Bêtes féroces,
quadrupèdes domesti- 490
ques, rats, belettes, chats, chiens, singes,
ils ont tout divinisé. Ils sacrifient leurs propres aliments à ce
qui leur sert d'aliment : ils offrent la mort à la mort, comme si
ces hommes, objets de leurs hommages, étaient des dieux, ingrats par
là même envers le Dieu véritable dont leur impiété nie l'existence.
»
Et qu'il en soit ainsi, c'est-à-dire,
que nous et les Grecs nous connaissions le même Dieu, quoique non
également, c'est ce que l'apôtre confirme dans les paroles qui
suivent :
« Ne l'adorez
point non plus comme les Juifs. En effet, s'imaginant que seuls ils
connaissent Dieu, et pourtant ne le connaissant pas, ils adorent les
anges, les archanges, le mois et la lune. Examinez-les ! Si la lune
ne parait pas, ils ne célèbrent ni ce qu'ils nomment le premier
sabbat, ni la néoménie, ni les azymes, ni la fête, ni le grand jour.
»
Pierre ajoute ensuite sous forme de
conclusion :
« C'est pourquoi,
recevant dans la justice la tradition que nous vous annonçons,
rendez à Dieu un culte nouveau par Jésus-Christ. Car nous lisons
dans l'Écriture ces paroles : Voilà que je fais avec « vous une
nouvelle alliance, non comme celle que j'ai faite avec vos pères sur
le mont Oreb. Il nous a donné un Testament nouveau : la lui des
Grecs et celle des Juifs sont les lois anciennes. Nous lui rendons,
nous Chrétiens, sous une troisième forme, un culte nouveau. »
L'apôtre, si je ne me trompe, prouve
clairement, par ce qui précède, que les Grecs ont connu le seul et
unique Dieu de la manière qui était propre aux Gentils, les Juifs de
la manière qui était propre aux Juifs, et nous d'une manière
nouvelle et spirituelle. Il montre de plus que le bienfait des deux
Testaments émane du même Dieu, de ce même Dieu qui a donné aux Grecs
leur philosophie pour glorifier le Tout-Puissant. Les paroles que
nous avons citées en sont l'infaillible témoignage. Ainsi donc, fils
des doctrines de la Grèce, enfants de la loi mosaïque, tous ceux que
la foi soumet à son empire se confondent dès-lors en une seule
famille et composent le peuple qui marche dans les voies du salut.
Ce n'est pas le temps qui sépare et distingue ces, trois branches du
genre humain ; 491
autrement l'on pourrait croire à l'existence de trois natures ; ce
sont les trois différentes alliances du Seigneur, les trois
révélations par lesquelles la même voix s'est expliquée à ces trois
mêmes peuples. Regardez, en effet ! Dieu, dans ses desseins de salut
à l'égard des Juifs, leur envoie des prophètes. De même, il suscite
au sein de la Grèce les plus vertueux de ses enfants ; il les sépare
de la multitude ignorante, et les constitue prophètes au milieu de
leur nation, dans les degrés où ils pouvaient porter les bienfaits
de Dieu. La prédication de Pierre nous a déjà convaincus de cette
vérité ; Paul va nous la confirmer.
« Prenez aussi les
livres grecs, dit-il; recueillez les accents de la Sibylle ; vous
l'entendrez proclamer l'unité de Dieu et annoncer l'avenir. Si vous
ouvrez Hydaspe, vous y trouverez une révélation plus claire et plus
précise sur le fils de Dieu. Là, on voit un grand nombre de rois
s'armer contra le Christ, et poursuivre de leur haine, lui, et ceux
qui, couverte de son nom, lui demeurent fidèles. Son avènement, sa
longanimité, rien n'y manque. »
Puis, voilà que l'apôtre se résume
dans une rapide et courte interrogation :
« A qui appartient le monde avec tout
ce qu'il renferme ? N'est-il pas l'œuvre de Dieu?»
C'est pour cela, suivant Pierre, que
le Seigneur dit aux apôtres : « Si quelqu'un d'Israël veut se
repentir et croire à Dieu à cause de mon nom, ses péchés lui seront
remis après un intervalle de douze ans. Allez ; répandez-vous par le
monde, afin que nul n'ait à dire : Nous n'avons pas entendu. »
492
CHAPITRE VI.
L'Evangile a été annoncé aux
Gentils qui se trouvaient dans les enfers . aussi bien qu'aux Juifs
et aux Gentils qui vivaient alors.
De même que la prédication de
l'Évangile est venue de nos jours en temps opportun, de même la loi
et les prophètes forent donnés en temps opportun aux Barbares, comme
aux Grecs la philosophie, pour accoutumer leurs oreilles à la sainte
parole.
« Voici les
oracles du Seigneur, le Rédempteur d'Israël : Je t'ai exaucé au
temps de grâce, je t'ai secouru au jour de ton salut; je t'ai établi
le médiateur de l'alliance entre moi et les nations. Je t'ai envoyé
pour que tu habites la terre et que tu hérites de l'héritage
abandonné, et que tu dises aux captifs : Sortez ! et à ceux qui sont
dans les ténèbres : Voyez la lumière ! »
S'il est vrai que les Juifs soient les
captifs auxquels le Seigneur a dit : « Sortez
de vos chaînes si vous le voulez, » désignant ainsi les
captifs volontaires et ceux qui ont chargé leurs épaules des
fardeaux de l'homme, il n'en faut point douter, ils vivent an milieu
des ténèbres, ceux qui ont enfoui dans l'adoration des idoles la
noble faculté à laquelle est échu le commandement. En effet, à ceux
qui étaient justes selon la loi, la foi manquait. De là vient que le
Seigneur leur dit en les guérissant : « Votre
foi vous a sauvés. » Quant à ceux qui étaient justes selon la
philosophie, non-seulement ils avaient besoin de croire au Seigneur,
mais il leur fallait encore répudier l'idolâtrie. Aussi les
voyons-nous aujourd'hui marcher à la lumière qui leur a été
manifestée, et se repentir de leurs fautes antérieures. Voilà
pourquoi le Seigneur a aussi prêché l'Évangile à ceux qui étaient
dans les enfers. On lit dans l'Ecriture :
« L'enfer dit à
l'abîme : Nous n'avons point vu sa face ; mais nous avons entendu sa
voix. »
Assurément ce n'est pas l'enfer qui,
prenant tout à coup la voix, prononça les paroles précédentes.
493 Elles ne peuvent
s'entendre que de ceux qui étaient placés dans les enfers et qui
s'étaient jetés dans l'abime, à peu près comme ces passagers qui se
précipitent volontairement du vaisseau dans la mer. Voilà bien ceux
qui entendirent les accents de la puissance divine. A moins d'avoir
l'esprit aliéné, qui pensera jamais que les âmes des justes et des
pécheurs soient enveloppées dans la même condamnation, outrageant
ainsi la justice de Dieu ?
Mais quoi ! les Écritures ne
déclarent-elles pas formellement que le Seigneur a prêché
l'Évangile, et à ceux qui avaient péri dans le déluge, ou plutôt qui
avaient été enchainés, et à ceux qui étaient détenus dans les liens
de la captivité ! Nous avons dit aussi dans notre second livre des
Stromates, que les apôtres, à l'exemple du Seigneur (8),
avaient prêché l'Évangile 494
dans les enfers. Il fallait, à mon jugement, que les plus vertueux
des disciples imitassent le maître, là comme sur la terre, afin que
le Verbe convertit les Hébreux qui s'y trouvaient, et les apôtres,
les Gentils ; qu'est-ce-à dire ? tous ceux qui avaient vécu dans la
justice, mais dans la justice conforme a la loi et à la philosophie,
en tombant dans des fautes fréquentes, et bien loin encore de la
perfection. Il était digne des conseils de la Providence que ceux
qui avaient pratiqué la justice, on qui, après s'être égarés,
s'étaient repentis de leurs fautes, fussent sauvés par la
connaissance que chacun d'eux possédait, puisque, malgré le lieu où
ils étaient placés, ils étaient incontestablement du nombre de ceux
qui appartiennent à Dieu.
On ne refusera pas, j'imagine, au
Sauveur l'opération qui sauve, puisque sa mission est de sauver. Eh
bien ! c'est ce qu'il a fait en attirant au salut, par la
prédication de l'Évangile, tous ceux qui voulurent croire en lui,
n'importe le lieu où ils étaient. Si donc
495 le Seigneur, en
descendant aux enfers, comme il y est certainement descendu, n'a eu
d'autre motif que de prêcher l'Évangile, il allait évangéliser ou
tous les morts où les Hébreux seulement. Tous les morts ; il suit de
là que tous ceux qui auront cru seront sauvés, quand même ils
appartiendraient à la gentilité, puisqu'ils auront confessé dansée
séjour le nom du Seigneur. Ils sont, en effet, pleins de salutaires
instructions, les châtiments qui poussent le pécheur à sa
conversion, et aiment mieux son repentir que sa mort. Ajoutez à cela
que les âmea, quoique encore obscurcies par les ténèbres des
passions, peuvent mieux comprendre le but et le sens de la punition,
une fois dégagées de l'enveloppe charnelle qui les assujetissait.
Soutiendra-t-on que le Christ a évangélisé les Hébreux seulement,
auxquels manquaient la connaissance véritable et la foi qui viennent
du Sauveur ? Il est évident dès-lors que Dieu, chez lequel il n'y a
point acception de personnes, envoya les apôtres dans les enfers
pour y évangéliser, comme ici-bas, ceux des Gentils qui pouvaient se
convertir. Le Pasteur a donc raison quand il nous dit :
« Ils sont
descendus avec eux dans l'eau, et en sont sortis de nouveau ; mais
ils en sont sortis pleins de vie ; et quant à ceux qui étaient morts
auparavant, à la vérité ils y sont entrés morts, mais ils en sont
sortis vivants. »
L'Évangile aussi rapporte qu'un grand
nombre de morts, brisant la tombe sous laquelle ils donnaient, se
relevèrent, sans doute pour être transportés dans un lieu meilleur.
Que dirai-je? L'incarnation du Sauveur imprima au monde un mouvement
général et fut comme une translation universelle. Le juste, en tant
que juste, ne diffère donc point du juste, qu'il soit Grec, ou qu'il
ait vécu sous la loi ; car Dieu est le Seigneur non-seulement des
Juifs, mais de tous les hommes, quoiqu'il soit de plus près le père
de ceux qui l'ont connu davantage. Si c'est vivre selon la loi que
de bien vivre, et vivre conformément à la raison que de se conformer
à la loi ; si, d'autre part, ceux qui, avant la loi, ont bien vécu,
sont réputés enfants de la foi et reconnus pour justes, il est
manifeste que ceux qui, nés hors de la loi, ont mené une vie droite
sans autre secours que la 496
voix de leur conscience, dissent -ils plongés dans l'enfer et
retenus en captivité, lorsque le Christ parut, n'auront point tardé,
aussitôt qu'ils auront entendu soit la parole divine elle-même, soit
celle des apôtres, à se convertir et à embrasser la foi.
N'oublions pas que le Seigneur est la
vertu de Dieu, et qu'il ne peut jamais advenir que la vertu de Dieu
s'affaiblisse. Par ce qui précède, il est prouvé d'abord que Dieu
est bon ; ensuite que le Seigneur est puissant, et qu'il sauve avec
une justice égale, soit ici-bas, soit ailleurs. quiconque se tourne
vers lui. Ne nous imaginons pas que la vertu agissante soit
uniquement descendue parmi nous ; elle remplit tous les lieux ; elle
opère sans interruption.
C'est ainsi que dans la prédication de
Pierre le Seigneur dit à ses disciples, après qu'il fut ressuscité :
« Je vous
ai choisis au nombre de douze pour être mes disciples, vous jugeant
dignes de moi. Apôtres élus et fidèles, je vous envoie par le monde
pour évangéliser les hommes qui l'habitent, et leur apprendre qu'il
n'y a qu'un seul Dieu ; leur annonçant l'avenir par la foi en mon
nom de Christ, afin que ceux qui entendront et croiront soient
sauvés, et que ceux au contraire qui, après avoir entendu, ne
croiront pas, portent témoignage contre eux-mêmes et se retirent la
possibilité de cette justification : Nous n'avons point entendu.
»
Quoi donc ! la divine économie de
l'incarnation n'a-t-elle pas pénétré jusque dans l'enfer, afin que
là aussi toutes les âmes, au bruit de la prédication divine, ou se
repentissent du passé, ou qu'en refusant de croire, elles
proclamassent solennellement la justice de leur châtiment. Supposez,
en effet, que l'Évangile n'a pas été promulgué à ceux qui sont morts
avant l'avènement du Seigneur, ils ne peuvent être sauvés ou punis
que par la plus flagrante des injustices, puisqu'ils ne peuvent
répondre ni de leur foi ni de leur incrédulité. L'équité ne veut pas
qu'une moitié du genre humain soit condamnée sans avoir été
entendue, ni qu'il n'y ait de participants aux bienfaits de la
divine justice que ceux qui sont venus après l'incarnation. Une voix
d'en haut a dit à ioutes les âmes douées d'intelligence et de raison
:
Quels que soient
les péchés que l'une d'entre vous aura commis, faute de connaî-
497
tre Dieu pleinement, du moment qu'elle les
reconnaitra dans la sincérité du repentir, ils lui seront pardonnés.
« Car, voici que
j'ai placé devant vous la vie et la mort, s'écrie le Seigneur, afin
que vous choisissiez la vie. »
Vous l'entendez ! Dieu dit non
pas qu'il a créé, mais qu'il « a placé la vie et la mort, » devant
les hommes afin que chacun d'eux les compare et choisisse. Il
s'explique ainsi ailleurs : « Si tu le veux, si tu écoutes ma voix,
tu jouiras des fruits de la terre ; mais si tu ne veux pas
m'entendre, le glaive te dévorera, car le Seigneur a parlé. »
Écoutons aussi David, ou plutôt le Seigneur, sous la dénomination du
saint. Or, le saint est un dès le commencement du monde ; c'est tout
homme qui a été ou qui sera sauvé par la foi dans la durée des
siècles. Le Seigneur dit donc :
« Mon cœur s'est
réjoui et ma bouche a célébré sa joie. »
Et ailleurs :
« Ma chair
reposera dans l'espérance, parce que vous ne laisserez point mon âme
dans l'enfer, et que vous ne permettrez point que votre saint
éprouve la corruption. Vous m'avez fait connaitre les voies de la
vie, et vous me « remplirez de la joie que donne votre face. »
Ainsi donc, à l'exemple du peuple cher
au Seigneur, le peuple saint se compose non-seulement des Juifs,
mais de tous les Gentils qui se convertissent, et auxquels les
prophètes donnent le nom de prosélytes. L'Écriture a donc
raison de dire que le bœuf et l'ourse habiteront ensemble. Le Juif
est ici désigné allégoriquement par le bœuf, animal qui porte le
joug et que la loi a déclaré pur, parce qu'il rumine et que la corne
de son pied est fendue. L'ourse, animal immonde et sauvage, est le
symbole du Gentil. Or, l'ourse met bas une masse de chair informe à
laquelle, par l'unique secours de sa langue, elle imprime le
caractère et la ressemblance de son espèce. Ne voyez-vous pas aussi
le Verbe façonner le païen qui se convertit, et l'arracher à sa vie
sauvage, jusqu'à ce que cette rude nature, enfin apprivoisée,
devienne pure comme le bœuf? Tel est encore le sens de cet oracle
prophétique :
« Les sirènes me
glorifieront, ainsi que les fils des passereaux et tous les animaux
du désert. »
Les animaux du désert, c'est-à-dire,
du monde, sont réputés im- 498
purs. Le prophète entend par les habitants de ces solitudes les
Gentils que la foi n'a point adoucis, dont la vie est abjecte, et
que la justice, fille de la loi, n'a point purifiés. Mais, de
lauvages qu'ils étaient, transformés par la foi chrétienne, ils
deviennent hommes de Dieu, et montent à cette sublime dignité, parce
que leur volonté a dès l'abord incliné à la conversion. Dieu parle
aux uns par la voie de l'exhortation ; aux autres qui ont déjà
commencé l'œuvre de leur salut, il leur tend la main et les attire à
lui.
« C'est lui. en effet,
qui est le maitre de tous sans acception de personnes, et qui ne
respectant aucune grandeur, parce qu'il a créé les grands et les
Gentils, prend un égal soin de tous. »
On lit aussi dans David :
« Si les nations ont
été englouties dans le gouffre qu'elles avaient creusé ; si leur
pied a été pris dans les filets qu'elles avaient tendus, le
Seigneur est l'asile du malheureux, il lui vient en aide à propos
aux jours de l'affliction. »
Qu'en conclure, sinon que l'Evangile a
été promulgué en temps opportun am oreilles de ceux qui vivaient
dans l'affliction ? Voilà pourquoi le Psalmiste dit encore :
« Annoncez ses œuvres
parmi les nations, afin qu'elles ne soient pas jugées injustement. »
Quand je vois le Seigneur prêcher
l'Évangile aux vivants, afin qu'ils ne soient pas injustement
condamnés, comment un motif semblable ne l'aurait-il pas déterminé à
évangéliser ceux qui étaient morts avant son avènement ?
« Oui, le Seigneur est
juste ; il aime la justice ; son visage est tourné vers ceux qui ont
le cœur droit ; mais celui qui chérit l'iniquité se hait lui-même. »
Si donc toute chair qui avait péché
périt sous les eaux du déluge, instruite et châtiée à la fois par
cette grande leçon, il faut croire d'abord que la volonté divine,
qui a pour attribut d'opérer et d'instruire, sauve les hommes qui se
convertissent (9).
499 De plus, l'âme,
substance dite incorporelle, ne pourrait, à cause de la subtilité de
son essence et de l'immatérialité de ses principes, se trouver en
aucune sorte affectée par l'eau, élément grossier et palpable. Mais,
si quelques parties de l'âme ont pu s'épaissir sous l'action du
péché, elle se dépouille de cette rouille étrangère, en même temps
que de l'esprit charnel dont les détirs combattent les siens.
Le chef de ceux qui professent la
communauté en toutes choses (10),
Valentin, a dit textuellement, dans son homélie de l'Amitié :
« La plupart des
maximes renfermées dans les livres publics, se trouvent dans les
Écritures de l'Église de Dieu. Car le cri de la conscience est
universel (11).
La loi qui est écrite dans le cœur de chaque
homme est le Verbe (12)
du Bien-Aimé, qui est chéri de ce Bien-Aimé,
et qui lui rend sa tendresse. »
Soit donc que Valentin appelle livres
publics, les textes sacrés des Juifs, ou les traditions des
philosophes, toujours est-il qu'il admet le genre humain
indistinctement à la participation de la vérité.
Isidore, aussi, disciple et fils de
Basilide, s'exprime comme il suit dans le premier livre de son
Exégèse sur le prophète Parchor :
« S'il en faut
croire les Athéniens, le génie qui accompagnait constamment Socrate
lui révéla plusieurs choses importantes. Aristote veut que chaque
homme ait un génie particulier qui ne le quitte jamais pendant toute
la durée de son séjour dans le corps mortel. Il a dérobé cette
doctrine aux prophètes pour introduire ensuite le larcin dans ses
écrits, mais en cachant la source où il avait puisé. »
Dans le second livre du même ouvrage,
500 le même Isidore
ajoute :
« N'allons pas nous
imaginer que les doctrines particulières aux élus aient été
professées d'avance par quelques philosophes. Ils n'ont pas le
mérite de l'invention ; ils n'ont fait que les dérober aux prophètes
: puis on les met sur le compte de celui qui leur paraissait le plus
sage. »
Et plus loin :
« Ceux qui
aspirent à la philosophie véritable devraient apprendre à mon avis
ce que signifient le chêne ailé (13),
et le manteau de diverses couleurs qu'il
figure, allégories que Phérécyde transporta de la prophétie de Cham
(14) dans sa Théologie. »
1)
Voile.
(2) Bouteille
enveloppée d'osier, au dire de Suidas et d'Hésychius ; selon
d'autres, petit tonneau en bois de pin. C'était le titre d'une
comédie de Cratinus.
(3)
Qui arrête le vent. koluo, empêcher, anemos, vent.
(4) Il
faut se rappeler ici, comme dans beaucoup de passages prédédents,
que barbare signifie proprement étranger. C'est encore le sens
de ce mot en sanscrit.
(5)
oro, borner, skopeo, examiner.
(6)
Pastos, appartement nuptial, voile ; phero, porter.
(07) Apocryphe, ainsi que les passages suivants..
(8) Saint Justin dit formellement : « Le
Fils unique, le premier-né de Dieu, est la souveraine raison dont
tout le genre humain participe. Tous ceux qui ont vécu conformément
à cette raison sont Chrétiens. Tels étaient, chez les Grecs,
Socrate, Héraclite, et ceux qui leur ressemblaient; tels étaient,
parmi les Barbares, Abraham, Ananias, Azarias, Hisaël, Elie, et
beaucoup d'autres dont il serait trop long de rapporter les noms et
les actions. » Sans doute nul homme n'a jamais pu parvenir au salut
que par l'application et les mérites du sang de Jésus-Christ. Il
n'était pas nécessaire néanmoins que tous les hommes avant
l'Incarnation eussent une connaissance explicite et parfaite du
divin Médiateur. Ecoutons saint Augustin : « Dès le commencement du
monde, tous ceux qui ont cru en Dieu, qui l'ont connu autant qu'ils
pouvaient, et qui ont vécu, selon ses préceptes, dans la piété et la
justice, en quelque temps et en quelque lieu qu'ils aient vécu, ont
été sans doute sauvés par lui. Autrefois, par certains noms et par
certains signes, maintenant par d'autres signes plus nombreux,
d'abord plus obscurément, aujourd'hui avec plus de clarté, une seule
et même religion vraie est signifiée et pratiquée. » C'est dans le
même sens que l'évéque d'Hippone s'écrie quelque part, en parlant
des vérités que le paganisme avait conservées plus ou moins pures, »
Cet or vous appartient, ô mon Dieu, en quelque lieu qu'il se
rencontre. Tuum est, Domine, aurum illud, ubicumque est. » La
doctrine de saint Augustin est conforme à celle de saint Thomas.
Suivant ce profond théologien, « si quelques hommes ont été sauvés
sans avoir connu la révélation du Médiateur, ils n'ont pas été
sauvés néanmoins sans la foi du Médiateur, parce que, bien qu'ils
n'eussent pas la foi explicite, ils avaient cependant une foi
implicite dans la divine Providence, croyant que Dieu était le
libérateur des hommes, les sauvant par les moyens qu'il lui avait
plu de choisir, et selon que son esprit l'avait révélé à ceux qui
connaissaient la vérité. » Saint Jean-Chrysostôme, et avant lui
saint Irénée, ne sont pas moins explicites. Telle a toujours été la
doctrine de l'Église, et M. d'Hermopolis est venu dernièrement
encore rendre hommage à ces principes, dans ses Conférences.
Saint Clément d'Alexandrie ne fournit pas un témoignage moins clair
et moins évident en faveur de cette thèse.
(9) Vous avez raison, ô Clément,
quand vous plaidez si énergiquement la cause de la bonté divine. Le
Gentil avait, pour marcher dans la jiutice, la loi naturelle, la
voix de sa conscience, et les révelations successives que le monde
païen n'avait pas laissées périr tout entières Si tout cela n'avait
pas suffi, Dieu, et il l'a promu quelque part, aurait fait des
miracles plutôt que de laisser périr l'âme du juste.
(10) Suivant le docteur Lowth,
l'universalité de la révélation. Nous avons préféré le premier sens,
comme plus large et n'excluant pas le second. D'ailleurs, la
doctrine que les lumières de la révélation, à des degrés divers, ne
manquent à personne, a toujours été celle de l'Eglise ; comme on l'a
vu dans la note précédente. Pourquoi saint Clément l'attribuerait-il
à un chef de sectaires ?
(11) Nous avons koinat, communs, au
lieu de kena, vains, frivoles.
(12) Nous avons lu avec Grabius
Logos, au lieu de Laos, qui paraît ne donner aucun sens
raisonnable.
(13) Qu'est-ce que ce chêne ailé
que portent toutes les éditions? que sgnifie ce symbole ? Nous
avouons que nos conjectures sont ici en defaut. Grabius propose de
lire dryops, au lieu de drys, cbêne. Le dryops,
dit-il, est une sorte d'oiseau bigarré dont parle Aristophane, et
qui porte sur ses ailes la forme d'un manteau. Cette correction ne
nous semble pas heureuse. Avec elle, l'épitbète d'ailé n'est plus
qu'une niaiserie : peut-être faudrait-il lire botrys, vigne,
qui, avec le manteau, figure dans l'histoire de Cham et de Noé. Dans
ce dernier cas, hupoteros, ailé, demeurerait toujours
inexplicable.
(14) On croit que cette prophétie
apocryphe a été supposée par Basilide ou par quelque autre
hérétique.
CHAPITRE VII.
Quelle est la véritable
sagesse et le maître qui nous l'enseigne
Nous l'avons déjà déclaré dès le
commencement de cet ouvrage, le sujet que nous traitons n'est pas le
plan de conduite enseigné par chaque secte particulière, mais bien
la philosophie réelle, la sagesse vraiment industrieuse, et d'où
naît l'expérience des choses de la vie. La sagesse, telle que nous
l'entendons, est la connaissance pleine et solide de ce qui concerne
Dieu et l'homme, espèce de compréhension inébranlable qui embrasse
le passé, le présent, et l'avenir. Elle remonte au Seigneur qui nous
l'a transmise soit par sa présence au milieu des hommes, soit
antérieurement par le ministère de ses prophètes, et elle est
indestructible de sa nature, parce qu'elle est la fille
501 du Verbe. Voilà
pourquoi encore, révélée par le Verbe, elle se confond avec la
vérité elle-même. La sagesse a deux aspects divers : ici, incréé,
éternelle ; là, bornée à notre utilité pendant le temps. Ici, une et
toujours la même ; là, multiple et revêtant plusieurs formes. Ici,
immuable dans son impassibilité; là, susceptible d'être agitée par
les passions ; ici, parfaite et consommée ; là, incomplète et
indigente.
Telle est la sagesse que convoite
ardemment la philosophie qui se propose pour but le bien de l'âme,
la droiture du langage et la pureté des mœurs, philosophie toujours
éprise de la sagesse, et marchant à sa conquête à travers mille
efforts. Nous, Chrétiens, nous nommons philosophes, les zélateurs de
la sagesse qui a tout créé, qui a tout enseigné, qu'est-ce à dire ?
les zélateurs de la connaissance du fils de Dieu. Les Grecs, au
contraire, prostituent le nom de philosophes à ceux qui disputent
sur la vertu. La philosophie est l'accord d'une vie sans tache avec
les dogmes irrépréhensibles qui appartiennent à chaque secte, aux
sectes philosophiques bien entendu, et qui, après avoir été dérobés
au trésor divin des traditions barbares, ont été recouverts des
ornements de la Grèce. Les Grecs, en effet, ont pillé les uns, ont
mal compris les autres. Tantôt ils ont parlé sous le souffle d'une
inspiration divine, mais sans reproduire la sainte parole dans son
intégrité ; tantôt ils ont été soutenus par les conjectures et le
raisonnement, mais là encore ils ont failli. A les entendre
cependant, ils possèdent la vérité tout entière; nous soutenons,
nous, qu'ils n'en possèdent qu'une partie, car au-delà de ce monde
présent, que savent-ils ? Rien. Voyez la géométrie et la peinture !
Elles reproduisent l'une et l'autre, la géométrie, les mesures, les
grandeurs et les figures dont elle s'occupe bien qu'elle les trace
sur âne surface plane ; la peinture, les monuments et les paysages.
Cette dernière imite l'aspect des objets extérieurs en disposant ses
lignes selon les lois de la perspective. Grâce à d'ingénieux
procédés, les éminences, les cavités, les surfaces planes sont
fidèlement rendues eu sorte que tel objet semble former une saillie,
tel autre s'enfoncer, tel autre se détacher du niveau de la plaine.
Il en est ainsi des philosophes : ils imitent la vérité
502 comme la peinture les
objets extérieurs. Mais un amour immodéré de soi-même est partout
une cause d'erreur et de chute. Il faut donc, au lieu de rechercher
la vaine gloire et l'estime des hommes par un égoïsme insensé,
travailler à joindre la prudence à la sainteté par amour pour Dieu.
Prendre ce qui est particulier pour ce qui est général, accorder le
commandement à ce qui doit servir, c'est s'égarer loin de la vérité
et ne pas comprendre ces paroles de David quand il confesse son
péché :
«
Je mangeais la cendre comme du pain. »
L'amour de soi, et l'orgueil, voilà
l'erreur qui le captivait, voilà la cendre dont il se nourrissait.
Si ces principes sont incontestables,
la connaissance et la science s'apprennent ; si elles s'apprennent,
il y a nécessité de chercher un maître qui les enseigne. Aussi
Cléanthe se déclare-t-il le disciple de Zénon; Théophraste, celui
d'Aristote; Métrodore, celui d'Epicure ; Platon, celui de Socrate.
Arrivé à Pythagore, à Phérécyde, à Thalès et aux premiers sages, je
m'arrête et je me demande quel a été leur instituteur. Vous aurez
beau me nommer les Égyptiens, les Indiens, les Babyloniens, ou les
mages eux-mêmes, je ne cesserai de vous demander : Quel a été le
maître de ces derniers? De chaînon en chaînon je vous conduirai à
travers les siècles jusqu'aux premiers hommes, et là, je renouvelle
ma question : quel a été leur maitre ? Ils n'ont pas été instruits
par des hommes ; on ne leur avait encore rien enseigné. Ils n'ont
pas été instruits par des anges : la substance angélique n'est point
en harmonie avec l'organisation de l'homme. Les habitants du ciel
n'ont point une langue pour parler, comme l'homme a des oreilles
pour entendre. Tout ce qui concourt à la formation de la voix, les
lèvres et les parties qui les avoisinent, le gosier, la
trachée-artère, la poitrine, la respiration, l'air qui est frappé,
ils n'ont rien de tout cela. Ne venez pas me dire davantage que Dieu
s'exprime par la voix, lui que son impénétrable sainteté sépare des
archanges eux-mêmes. D'ailleurs nos traditions nous apprennent que
la vérité a été communiquée aux anges et à leurs chefs, par la voie
de l'enseignement, puisqu'ils ont été créés comme nous. II nous faut
donc 503 planer encore
au-dessus des trônes et des dominations pour découvrir quel a été
leur maître. Or, comme il n'y a qu'un seul être qui n'ait pas été
engendré, à savoir le Dieu tout-puissant, il n'y en a dès lors qu'un
seul qui ait été engendré le premier,
« par lequel toutes
choses ont été faites, et sans lequel n'a été fait rien de ce qui a
été fait. »
— Car il n'y a vraiment qu'un seul
Dieu,
« et c'est lui qui a
fait le commencement de toutes choses, »
dit Pierre, désignant par le mot de
commencement, le fils premier-né, et pénétrant ainsi toute la
profondeur de ces paroles :
« Dans le commencement
Dieu créa le ciel et la terre. »
Tous les prophètes proclament ce
premier-né sous le nom de Sagesse ; il est le docteur de tous les
êtres créés ; il est le conseiller du Dieu qui a tout prévu dans sa
prescience. Des hauteurs du ciel, et depuis le berceau du monde, il
instruit et perfectionne de diverses manières et en diverses
occasions. Voilà pourquoi il a été dit si justement :
« N'appelez sur la
terre personne votre maître. »
Comprenez-vous maintenant d'où sont
venus à la véritable philosophie les éléments qui la constituent,
bien que la loi ne soit que l'image et l'ombre de la vérité? car la
loi n'est qu'à l'ombre de la vérité. Les Grecs, au contraire, dans
l'exaltation de leur orgueil, proclament docteurs quelques hommes.
Il n'en est rien,
De même que le principe de toute
paternité remonte à Dieu le créateur, de même aussi remonte à notre
Seigneur l'enseignement de tout ce qui est bon et honnête, la
doctrine qui justifie et qui aide en nous, par une assistance non
interrompue, le développement de la justification. Qu'il se
rencontre des hommes qui, loin de cultiver les semences de la
vérité, transmise à leur intelligence d'une manière ou d'une autre,
les confient à un sol infécond et sans rosée, on les étouffent sous
le luxe des mauvaises herbes, nouveaux Pharisiens indociles à la
loi, et mêlent d'une main furtive les doctrines de l'homme aux
traditions de Dieu, la faute de cet égarement n'est pas au maître :
elle retombe tout entière sur ceux qui ont fermé les oreilles avec
une obstination volontaire. Mais ceux qui ont cru à l'avènement du
Seigneur et a l'accomplissement
504 des Écritures, possèdent la connaissance de la loi,
comme aussi les philosophes sont conduits par l'enseignement du
Seigneur à la connaissance de la véritable philosophie.
« Les paroles du
Seigneur, en effet, sont des paroles pures, un argent éprouvé par le
feu, séparé de la terre qui s'y mêlait, et purifié jusqu'à sept fois
; »
qu'est-ce à dire ? sinon que le juste
est éprouvé comme un argent souvent purifié, le juste, monnaie du
Seigneur et marqué au coin de la royale effigie. On pourrait adopter
aussi le sens de Salomon qui déclare que
« la langue du juste
est un argent éprouvé par le feu, »
voulant dire par-là que la doctrine,
éprouvée et reconnue sage, doit être acceptée avec éloge, quand elle
a été souvent purifiée de tout mélange terrestre, en d'autres
termes, quand l'âme, initiée aux mystères de la connaissance, s'est
sanctifiée de diverses manières en s'abstenant de toutes les ardeurs
de la terre. Le corps dans lequel cette âme, habite reçoit aussi sa
sanctification, quand il est consacré spécialement à l'hôte qu'il
renferme avec l'inviolable pureté d'un sanctuaire. La première
purification par laquelle doit passer l'âme pendant tout le temps
qu'elle anime le corps, consiste à s'abstenir de tout mal. Cette
purification n'est pas la perfection, comme quelques-uns le
prétendent ; elle n'est que la perfection des fidèles vulgaires,
qu'ils soient Juifs ou Gentils. Mais la justice du Gnostique,
regardant par delà ce que les autres appellent la perfection,
s'élève jusqu'à l'accomplissement de tout ce qui est bien; et quand
la suréminente justice du Gnostique est parvenue à ce degré,
semblable à Dieu, sa perfection demeure établie dans l'immuable
habitude du bien. Car les enfants d'Abraham, qui servirent Dieu
furent les appelés ; mais les enfants de Jacob sont les élus
pour avoir supplanté le mal.
Si donc nous entendons par la sagesse
le Christ lui-même, et par son opération, celle qui s'exerça par
l'intermédiaire des prophètes, dont les écrits renferment pour nous
les Véritables lumières, de même que le Christ les communiqua
personnellement aux saints apôtres, assurément la connaissance est
dès lors la sagesse, puisqu'elle est la science parfaite et la
compré- 505 hension
infaillible du passé, du présent et de l'avenir. Parfaite et
infaillible, qui le lui contestera ? Elle est transmise et révélée
par le fils de Dieu. Et s'il est vrai de dire que la contemplation
est le but du sage, ajoutons que cette contemplation secondaire, qui
est encore celle des philosophes, aspire, mais inutilement, à la
science de Dieu. Elle ne la possède véritablement qu'au jour où elle
est introduite par l'initiation chrétienne au sens des oracles
prophétiques, qui lui sont annoncés, s'élevant de la sorte à
l'intelligence de ce qui est, de ce qui sera, de ce qui a été. Cette
même connaissance supérieure est celle qui, transmise par succession
et sans le secours d'aucun écrit, à quelques hommes de l'apostolat,
est descendue par cette voie jusqu'à nous.
Il faut donc nous exercer à la
connaissance, ou, si l'on veut, à la sagesse, pour asseoir notre âme
dans une éternelle et immuable contemplation.
CHAPITRE VIII.
La philosophie, quoique
l'apôtre la rabaisse en comparaison de la lumière plus parfaite de
l'Évangile, ne laisse pas d'être une connaissance donnée par Dieu.
Paul aussi, dans ses épitres, parait
faire grâce à la philosophie; mais il ne veut pas que le fidèle,
élevé jusqu'au faite de la gnose, redescende de ces hauteurs
vers la philosophie de la Grèce, qu'il désigne allégoriquement par
les éléments de la science de ce monde, science élémentaire,
en effet, doctrine préparatoire à celle de la vérité. Écoutons-le
parlant aux Hébreux qui abandonnaient la foi pour incliner aux
prescriptions de Moïse :
« Est-il encore besoin
de vous apprendre quels sont les premiers éléments de la parole de
Dieu ? Êtes-vous dégénérés à ce point, qu'il ne faille vous donner
que du lait et non une nourriture solide ? »
Il écrit également aux Colossiens, qui
se détournaient des Grecs :
« Prenez garde que
quelqu'un ne vous séduise par la philosophie, et par de vaines
subtilités, selon les traditions des hommes, selon les éléments de
la science de ce monde, et non selon le Christ. »
Qu'est-506
ce à dire? prenez garde que la séduction de quelque docteur ne vous
précipite de nouveau dans la philosophie, qui n'est qu'une science
élémentaire.
— La philosophie, inventée par les
Grecs, est fille de l'intelligence humaine, me dit-on ! Je réponds
avec les Écritures sacrées que l'intelligence est un don de Dieu. Le
Psalmiste, en effet, la regarde comme le présent le plus précieux et
l'implore en ces termes :
« Je suis votre
serviteur : donnez-moi l'intelligence. »
David ne sollicite-t-il pas ailleurs
les attributs multiples de la connaissance?
« Enseignez-moi,
dit-il, le bien, la discipline, et la connaissance, parce que j'ai
cru à votre parole ! »
N'est-ce pas confesser à haute voix
que les deux Testaments sont investis de la plus décisive autorité,
et que Dieu ne les accorde qu'à ses enfants les plus chers ?
Ailleurs le Psalmiste s'écrie encore :
« Vous n'avez point
agi ainsi, Seigneur, pour toutes les nations ; vous ne leur avez pas
manifesté vos décrets. »
Ces mots, vous n'avez point agi
ainsi, annoncent que le Seigneur a agi, mais non de cette
manière. Cet adverbe, ainsi, n'est donc placé là que pour
établir une comparaison d'infériorité par rapport à l'auguste
prérogative dont nous avons été honorés. Le prophète, en effet,
pouvait bien exprimer la même pensée sans y ajouter le mot ainsi.
Pierre dit dans les Actes des Apôtres :
« En vérité, je crois
que le Seigneur ne fait point acception des personnes, mais qu'en
toute nation, quiconque le craint et pratique la justice, lui est
agréable. »
Ça n'est pas dans un temps restreint
que Dieu ne fait point acception des personnes, c'est de toute
éternité, puisque sa bienfaisance, éternelle comme lui, ne se
concentre ni dans certains lieux, ni sur la tête de quelques
personnes seulement ; ni partielle, ni exclusive.
« Ouvrez-moi les
portes de la justice, dit encore le Psalmiste, j'entrerai par elles
et je célébrerai le Seigneur. Voilà la porte du Seigneur ; c'est là
que les justes entreront. »
Barnabé va nous expliquer les paroles
du prophète :
« Parmi les
nombreuses portes qui s'ouvrent devant nous, celle qui conduit à la
justice conduit en même temps à Jésus-Christ : bienheureux ceux qui
entreront par cette 507
porte (15)
! »
La même pensée se retrouve dans les
paroles suivantes du Psalmiste :
« Le Seigneur est sur
une grande abondance d'eaux ; »
d'où il résulte non-seulement
que les Testaments diffèrent, mais aussi qu'il y a diversité dans
les doctrines qui conduisent à la justice, soit parmi les Grecs,
soit parmi les Barbares. Mais voilà que le roi-prophète, rendant
témoignage à la vérité, s'écrie avec indignation :
« Pécheurs, tombez
dans l'enfer, et vous aussi nations qui oubliez Dieu ! »
Oui, elles oublient le Dieu dont elles
gardaient la mémoire auparavant ; et ce Dieu qu'elles connaissaient,
avant de l'oublier, aujourd'hui elles le négligent.
Les Gentils possédaient donc sur Dieu
quelques notions confuses et obscures : le fait nous semble établi.
Il faut toute fois que le Gnostique
ait recueilli une ample provision de connaissances. Et puisque les
Grecs répètent, d'après l'opinion de Protagoras, que la dialectique
doit toujours avoir un argument à opposer à un autre argument, il
convient de savoir répliquer.
« Celui qui parle
tant, dit l'Écriture, n'écoutera-t-il pas à son tour? »
— « Or, qui donc
comprendra les paraboles du Seigneur, sinon le sage qui possède la
science et qui chérit le Seigneur ? Que tel se montre le fidèle. A
lui d'expliquer les mystères de la connaissance ; à lui de séparer
habilement la vérité d'avec le mensonge ; à lui d'être admirable
dans ses œuvres, et chaste dans son corps et dans son esprit ! Car
il doit être d'autant plus humble qu'il paraît plus grand, dit
Clément dans son épitre aux Corinthiens. »
Il doit enfin se mettre à même de
pouvoir obéir à ce précepte :
« Arrachez-les uns du
milieu des flammes, et reprenez les autres avec discernement. »
La destination spéciale de la serpe
est sans doute de tailler la vigne ; mais elle nous sert aussi à
élaguer les sarments qui s'embarrassent, et à couper les ronces qui,
croissant autour du ceps, forment une barrière impénétrable.
508 Ces diverses
opérations se rapportent au but principal. Appliquons à l'homme
cette comparaison. Quoique sa fin dernière soit de parvenir à la
connaissance de Dieu, il ne laisse pas néanmoins de s'adonner à
l'agriculture, à la géométrie, à la philosophie. De ces trois
sciences, l'une lui est nécessaire pou vivre, l'autre lui apprend à
bien vivre ; la troisième lui explique ce qui appartient au domaine
de la démonstration.
— Mais la philosophie nous est venue
du démon, s'écrient ici quelques uns !
« Eh bien ! l'Écriture leur répond que
Satan même se transforme quelquefois en ange de lumière. » Pourquoi
cette transformation ? Évidemment dans le but de prophétiser. S'il
prophétise comme un ange de lumière, la vérité sort donc de a
bouche. Si ses prophéties portent le caractère de l'ange et de la
lumière, elles sont donc utiles, puisqu'il revêt la ressemblance du
bien, quoique au fond il ne soit qu'un apostat et qu'un rebelle. Par
quel artifice réussirait-il à nous tromper, s'il n'attirait d'abord
à lui, par l'éclat de la vérité, l'homme désireux d'apprendre, pour
l'entrainer ensuite furtivement au mensonge? D'ailleurs le démon
connait la vérité. Impuissant à la saisir dans toute son intégrité
peut-être, toujours est-il qu'elle ne lui est pas étrangère. La
philosophie n'est donc pas un mensonge, quoique le voleur et le
fourbe ne disent la vérité qu'en mentant à eux-mêmes et sous les
dehors du bien. Il ne faut donc pas condamner aveuglément et
d'avance, en haine de celui qui parle, les discours qu'il profère,
mais il convient, et la précaution est nécessaire vis-à-vis de ceux
que l'on nous donne aujourd'hui pour prophètes, il convient
d'examiner si c'est là le langage de la vérité.
Affirmer avec l'opinion commune que
tout ce qui est indispensable et utile à la vie nom vient de Dieu,
assurément ce n'est pas risquer de nous tromper; ou plutôt nous
serons vrais quand nous dirons que la philosophie fut accordée aux
Grecs comme un Testament qui leur était propre : fondement
préparatoire sur lequel devait s'élever l'édifice de la philosophie
chrétienne, quoique les philosophes ferment volontairement les yeux
à la lumière, soit par dédain 509
pour les doctrines des Barbares, soit par crainte de la mort que les
lois civiles tiennent toujours suspendue sur la tête des fidèles.
Mais la main, accoutumée à répandre l'ivraie, en a semé dans la
philosophie grecque comme dans la philosophie barbare. De là, les
hérésies qui ont surgi parmi nous concurremment avec le bon grain.
De là, les doctrines impies d'Épicure, la volupté devenue le
souverain bien, et les mille extravagances que les sophistes mettent
en circulation sous le nom de la philosophie grecque, fruits
adultères de cette divine agriculture que Dieu donna aux Grecs. Les
voilà, ces doctrines sensuelles et orgueilleuses que l'apôtre
appelle la sagesse du siècle, parce qu'elles n'enseignent que les
frivolités de ce monde, bornant à lui toutes leurs pensées,
dépendantes par-là même et soumises à l'empire des princes de ce
monde. C'est ce qui rabaisse la philosophie grecque au rang
d'une science partielle et incomplète. Elle n'est qu'un premier
échelon vers la science consommée qui vit loin de cette terre, dans
le monde perceptible à la seule intelligence, et s'occupe de ces
choses plus spirituelles encore, « que l'œil n'a point vues, que
l'oreille n'a point entendues, dont le cœur de l'homme n'a jamais
conçu la pensée, » avant que le maitre ne les eût expliquées, et
n'eut dévoilé aux légitimes héritiers de l'adoption divine d'abord
le Saint des saints, puis progressivement des mystères plus
vénérables encore.
Nous osons même avancer, car la foi
qui s'appuie sur la connaissance s'élève jusque-là, que le véritable
Gnostique n'ignore rien, et qu'il embrasse dans sa ferme et
inébranlable compréhension tout ce qui demeure inexplicable à notre
intelligence et appartient à la science surnaturelle. Tels furent
Jacques, Pierre, Jean, Paul, et tous les autres apôtres. Les
prophéties, en effet, contiennent tous les mystères de la Gnose,
puisque le Seigneur, après les avoir placées sur les lèvres des
prophètes, les expliqua lui-même aux apôtres. La connaissance
n'est-elle donc pas une faculté de l'âme raisonnable, à l'aide de
laquelle nous inscrivons notre nom dans le livre de l'immortalité ?
L'âme prend son essor sur deux ailes, la connaissance et le désir.
Le 510 désir est une
impulsion qui suit l'acquiescement. Considérez, en effet, celui qui
se porte vers une action quelconque : la connaissance a précédé
l'acte; puis est venu le désir. Il y a quelque chose encore à
envisager. Puisqu'on apprend ayant d'agir, car il est nécessaire à
l'être qui agit librement d'apprendre ce qu'il veut faire, avant de
se déterminer ; puisque la connaissance succède à l'étude, le désir
à la connaissance, et l'action au désir, il résulte de là que le
principe et le moteur de toute action raisonnable, c'est la
connaissance. Nous avons donc raison de nommer la connaissance, la
faculté dominante de l'âme, celle qui la caractérise
essentiellement, puisque, en réalité, le désir et la connaissance
sont des mouvements vers ce qui est Il résulte de la que la
connaissance, proprement dite, est une manière d'être dans laquelle
l'âme contemple soit un objet, soit quelques objets, ou même si elle
est parfaite, l'ensemble de tout ce qui existe. Je sais bien qu'au
dire de quelques-uns le sage est convaincu qu'il y a des choses
incompréhensibles, et que tout ce qu'on en peut comprendre, c'est
qu'elles sont incompréhensibles. Intelligence vulgaire ! Étroit
horizon des paupières débiles ! Ce sage à vue courte confesse de la
sorte qu'il y a des choses incompréhensibles. Mais le véritable
Gnostique, le Gnostique dont je parle, comprend là où l'intelligence
des autres est en défaut, bien persuadé qu'il n'y a rien
d'incompréhensible pour le fils de Dieu, conséquemment qu'il n'est
rien qu'on ne puisse apprendre. Comment s'imaginer que celui qui
endura la Passion par amour pour l'humanité, lui ait dérobé un seul
point de ce qui constitue l'enseignement de la connaissance ? La foi
elle même devient donc une ferme et invincible démonstration,
puisque la vérité est inséparable d'une doctrine que Dieu nous a
transmise. Désirez-vous de plus l'expérience et les lumières ? Le
disciple de la sagesse « connait le passé, conjecture l'avenir,
déjoue les subtilités de la parole, comprend les discours
énigmatiques, prévoit les signes, les prodiges, les événements. »
CHAPITRE IX.
Le
vrai Gnostique est entièrement libre de toutes les perturbations de
l'âme.
Le privilège du véritable Gnostique,
c'est de n'être assujetti qu'aux besoins dont l'entretien du corps
réclame l'indispensable satisfaction, tels que la faim, la soif et
les autres affections de même nature. Soutenir que dans le Sauveur
le corps, en tant que corps, exigeait, pour sa propre conservation,
les soins divers par lesquels nous alimentons notre vie, serait une
assertion ridicule. Le Rédempteur mangeait, non pour soutenir son
corps qu'entretenait et conservait une vertu divine, mais pour ne
pas inspirer à ceux qui l'approchaient la pensée qu'il n'était
qu'une vaine et fantastique apparition, comme l'ont proclamé plus
tard quelques sectaires. Mais, dans le fond, il était inaccessible à
toute passion humaine, sans trouble, sans agitation, supérieur au
plaisir comme à la douleur. Quant aux apôtres, après avoir étouffé
la colère, la crainte, et le désir par la doctrine du Seigneur et
les trésors les plus abondants de la connaissance, ils parurent
ignorer, depuis la résurrection de leur maitre, jusqu'aux mouvements
intérieurs qui semblent les plus innocents, tels que la hardiesse,
l'émulation, la joie et le désir, établis dans une immuable
tranquillité d'âme dont ils ne sortaient plus, étrangers à toute
perturbation, et livrés à la constante pratique du bien. Sans doute,
les impulsions précédentes n'ont rien de condamnable lorsque la
raison les tempère et les dirige. Toutefois, elles ne peuvent
trouver place dans l'âme du Chrétien parfait. A quoi lui servirait
la hardiesse ? La vie ne pouvant amener pour lui aucun événement
formidable, ni la tribulation aucune angoisse qui l'arrache à
l'amour du Seigneur, le Chrétien parfait conséquemment n'est jamais
en péril. Que ferait-il de l'allégresse? Il ne tombe jamais dans la
douleur, soutenu pur la conviction que tout est bien. Jamais il ne
s'irrite. Qui pourrait soulever les flots de la colère dans celui
512 qui aime toujours
Dieu, qui n'a de pensées que pour Dieu, et par conséquent ne saurait
haïr aucune des créatures de Dieu? Le sentiment de l'émulation ! il
lui est inconnu. Que lui manque-t-il pour sa complète assimilation
avec ce qui est bon et beau ? Il ne ressent pour qui que ce soit
cette affection vulgaire qu'on nomme amitié ; il chérit le Créateur
dans la créature. Loin de lui le désir et la convoitise ! Il possède
tous les trésors, du moins tous les trésors de l'âme, puisque, par
la charité, il vit dans le commerce du Bien-Aimé, auquel il est déjà
uni par l'élection, resserrant encore par une pratique assidue les
doux liens de cette intimité, et heureux de l'abondance de tous les
biens. Tels sont les motifs pour lesquels il s'efforce de fermer son
cœur à toutes les passions humaines, à l'exemple de son divin
maître. En effet, il est tout intelligence le Verbe de Dieu par
lequel les rayons de l'intelligence se reflètent dans l'homme seul.
C'est envisagé sous cet aspect, que l'homme de bien s'élève, par son
âme, jusqu'à la forme et à la ressemblance de Dieu, et que Dieu est
semblable à l'homme, puisque la forme de l'un et de l'autre est
l'intelligence, attribut qui nous distingue et nous caractérise.
J'en conclus que pécher contre l'homme, c'est commettre un véritable
sacrilège et faire acte d'impiété.
— J'entends ici qu'on avertit
complaisamment le Gnostique d'épargner au fond de lui-même la colère
et la hardiesse, parce que, sans le secours de ces deux auxiliaires,
il ne pourra ni s'exciter contre l'ennemi, ni opposer un front
invincible aux assauts de la tribulation. Si vous étouffez en lui le
désir, ajoutet-on, il se laissera écraser par la douleur et sortira
honteusement de la vie. Cette flamme une fois éteinte, il ne sentira
même plus cette noble ambition qui tient en haleine l'homme de bien.
En effet, si toute union avec la vertu ne s'opère que par le désir,
comment pouvez-vous demander à celui qui fait effort vers la vertu
de rester libre de toute affection intérieure?
— Objection frivole et puérile I Ceux
dans la bouche de qui elle se trouve paraissent ignorer l'essence
divine de la charité. La charité n'est pas un désir, c'est une
tendre et sainte union 513
qui replace le vrai Gnotisque dans l'unité de la foi, sans les
conditions intermédiaires de temps et de lieu. Celui qui, par la
charité, est déjà investi des biens qu'il possédera un jour, parce
qu'il a embrassé l'espérance par la vertu gnostique, n'a plus rien à
désirer, puisqu'il jouit d'avance, autant qu'il est en lui, de tous
les trésors qu'on peut désirer. Faut-il s'étonner ensuite que l'âme
où la connaissance est unie à la charité, se maintienne toujours
dans une inviolable immutabilité ? L'ardeur jalouse de ressembler à
ce qui est beau ne tourmente pas davantage le Gnostique : la charité
le revêt de la beauté même. A quoi bon l'aiguillon du désir et les
emportements de la hardiesse pour celui qui, inscrit par l'amour au
nombre des amis de Dieu, s'unit par la charité à un Dieu dont
n'approche jamais la plus légère altération ? Vous comprenez
maintenant pourquoi nous retranchons de l'âme du Gnostique jusqu'à
l'apparence de l'émotion et du trouble. La connaissance produit
l'exercice, l'exercice amène la manière d'être, ou la disposition ;
la disposition engendre à son tour l'absence de tous les mouvements
désordonnés, et non pas seulement l'empire sur ces mouvements. Quel
est le secret de ce calme inaltérable? On ne l'obtient qu'en coupant
le désir jusque dans ses dernières racines.
Ne parlez pas non plus au Gnostique de
ces impulsions intérieures que l'on préconise vulgairement comme des
biens, impulsions qui ne ressemblent que trop aux passions et en ont
le trouble, je veux dire, la joie qui est voisine du plaisir, la
tristesse qui est voisine de la douleur, la circonspection qui se
rattache à la crainte, la vivacité qui touche à la colère. Le
Gnostique ne s'arrête point aux éloges que l'on donne à ces
prétendus biens. Il est impossible à l'homme qui s'est élevé par la
charité jusqu'à la perfection et qui nourrit ses insatiables désirs
des éternelles délices de la contemplation, de s'abaisser encore aux
misérables joies de la terre. Vous lui demandez de redescendre de
ces hauteurs pour jouir des biens de ce monde. Mais il est déjà
entré « dans la lumière inaccessible, » non pas de fait, puisque les
temps et les lieux l'en séparent encore,
514 mais en vertu de cette
charité toute intelligente, que le divin rémunérateur récompense par
le céleste héritage et par la réintégration parfaite, réalisant
ainsi pour le Gnostique les dons que celui-ci a choisis, et, pour
ainsi dire, reçus d'avance par la charité. N'est-il pas vrai
qu'emporté vers Dieu sur les alles de l'amour, le Gnostique, bien
que son enveloppe charnelle demeure encore sur la terre, s'il ne se
dégage pas entièrement des liens de cette vie, cela lui est défendu,
soustrait du moins son âme à l'influence des passions, quoi de plus
légitime ! et vit libre sur la ruine de toutes les convoitises ? Le
corps, il ne s'en sert plus. Il lui permet seulement d'user des
choses qui sont nécessaires à sa conservation, afin de n'en point
occasionner la ruine.
Allez donc parler encore de courage à cet
homme tout spirituel qu'aucun danger ne peut assaillir,
puisqu'absent d'ici-bas, il est déjà tout entier avec l'objet de son
amour. A quoi loi servirait la tempérance ? Il n'en a pas besoin.
L'exercice de cette vertu atteste les assauts des désirs qu'il faut
vaincre ; il la laisse par conséquent à l'homme qui, au lieu d'être
entièrement pur, lutte encore contre les passions. Le courage n'est
une arme que contre la crainte et la pusillanimité. Mais est-il
convenable que l'ami de Dieu, celui que Dieu a prédestiné avant la
création du monde pour être inscrit dans la grande adoption des
enfants, soit battu par les coups de la crainte et de la volupté,
uniquement occupé a réprimer les perturbations de l'âme ? Je ne
crains pas de le dire bien haut : de même qu'il est prédestiné par
ce qu'il fera et par le but auquel il doit atteindre, de même il se
prédestine personnellement par la connaissance et l'amour de son
Dieu. Il n'embrasse point l'avenir par des conjectures incertaines,
à la manière de la plupart des hommes dont la vie est une longue
incertitude ; mais les Lumières de la foi et de la connaissance
éclairent pour lui ce qui est obscur pour les autres : la charité
qui l'anime lui rend l'avenir déjà présent. Car il croit, et par les
oracles des prophètes, et par le mystère de l'Incarnation, aux
paroles d'un Dieu qui ne trompe pas. Ce qu'il a cru, il le possède,
et le don de la promesse est entre ses mains. En effet, l'auteur
515 de la promesse étant
la Vérité elle-même, et dès lors bien digne de foi, le Chrétien
parfait a d'avance recu la réalisation de la promesse, par la
certitude où il est qu'il la recevra infailliblement. Or, celui qui
a la conscience que son état est la ferme compréhension de l'avenir,
devance ce même avenir par l'ardeur de la charité. Aussi ne
demande-t-il à Dieu aucun des biens d'ici-bas. Il a l'inébranlable
persuasion qu'il obtiendra les trésors véritables. Toutes ses
prières sont pour que Dieu lui conserve cette foi qui réalisera ses
vœux ; il souhaite en outre que le plus grand nombre possible de
fidèles soient semblables à lui pour accroitre la gloire de Dieu,
qui éclate surtout par la connaissance. Car quiconque ressemble au
Sauveur, autant du moins qu'il est permis à la nature humaine d'en
approcher, par l'accomplissement irréprochable des divins préceptes,
est luimême une sorte de Sauveur. C'est là honorer Dieu par la
véritable justice, celle des actions et de la connaissance. Le
Seigneur n'attend pas la prière de ce digne serviteur.
« Demande,
lui dit-il, et je ferai ; forme un vœu, et je l'accomplirai. »
En
général, l'immutabilité ne peut prendre pied, ni s'asseoir dans la
perpétuelle mobilité. Si ce principe est vrai, la faculté à laquelle
appartient l'empire, livrée à de continuels changements, perd son
équilibre, et la puissance de se constituer. Je vous le demande, sur
ce terrain toujours remué par le ohoc des objets extérieurs, comment
parvenir à se constituer et à s'asseoir ; en an mot, comment
s'affermir dans la possession de la connaissance ?
Au dire des philosophes eux-mêmes, les
vertus sont des manières d'être, des dispositions intérieures, des
sciences. La science n'est pas innée dans l'homme : elle est fille
de l'éducation, et des relations réciproques. Pour se livrer à nous,
elle réclame, dès l'origine, les soins, la culture, et les progrès
dn disciple. On ne la possède et on ne s'y affermit d'une manière
constante que par une méditation assidue. Il en va de même de la
science divine. Quand elle est consommée dans l'intelligence des
saints mysteres, la charité l'assied sur un fondement
indestructible. En effet, parvenu à cette hauteur, non-seule-
516 ment le Chrétien
comprend la cause première, et la cause qui a été engendrée par
elle, immuable dans ses convictions, parce qu'elles reposent sur des
raisons péremptoires, inébranlables; il a de plus appris de la
bouche de la Vérité même sur le bien, sur le mal, sur la création,
et, pour le dire en un mot, sur tout ce qu'a révélé le Seigneur, la
vérité la plus complète depuis l'origine du monde jusqu'à sa
destruction. Que lui importent les probabilités ou les arguments les
plus nécessaires de la Grèce ? Il se garde bien de leur accorder
plus d'estime qu'à la vérité. Le langage du Seigneur, obscur pour
les autres, est lumineux pour lui. C'est ainsi que lui a été
transmise la connaissance universelle ; car les oracles de nos
saints livres enseignent l'avenir tel qu'il sera, le présent tel
qu'il est, le passé tel qu'il a été. Dans le domaine de la science
qui procède par démoustrations, le Gnostique l'emportera par ses
lumières sur tous les autres ; la palme lui restera dans toutes les
questions du bien et de l'honnête. L'esprit incessamment tourné vers
les objets perceptibles uniquement à l'intelligence, c'est d'après
ces divins archétypes qu'il réglera sa marche à travers les choses
humaines, à peu près comme ces navigateurs qui interrogent l'étoile
avant de lancer le navire. Il est toujours prêt à faire le bien ; il
s'élève au-dessus des revers qui peuvent troubler l'âme. Fautil
endurer quelque tribulation ? Point de témérité dans ses entreprises
; pas un mouvement qui soit en dissonance avec lui-même ou avec
l'État; prudent et circonspect, indomptable aux voluptés, soit que
la veille, soit que le songe essaie de le corrompre. En effet,
accoutumé à un régime sévère et frugal, il est tempérant, dispos
avec gravité, n'ayant besoin pour vivre que de ce qui est
rigoureusement nécessaire, et ne s'occupant jamais du superflu. Ne
lui dites même pas que ce nécessaire a son importance; il l'accepte
dans sa juste mesure, comme indispensable au soutien de cette vie
matérielle, qu'il partage avec le reste des hommes.
CHAPITRE X.
Il faut s'instruire également dans les sciences humaines, qui sont
les auxiliaires de la foi et préparent l'esprit à la
perception des choses divines.
La chose vraiment essentielle pour le Gnostique, c'est donc la
connaissance. Mais l'estime qu'il a pour elle, l'attache en outre
aux sciences qui sont une préparation à la connaissance, et à
chacune des quelles il emprunte des armes pour la défense de la
vérité. La musique lui enseigne l'harmonie par le rythme mesuré de
ses accords. L'arithmétique, avec ses progressions ascendantes ou
descendantes, lui apprend les rapports des nombres, et lui explique
que la plupart des choses sont soumises à des proportions
numériques. Vient-il à contempler la géométrie dans son essence et
ses profondeurs? Il s'accoutume par ces spéculations à concevoir un
espace continu, et une essence immuable, différente des corps
terrestres. Avec l'astronomie, il monte en esprit au-dessus de la
terre, plane dans les régions célestes, suit les astres dans leurs
révolutions, les yeux de l'intelligence toujours attachés sur les
merveilles divines, sur l'harmonie qui règne parmi elles.; c'est par
la contemplation de ces phénomènes qu'Abraham s'éleva jusqu'à la
connaissance du créateur. Le Gnostique ne s'arrêtera point là ; il
étudiera la dialectique avec ses divisions de genres et d'espèces ;
il apprendra d'elle encore à distinguer les êtres, à les isoler
mutuellement et il remontera par cette voie jusqu'aux substances
premières et simples.
Il en est un bon nombre qui redoutent la philosophie grecque comme
les enfants ont peur des fantômes. Nous craignons qu'elle ne nous
égare, s'écrient-ils. — Si leur foi, car je n'ose pas dire leur
connaissance, est assez débile pour que les raisonnements humains
puissent la renverser, eh bien ! qu'elle tombe, et que ces
pusillanimes Chrétiens confessent par leur chute qu'ils ne possèdent
pas la vérité ; car la vérité assurément est inexpu-
518 gnable : on ne
renverse que les opinions fausses. N'est-ce pas après avoir comparé
la bonne pourpre avec la mauvaise, que nous déterminons notre choix
en faveur de la première? Avouer que l'on chancelle dans ses
convictions, c'est déclarer que l'on ne possède ni la pierre de
touche du changeur, ni te critérium de la vérité. Et comment cet
homme inhabile pourra-t-il s'asseoir au comptoir du banquier, s'il
est incapable d'éprouver les pièces qu'on lui présente et de
discerner la bonne d'avec la fausse monnaie?
« Le juste ne sera
point ébranlé dans l'éternité, »
s'écrie David. Qu'est-ce à dire?
Les discours trompeurs, les plaisirs mensongers passeront près de lui
sans l'ébranler, d'où il suit que rien ne pourra l'arracher à
l'héritage qui l'attend.
« Quelles que soient les menaces qu'on lui
adresse, la crainte n'entrera point dans son cœur. »
Que lui font
les vaines calomnies et les fausses opinions qui circulent sur son
compte? il ne redoutera pas davantage les artifices d'un discours
captieux : n'est-il pas capable de surprendre l'erreur dans ses
détours ? n'est-il pas prêt à interroger et à répondre comme il
convient? La dialectique, en effet, se dresse comme un rempart qui
arrête les sophistes et les empêche de fouler aux pieds la vérité.
« Il faut selon le langage du prophète, que le cœur de ceux qui se
glorifient dans le saint nom du Seigneur, et qui cherchent le
Seigneur, soit dans l'allégresse. Implorez le Seigneur et sa
force. Cherchez sans cesse et par toutes les voies possibles sa
présence. »
Car de ce qu'il a parlé «
en diverses occasions et de
plusieurs manières », il résulte qu'il y a plus d'une manière de le
connaître. Le véritable Gnostique, au lieu de regarder comme des
puissances directes, les sciences nombreuses qu'il acquerra, n'y
verra que des forces auxiliaires, qui l'aideront à s'élever jusqu'à
la vérité, en le mettant à même de discerner ce qui est général
d'avec ce qui est particulier. La cause de nos erreurs et de nos
fausses opinions, il ne l'ignore pas, vient de ce que nous ne savons
pas distinguer quels sont les rapports communs des choses et les
points qui les séparent les unes des autres. Laisser flotter le
langage à travers les objets sans division, ni catégorie, ce sera
confondre sans le savoir, le particu-
510 lier avec le général. Avec
cette marche irrégulière, il faudra de toute nécessité que l'on
s'égare. Au contraire, distinguez les mots, séparez les choses, vous
avez répandu la lumière, même sur l'étude des saintes Écritures. Il
est indispensable, en effet, de connaître les termes qui ont
plusieurs acceptions, et les termes non moins nombreux qui n'en ont
qu'une seule. La justesse et la précision des répliques dépendent de
là.
Toutefois il faut bien se garder de consumer son temps dans de
stériles investigations. Les sciences humaines ne sont pour le
véritable Gnostique que des exercices préparatoires qui l'aident,
autant qu'il est possible, non-seulement à monter jusqu'à la vérité
et à s'affermir sur cette base inébranlable, mais encore à confondre
les sophismes qui conspirent contre la vérité. Il ne doit donc rien
ignorer de ce qui appartient aux connaissances, dites encycliques,
et à la philosophie grecque. Seulement il ne les étudiera point
comme essentielles en elles-mêmes ; il n'y verra qu'un accessoire
utile, nécessaire même, selon les temps et les circonstances. Armes
du mensonge et du mal entre les mains des artisans de l'hérésie,
dans les mains du Gnostique elles serviront à la défense du bien et
de la vérité. Ainsi, quoique la vérité renfermée dans la philosophie
grecque, ne soit que partielle, cependant elle ne laisse pas d'être
une vérité. Pareille au soleil qui, en répandant sa lumière sur les
couleurs noire ou blanche, les met chacune en évidence, la vérité
grecque réfute les arguments trompeurs des sophistes. La Grèce a
donc raison de s'écrier elle aussi :
« Mère des grandes vertus, vérité, reine du monde ! »
CHAPITRE XI.
Le sens mystique des choses divines est renfermé dans les
proportions
numériques au géométriques et dans les différente modes
de la musique.
Nous avons déjà cité l'exemple d'Abraham à l'occasion de
l'astronomie ; qu'Abraham nous serve encore d'exemple pour
520
l'arithmétique. A la nouvelle que Loth a été réduit en captivité, le
patriarche rassemble 318 de ses serviteurs, nés dans sa maison,
surprend les ennemis, et en disperse un nombre considérable. On fait
observer que le signe numérique qui représente 300 ( T ) figure la
croix (16) de notre Seigneur; que l'iota
et l'éta, dont le premier
équivaut à 10 et le second à 8, signifient le nom du Sauveur. (17) Au
point de vue du salut, ceux-là sont les serviteurs et les associés
d'Abraham qui, s'étant enrôlés sous l'étendard de la croix et du nom
sacré, triomphèrent de l'ennemi qui réduisait en captivité, et des
nations infidèles qui 521 marchaient à sa suite. De plus, le nombre 300
est une triade de centaines. On convient généralement que 10 est un
nombre parfait de toutes parts. Quant à 8 c'est le premier cube,
c'est-à-dire, l'égalité sous toutes les dimensions, longueur,
largeur, hauteur. —
« Les jours de l'homme seront de cent-vingt ans, disent les livres saints. »
Or, qu'est-ce que ce nombre ? La somme
des quinze premiers nombres ajoutés l'un à l'autre à partir de
l'unité. La lune est pleine dans son quinzième jour. Le nombre 120
est en outre triangulaire (18), et se compose premièrement, de la série
paire renfermée dans 64, 1, 3, 5, 7, 9, 11, 13, 15, dont l'addition
partielle engendre des carrés (19) ; secondement de la série impaire
56, à savoir, des sept nombres pairs à partir de deux, 2, 4, 6, 8, 10,
12, 14, dont l'addition partielle engendre des nombres inégaux (20).
Envisagé sous un autre aspect, le nombre 120 se forme de quatre
nombres, l'un triangulaire, 15 ; l'autre carré, 25 ; le troisième
pentagone (21) 35 ; le
522
quatrième hexagone (22), 45. 5, en effet, est la base de
ces quatre
nombres polygones. A partir de l'unité, 15 est le cinquième
triangulaire, 25, le cinquième carré, et ainsi de suite, de 10 en
10. Or, 25, qui est le cinquième carré, est dit-on le symbole de la
tribu lévitique. Le nombre 35 se reproduit par l'addition de cette
figure arithmétique, géométrique et harmonique, dont le dernier
terme est le double du premier, 6, 8, 9, 12. Interrogez les Juifs; ils
vous diront que l'enfant qui naît à sept mois est formé dans
l'espace de 35 jours. Quant au nombre 45, on l'obtient par cette
figure 6, 9, 12, 18, dont le dernier terme est le triple du premier.
C'est encore pendant un pareil nombre de jours que se forme l'enfant
qui vient à neuf mois (23).
Tels sont les exemples qui prouvent l'utilité de l'Arithmétique. La
construction du tabernacle, et de l'arche d'alliance nous signalerait
les avantages de la géométrie. L'arche et le tabernacle furent
élevés sur les plans divins, conformément aux analogies les plus
relevées, et d'après le don de l'intelligence, qui nous conduit des
objets sensibles au monde invisible, ou pour mieux dire, nous
introduit des choses d'ici-bas dans le sanctuaire du Saint des
saints. Les poutres équarries montrent que la forme quadrangulaire a
pénétré partout, produisant par ses angles droits la sécurité et la
stabilité.
« Et la longueur de l'édifice était de trois cents
coudées ; sa largeur, de cinquante ; et sa hauteur, de trente ; et
le comble se terminait en équerre. » Partant d'une large base pour
s'élever en pointe comme une pyramide, il présentait par sa forme
le
symbole du lieu où l'on est éprouvé et purifié par la flamme.
523
Ces proportions géométriques nous sont offertes comme une sorte
d'initiation à l'intelligence des saintes demeures. Les différences
qui les séparent sont indiquées par celles qui séparent les nombres
mentionnés. Ces nombres, ainsi ordonnés, se décomposent, ou en six
parties, — 300 est le produit de 6 fois 50; ou en dix parties, — 300
est encore le produit de 10 fois 30; ou en deux parties inégales, —
50 est la somme de 30 et de 20. Il en est qui aiment mieux voir dans
les trois cents coudées (24) le symbole de la croix du Seigneur; les
cinquante coudées figureraient l'espérance et la rémission des
péchés qui nous est accordée à la Pentecôte (25). Les trente coudées
représenteraient la prédication de l'Évangile, parce que le Seigneur
commença de le prêcher, dans sa trentième année. Suivant d'autres,
la prérogative de ce symbole appartiendrait an nombre 12, parce que
tel était le nombre des apôtres. L'édifice se terminait en équerre,
ajoute-t-on, pour montrer que les progrès du juste arrivent de degré
en degré jusqu'à l'unité de la foi. »
La table qui était dans le
temple avait six coudées, et ses quatre pieds une coudées et demie
chacun. La réunion de ces douze coudées représente les douze mois
qui accomplissent leur révolution dans le cercle de l'année, et
pendant lesquels la terre, servie par les quatre saisons, engendre
et mûrit les germes de toutes les productions. La table, selon moi,
est l'image de la terre appuyée sur ses quatre pieds, l'été,
l'automne, le printemps, l'hiver, avec lesquels marche l'année;
aussi la Bible nous dit-elle que la table avait une bordure
ondoyante, soit pour signifier que tout roule, emporté dans les
révolutions du temps, soit peut-être aussi comme image de la terre
que les flots de l'océan environnent de toutes parts.
Pour nous convaincre de l'utilité de la musique, appelons en
témoignage David, qui, chantre divin et prophète inspiré, célébrait
dans ses hymnes cadencés les louanges du Seigneur. Le caractère du
mode dorien est l'harmonie; et celui du mode
524 phrygien, le diatonum,
c'est-à-dire le véhément et l'aigu, selon le langage d'Aristoxène. Or,
les accents du psaltérium barbare, où domine une mélodie grave et
majestueuse, étant les plus anciens de tous, mirent sans doute
Terpandre sur la voie du mode dorien et lui inspirèrent cet hymne à
Jupiter, dont voici le début :
« Jupiter, principe et chef de toutes
choses, je te consacre le commencement de ces hymnes. »
La harpe,
est prise allégoriquement par le psalmiste, pour désigner dans un
sens le Seigneur, dans un autre, les fidèles qui mettent en
mouvement les cordes de leur âme sous la direction du Seigneur.
Image des élus agissant par l'inspiration du Verbe, la harpe peut
encore figurer ceux qui glorifient le Seigneur, illuminés par la
connaissance, et faisant vibrer sons l'action du Verbe les cordes de
la foi. Dans les harmonies de la musique, vous trouverez encore une
harmonie dont l'Eglise est le siège, je veux dire, l'accord qui unit
la loi, les prophètes, les apôtres, l'Évangile. Pour dernier
symbole, vous y trouverez la merveilleuse unanimité des prophéties,
quoique l'inspiration passe d'un prophète à un autre.
Mais ceux qui
ont inscrit leur nom dans la milice du Christ ressemblent pour la
plupart aux compagnons d'Ulysse, et n'apportent aux pieds de la
doctrine que des idées grossières. Regardez-les! ce n'est pas aux
sirènes qu'ils échappent; mais ils passent devant le rythme et la
mélodie, en se bouchant obstinément les oreilles. Une fois qu'ils
les auraient ouvertes aux enseignements de la Grèce, ils savent bien
qu'ils ne pourraient plus revenir ensuite sur leurs pas. Mais le
prêtre qui recueille tout ce qui peut profiter aux Catéchumènes,
surtout aux Catéchumènes grecs (« la terre et tout ce qu'elle
contient est au Seigneur » ) ne doit pas s'interdire l'étude de la
science, à la manière de l'animal privé de raison. Loin de là ! Il
fortifiera ses auditeurs par tous les secours dont il peut disposer
: toutefois il ne s'appesantira sur ces études que le temps
nécessaire pour en retirer ce qu'elles ont d'utile, afin que, riche
de ces documents, il puisse retourner au foyer domestique, c'est-à-dire, à la véritable philosophie, rempart inexpugnable derrière
lequel l'âme ne court jamais de danger.
Il faut donc apprendre
525
la musique, parce qu'elle orne et adoucit le caractère. C'est ainsi
que dans les repas chrétiens nous nous provoquons mutuellement à
chanter, comme on passe de main en main la coupe du banquet,
éteignant ainsi le désir par l'influence de la musique, et en même
temps glorifiant Dieu pour l'abondance des biens qu'il nous a
départis, et pour les aliments qu'il nous fournit sans cesse afin
d'entretenir les doubles facultés de l'âme et du corps. Mais loin de
nous comme vaine et superflue cette musique énervante, qui jette
l'âme dans des impressions diverses, tantôt tristes et
mélancoliques, tantôt impudiques et soulevant les sens, tantôt
extravagantes et frénétiques !
L'astronomie a aussi son utilité. D'une part, en nous initiant à la
connaissance des phénomènes célestes, en nous enseignant la
configuration de la terre, de l'univers, les révolutions du ciel et
le mouvement des astres, elle élève notre intelligence jusqu'aux
pieds de la vertu créatrice ; de l'autre, elle nous apprend à
distinguer sans peine le retour des saisons, les changements de
température, le lever et le coucher des constellations. Aussi
est-elle d'un grand secours à la navigation et à l'agriculture, de
même que l'architecture s'aide de la géométrie pour élever ses
monuments ou ses édifices.
Cette dernière science aiguise singulièrement les facultés de l'âme,
qu'elle rend plus prompte à percevoir et à distinguer la vérité, à
réfuter le mensonge et à découvrir les rapports d'homologie et
d'analogie. Par elle nous saisissons la ressemblance dans la
dissemblance ; par elle nous trouvons une longueur sans largeur, une
surface sans profondeur, un point indivisible et sans étendue ; par
elle enfin, nous nous élevons des choses sensibles aux choses qui ne
sont perceptibles qu'à l'intelligence.
Les sciences sont donc les auxiliaires de la philosophie, et la
philosophie elle-même n'est qu'une aide pour conduire à la vérité.
Considérez ce manteau. D'abord ce ne fut qu'une toison; puis la
laine fut brisée sous la main du cardeur ; puis on en forma une
trame, puis une chaine, puis enfin une étoffe. Avant que l'âme
atteigne à la perfection, il lui faut aussi passer par des exercices
préparatoires et subir plusieurs épreuves. Car la
526 vérité se compose
de deux éléments, la connaissance et les
œuvres: or, les œuvres découlent de la contemplation et demandent
des efforts, une lutte obstinée et beaucoup d'expérience. De plus,
la contemplation a deux objets, le prochain et nous-mêmes ; d'où il
faut conclure la nécessité d'une érudition appropriée à ce double
but. A qui possède suffisamment les sciences préparatoires qui
conduisent à la connaissance, il est permis de rester en repos
désormais, dirigeant ses œuvres sur la règle que lui révèle la
contemplation. Avez-vous dessein d'instruire vos frères par des
écrits, ou bien travaillez-vous à leur instruction par un
enseignement oral ? les sciences profanes vous sont utiles et la
connaissance des saintes Écritures indispensable pour vous servir de
démonstration, surtout si vos disciples sortent des écoles de la
Grèce. Le Psalmiste décrit ainsi l'Église :
« La reine s'est tenue
debout à votre droite, revêtue d'une robe brodée d'or et bigarrée
; »
et ailleurs :
« Sa robe est bordée de franges d'or et
bigarrée. »
Qu'est-ce à dire, sinon que l'Église est entourée des
enfants que lui envoient la Grèce et les autres contrées.
« C'est
par l'intermédiaire du Seigneur que l'on connait la vérité. Quel
homme, ô mon Dieu, peut pénétrer vos desseins si vous ne lui avez
donné la sagesse, si du haut des cieux vous ne lui avez envoyé
votre Saint-Esprit, et si, de la sorte, les chemins des hommes
n'ont été redressés, et vos décrets annoncés à la terre, et les
peuples sauvés par votre sagesse (26) ? »
Par les livres saints, en
effet, le Gnostique connait le péché, conjecture l'avenir, démêle
les subtilités du discours, pénètre le sens des paroles
énigmatiques, prévoit les signes, les prodiges, et la marche des
événements, comme nous l'avons déjà dit. La sagesse, vous le voyez,
est la source d'où jaillissent toutes les sciences.
— Mais à quoi bon, s'écrient quelques fidèles, savoir, par exemple,
pourquoi et comment le soleil, ainsi que les autres astres,
accomplissent leur révolution ? Que nous font et les théorèmes de la
géométrie, et les arguments de la dialectique, et
527
les spéculations des autres sciences ? Elles sont impuissantes à
nous enseigner nos devoirs. Qu'est-ce que la philosophie grecque,
sinon la fille de l'intelligence humaine, incapable d'enseigner la
vérité ?
— Je réponds à cette objection. D'abord, vous vous trompez sur un
point capital, à savoir, la détermination volontaire du libre
arbitre.
« Car ceux-là seront justifiés, qui auront gardé saintement les choses saintes, dit la sagesse ; et ceux qui les
auront apprises sauront répondre. »
Il est juste, en effet, que le
Gnostique soit le seul qui accomplisse saintement le devoir, puisque
c'est à l'école du Seigneur qu'il a connu ce qu'il faut faire,
quoique cet enseignement lui soit communiqué par une bouche humaine.
Écoutez encore les saints oracles :
« Nous sommes dans sa main,
»
c'est-à-dire, sous l'action de sa puissance et de sa sagesse,
« nous
et nos paroles, et toute la prudence et la science des œuvres. Car
Dieu n'aime que celui qui habite avec la sagesse. »
Vous prouvez
en outre que vous n'avez pas lu ce que dit Salomon. Il avait parlé
d'un navire :
« L'habileté d'un ouvrier l'a construit, ajoute-t-il,
mais votre providence le gouverne, Seigneur.»
Or, je vous le
demande, n'est-il pas absurde d'abaisser la philosophie au-dessous
de l'art du charpentier ou du constructeur de vaisseaux ? Quand je
vois le Seigneur rassasier, avec deux poissons et cinq pains d'orge,
la multitude assise sur l'herbe en face de la mer de Tibériade, il
me semble qu'il nous désigne indirectement la doctrine préparatoire
des Juifs et des Grecs, avant-goût, pour ainsi dire, du divin
froment cultivé par la loi. En effet, les chaleurs de l'été
développent et mûrissent l'orge avant le froment. La philosophie
grecque, née et portée sur les eaux de la Gentilité, était figurée
par les poissons, qui, distribués à cette multitude encore assise à
terre, la nourrirent abondamment, mais dont il ne resta aucun
morceau, comme il en resta des cinq pains. Toutefois, le Seigneur,
ayant béni cette multitude, le souffle divin lui communiqua par la
puissance du Verbe, la résurrection d'en haut. Êtes-vous curieux,
d'autres explications ? L'un des poissons peut représenter les
études appelées encycliques 528 le second désignera la philosophie, qui
sert d'échelon à la vérité ; les morceaux de pain recueillis seront
la parole elle-même du Seigneur (27).
« Et les poissons muets se précipitèrent en foule, »
dit quelque
part la muse tragique.
« Il faut que je diminue et que le Verbe du
Seigneur, qui est la fin de la loi, croisse seul désormais, »
dit
le prophète Jean. Écoutez et comprenez te mystère de la vérité ;
mais pardonnez à mes réticences, si je n'ose m'exprimer plus
ouvertement, me bornant à proclamer cet oracle :
« Toutes choses ont
été faites par lui, et rien n'a été fait sans lui. »
Voilà
pourquoi le divin apôtre le nomme
« la principale pierre de
l'angle. L'édifice posé sur lui, ajoute-t-il, s'élève et s'accroît
jusqu'à devenir un temple consacré au Seigneur. »
Laissons de
côté pour le moment la parabole de l'Evangile, où il est dit :
« Le
royaume des cieux est semblable à un homme qui jette son filet
dans la mer, et qui, dans la multitude des poissons qu'il prend,
choisit les meilleurs et les plus beaux. »
De plus, le livre de la
sagesse qui est entre nos mains, proclame les quatre vertus
cardinales en termes assez clairs pour que les sources des Hébreux
aient coulé jusque chez les Grecs. Au reste, le texte parle de
lui-même :
« Et si quelqu'un aime la justice, ses travaux
produisent les grandes vertus ; car la sobriété et la prudence
enseignent la justice et la force, qui sont les choses les plus
profitables aux hommes en cette vie. »
Que conclure de tout ce qui
précède? Les hommes ne possèdent pas la vertu par un privilège de
leur naissance ; ils apportent des dispositions à la vertu et sont
propres à l'acquérir.
CHAPITRE XII.
Les hommes peuvent tous indistinctement arriver à la perfection. Le
vrai Gnostique est le seul qui atteigne le but.
De
ce principe tombe l'objection suivante que nous adresse l'hérésie :
« Adam fut-il créé parfait ou imparfait ? S'il fut créé imparfait,
comment l'œuvre d'un Dieu parfait est-elle imparfaite, surtout
quand il s'agit de l'homme ? Si on dit qu'il fut créé parfait,
comment a-t-il violé les commandements ? » Non, répondons-nous à
l'hérésie, Adam n'a pas été créé parfait dans ses facultés ; il a
reçu seulement l'aptitude à la vertu ; car autre chose est la
possession de la vertu, autre chose la possibilité de l'acquérir.
Dieu a voulu que nous fussions personnellement les artisans de notre
salut. Notre âme a le privilège de se mouvoir par elle-même. Puis,
comme nous avons reçu la raison en partage, et que la philosophie
s'appuie sur la raison, nous avons avec la philosophie une sorte de
parenté. Cependant ne nous y trompons pas, l'aptitude est un
mouvement vers la vertu, mais non la vertu. Tous les hommes, je le
répète, naissent avec des dispositions propres à l'acquérir ; mais
ils approchent de la doctrine et de la justice à des degrés bien
différents. De là pour les uns la plus haute vertu, pour les autres
quelques vertus seulement. Ceux-ci avaient reçu la nature la plus
heureuse; mais, négligents d'eux-mêmes, l'incurie les égara dans des
routes contraires. A plus forte raison, la connaissance, qui
l'emporte sur toutes les autres sciences en grandeur et en vérité,
sera-t-elle plus difficile à conquérir et demandera-t-elle de longs
et rudes labeurs.
« Mais ils n'ont pas connu, ce semble, les
secrets de Dieu ; ils n'ont pas su que Dieu a créé l'homme dans
l'innocence, et l'a fait à l'image de sa propre essence. »
Au
moyen de cette conformité avec celui qui sait tout, le fidèle,
investi de la connaissance, de la justice et de la sainteté,
s'efforce avec sagesse d'atteindre à l'âge de l'homme parfait.
Actions, pensées, discours, tout est pur dans le véritable
Gnostique, comme l'atteste cet oracle du
530
Psalmiste :
« Vous avez éprouvé mon cœur, dit-il, et vous m'avez
visité pendant la nuit ; vous m'avez fait passer par le feu de la
tribulation, et l'iniquité ne s'est pas trouvée en moi. Que ma
bouche ne serve pas d'interprète aux « œuvres des hommes ! »
Mais
que dis-je, les œuvres des hommes ? Le Gnostique connaît le péché
lui-même, non point par la voie du repentir, c'est là le propre des
Chrétiens vulgaires ; mais il connaît l'essence elle-même du péché
et il condamne non pas tel ou tel péché, mais le péché en général.
Quel est le péché commis par tel ou tel individu ? I! l'ignore; il ne
fallait pas le commettre ; voilà ce qu'il sait. Il y a donc deux
espèces de repentir, le repentir ordinaire, qui vient à h suite du
péché ; l'autre plus relevé qui, connaissant une fois la nature du
péché, fait que nous renonçons d'abord au péché, d'où il suit que
nous ne péchons plus.
Qu'on ne vienne pas nous dire que l'homme, souillé d'Injustices et
de péchés, tombe par le fait du démon. Avec un pareil raisonnement,
il ne serait pas coupable. Mais le pécheur, choisissant par la
transgression ce qu'ont choisi les démons, inconstant comme eux,
frivole dans ses désirs comme eux, se transforme en une espèce de
démon. Ainsi le méchant, devenu pécheur par sa méchanceté naturelle,
s'est rendu lui-même vicieux par la possession de ce qu'il a
librement choisi. Intérieurement enclin au mal, le mal passe de son
âme dans ses actions, tandis que l'homme de bien agit toujours avec
droiture.
C'est ce qui fait que nous appelons du nom de biens non seulement
les vertus, mais encore les bonnes œuvres. Or, nous distinguons
deux sortes de biens ; les uns sont désirables par eux-mêmes, tels
que la connaissance, par exemple. En effet, aussitôt que nous la
possédons, que demandons-nous, sinon de la posséder à tout jamais,
de la prendre pour but et pour cause de nos efforts, et enfin de
demeurer établis dans une éternelle contemplation ? Les autres biens
sollicitent nos désirs par les conséquences qu'ils amènent avec eux.
Ainsi de la foi, par exemple, parce qu'elle nous dérobe an supplice
et nous mérite la récompense. La crainte, en effet, est un frein qui
arrête 531 beaucoup d'hommes sur la pente du péché, et la promesse
détermine l'obéissance qui amène le salut. Le bien le plus parfait,
c'est donc la connaissance, puisqu'elle est désirable en elle-même,
et conséquemment les œuvres accomplies par elle sont aussi les plus
parfaites. Le châtiment infligé au pécheur le redresse et le corrige
; mais pour les hommes dont l'œil voit de pins loin, le châtiment
est un exemple qui leur crie : Gardez-vous de tomber dans les mêmes
fautes.
Travaillons donc à l'acquisition de la connaissance, en l'embrassant
non pas dans l'espoir des biens qu'elle procure, mais dans le but
unique de la posséder. Le premier de ses fruits, c'est une manière
d'être gnostique, d'où naissent les voluptés les plus pures, et
l'allégresse dans le présent comme dans l'avenir. Or, on définit
l'allégresse une joie qu'engendré la méditation de la vertu
véritable, et dans les transports de laquelle l'âme s'épanouit et se
dilate. Les œuvres qui participent de la connaissance sont les
bonnes et les belles actions ; car la véritable opulence consiste
dans l'abondance des actions vertueuses, de même que la pauvreté
réelle est l'indigence des désirs honnêtes, puisque la possession et
l'usage des choses nécessaires, innocents par leur qualité, ne
commencent à nuire que par leur quantité, dès lors qu'ils excèdent
la mesure. Voilà pourquoi le Gnostique, attentif à circonscrire ses
désirs dans la possession et dans l'usage, ne dépasse jamais la
limite du besoin. Regardant la vie comme nécessaire pour accroitre
ses lumières et monter au faite de la connaissance, il attache un
grand prix, non pas à vivre, mais à bien vivre. Ses enfants, son
hymen, ses parents, il ne les préfère donc ni à Dieu, ni à la
justice de cette vie. Lorsque sa femme lui a donné des enfants,
elle n'est plus à ses yeux qu'une sœur, issue du même père, et ne
se rappelant son mari qu'à l'aspect de ses enfants. Car elle sera
véritablement un jour sa sœur, quand elle aura dépouillé ce vêtement
de chair qui les distingue l'un de l'autre par le sexe et les
empêche de se confondre par la connaissance. Les âmes, envisagées en
elles-mêmes, se ressemblent toutes : elles ne sont ni mâles ni
femelles, puisqu'elles n'épousent ni
532 ne sont épousées. Je le
demande, une femme qui n'a plus rien de son sexe, virile et parfaite
comme l'homme, n'est-elle pas transformée en homme ? Tel fut le rire
de Sara lorsque la naissance d'un fils lui fut annoncée. Ce n'était
pas, j'imagine, qu'elle fût incrédule aux promesses de l'ange; mais
elle rougissait des nouvelles relations conjugales qui devaient la
rendre mère d'un fils. Et plus tard (28), quand Abraham est appelé en
justice (29) devant le roi d'Égypte à cause de la beauté de Sara, ne la
nomme-t-il pas sa sœur, comme née sinon de la même mère au moins du
même père ?
Ceux qui se repentent de leurs péchés et n'ont pas cru fermement,
sont obligés de prier pour obtenir de Dieu ce qu'ils demandent ;
mais ceux qui vivent sans transgresser la loi et dans les intuitions
de la connaissance, n'ont qu'à former un vœu pour qu'il soit
aussitôt accompli. Voyez Anne ! Elle désire un fils; soudain il lui
est donné de concevoir Samuel.
« Demande, dit l'Écriture, je ferai
: forme un vœu dans ton esprit, je l'accomplirai. »
Nos traditions
nous disent, en effet, que
« Dieu connaît le fond des cœurs »
; mais
il n'a pas besoin, comme les hommes, d'un mouvement de l'âme, pour
surprendre ces secrets, ni d'un événement qui les lui manifeste ; il
serait ridicule de le penser. Quand Dieu, après avoir créé la
lumière, la contemple et dit qu'elle est bonne, il ne ressemble pas
non plus à un architecte qui approuve un ouvrage achevé. Avant de
faire jaillir la lumière du néant, sachant bien ce qu'elle devait
être un jour, il l'approuva telle qu'elle fut plus tard, sa
puissance créant ainsi, dans l'éternité de ses conseils, un bien
qu'il devait réaliser; c'est ainsi que, cachant la vérité sons la
figure que nous appelons hyperbate, il loue par anticipation
533
la bonté d'un bien à venir.
Le véritable Gnostique prie donc, même
en pensée, à toute heure du jour, puisque la charité l'unit
intimement à Dieu. Ce qu'il demande avant tout, c'est d'obtenir la
rémission de ses péchés, puis de ne plus pécher ; en troisième lieu,
de faire le bien, et enfin de comprendre la création divine avec les
lois qui la gouvernent, afin que, pur de cœur par la connaissance
qui vient du fils de Dieu, il soit admis à contempler face à face
le
mystère de la bienheureuse vision, pour avoir observé ce précepte de
l'Écriture :
« Le jeûne est bon avec la prière. »
Or, jeûner n'est
autre chose que s'abstenir généralement de tout mal, soit en action,
soit en parole, soit même eu pensée. La justice est donc un ensemble
complet (30) dont toutes les parties, semblables à
elles-mêmes, se
correspondent exactement : paroles, actions, abstinence du mal,
bonnes œuvres, connaissance parfaite, rien qui boite en elle ; rien
qui blesse l'égalité, ni la droiture. De ce qu'un homme est juste,
il est nécessairement fidèle ; mais de ce qu'il est fidèle, il n'est
pas à dire qu'il soit juste. Je parle ici de cette justice
progressive et consommée par laquelle le nom de Gnostique se confond
avec celui de Juste.
« C'est ainsi que la foi d'Abraham lui fut
imputée à justice, »
parce qu'il s'était élevé à quelque chose de
plus grand et de plus parfait que la foi. Car on n'est pas juste
pour s'abstenir uniquement du mal. Il faut de plus faire le bien et
connaitre pourquoi il est nécessaire de s'interdire telle chose,
pourquoi il est nécessaire d'accomplir telle autre. Le juste, selon
le langage de l'apôtre,
« acquiert l'héritage par les armes de la
justice, par celles de droite, comme par celles de gauche ; »
il
se défend avec celles-ci, il frappe avec celles-là ; car les armes
défensives et l'abstinence de tout péché sont insuffisantes pour la
perfection, si l'on n'y joint les œuvres de la justice et l'énergie
du bien. C'est alors que, protégé de tou-
534 tes parts et monté au faite de la
connaissance, le juste se révèle et que le visage de son âme
s'illumine de la même gloire que celui de Moïse, propriété (31) qui,
nous l'avons dit précédemment, caractérise l'âme du juste. De même
que les couleurs de la teinture, en s'imprégnant dans la laine,
l'affectent d'une certaine manière pour toujours, et la distinguent
des autres laines, ainsi les traces du labeur moral disparaissent
promptement de l'âme pour n'y laisser place qu'au bien et à la vertu
: d'un autre côté, la volupté qui accompagne une action honteuse
passe, et l'ignominie s'imbibe. Telles sont les marques visibles
attachées à l'une et à l'autre âmes, sceau de glorification pour
celle du juste, de condamnation pour celle du méchant. Il n'en faut
point douter. Une vie dont tous les moments étaient consacrés à la
justice, et d'augustes familiarités avec le Dieu qui lui parlait
face à face, répandaient sur le visage de Moïse une splendeur
étincelante qui s'échappait en forme de gloire : de même, par suite
de la contemplation, dans la pratique de la prophétie et des bonnes
œuvres, je ne sais quelle divine puissance de bonté s'attache à
l'âme du juste, et imprime sur sa figure comme un sceau brillant de
justice, espèce de rayonnement intellectuel que je comparerais
volontiers à la chaleur du soleil, lumière unie à l'âme par la
charité indéfectible, qui lui vient de Dieu, et lui apporte quelque
chose de Dieu. Ainsi devient semblable au Dieu sauveur le Gnostique
véritable, qui s'est élevé, dans la mesure que comporte la faiblesse
humaine, jusqu'à la perfection « du Père qui est dans les cieux. »
C'est ce Père de miséricorde qui a dit :
« Mes petits enfants,
encore un peu de temps, et je suis avec vous. »
La bonté que Dieu
possède par nature n'est pas la raison pour laquelle il « de« meure
éternellement heureux et incorruptible, sans souci d'aucune
affaire, sans susciter aucun embarras à qui que ce soit (32) » mais
bienfaisant par une propriété de son essence ;
535
Dieu véritable, père tendre, incessamment occupé à faire du bien,
tels sont les motifs pour lesquels il demeure éternellement dans le
même état de bonté. A quoi servirait une bonté oisive, qui ne se
manifesterait point par des actes de bonté ?
(15) Il y a ici une méprise de
copiste. Ce passage appartient à saint Clément pape, et il est déjà
cité sous ce nom, livre I des Stromates.
(16) Le plus ancien de tous les symboles est sans contredit la croix,
Les plus antiques statues égyptiennes le tiennent déjà dans leur
main, et sous le nom de clé du Nil, le présentent comme un emblème
de la fecondité et du salut ; tantôt avec les quatre branches
+-,
tantôt avec le trois T seulement. — Tertullien, De Oratione, dit
qu'il y a dans toute la nature tendance à former la croix pour
adorer ou remercier le créateur, et que les oiseaux même la font en
étendant leurs ailes. Justin-le-Martyr remarque que la croix est
empreinte sur toute chose ; qu'il n'est aucun ouvrier qui n'en ait la
figure sur ses instruments, et que l'homme la dessine sur son propre
corps lorsqu'il élève les bras. Minucius Feftx parlant aux princes,
s'écrie : « Les poteaux de vos trophées imitent l'instrument de
notre salut, et l'armure que vous y suspendez est l'image du
crucifié. Le navire même qui vogue à pleines voiles sur les mer
forme et invoque la croix. » Enfin saint Jérôme, dans ses
Comnettaires sur saint Marc, ajoute que l'homme ne peut invoquer le
ciel, ni nager dans les eaux, sans être porté par la croix, qui est
la forme de tout mouvement, de toute vie, et la figure même du
monde.
La lettre grecque et phénicienne thau forme la croix T, et dans les
nombres signifiait 300.
La croix, dans les catacombes, se figurait de beaucoup de manières.
Le plus souvent elle est carrée, à quatre branches ; c'est celle
qu'on appelle croix grecque, parce que les Grecs du moyen-âge l'ont
gardée de la primitive Église, époque où elle n'était pas plus grecque
que romaine. Souvent elle est posée sur l'ancre de la foi, ou
s'enlace dans le monogramme du Christ entre l'alpha et l'oméga.
(17) Jésus, dont l'iota et l'êta sont les initiales. Ce passage est
emprunté à l'apôtre saint Barnabé, chapitre 9.
(18) Lorsque les mathématiciens grecs voulurent désigner un angle, ils
observèrent que le genou en faisait un, et le mot qui leur servait
pour nommer le genou ( gonu ), composa le mot gone, qui chez eux
signifie angle. Un nombre est appelé trigone ou triangulaire, quand
ses unités peuvent être disposées en forme de triangles, où les
côtes et les angles sont égaux, tels que 1, 3, 6, 10, 15, 27, etc.
(19) Comme l'addition des nombres naturels produit la suite des
triangulaires, l'addition des nombres impairs 1, 3, 5, 7, 9, 11, 13,17,
19, etc.. produit une progression par addition, 1, 4, 9, 16, 25, 36,
49, 64, 81, 100, etc., qui est la suite des nombres carrés, et qui
forment la seconde espèce des nombres polygones. On les appelle
tétragones, quadrangulaires, ou carrés, parce que leurs unités
peuvent toujours être dispolées en forme de carré, comme on peut le
voir par des figures applicables à 1, 4, 9, 16, 25, 36, etc.
(20) Inégaux ou barlongs, parce que, traduits en carrés, ils
donneraient des carrés de dimension inégale, 3 X *4, 5 X 6, etc. Selon
Potter, heteromekeis signifierait impair, parce que la série
des chiffres est de 7. Mais avec cette explication, ex anisotétos,
fait double emploi.
(21) Un nombre est pentagone qand par la disposition de ses unités il
forme des figures régulières de cinq côtés, 1, 5, 12, 22, 25, 51,
etc. C'est la troisième espèce des nombres polygones.
(22) Un nombre est hexagone quand il forme, par la disposition de
ses
unités, des figures régulières de six côtés, 1, 6, 15, 26, 45, 66,
etc. De même pour les eptagones, les octogones, les ennéagones,
etc.
(23) C'était là sans doute une tradition populaire chez les Juif» :
toujours «t-il qu'on ne rencontre rien de semblable dans
l'Écriturc-Sainte. Il n'en est pas de même d'Hippocrate, chez lequel
on trouve ce calcul qu'Aegidius a reproduit dans les deux vers suivants :
Sex in lacte dies, tres sunt in sanguine terni,
Bisseni carnem, ter teni membra figurant.
(24) Marquées en grec par la majuscule T, qui vaut 300.
(25) Ce mot
signifie, en grec, la cinquantième.
(26) Sagesse, VII, 17, 18.
(27) Nous adoptons ici l'explication de Potter.
(28) La Bible et la raison placent cet événement avant la fécondité de
Sara.
(29) Ekinduneue. Ce verbe ne signifie pas seulement courir un danger,
mais être traduit en justice. La Bible est la pour établir
qu'Abrabam ne courut aucun danger de la part d'Abimélech, mais
qu'il fut appelédevant lui pour rendre compte des motifs qu'il
avait eus de cacher la véritable nature des liens qni l'unissaient à
Sara.
(30) La justice est carrée, dit le texte. Cette expression est
familiere à Platon et à Aristote pour désigner un homme dont les
principes sont fortement arrêtés et qui n'offre sur lui-même aucune
prise aux passions, aux événements, à l'opinion. Anér tetragonos,
un homme à base carree.
(31) Nous lisons idioma, propriété, avec le docteur Lowth, au lieu de
soma, corps.
(32) Selon Diogène de Laërce, c'est là le premier principe d'Épiacure : «
L'être heureux et incorruptible ne se mêle d'aucune affaire et
ne suscite aucun embarras à autrui. » Cicéron répete la même formule
dans son Traité de la nature des dieux, livre I. Quod beatum et
immortale est, id non habet, nec exhibet cuiquam negotium.
CHAPITRE XIV.
Une demeure est assignée dans le ciel, selon le mérite de chacun,
à ceux qui aiment la vérité et qui font le bien.
Les fidèles qui sont parvenus à ce bienheureux état « reposeront,
suivant le langage de David, sur la montagne sainte de Dieu, »
c'est-à-dire, dans l'Eglise céleste où sont rassemblés les
philosophes de Dieu, « les véritables Israélites qui ont le cœur
pur et chez lesquels il n'est point de déguisement ; ceux qui, au
lieu de s'arrêter dans le repos du septénaire (37), devenus semblables
à Dieu par l'accomplissement des bonnes œuvres, montèrent jusqu'à
l'octonaire, héritage promis à la vertu agissante, tabernacle où ils
contemplent sans voile, avec le regard de l'esprit, le divin
spectacle dont on ne peut se rassasier.
« Et j'ai d'autres brebis,
dit le Seigneur, qui ne sont point de cette bergerie, »
ce qui
signifie que d'après la mesure de leur foi elles ont été jugées
dignes d'un autre bercail et d'une autre demeure.
« Mes brebis
entendent ma voix ; »
c'est-à-dire, comprennent le sens intime de
mes préceptes, et dans une interprétation magnifique et pleine de
dignité, connaissent le dogme de la rémunération et aperçoivent les
rapports mutuels qui enchainent les œuvres les unes aux autres. Lors
donc que nous lisons dans l'Évangile :
« Votre foi vous a a sauvé, »
nous ne supposons pas que le Sauveur ait voulu dire d'une manière
absolue que tous ceux qui croiront, n'importe comment, seront
sauvés. Nous savons qu'il faut joindre
538
les œuvres à la foi. Car, cette parole, le Sauveur l'adressait aux
Juifs seuls qui étaient en possession de la loi, dont la vie était
irréprochable et auxquels rien ne manquait, sinon de croire au
Seigneur. L'intempérance exclut donc la foi. Il ne suffira pas au
fidèle de sortir de la chair : il faudra nécessairement qu'il dépose
le fardeau des vices et des passions avant de pouvoir parvenir à la
demeure qui lui est assignée. Mais connaitre est plus que croire, de
même aussi qu'être jugé digne de recevoir, en outre du salut, les
plus grands honneurs que Dieu réserve aux justes, est supérieur au
salut lui-même. Lors donc que notre fidèle est arrivé par un long
exercice à se dépouiller des infirmités de l'âme, il passe dans un
séjour plus heureux que celui où il résidait tout à l'heure, brisé
par la douleur, expiant dans la pénitence les fautes qu'il a
commises depuis son baptême. Il se punit avec rigueur, soit de
n'avoir pas encore atteint, soit de ne pouvoir jamais atteindre le
haut degré de gloire auquel il aspire et où d'autres sont déjà
parvenus. Ses péchés le couvrent de honte et d'humiliation : il
n'éprouve pas de supplice plus cruel ; car la justice de Dieu est
pleine de miséricorde, et sa miséricorde pleine de justice. Ce n'est
pas tout; après que chacun aura subi la peine de ses transgressions,
et que les supplices auront cessé (38), les serviteurs qui n'auront été
jugés dignes que d'un tabernacle inférieur, conserveront une douleur
inconsolable de ne pouvoir partager la splendeur de leurs frères que
Dieu a glorifiés à cause de leur justice.
Salomon, désignant le véritable Gnostique sous la dénomination de
sage, s'exprime en ces termes au sujet de ceux qui contemplent avec
admiration la dignité dont le Chrétien parfait a été revêtu :
« Ils
verront la fin du sage et ils ne comprendront pas ce que Dieu a
décrété sur lui, et à quoi il l'a destiné ; »
et ils diront de sa
gloire :
« Le voilà, celui
que nous avions en mépris et qui était
l'objet de nos outrages. Insensés que nous étions ! nous avons
estimé sa vie une démence
539 et sa fin un opprobre ! Comment est il compté parmi les fils de
Dieu, et comment son partage est-il entre les saints ? »
Ce n'est
donc pas seulement le fidèle, mais encore le païen, qui est à juste
titre passible du jugement. Sachant, en effet, dans son éternelle
prescience que la gentilité ne croirait pas eu lui, Dieu néanmoins,
pour l'élever à la perfection dont elle était susceptible, lui
accorda la philosophie, mais seulement comme une préparation à la
foi. Il lui donna pour objets d'adoration le soleil, la lune et les
astres, que Dieu a faits pour les nations, dit la loi (39), de peur
que, vivant sans Dieu et dans une complète impiété, elles ne
périssent entièrement. Mais ces peuples ingrats, infidèles au
commandement divin, adorèrent des images taillées. Or, si le même
repentir ne les purifie pas, ils seront châtiés, ceux-ci, pour
n'avoir pas voulu croire en Dieu, lorsqu'ils en avaient le pouvoir ;
ceux-là, parce qu'avec la volonté d'être fidèles ils n'ont rien fait
pour réaliser leur désir ; quelques autres même aussi, pour ne
s'être pas élevés de l'adoration des astres à l'adoration de celui
qui créa les astres. Encore un coup, Dieu avait suspendu sur leurs
têtes les étoiles comme un chemin qui les conduisait à lui. Mais
bien loin de s'en tenir aux corps lumineux qui leur avaient été
accordés dans ce but, ils redescendirent des cieux pour
s'agenouiller devant le bois et la pierre, « réputés dès lors comme
une paille « qu'emporté le vent, dit l'Écriture, comme une goutte
d'eau
« qui tombe dans le vase ;
»
c'est-à-dire, estimés inhabiles au
salut, et retranchés du corps de l'humanité !
De même qu'opérer son salut simplement est une œuvre moyenne, tandis
que le faire dans toute la perfection du devoir est une œuvre
entièrement bonne, de même toutes les œuvres du Gnostique sont
marquées du sceau de la perfection ; celles du fidèle vulgaire n'ont
qu'une bouté moyenne, parce qu'elles ne sont encore ni consommées
par la raison ni dirigées par la science. Toutes les actions du
Gentil, au contraire, sont des pé-
540
chés. L'Écriture, en effet, ne nous dit pas simplement : le bien,
elle nous recommande en outre de diriger nos actions vers un but et
de leur donner pour principe la raison. Les mains inhabiles sur la
lyre ou sur la flûte doivent s'abstenir de ces instruments ; de même
ceux qui ne possèdent pas la connaissance, et qui ne savent pas
comment il faut user des choses de la vie pendant qu'ils sont
ici-bas ne doivent pas y toucher. Ce n'est pas seulement sur les
champs de bataille que les guerriers combattent pour la liberté :
quiconque a reçu l'onction du Verbe, rougissant d'une noble honte à
la pensée d'être traîné captif par la volupté, livre de généreux
combats sur la couche de son sommeil, pendant ses repas, à la face
des tribunaux.
« Je ne vendrai jamais ma vertu pour un injuste gain.
»
Qu'est-ce que ce gain injuste? Evidemment le plaisir et la
douleur, la crainte et l'angoisse, et, pour le dire en un mot, les
différentes passions qui travaillent notre âme, douces dans le
présent, mais pleines d'amertume le moment d'après,
« Que vous
sert, en effet, de gagner le monde entier, dit le Seigneur, si
vous perdez votre âme ? »
Il est donc manifeste que les hommes, stériles en bonnes œuvres, ne
connaissent pas ce qui leur est profitable. S'il en est ainsi, ils
ne sont pas même capables de demander à Dieu ce qui est bon,
puisqu'ils ignorent quels sont les vrais biens, et ils les
recevraient qu'ils les posséderaient à leur insu, impuissants qu'ils
sont à en faire un digne usage, et absolument étrangers par la
connaissance à la manière de se servir convenablement des présents
de Dieu.
Or, le défaut d'instruction est la cause de l'ignorance, et
c'est le propre, à mon avis, sinon d'un esprit modeste, au moins
d'une bonne conscience, que de s'écrier en présence de la mauvaise
fortune :
« Advienne que pourra ! j'ai le bon droit de mon côté :
la justice combattra pour moi, et l'on ne me surprendra jamais en
défaut (40), »
puisque je fais le bien. Cette bonne conscience
541
maintient l'âme dans un état de sainteté vis-à-vis de Dieu, de
justice à l'égard des hommes, en nourrissant sa pureté de pensées
honnêtes, de chastes paroles, et de bonnes œuvres. Ainsi revêtue de
la force du Seigneur, l'âme, tout entière à la méditation de Dieu,
ne reconnait plus d'autre mal que l'ignorance, et les actes qui
n'ont pas la saine raison pour mobile, rendant grâces à Dieu
toujours et en toutes choses, soit en écoutant les paroles de
justice, soit en lisant les divins préceptes, soit en recherchant la
vérité, soit en offrant la sainte oblation, soit en vaquant à la
prière. Que dirai-je enfin? Elle se répand en louanges, en hymnes,
en bénédictions, en chants d'allégresse. Une âme dans ces
dispositions n'est jamais séparée un moment de son Dieu. C'est donc
avec une profonde sagesse qu'il a été dit :
« Et ceux qui se
confient en lui comprendront la vérité, et les fidèles lui
obéiront avec amour. »
Vous l'entendez ; ainsi s'exprime la
sagesse an sujet des véritables Gnostiques.
Le ciel a donc différentes demeures qui correspondent aux mérites
particuliers de chaque fidèle.
« Un don choisi sera la récompense
de sa foi, nous dit Salomon, et il obtiendra une place plus
brillante dans la maison du Seigneur. »
Plus brillante ! ce
comparatif montre qu'il y a dans le temple de Dieu, qui n'est autre
que l'Église universelle, des tabernacles inférieurs, et porte en
même temps la pensée vers les pavillons les plus relevés où réside
la majesté divine. Les nombres 30, 60, et 100, qui se trouvent dans
l'Évangile, désignent indirectement ces trois espèces de demeures.
L'héritage parfait est le partage de ceux qui, à l'image du
Seigneur, sont parvenus à la perfection. Que cette ressemblance
consiste dans la forme extérieure de l'homme, ainsi que l'ont
imaginé plusieurs, il serait impie de l'envisager de cette manière.
Elle n'est pas non plus une assimilation complète avec la puissance
qui est l'attribut de la cause première; c'est là l'opinion
sacrilège de ceux qui se sont mis à rêver que la vertu de l'homme et
celle du Tout-Puissant était la même.
« Impie, s'écrie le Seigneur,
tu as pensé que je suis semblable
542 à
toi. — Car il suffit au
disciple de ressembler à son maître, »
dit le maître. Le fidèle
que Dieu a honoré du privilège de son adoption et de son amitié
devient donc semblable à Dieu, parce qu'il est le cohéritier des
seigneurs et des dieux, pourvu toutefois qu'il soit par venu à la
perfection de l'Évangile, selon les enseignements du Seigneur
lui-même.
CHAPITRE XV.
Des différents degrés de la connaissance qui conduit à la
perfection. Pourquoi l'obscurité et le mysticisme de l'Écriture.
Le Gnostique reproduit donc une ressemblance plus immédiate, je veux
dire, l'esprit qui animait son maître lorsqu'il instruisait et
conseillait les sages ainsi que les prudents. II la reproduit, parce
qu'il comprend de la manière que l'a voulu le divin instituteur, et
que, sous un aspect plus magnifique encore, par le privilège de son
rang, il enseigne sur les toits (41) ceux qui veulent être édifiés sur
une base élevée; mais il commence par appuyer lui-même ses paroles
de l'autorité de ses actions, conformément à l'exemple qu'en a donné
notre Seigneur. En effet, il n'a commandé que ce qu'il était
possible d'accomplir. Et véritablement ne faut-il pas que celui qui
est de naissance royale et porte le titre de chrétien puisse régner
et maintenir sa domination ? Nous ne sommes point appelés à exercer
l'empire uniquement sur les animaux sauvages du dehors : nous
portons au dedans de nous-mêmes, comme autant de bêtes féroces, des
passions qu'il faut museler.
C'est donc par la science de la bonne et de la mauvaise vie qu'est
sauvé le Gnostique, plus intelligent et plus fécond en œuvres
« que
les Scribes et les Pharisiens. »
« Arme-toi, règne et triomphe,
écrit David, à cause de la vérité, de la douceur et de la justice ; et ta droite,
c'est-à-dire le Seigneur, te conduira merveilleusement. Qui donc est sage, et pourra
comprendre ? intelligent, et pourra connaître ? Les voies du
Seigneur sont droites, »
dit le prophète, voulant nous indiquer par
là que le Gnostique seul est capable de comprendre et d'expliquer le
sens obscur des paroles de l'Esprit. Et
« celui qui comprend gardera
la science dans ces jours-là, »
selon le langage sacré,
c'est-à-dire, ne révélera pas les mystères aux indignes. Pourquoi
cela ?
« Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende, »
dit le Seigneur, parce qu'il n'est pas donné à tous d'entendre ni de
comprendre. David écrit :
« Il s'est enveloppé des eaux et des
nuées. Aux éclairs de sa face, les nuages se sont ouverts, ils ont
vomi la grêle et les charbons noircis »
ce qui signifie que les
oracles sacrés sont pleins de mystères. Clairs et lumineux; pour le
Gnostique, ils descendent dans son intelligence comme une grêle
innocente qu'envoie la miséricorde divine. Ténébreux pour le
vulgaire, ce sont des charbons éteints qui ne se rallumeront et ne
recommenceront à briller qu'autant qu'une main puissante viendra y
réveiller la flamme qui s'en est retirée.
« Le Seigneur donc m'a
donné la langue de la science afin que je sache, dans l'occasion,
quand il est à propos de parler, »
non pas seulement en portant
témoignage devant les tribunaux, mais aussi dans les interrogations
et les réponses.
« Et la science du Seigneur ouvre ma bouche.
»
Le
caractère du Gnostique est donc de connaître quand, comment, et
devant qui il doit ouvrir la bouche.
Lorsque l'apôtre lui-même écrit ces mots :
« Selon les principes
d'une science mondaine et non selon Jésus Christ, »
il nous apprend
que la doctrine des Grecs n'est qu'élémentaire, tandis que celle du
Sauveur est parfaite et consommée ; nous l'avons prouvé plus haut.
Il y a mieux : voilà que
« l'olivier sauvage participe à la sève
qui monte de la racine de l'olivier. »
Je me trompe, il naît à peu
près dans les mêmes conditions que l'olivier cultivé. La greffe, en
effet, s'alimente de l'arbre sur lequel elle a été introduite, comme
l'arbre s'alimente des sucs
544 de la terre. Or, les plantes, quelles
qu'elles soient, ne germent que par les ordres de Dieu. Telle est la
raison pour laquelle l'olivier, tout sauvage qu'il est,
couronne les
vainqueurs des jeux olympiques. L'orme aussi, soulevant dans les
airs la faiblesse de la vigne, ne lui apprend-il point à être
féconde ? Les arbres sauvages, on le remarque, attirent à eux une
plus grande quantité de nourriture, parce qu'ils ne peuvent se
l'assimiler. Les plantes sauvages absorbent donc moins d'aliment que
les plantes cultivées, et l'âpreté de leur nature n'a pas d'autre
cause que la privation de la faculté absorbante. L'olivier franc,
enté sur l'olivier sauvage, reçoit donc par-là même plus de
nourriture ; il s'accoutume à l'absorber en s'assimilant aux sucs de
l'arbre cultivé. Eh bien ! l'olivier sauvage est le philosophe de la
Gentilité qui renferme en lui-même beaucoup d'aliments mal digérés,
et parce qu'il est avide d'investigations, et parce qu'il atteint
facilement le but par ses méthodes, et parce qu'il a soif de sucs de
la vérité. Mais que la vertu divine vienne habiter en lui par la foi,
alors accru de la bonne et savoureuse connaissance, l'olivier
sauvage, dans lequel a été implanté le Verbe magnifique et
miséricordieux, absorbe aussitôt la nourriture qui lui est offerte
et se transforme en olivier de la nature la plus heureuse. C'est
qu'en effet la greffe fait d'un arbre inutile un arbre généreux,
d'un arbre infécond un arbre fertile. O industrie de l'agriculture !
ô merveille de la connaissance !
Il y a, dit-on, quatre manières différentes d'enter. Par la première
méthode, ou introduit la greffe entre le bois et l'écorce : ainsi
sont catéchisés les infidèles dont l'esprit n'a point de culture, et
qui ne reçoivent le Verbe qu'à la surface. Dans le second système,
on fend la tige pour introduire dans l'incision un plant généreux.
C'est ce qui arrive à ceux qui se sont adonnés à la philosophie.
Après avoir entrouvert leurs dogmes, nous y implantons la
connaissance de la vérité, de même que par l'ouverture des anciens
livres sacrés, une branche d'olivier nouvelle et généreuse est entée
sur le tronc hébreu. La troisième méthode s'applique aux sauvages et
aux hérétiques que la force entraîne vers la vérité. Ici, le fer à
la main, l'agriculteur dé- 545
nude, sans la blesser toutefois, la moelle de deux branches, qu'il
réunit l'une à l'autre. La quatrième manière est ce qu'on appelle
l'inoculation. On enlève sur un tronc généreux un bourgeon qui a été
incisé circulairement, de sorte néanmoins que l'écorce le suive dans
la grandeur d'un doigt. Puis on pratique sur la tige étrangère une
entaille proportionnée à l'application qu'elle doit recevoir ; on
assujettit avec des liens la pièce de rapport, on la revêt d'argile,
avec la précaution de laisser l'œil dans toute son intégrité, sans
l'altérer le moins du monde. Cette quatrième espèce, la plus utile
de toutes pour les arbres fruitiers, s'applique à la doctrine
gnostique dont le regard pénètre jusque dans le fond des choses.
Assurément la greffe par incision dont parle l'apôtre (42) « peut se
transformer en olivier franc; » qu'est-ce à dire? en Jésus-Christ
lui-même, la nature sauvage et infidèle de ceux qui croient au
Sauveur, se trouvant ainsi implantée dans le Christ. Mais il vaut
mieux que la foi de chacun soit entée sur le propre tronc de son
âme. Le Saint-Esprit, en effet, se distribuant à travers toutes les
parties de nous-mêmes s'y transplante dans une mesure proportionnée
à l'incision, mais indivisible et sans rien perdre de lui-même.
Salomon décrit ainsi la sagesse :
« La sagesse est brillante et ne
se flétrit jamais ; elle est connue facilement par ceux qui l'aiment, et trouvée par ceux qui la cherchent ; elle devance ceux
qui la désirent, pour se montrer à eux la première. Qui veillera
pour elle dès le matin ne se lassera pas. Penser à elle est une
prudence consommée ; veiller pour elle est une prompte sécurité.
Elle va ça et là, cherchant ceux qui sont dignes d'elle ; »
car la
connaissance n'appartient pas à tout le monde.
« Dans les chemins,
elle se montre à eux avec un visage riant. »
Ces chemins sont les
règles de la morale et la variété multiple des Testaments. Salomon
continue : « Et elle leur apparait dans toutes les pensées, »
envisagée sous des formes diverses, c'est-à-dire au point de vue de
toutes les doctrines. L'écrivain sacré, associant à la sagesse la
charité qui la 546
complète, va procéder maintenant par la voie du syllogisme et par un
enchaînement lumineux de propositions qui portent avec elles la
démonstration et la vérité.
« Le commencement de la sagesse est le
vrai désir de l'instruction, » c'est-à-dire de la connaissance. «
La sollicitude pour l'instruction est son amour ; l'amour est
l'observation de ses lois, la garde de ses lois, la consommation
de l'incorruptibilité : or l'incorruptibilité approche l'homme de
Dieu. Ainsi donc, le désir de la sagesse nous élève jusqu'à la
royauté. »
Salomon nous apprend, si je ne me trompe, que
l'instruction véritable est une aspiration ardente vers la
connaissance. Or, l'instruction se développe par l'amour de la
connaissance ; l'amour n'est que l'observation des préceptes qui
mènent à la connaissance ; l'observation des préceptes est la
fidélité aux commandements de laquelle naît l'incorruptibilité. Or,
« l'incorruptibilité nous approche de Dieu. »
S'il est vrai que
l'amour de la connaissance engendre l'incorruptibilité, et rapproche
du Dieu, roi de tort ce qui existe, quiconque est de naissance
royale, quelle obligation pour nous de chercher la connaissance, et
de la chercher jusqu'à ce que nous l'ayons découverte !
L'investigation est une impulsion de notre âme vers le but qu'elle
veut saisir, et qui atteint la vérité par quelques signes
démonstratifs. La découverte est le terme et le repos de
l'investigation qui est parvenue à la compréhension : cette dernière
se confond avec la connaissance.
Dans la rigueur du mot, la
découverte n'est que la gnose, puisqu'elle est la compréhension de
l'objet que poursuivait l'investigation. Les philosophes entendent
par signe (43) la proposition dominante qui précède, accompagne, ou
suit. L'investigation, qui a Dieu pour objet, aboutit donc à la
doctrine qui nous vient par l'Intermédiaire du Fils de Dieu. Où est
le signe dé-547
monstratif que le Fils de Dieu lui-même est notre Sauveur ?
Demandez-le aux prophéties qui ont promulgué son avènement bien des
siècles avant qu'il s'accomplit ; demandez-le aux témoignages qui
attestent sa présence sensible parmi nous ; demandez-le enfin à sa
puissance, qui est proclamée solennellement depuis son ascension et
que l'on peut toucher du doigt, tant elle est visible !
Que la vérité soit parmi nous, en faut-il d'autre preuve que
celle-ci : le Fils de Dieu lui-même nous a parlé ? En effet, si au
fond de toute question vous retrouvez universellement ces deux
circonstances, la personne et la chose, il est avéré par là même que
la vérité, et ce qui mérite réellement ce nom, n'habite qu'au milieu
de nous. La personne ! c'est le Fils de Dieu lui-même; qu'est-ce à
dire? l'éternelle vérité qui se révèle à nous. La chose ! c'est la
vertu de la foi qui triomphe des résistances, et vaincrait le monde,
eût-elle le monde tout entier à combattre. Mais puisque, d'une part,
les actions, le langage et la raison se sont accordés dans tous les
temps à flétrir l'impiété du misérable qui nie la Providence, et à
le châtier au lieu de le réfuter ; puisque, d'autre part, il nous a
été montré, là, ce qu'il faut faire et comment il faut vivre pour
arriver à la connaissance du Tout Puissant ; ici, par quelle manière
d'honorer Dieu nous devenons à nous-mêmes les artisans de notre
salut, instruits d'ailleurs de ce qui est agréable à notre maitre,
non pas à l'école des sophistes, mais par la bouche de Dieu
lui-même, nous Chrétiens, nous travaillons à marcher dans les voies
de la justice et de la sainteté. Ce qui lui est agréable, c'est que
nous soyons sauvés : or, le salut est le fruit des bonnes œuvres et
de la connaissance qui nous sont enseignées toutes deux par notre
Seigneur. S'il est vrai de dire avec Platon que, hormis Dieu, ou les
descendants des dieux, personne ne peut révéler la vérité, nous
sommes en droit de nous écrier avec un noble orgueil :
« Nous
possédons la vérité par le Fils de Dieu. Les oracles, promulgués
avant les événements et confirmés depuis par les événements, sont
nos pièces de conviction. »
Toutefois, il faut nous garder de
rejeter avec dédain les mé- 548
thodes qui nous facilitent la découverte
de la vérité. Assurément lorsque la philosophie proclame qu'il
existe une Providence, et assigne des rémunérations pour la vertu
aussi bien que des châtiments pour le vice dans un autre monde, elle
touche sommairement à la théologie. Mais interrogez-la sur la
révélation ; descendez aux détails ; elle ne sait plus répondre.
Ignorante du culte qu'il faut rendre à Dieu, elle ne parle pas comme
nous du Fils de Dieu, ni de la divine économie de la Providence.
Voilà pourquoi les hérésies qui s'élèvent dans le sein de la
philosophie barbare, ont beau répéter avec nous qu'il n'y a qu'un
Dieu, elles ont beau célébrer le Christ : discours purement humains
et auxquels manque la vérité ! Le Dieu qu'elles reconnaissent est un
Dieu de leur invention. Le Christ qu'elles professent n'est pas le
Christ que nous enseignent les prophètes. Aussi longtemps que leurs
dogmes pervers demeurent eu contradiction avec les enseignements de
la vérité, ils sont contre nous. Il est bien vrai que Paul, à cause
de ceux d'entre les Juifs qui croyaient, donna la circoncision à
Timothée. Il craignait que l'abolition d'une pratique, interprétée
d'une manière charnelle sous l'empire de la loi, n'écartât de la foi
chrétienne les néophytes qui venaient du judaïsme. Mais il savait
bien que la circoncision était impuissante à justifier. Sa maxime,
c'était « de se faire tout à tous » en conservant par condescendance
et momentanément les prescriptions en vigueur,
« afin de sauver tous
les hommes. »
Ailleurs, ne voyons-nous pas Daniel porter, sous le
roi des Perses, le collier d'or ? La tribulation du peuple ne lui
sembla point une considération de médiocre importance.
On n'est donc pas coupable de mensonge pour user de condescendance
dans un intérêt de salut, ni pour se tromper sur quelque point qui
n'est pas capital. Les fourbes et les imposteurs sont ceux qui,
attaquant les principaux articles de la foi, rejettent le Seigneur,
autant qu'il est en eux, ou au moins renient la véritable doctrine,
puisqu'ils expliquent et transmettent les Écritures contrairement
à la dignité de Dieu et du Seigneur. En effet, l'interprétation et
l'observation exacte 549
des Écritures, conforme à la sainte doctrine, et telle que la pieuse
tradition des apôtres nous la transmet, est le dépôt que nous
rendons à Dieu.
« Ce qui vous est dit à l'oreille, »
c'est-à-dire,
dans un sens particulier et mystique, car on se sert de cette
allégorie pour exprimer l'énonciation d'un mystère,
« publiez-le
sur les toits, »
disent les livres saints. Oui, sans doute ; en
recueillant les saints oracles avec une âme généreuse, en les
transmettant dans toute leur magnificence, en les expliquant d'après
la règle de la vérité. En effet, ni les prophètes, ni notre Seigneur
lui-même, n'ont divulgué les divins mystères assez clairement pour
que le premier venu pût les comprendre. La parabole était la forme
sous laquelle ils se cachaient.
« Jésus,
suivant le langage des
apôtres, disait toutes choses en paraboles, et il ne parlait qu'en
paraboles. » Si « tout a été fait par lui, et que rien de ce qui a
été fait n'ait été fait sans lui, »
il est donc vrai que la
prophétie et la loi remontent jusqu'à lui et que c'est lui qui les a
énoncées en paraboles.
Au reste,
« toutes mes paroles sont droites pour les intelligents,
»
dit l'Esprit saint, c'est-à-dire, pour ceux qui, recevant, d'après
la règle de l'Église, l'interprétation des textes sacrés, la
conservent telle qu'elle a été manifestée par le Christ lui-même.
Or, la règle de l'Église n'est rien moins que l'harmonieux accord de
la loi et des prophètes, en conformité avec le Testament que
Jésus-Christ nous a légué par sa présence au milieu de nous. La
prudence marche à la suite de la connaissance, et la tempérance à la
suite de la prudence. On peut dire que la prudence est une
connaissance divine qui échoit en partage à ceux qui deviennent
dieux ; que la tempérance, au contraire, humaine dans sa nature, est
le lot de ceux qui s'adonnent à la philosophie et ne sont pas encore
arrivés à la sagesse. Si la vertu est divine, divine aussi doit en
être la connaissance; mais la tempérance est une sorte de prudence
incomplète, qui aspire à la prudence, dont les œuvres sont pleines
de labeurs, plus militante que contemplative. Il en est de même
assurément de la justice : humaine dans ses applica-
550 tions, et vulgaire par là même, elle est au-dessous de la sainteté,
qui est la justice de Dieu. Voyez l'homme parfait. Il n'attend pas
que les règlements civils, ou les prohibitions de la loi le
contraignent à la justice : il s'y porte d'un mouvement spontané, et
par amour pour Dieu. Les Écritures voilent donc le sens de leurs
oracles pour bien des motifs. Elles veulent d'abord que nous
examinions scrupuleusement, et que nous tenions constamment notre
esprit éveillé pour l'intelligence de la sainte doctrine. Ensuite il
n'était pas expédient à tous les hommes de comprendre. Les paroles
de l'Esprit saint, destinées au salut, pouvaient se retourner contre
les profanateurs qui les accueilleraient avec de coupables
dispositions. Voilà pourquoi les saints mystères des prophéties,
réservés pour les Élus et pour ceux que leur foi a prédestinés à la
connaissance, sont enveloppés de paraboles ; car le style des
Écritures est tout parabolique. De là vint que le Seigneur,
quoiqu'il ne fût pas de ce monde, conversa au milieu des hommes
comme s'il eût été de ce monde. Il fut le modèle vivant de toutes
les vertus. L'homme nourri dans ce monde, il l'éleva vers les objets
invisibles, essentiels, transportant ainsi le monde dans un autre
inonde. Nouvelle raison pour les Écritures de recourir à la
parabole. Cette forme de langage, qui n'indique pas l'objet
lui-même, mais le montre à travers un léger déguisement, conduit
l'intelligence au sens propre et véritable ; ou, si l'on veut, la
parabole est une manière de parler qui nomme sous d'autres mots le
mot propre, dans l'intérêt de notre instruction.
Ne voyons-nous pas, en effet, la divine économie de l'Incarnation
prédite par les prophètes, demeurer à l'état de simple allégorie
pour ceux qui ne connaissent pas la vérité ? Que le Fils du Dieu,
qui a créé toutes choses, ait revêtu notre chair; qu'il ait été
conçu dans le sein d'une vierge en tant qu'il a pris un corps
sensible; que, par suite de sa naissance charnelle, il ait souffert,
et qu'il ait ressuscité, mystère que nomme celui-ci, que comprennent
ceux-là;
« scandale pour les Juifs, folie pour les Gentils, »
selon le langage de l'apôtre ! Mais soulevez le voile des Ecritures
! Qu'elles montrent la vérité à ceux qui ont
551 des oreilles I Dans
cette chair qu'a revêtue notre Seigneur et qui a enduré la passion,
vous reconnaîtrez aisément la Sagesse et la Vertu de Dieu. Enfin, la
forme allégorique remontant à une haute antiquité, comme nous
l'avons démontré, il ne faut pas s'étonner qu'on la retrouve
fréquemment chez les prophètes. L'Esprit saint se proposait par là
de convaincre les philosophes de la Grèce et les sages des autres
nations barbares, qu'ils avaient ignoré le futur avènement de notre
Seigneur et la doctrine mystérieuse qu'il devait apporter ici-bas.
C'est donc à bon droit que la prophétie où était proclamé notre
Seigneur, de peur de passer aux yeux de quelques-uns pour
blasphématoire, parce qu'elle contredisait les opinions communes,
enveloppa la signification réelle sous des expressions qui pouvaient
éveiller dans les âmes des conceptions d'une nature différente. De
plus, tous les prophètes qui ont prédit l'avènement du Seigneur, et
avec cet avènement les mystères qui en étaient la conséquence,
endurèrent la persécution et furent mis à mort comme le Seigneur qui
leur manifesta les Ecritures. Ses disciples eux-mêmes, qui
répandirent par le monde sa parole aussitôt qu'il eut quitté la vie,
usèrent, à son exemple, de la parabole. Ecoutons Pierre parlant des
apôtres dans sa prédication :
« Après avoir parcouru les livres
que nous ont laissés les prophètes, où Jésus-Christ est nommé
tantôt en paraboles, tantôt en énigmes, tantôt sous des termes
formels et incontestables, nous y avons trouvé son avènement, sa
croix, sa mort, tous les supplices dont les Juifs l'ont accablé,
la résurrection et son ascension au ciel, avant la fondation de la
nouvelle Jérusalem, ainsi qu'il est écrit (44). »
Voilà par quelles
tribulations il devait nécessairement passer ; voilà ce qui doit
arriver après lui.
« Cet examen fait, nous avons cru en Dieu
d'après ce que portent les Écritures à son sujet. »
Puis. il ajoute
un peu plus bas que les livres saints sont l'œuvre de la divine
providence : Nous savions, dit il, que Dieu les
« avait réellement
ordonnés, et nous n'avançons pas un mot qui ne s'appuie sur
l'Ecriture. »
552
La langue hébraïque, elle aussi, possède quelques propriétés
particulières, semblable sur ce point à tous les idiomes en général,
et riche en locutions caractéristiques qui sont comme le cachet de
la nation. On définit (45) une langue une manière de s'exprimer qui se
moule sur le caractère du peuple. La prophétie n'a rien qui
ressemble aux combinaisons de ces dialectes. Chez les Grecs, les
expressions figurées se voilent à dessein, pour mieux imiter celles
de nos prophéties. C'est, en vers comme en prose, une déviation
volontaire du sens naturel ; car le trope n'est qu'une manière de
détourner le mot de son acception propre pour l'appliquer à un sens
figuré, dans l'intérêt de la composition, et pour donner aux
différentes parties du discours plus de grâce et de mouvement. Mais
jamais la prophétie ne recourt aux figures dans le bot d'orner le
langage. Comme elle sait que tous ne peuvent porter la vérité, elle
se cache sous mille formes diverses et ne fait briller la lumière
que pour les fidèles, initiés à la connaissance et conduits à la
vérité par l'amour. La philosophie barbare a différentes espèces de
prophéties, le proverbe, la parabole, l'énigme. Elle distingue la
sagesse comme quelque chose qui diffère de la discipline, puis les
paroles de la prudence, les subtilités du langage, la
véritable
justice, puis encore la science de diriger le jugement, la ruse que
la discipline apprend aux simples, le sens et l'intelligence, qui
est communiquée au néophyte par les catéchèses.
« Le sage, en écoutant ces prophètes, est-il dit, deviendra plus sage, et
l'homme prudent apprendra l'art de gouverner. Il pénétrera les
paraboles et leurs secrets, les discours des sages, et leurs mystères. »
S'il est vrai qu'Hellène, fils de Jupiter, selon les
uns, de Deucalion, selon les autres, donna son nom aux langues
helléniques, c'est-à-dire grecques, la chronologie que nous avons
exposée plus haut, peut servir aisément à démontrer de combien de
générations la langue hébraïque est antérieure aux dialectes de la
Grèce.
553
A mesure que nous avancerons dans cet ouvrage, après avoir examiné
sous chacune de leurs faces les figures dont parlait le prophète (46),
nous exposerons avec soin, et selon la règle de la vérité, le régime
qui constitue la vie gnostique. Lorsque la Vertu divine apparut à
Hermas dans une vision, et sous la figure de l'Église, elle lui
remit entre les mains, avec ordre de le transcrire, un livre qu'elle
voulait faire connaitre aux élus.
« Je l'ai transcrit, dit le
Pasteur, lettre par lettre (47) ne pouvant découvrir comment
s'assemblaient les syllabes. »
Cette vision signifiait que
l'Écriture, prise dans la simple acception des mots, est claire pour
tous, et que la foi joue ici le rôle de l'alphabet. Voilà pourquoi
on dit allégoriquement lire d'après la lettre. .Au contraire,
l'interprétation gnostique, plus intelligente, grâce aux progrès de
la foi, est assimilée à la lecture par syllabes. Ailleurs n'est-il
pas ordonné au prophète Isaïe (48) de prendre le livre
nouveau pour y
écrire des mots mystérieux ? Le Saint-Esprit désignait, au moyen de
ce symbole, la sainte connaissance, qui devait venir par
l'explication des Écritures, et dont les livres n'avaient pas encore
reçu le dépôt, parce qu'elle était encore ignorée. Le mystère avait
été révélé dès l'origine à ceux qui ont l'intelligence. Il y a plus.
Depuis que le Seigneur a instruit lui-même ses apôtres, la tradition
de l'Écriture nous est transmise maintenant non écrite, gravée
qu'elle est par la puissance de Dieu dans des cœurs nouveaux,
d'après le Testament nouveau.
Voilà pourquoi les plus éclairés
d'entre les Grecs consacrent à Hermès, qu'ils disent être la parole,
une grenade, en reconnaissance de l'usage de la voix et de son
interprétation ; car le discours renferme bien des sens cachés.
Il y avait donc une profonde sagesse dans cette vision de Jésus,
fils de Navé, quand il aperçut un double Moïse enlevé aux cieux,
l'un placé parmi les anges, l'autre debout sur le
554
sommet des montagnes, et bien digne d'avoir encore les anges pour
compagnons sur ces hauteurs. Or, Jésus vit ce spectacle d'en bas,
transporté en esprit avec Caleb. Toutefois les deux spectateurs ne
voient pas de la même manière. Celui-ci descendit promptement, comme
impatient de déposer le fardeau qui l'accablait; celui-là, descendu
de ces sublimités, raconta dans la suite la gloire dont il avait été
le témoin, plus clairvoyant que son compagnon, parce qu'il était
plus pur. L'histoire signifie, si je ne me trompe, que la
connaissance n'est pas le domaine de tous. Les uns occupés du corps
matériel des Écritures, c'est-à-dire, des mots et des noms,
n'entrevoient que le corps de Moïse ; les autres pénètrent le fond
de la pensée, et cherchent sous les mots leur signification
mystique, poursuivant avec une avide curiosité le Moïse qui siège à
côté des anges. Assurément parmi ceux qui invoquaient le Seigneur
lui-même, un grand nombre disaient :
« Fils de David, ayez pitié de moi ! »
mais combien peu connaissaient le Fils de Dieu, comme
Pierre, que son maître proclama heureux,
« puisque ce n'était ni
la chair ni le sang qui lui avait révélé le mystère, mais le Père
qui est dans les deux ! »
Il nous apprenait par ces mots, que le
véritable Gnostique connaît le Fils du Tout-Puissant, non point par
les yeux de cette chair qui a été formée dans le sein maternel, mais
par la vertu du Père lui-même. La possession de la vérité n'est pas
une œuvre laborieuse uniquement pour les inexpérimentés et les
inhabiles. L'histoire de Moïse fournit la preuve que ceux-là même
dont elle est la science particulière, ne jouissent pas de la
contemplation dans toute son étendue. Jadis les Hébreux ont vu la
gloire de Moïse ; les saints d'Israël ont vu les visions angéliques
: il faut attendre que nous puissions, comme eux, contempler face à
face les splendeurs de la vérité.
555 CHAPITRE XVI.
Le Décalogue pris pour exemple d'interprétation mystique.
Le décalogue va devenir en passant un exemple de cette
interprétation mystique ; que le nombre Dix soit sacré, j'estime
superflu de le dire, pour le moment. S'il est vrai que les tables
écrites soient l'ouvrage de Dieu, nul doute qu'elles ne désignent la
création de l'univers. Par le doigt de Dieu, on entend la puissance
qui forma le ciel et la terre ; les tables de la loi seront le
symbole de l'un et de l'autre. En effet, les caractères tracés par
Dieu sur la table qui les reçoit représentent la création du monde.
Or le Décalogue, par une sorte d'image du ciel, renferme le soleil
et la lune, les astres et les nuages, In lumière, le vent, l'eau,
l'air, les ténèbres, le feu. Voilà le Décalogue naturel du ciel.
L'image de la terre renferme les hommes, les bestiaux, les reptiles
et les animaux ; parmi ceux qui fendent les eaux, les poissons et
les cétacées ; parmi les oiseaux, ceux qui sont carnivores et ceux
qui ne le sont pas ; parmi les plantes, celles qui sont fécondes et
celles qui sont stériles. Voilà le décalogue naturel de la terre.
Quant à l'arche, qui contenait les tables de la loi, ce sera la
sagesse et la connaissance des choses divines et humaines. Peut-être
aussi que les deux tables sont la promulgation des deux Testaments.
Elles ont été mystiquement renouvelées, quand l'ignorance et le
péché débordèrent à la fois. Les préceptes, à ce qu'il semble, sont
écrits deux fois pour les deux esprits, l'un qui commande, l'autre
qui obéit,
« puisque la chair s'élève contre l'esprit, et l'esprit
contre la chair. »
Le nombre dix se retrouve aussi dans l'homme : il a cinq sens, il
parle, il se reproduit ; au huitième rang se place le souffle vital
qui anima son corps dès sa formation ; l'âme à laquelle appartient
l'empire arrive la neuvième ; enfin la vertu de l'Esprit saint qui
vient se reposer dans l'homme par la foi
556 et lui imprime sa forme et
son caractère, complète le nombre dix. Ajoutez que la loi semble
imposer ses prescriptions aux dix éléments qui composent l'homme, à
la vue, à l'ouïe, à l'odorat, au tact, au goût, et aux organes qui
vont par deux et sont les ministres des précédents, à savoir les
pieds et les mains. Voilà pour la formation de l'homme. L'âme y est
introduite, et, avant l'âme, le principe dirigeant par lequel nous
raisonnons, et qui ne doit pas son origine à l'émission de la
semence, de sorte que, sans même le compter, on obtient les dix
facultés par lesquelles s'exécute l'universalité de nos actes. En
suivant l'ordre de ces phénomènes, l'homme, en effet, aussitôt qu'il
est né, débute dans la vie par tout ce qui est soumis aux passions.
Or, nous tenons la faculté de raisonner, qui domine toutes les
autres, pour la cause constituante de l'animal : il y a mieux, nous
disons que la partie irraisonnable est animée, et en est une
portion. Le principe vital, dans lequel est renfermée la vertu
d'accroissement, et, pour le dire en général, de tout mouvement, est
échu à l'esprit charnel qui est doué d'une mobilité prodigieuse, qui
se porte en tous lieux par les sens et le reste du corps, et
s'affecte le premier par le corps. Mais la faculté dominante possède
la liberté au fond de laquelle sont l'examen, la règle, la
connaissance. Ô merveille ! tout est ordonné par rapport à une seule
faculté dominante pour laquelle l'homme vit, et vit d'une certaine
façon. C'est donc par l'esprit corporel que l'homme sent, désire, se
réjouit, s'irrite, se nourrit, se développe ; par lui qu'il agit
conformément à ce que la réflexion a conçu et déterminé. Quand les
passions sont vaincues, la faculté dominante triomphe. Ainsi ce
précepte :
« Tu ne désireras point, »
ne signifie pas autre chose,
sinon : Au lieu d'obéir en esclave à l'esprit charnel, tu lui
commanderas en maitre, parce que, d'une part,
« la chair s'élève
contre l'esprit, »
rebelle toujours prête à se jeter dans la honte
et les excès contraires à sa nature ; et que, de l'autre, l'empire a
été donné
« à l'esprit pour gouverner la chair, »
afin que l'homme
agisse dans tout le cours de sa vie conformément à sa nature.
Les
livres saints n'ont-ils pas raison quand ils nous disent
557
que
« l'homme a été fait à l'image de Dieu? »
Il ne s'agit pas, dans
cette occurrence, de son organisation extérieure. Cette parole
signifie qu'à l'exemple de Dieu, qui procède en toutes choses avec
la raison de son Verbe, le véritable Gnostique accomplit des œuvres
qui tirent leur bonté de la raison par laquelle il est toujours
conduit. Les deux tables de la loi, on l'a insinue avec vérité, sont
donc le symbole des préceptes qui, donnés aux deux esprits, à celui
qui est créé, comme à celui qui gouverne, devancèrent la loi. Ils
désignent, en outre, les impulsions de nos sens qui se divisent en
deux espèces, selon qu'elles gravent leur empreinte dans notre
esprit, ou qu'elles procèdent de l'opération du corps ; double voie
pour saisir les objets. Les sens s'appliquent au monde de la
matière, l'intelligence au monde de la pensée. Quant aux actions,
elles sont aussi de deux sortes ; ici elles naissent de la
réflexion, là d'un mouvement physique.
Le premier précepte du Décalogue nous met sous les yeux un Dieu
unique, tout-puissant, qui tira de l'Égypte le peuple élu, pour le
conduire à travers les solitudes dans l'héritage de ses pères. Par
le second (49), le Créateur veut que les Hébreux, à l'aspect de ces
divines merveilles, comprennent, autant qu'il est en eux, la
grandeur de sa puissance ; il veut encore que, mettant leur
espérance dans le vrai Dieu, ils n'adressent point un hommage
idolâtrique à la créature. La majesté de l'Eternel, vraiment digne
de tes respects, et qui n'est autre chose que son nom — la multitude
ne pouvait alors en connaitre davantage — tu ne la prendras point en
vain, pour appliquer cette dénomination auguste aux objets créés et
périssables, que la main des hommes a forgés, et sous lesquels ne se
trouve pas CELUI QUI EST : car, dans l'identité incréée, celui qui
est existe seul ; tel est le sens du troisième commandement. Le
quatrième 558 nous annonce que le monde est l'œuvre de Dieu, que Dieu
nous a donné le septième jour pour nous reposer, à cause de
l'affliction qui travaille notre vie, et des maux auxquels nous
sommes sujets. Dieu, en effet, dans son éternelle vigueur et sa
sainte impassibilité, n'a pas besoin de repos. Il n'en est pas de
même de nous, qui portons le fardeau de la chair. Le septième jour
est donc appelé jour de repos, qu'est-ce à dire? abstinence de tout
mal, qui prépare en nous ce premier jour, où naquirent toutes
choses, qui est véritablement notre repos et auquel remonte la
première apparition de cette lumière, dans laquelle vous voyons et
possédons l'infini. C'est à dater de ce jour que les premiers rayons
de la sagesse et de la connaissance nous illuminent, je veux dire
l'Esprit du Seigneur, lumière de la vérité, flambeau réel et
indéfectible, qui, se distribuant sans se diviser, dans ceux qui ont
été sanctifiés par la foi, est le soleil des intelligences éclairant
tout ce qui existe. Suivre ses clartés pendant toute la durée de
notre vie, c'est nous établir dans une sainte impassibilité. Voilà
ce que j'appelle nous reposer. Aussi Salomon nous montre-t-il le
Tout-Puissant engendrant, bien des siècles avant le ciel, la terre,
et tout ce qui est, la sagesse dont la possession, sinon par
essence, au moins par les efforts qui nous élèvent à elle, révèle
par voie de compréhension à ceux qui sont ici-bas les lois divines
et humaines.
Parvenus à ce point, puisqu'il a été question du
septénaire et de
l'octonaire, il nous importe de rappeler brièvement que l'octonaire,
absolument parlant, semble n'être que le septenaire, et que dans le
même sens le septénaire devient le nombre six, qui lui-même est
proprement le jour du sabbat. Le septenaire, ainsi envisagé, est
destiné à l'action. En effet, nom voyons la création du monde
terminée dans l'espace de six jours. Le soleil met six mois à
compléter sa révolution d'an tropique à l'autre (50). Pendant cet
intervalle, les feuilles 559
tombent une fois; une autre fois les plantes pullulent et les
germes se développent. On dit encore que le fœtus est entièrement
formé dans l'espace de six mois, c'est-à-dire, au bout de 182 jours
et demi, comme l'écrivent le médecin Polybe dans son Traité des
enfants qui viennent à 8 mois, et le philosophe Aristote dans son
ouvrage De la nature. C'est sans doute à cause de la création de
l'univers, consommée en six jours, que les disciples de Pythagore,
guidés par le prophétique historien de la Genèse, regardent comme
parfait, le nombre six (51), qu'ils appellent
Meseuthys et Gamos.
Messuthys, parce qu'il est une sorte de milieu placé a une égale
distance entre 10 et 2 ; Gamos, parce que ce mot signifie mariage.
En effet, de même que le mariage engendre par l'union de l'homme et
de la femme, de même six est engendré par le nombre impair 3, et par
le nombre pair 2, qui est regardé comme femelle (52). Deux fois trois
produisent six. D'ailleurs, les mouvements par lesquels se répand la
génération sont variés, en haut, en bas, à droite, à gauche, en
avant, en arrière.
C'est donc à bon droit que, regardant le nombre
sept (53) comme né sans mère et n'engendrant aucune postérité, l'on en
580
fait le symbole du sabbat et l'allégorique emblème de ce repos
«
dans lequel on ne se mariera point. »
Car ce nombre, qui n'est le
produit d'aucun facteur, ne produit aucun des nombres compris entre
un et douze.
L'octonaire ou le nombre huit, est appelé cube par ceux qui comptent
la sphère immobile au nombre des sept planètes, an moyen desquelles
s'accomplit la grande révolution de la grande année, qui verra la
rétribution générale et l'accomplissement des promesses (54). Voilà
pourquoi le Seigneur, étant monté sur le Thabor, lui quatrième (55)
devient bientôt le sixième (56) et dans la splendeur de sa lumière,
laisse échapper les vertus qui partaient de lui, autant du moins que
pouvaient les soutenir cm qu'il avait destinés à ce spectacle. Une
voix, c'est le septième personnage, le proclama Fils de Dieu.
Que voulait-elle? que ses compagnons se reposassent en lui par la
fermeté de leurs convictions; et que lui-même, complétant
l'octonaire par la génération dont le nombre six, avec ses
merveilleuses propriétés, était l'emblème, apparût un Dieu incarné,
dans tout l'éclat de sa puissance, pris pour un homme véritable,
mais ignoré dans le mystère de sa nature (57). Six en effet, a son rang
parmi les nombres, mais la suite des lettres ne renferme pas le
signe qui l'exprime (58). Dans la numération, chaque unité garde sa
place jusqu'à sept et huit : dans l'alphabet, au contraire, le
théta est la sixième lettre et l'éta, la septième ; mais le signe
numérique ?' s'étant glissé, je ne sais comment, dans l'alphabet,
561
en acceptant ce système, sept devient six, et huit devient sept.
Voilà pourquoi il est dit encore que l'homme fut créé au sixième
jour, l'homme fidèle à celui que représente la figure 6, (59) afin
d'être investi sur-le-champ de l'héritage que promet le Seigneur. La
sixième heure, qui est celle où se consommèrent l'agonie de l'
homme
et l'œuvre de notre salut, renferme aussi quelque chose de sacré. Il
est donc prouvé que 8 équivaut à 7 et 7 à 6 pour le rang qu'ils
occupent. Car c'est dans cet autre sens mystique que le septénaire a
glorifié l'octonaire, et
« que les cieux annoncent aux cieux la
gloire du Très Haut. »
Leurs figures sensibles sont nos lettres
phonétiques. C'est ainsi que le Seigneur lui-même a été appelé
l'Alpha et l'Oméga, le
« commencement et la fin, —
par qui tout a été fait et sans lequel rien n'a été fait. »
Il ne faut donc pas s'imaginer que le repos de Dieu, comme
quelques-uns le conçoivent, ait été une suspension d'activité. Bon
par son essence, si Dieu venait à cesser de faire le bien, il
cesserait au même instant d'être Dieu, parole qui serait un
monstrueux blasphème. Il se reposa, qu'est-ce à dire ? il ordonna
que l'ordre établi se maintint inviolablement pendant toute la durée
des siècles, et que chaque créature se reposât de son antique
confusion. Car les créatures qui sortirent du néant à des jours
divers s'enchainèrent dans une merveilleuse harmonie, afin que les
êtres fussent glorifiés d'après leur antériorité d'apparition,
inégaux en honneur, quoiqu'ils aient jailli tous à la fois de la
même pensée. La naissance de chacun d'eux n'eût pas été
distinctement signalée par la voix du Très haut, si la création avait
été désignée en masse. Il fallait que le langage procédât par ordre.
Voilà pourquoi l'historien sacré nomme une première création, puis
une seconde, lorsque néanmoins la souveraine majesté tira
simultanément l'universalité des êtres d'une même essence. La
volonté de Dieu, si je ne me trompe, est une dans son unique
identité. Comment, d'ail- 562
leurs, la création se serait-elle accomplie dans le temps. si le
temps lui-même eût été contemporain de la création ?
Mais que dis-je ? le monde tout entier, La nature vivante, comme la
nature inorganisée, mule sur le septénaire. On compte sept anges
premiers-nés, chefs de tous les antres, et revêtus de la plus grande
puissance. Suivant les astronomes, la terre est gouvernée par sept
planètes errantes, auxquelles les Chaldéens prêtent de merveilleuses
sympathies avec ce qui nous arrive, et par l'inspection desquelles
ils se vantent de connaître l'avenir. Au nombre des étoiles axes
sont les sept Pléiades. Les deux ourses se composent de sept étoiles
qui dirigent l'agriculture et la navigation. La lune aussi change de
forme chaque septième jour ; simple croissant dans la première
semaine, pleine an bout de la seconde, redevenue simple croissant à
la troisième, depuis qu'elle a commencé de décliner, entièrement
effacée à la quatrième. Il y a mieux : le mathématicien Séleucus lui
assigne sept phases différentes. Invisible d'abord, courbée en
croissant, puis demi-pleine, puis entièrement pleine et arrondie;
puis déclinant toujours, arrondie, demi-pleine encore une fois et
courbée en croissant.
« Chantons un hymne nouveau sur les sept tons de notre lyre, »
écrit un poète qui n'est pas sans gloire, nous apprenant ainsi que
la lyre antique avait sept tons. Notre visage porte sept auxiliaires
de nos sensations ; deux yeux, deux conduits pour les sons, deux
narines, et la bouche qui complète le septénaire. Les élégies de
Solon nous avertissent aussi, dans les vers suivants, que le
septénaire préside aux diverses périodes de la vie humaine :
« Lorsque l'enfant aura vu s'accomplir les sept premières années
de sa vie, tu regarderas dans sa bouche le rempart de ses dents.
Que la Divinité lui donne encore sept années ; arrive l'époque de
la puberté. Quand il aura grandi pendant sept années nouvelles,
ses joues se couvriront d'une barbe épaisse. Ajoute à son âge un
pareil nombre d'années, que dons toute la vigueur de sa force, il
prend rang parmi 563
les hommes. La présence du cinquième septénaire l'avertit de
chercher une épouse, et de songer à revivre dans sa postérité. La
sixième révolution est venue : avec elle apparaissent la prudence,
l'habileté, et le dégoût de tout ce qui est frivole ou insensé. Le
septième et le huitième septénaire brillent par la richesse de
l'éloquence et du génie. Dans le neuvième, la force du corps et de
l'intelligence subsiste encore, mais affaiblie, et incapable de
grandes choses : après la dixième période, l'homme, mûr pour le
tombeau, tombe sous les coups de la mort. »
Poursuivons : dans les maladies, le septième et le quatorzième jours
sont des jours critiques où la nature est aux prises avec le
principe du mal. Hermippe de Béryte rapporte encore, dans son Traité
du septenaire, mille autres propriétés merveilleuses. Mais écoutons
le bienheureux David lui-même. Il va découvrir en termes formels
aux regards du Gnostique une supputation mystique en rapport avec le
septénaire et l'octonaire :
« Notre vie, dit-Il, est aussi fragile
que la toile de l'araignée. Les jours de nos années, sont
soixante-dix années, quatre-vingts pour les forts. Au-delà, c'est
régner. »
Mais ne nous y trompons pas, le monde a été engendré et
non fait dans le temps. Pour nous en convaincre, la prophétie ajoute
:
« Telle fut l'origine des cieux et de la terre, lorsqu'ils furent créés, au jour que le Seigneur fit la terre et les cieux. »
Ces paroles, lorsqu'ils furent créés, expriment une énonciation
indéfinie et que ne limite aucune époque ; mais ces mots, au jour
que le Seigneur fit, c'est-à-dire, dans qui et par qui il créa
toutes choses, et sans lequel rien n'a été fait, » désignent
l'opération qui a lieu par le Fils, dont le Psalmiste a dit :
«
C'est ici le JOUR que le Seigneur a fait; réjouissons-nous en lui
et tressaillons d'allégresse? »
Qu'est-ce à dire ? Asseyons-nous au
banquet divin par la connaissance qu'il nous a transmise. Le Verbe,
en effet, qui illumine les plus épaisses ténèbres, et par
l'intermédiaire duquel est arrivée à la lumière et à la vie toute
créature, a été appelé notre Jour. En deux mots, le Décalogue nous
montre par la lettre iota nom de
564 bénédiction par excellence, en
nous mettant sous les yeux Jésus (60), qui est le Verbe.
Le cinquième précepte qui vient après, dans le Décalogue, a pour but
l'honneur que nous devons à notre père et à notre mère. Il proclame
ouvertement que Dieu est notre père et notre Seigneur ; de là le
titre de fils et de dieux donné à ceux qui l'ont reconnu. Notre
père, notre Seigneur, c'est donc le créateur de toutes choses. Mais
quelle sera notre mère ? La chercherons-nous avec quelques-uns dans
la substance dont nous avons été engendrés ? ou bien sera-ce
l'Église, comme le veut plus d'un commentateur ? Nullement. Notre
mère,
« la mère des justes, »
selon le langage de Salomon, c'est
la divine connaissance, la sagesse, qu'il faut choisir pour
elle-même. D'ailleurs la connaissance de tout ce qui est beau, de
tout ce qui est honorable nous vient de Dieu par le Fils. Suit le
précepte qui défend l'adultère. On est coupable d'adultère, lorsque,
transfuge de l'Église, de la véritable connaissance, et de la foi à
l'existence d'un Dieu, on se jette dans des opinions condamnables ;
ou bien quand on érige en Dieu quelque créature, ou bien encore
quand ou taille eu forme de simulacre ce qui n'est pas, franchissant
ainsi la limite de la connaissance, je me trompe, déserteur de la
connaissance. Les opinions erronées sont aussi étrangères au
Gnostique que les opinions véritables lui sont habituelles et comme
inhérentes. Voilà pourquoi l'illustre apôtre appelle l'idolâtrie une
sorte de fornication, d'accord avec le prophète, qui dit :
« Il
s'est prostitué au bois et à la pierre. — Il a dit au bois : tu
es mon père ; et à la pierre : tu m'as engendré. »
Vient ensuite le précepte qui défend le meurtre. Le meurtre est une
suppression fermement arrêtée. Supprimer, au sujet de Dieu et de sou
éternité, la doctrine véritable pour y substituer
565
le mensonge ; dire, par exemple, que nulle Providence ne gouverne
l'univers, affirmer que le monde n'a pas été créé, nier enfin
quelque dogme sacré dans l'ensemble de la doctrine, c'est faire acte
de meurtrier. Le commandement qui suit défend le vol. De même que le
ravisseur du bien d'autrui, quand le dommage est considérable,
ajustement mérité le supplice qui le frappe, de même les téméraires
qui usurpent les attributions divines par la peinture et la
sculpture, et se proclament insolemment les créateurs des animaux et
des plantes ; de même encore ceux qui imitent la philosophie
véritable, sont des voleurs. Agriculteur, père d'un fils,
qu'importe? ils sont les ministres de Dieu (61), chargés par lui de
semer sa parole. Mais Dieu, qui donne l'accroissement, amène chaque
plante au point qui convient à sa nature. Un grand nombre des
nôtres, semblables là-dessus aux philosophes, attribuent
l'accroissement des germes et leurs transformations à l'influence
des astres, dépossédant ainsi, du moins autant qu'il en est en eux,
le père de tous les êtres de son indéfectible puissance. Les
éléments et les astres ! Puissances obéissantes, ils ont été créés
par Dieu pour exécuter les plans de sa divine providence, et ils
volent en esclaves accomplir les commandements de leur maître,
partout où les guide la parole du Seigneur, puisque l'éternelle
puissance a coutume d'opérer eu toutes choses par des voies
mystérieuses. Vous tous donc qui vous écriez : Nous avons imaginé ou
fait quelqu'une des choses qui appartiennent à l'ensemble de la
création, vous aurez à rendre compte de votre sacrilège entreprise.
Le dixième commandement interdit tous les désirs. Convoiter ce qui
est contraire au devoir amène une responsabilité sévère. De même il
n'est pas permis de soupirer après ce qui est faux, ni de s'imaginer
que les êtres vivants sont capables de sauver ou de perdre par
eux-mêmes, tandis que les objets inanimés ne le peuvent en aucune
façon. L'antidote ne saurait guérir, ni la ciguë ôter la vie, me
dites-vous! Vous êtes la dupe d'un
566 adroit sophisme! Rien n'opère
sans le secours de l'intelligence qui emploie la plante et le
médicament, pas plus que la hache ou la scie ne fend, et ne coupe
sans le bras qui les dirige. Non sans doute, elles n'agissent point
par une impulsion qui leur est propre ; mais elles sont douées de
certaines énergies naturelles qui, appliquées par une main
étrangère, consomment leur œuvre spéciale. Il en est de même de la
providence générale de Dieu. Elle emploie le ministère des forces
plus rapprochées d'elle et plus immédiates pour propager jusqu'aux
derniers degrés de l'échelle des êtres l'efficacité de son
opération.
CHAPITRE XVII.
Quoique la philosophie n'ait pas donné la parfaite connaissance de
Dieu, elle est cependant un remède pour les âmes.
Les philosophes grecs, ne connaissent pas, si je ne me trompe, le
Dieu qu'ils nomment, puisqu'ils ne rendent point à Dieu, le culte
qui convient à un Dieu. Les doctrines professées dans leurs écoles
ressemblent, dit Empédocle,
« à ces frivolités qui passent par les
lèvres de la multitude, qui sait si peu de chose du grand Tout. »
Voyez-vous ce vase de verre, rempli d'eau? L'art imagine un procédé
par lequel un rayon du soleil produit la flamme en traversant ses
parois. Il en est de même de la philosophie. Qu'elle reçoive de la
divine Écriture comme une étincelle de feu, la voilà qui rayonne aux
yeux de quelques mortels privilégiés. Tous les animaux respirent le
même air, mais chacun, d'une manière différente et pour une fin
spéciale. Il en est de même pour la plupart des hommes : ils
approchent de la vérité, disons mieux, des raisonnements qui
promettent la vérité. Qu'ils révèlent quelque chose de Dieu, ne le
pensez pas ! ils ne font que lui prêter les affections humaines. Ils
consument leur vie dans la poursuite de la vraisemblance bien plus
que de la vérité. Or, la vérité s'apprend non point à l'école de
l'imitation, mais dans les enseignements de la discipline. Notre foi
au Christ n'a point pour principe une vaine ostentation de croyance,
pas plus que nous n'allons vers le soleil pour paraître unique-
567 ment
exposés au soleil. Ici, nous cherchons les rayons de l'astre pour
nous réchauffer ; là, nous nous efforçons d'être Chrétiens pour être
des hommes de bien dans toute la rigueur du mot. Le royaume des deux
appartient, en effet, à ceux qui se font le plus de violence, à ceux
que l'examen, la discipline et l'exercice parfait investissent des
honneurs de la royauté. Imiter une opinion, c'est prouver que l'on
en avait quelque préjugé antérieur. Mais qu'on vienne à recevoir une
parcelle de la vérité, vivante étincelle que l'on réchauffe au fond
de son âme par le pieux désir et par l'enseignement ; on remue
ensuite le monde pour monter au faîte de la connaissance. Ce que
nous ne saisissons point par la pensée, nous ne pouvons, en effet,
ni le désirer, ni en tirer quelque profit. Parvenu à ces hauteurs,
le Gnostique embrasse, comme point culminant de la perfection,
l'imitation de son maître, autant du moins qu'elle est permise à la
faiblesse de l'homme, s'imprégnant de la vertu du Seigneur, et se
moulant à l'image de Dieu. Mais ignorer la connaissance, c'est
n'avoir point de règle certaine pour mesurer la vérité. Renonçons
donc pour jamais à participer aux contemplations gnostiques, si nous
ne voulons pas vider notre âme de ses conceptions antérieures, car
on nomme communément et dans une signification générale du nom de
vérité tout ce que perçoivent l'intelligence et les sens.
Sans doute, il est facile de distinguer la peinture véritable de la
peinture vulgaire, et la musique vertueuse de la musique dissolue.
Il y a donc aussi pour le philosophe une certaine vérité qui n'est
pas la vérité des autres philosophes et une beauté réelle différente
de la beauté adultère. Ce qui appelle nos efforts, ce ne sont point
seulement les parcelles de la vérité que l'on décore du nom de
vérité ; c'est la vérité elle-même qu'il faut poursuivre, sans nous
arrêter à sa ressemblance. Car les paroles qui ont Dieu pour objet
ne sont pas unes, mais innombrables. Nommer Dieu, ou ce qui concerne
Dieu, est bien différent. En général, dans l'appréciation de toutes
choses, il faut distinguer l'essence de ses accidents. Il me suffit
assurément de dire : Dieu, c'est le maître de l'univers; mais, dans
un 568 sens absolu, je dis le maitre de l'univers sans rien excepter.
Toutefois, la vérité se manifestant sous deux formes, à savoir les
noms et les choses, bon nombre d'hommes, et ce sont les philosophes
de la Grèce, courant après les grâces et la beauté du langage,
s'arrêtent aux noms seulement, tandis que nom autres Barbares nous
avons le fond des choses. Voilà pourquoi le Seigneur n'a point voulu
sans intention descendre à des formes corporelles, humbles et
vulgaires. Il craignait que les auditeurs, distraits par l'éclat de
sa beauté, ne laissassent emporter leur esprit loin de ses paroles,
et qu'attentifs à des apparences qui ne méritent que le dédain, ils
ne fussent arrachés aux perceptions de l'intelligence. Que nous
importent donc les accidents du langage? il faut n'en considérer que
la signification.
Mais la parole de ces hommes (62) qui ne sont pas aptes à comprendre,
et dont les impulsions ne sont pas dirigées vers la connaissance, ne
persuade pas. Les corbeaux n'imitent-fis pas la voix humaine, sans
avoir néanmoins la moindre notion de ce qu'ils répètent ? Au
contraire, une compréhension intelligente suit de près la foi.
« Père des hommes et des dieux,
»
s'écrie aussi Homère, quoiqu'il ne sache pas quel est le père, ni
comment il est père. Mais de même qu'il est naturel aux mains de
saisir, à l'œil, qui n'est pas malade, de voir la lumière ; de même
quiconque a reçu la foi possède la faculté de participer à la
connaissance, pourvu qu'il veuille tailler l'or, l'argent, les
pierres précieuses, et bâtir sur les fondements qu'il a posés. Il ne
dit point : Je participerai un jour ; il commence à participer. Il
ne remet point sa gloire aux chances de l'avenir : roi, lumineux,
Gnostique, il l'est déjà. Il ne se contente point du nom : il
atteint jusqu'aux choses elles-mêmes. La bonté de Dieu, en effet,
magnifique envers le roi de la création, et désireuse de son salut,
dirigea tout le reste vers cette fin. D'abord elle le gratifia dès
l'origine du bienfait de l'existence. Que l'existence soit
préférable au néant, personne qui le conteste. Puis la Pro-
569
vidence fait passer chacun dans la mesure qui lui est propre de ce
qui est bon à ce qui est meilleur pour lui. N'allons donc point
trouver étrange que la philosophie elle-même ait été donnée par la
bonté souveraine afin de servir d'introduction à la perfection qui
nous vient du Christ, pourvu que la philosophie ne rougisse point de
dire à la connaissance barbare : Conduis-moi vers la vérité. Les
cheveux de notre tête sont comptés. Nos plus légers mouvements sont
inscrits. Pourquoi la philosophie n'aurait-elle point aussi sa
valeur ? Il fut accordé à Samson une force qui résidait dans ses
cheveux, afin de le convaincre que les arts superflus qui ont pour
objet la vie matérielle et qui, mourant avec le corps, se déposent
dans le même tombeau, après la séparation de l'âme, ne peuvent
s'acquérir sans le secours d'en haut. La divine dispensation de la
Providence part des points culminants, nous disent les livres
saints, pour s'épancher sur toutes les créatures, semblable
« au
parfum qui coula de la tète d'Aaron sur son visage et se répandit
sur le bord de ses vêtements. »
D'Aaron, c'est-à-dire du pontife
suprême,
« par lequel tout a été fait et sans lequel rien n'a été
fait. »
Sur le bord des vêtements et non sur le monde des corps : la
philosophie du peuple en dehors du Juif et du Chrétien, n'est, à
vrai dire, qu'un vêtement extérieur.
Ainsi les philosophes qui, exercés au sens propre par l'esprit
d'intelligence, se sont laborieusement appliqués, non point à une
portion, mais à l'ensemble de la philosophie, après avoir dépouillé
tout orgueil et s'être laissés guider par l'amour de la vérité A
laquelle ils rendent témoignage; qui ont profité de tout ce que les
doctrines hétérodoxes renferment de bon pour s'élever à la
compréhension par cette divine et ineffable bonté qui mène chaque
nature, dans la limite du possible, vers ce qui lui est le meilleur
; qui ensuite ont eu commerce avec les Grecs, commerce avec les
Barbares, ces philosophes passent en vertu de cet exercice commun,
dans le domaine de la foi, et du domaine de la foi dans celui de
l'intelligence particulière. Avec la vérité pour point d'appui, ils
acquièrent une faculté plus large
570
d'investigation et de progrès. Dès lors, apprendre fait toutes leurs
délices. Avides de connaitre, ils marchent à grands pas dans les
voies du salut. Voilà pourquoi il est dit dans l'Écriture que
l'esprit d'intelligence a été donné par Dieu aux ouvriers de
l'arche. Que faut-il entendre par là, sinon la prudence, faculté de
l'âme qui contemple ce qui est, qui distingue et compare ce qui suit,
aperçoit les ressemblances ou les dissemblances, divise, ou
rassemble, commande et interdit, et enfin s'élance dans l'avenir par
ses conjectures? La prudence ne se borne point seulement aux arts :
elle gouverne la philosophie elle-même. Mais pourquoi la prudence
est-elle assignée au sapent lui-même ? C'est qu'il y a au fond du
maléfice enchainement, appréciation, plan, conjecture de l'avenir.
Le mystère dans lequel restent ensevelis la plupart des crimes n'a
pas d'autre motif. Le méchant se précautionne contre le supplice par
toutes les combinaisons de son entendement.
Comme la prudence apparait sous des formes diverses, répandue
qu'elle est partout l'univers et opérant dans chacune des actions
humaines, elle change de dénomination dans chacune de ces
occurrences. S'applique-t-elle à sonder les causes premières, elle
s'appelle l'intelligence. Porte-t-elle la lumière dans les âmes par
le raisonnement et la démonstration, alors c'est la connaissance, la
sagesse, la science. Tout entière aux choses qui concourent à la
piété, vient-elle à recevoir sans la contemplation, et par le
maintien de son opération intérieure, le Verbe, raison primordiale,
elle prend le nom de foi. Dans le monde sensible, a-t-elle démêlé ce
qui lui semble le plus vrai, c'est alors l'opinion droite. Si elle
réussit aux ouvrages mécaniques, elle reçoit la dénomination d'art.
Que plus loin, laissant de côté la contemplation pour s'attacher aux
analogies et recueillir des faits, elle forme des désirs ou des
entreprises, elle se transforme en expérience. Son caractère
spécial, c'est l'esprit qui préside à tout et qui descend, par la
miséricorde divine, dans l'âme du néophyte après que la foi s'est
affermie. Ainsi lorsque la philosophie a participé de cette
intelligence supérieure, comme le prouve ce qui précède, elle entre
elle-même 571 en partage de la prudence. Si par un enchaînement de
principes et de déductions méthodiques elle disserte sur ce qui est
perceptible uniquement à l'intelligence, c'est alors la dialectique
dont le bat est de rendre la vérité sensible par l'argumentation et
de résoudre les difficultés qui se présentent.
Soutenir avec quelques-uns que ce n'est point Dieu qui a envoyé d'en
haut sur notre terre, la philosophie, c'est affirmer, ce me semble,
que Dieu ne peut point voir le détail, et qu'il n'est point la cause
première de tous les biens, puisque chacun d'eux, pris à part, est
un bien isolé, et que rien de ce qui est n'existe sans la volonté de
Dieu. Dieu l'a voulu. Donc la philosophie émane de Dieu ; donc il
l'a voulue telle qu'elle a été, dans l'intérêt des nations qui
n'avaient pas d'autre frein pour s'abstenir du mal. Rien, en effet,
n'échappe aux regards de Dieu, ni le présent, ni l'avenir, ni la
manière dont chaque être doit exister. Lisant d'avance quels seront
les moindres mouvements de ses créatures,
« Il voit tout, il entend tout
(63), »
Il regarde à nu dans le fond de toutes les âmes, il a de toute
éternité la connaissance la plus lumineuse de chaque individu,
attentif à ce qui se passe sur la scène du monde, et dans toutes les
parties de la scène. D'un regard il embrasse simultanément
l'ensemble et le détail. Tel est Dieu. Néanmoins, quoiqu'il
aperçoive d'un seul et même regard tous les êtres à la fois, son
opération n'est pas toujours directe ni dominante. Combien de choses
dans la vie naissent des combinaisons humaines, après que la main
divine y a déposé le germe primitif l La médecine vous rend la santé
; l'huile du gymnase entretient les forces de votre corps ; les
spéculations du commerce accroissent votre fortune. De qui
tenez-vous ces biens? De la Providence sans doute, mais d'une
providence qui laisse sa part à l'œuvre de l'homme. Eh bien t
l'intelligence vient aussi de Dieu. Le libre-arbitre de l'homme
vertueux obéit surtout à la volonté divine. Le méchant a beau
partager avec le juste une multitude d'a-
572
vantages, ces avantages ne profitent qu'à l'homme vertueux dans
l'intérêt duquel Dieu a tout fait. Oui, c'est pour l'usage des
hommes vertueux qu'est née l'énergie des dons sacré. Il y a mieux ;
les pensées des hommes de bien s'engendrent par une sorte
d'inspiration divine, l'âme étant disposée d'une certaine façon et
la volonté divine se communiquant à l'âme humaine, par le ministère
d'agents spéciaux qui l'assistent dans ces opérations. Les
gouvernements des anges sont répartis entre les nations et les cités
: peut-être même des anges particuliers sont-ils préposés à chacune
d'elles. Le pasteur dow prend soin des brebis une à une ; mais les
soins de la providence s'étendent plus immédiatement sur ceux que
distinguent leurs lumières et qui peuvent être utiles à leur nation.
Chefs et instituteurs du genre humain, ils sont appelés à mettre en
lumière les bienfaits de la bonté souveraine, quand elle veut se
manifester à la terre par la voie de la doctrine, du gouvernement,
ou de l'administration. Quand elle veut se manifester, disons-nous !
Telle est sa volonté constante, et voilà pourquoi elle suscite les
instruments les plus capables d'exécuter tout ce qui peut concourir
au règne de la paix, de la vertu, de la bienfaisance. Tout ce qui
est vertueux en soi découle de la vertu, se rapporte à la vertu, et
nous est donné, ou pour nous rendre bons, ou pour que, vertueux
déjà, nous usions des avantages que nous a départis la nature.
Encore un coup, la Providence nous vient en aide dans l'ensemble
comme dans les détails.
Maintenant, je le demande, n'est-ce point
une grossière inconséquence d'attribuer à celui que l'on proclame le
père du désordre et de l'iniquité, l'invention de la philosophie,
c'est-à-dire d'une chose honnête et vertueuse ? A ce compte, le démon
aurait travaillé à l'amélioration morale des Grecs avec un soin plus
miséricordieux que la divine Providence elle-même. Telles ne sont
pas mes pensées. Le caractère de la loi et de la droite raison,
c'est, à mon avis, de rendre à chacun ce qui lui convient, ce qui
lui est propre, ce qui lui appartient. Au joueur de guitare,
d'animer la lyre ; aux doigts expérimentés sur la flûte, de manier
cet instrument. De même les présents
573 du ciel sont les possessions de
l'homme vertueux, comme il est naturel à l'âme bienfaisante de faire
du bien, au feu d'échauffer, à la lumière d'éclairer. La vertu ne
commettra jamais le mai, pas plus que de la lumière ne sortiront les
ténèbres, ni du feu le froid. Au contraire, vous ne verrez jamais le
vice produire la vertu : il est condamné à produire le mal, comme
les ténèbres, à confondre les couleurs. La philosophie qui conduit
l'homme à la vertu, n'est donc pas l'œuvre du vice. Il ne reste plus
qu'à faire remonter son origine jusqu'à Dieu, dont la bonté est le
sublime privilège. Tout ce que Dieu donne est donné et reçu dans
l'ordre du bien. D'ailleurs la philosophie n'a point été l'apanage
des méchants; ce sont les plus vertueux et les plus illustres
d'entre les Grecs qui l'ont possédée : nouvelle preuve qu'elle émane
d'une divine Providence qui distribue à chacun l'aliment qui lui
est propre. C'est donc avec une profonde sagesse que la loi brilla
pour les Juifs, et la philosophie pour les Grecs, jusqu'à
l'avènement du Seigneur. Depuis ce moment, la vocation est pour tous
sans exception. Elle convie les peuples à se confondre dans la
doctrine qui vient de la foi ; nation nouvelle consacrée à la
justice et réunie sous un même pasteur, par le maître commun des
Grecs et des Barbares, disons mieux, par le maître du genre humain.
La philosophie, nous l'avons déclaré plus d'une fois, est
l'instrument, mais l'instrument partiel, qui découvre la vérité. Il
y a plus ; tout ce que les arts renferment de bon, sous le point de
vue de l'art, est une émanation de Dieu. L'habile exécution d'une
œuvre d'art appartient à la spéculation ; de même, un acte de
prudence est rangé sous le chef de la prudence ; or, la prudence est
une vertu dont le propre est de connaitre les antres, et avant tout,
ce qui la concerne elle-même. Quant à la sagesse, faculté
suréminente, elle n'est rien moins que la science des biens de Dieu
et de l'homme.
« La terre et tout ce qu'elle renferme, est à Dieu,
»
nous dit l'Écriture, pour nous convaincre que les biens nous
viennent d'en haut, et sont répartis sur la faiblesse humaine par
une puissance et une force divines.
574
Parcourez les divers avantages qu'un être peut tirer d'un autre
être, vous trouverez qu'ils sont au nombre de trois. Le premier cas
procède par imitation : c'est l'instituteur façonnant l'intelligence
de l'enfant. La seconde manière est l'assimilation: c'est l'homme
qui conduit son semblable au progrès par l'ample de son propre
progrès. Tout à l'heure secours pour l'apprentissage, maintenant
exhortation pour qui connait déjà, la troisième manière est le
précepte. Ici plus de maitre qui forme un disciple ; plus
d'instituteur qui lutte contre lui-même pour se donner à l'enfant
comme un modèle à suivre : il regarde l'élève comme suffisamment
exercé ; il lui prescrit la lutte sus forme de commandement. Par
conséquent, lorsque le Gnostique véritable a reçu de Dieu la faculté
d'aider ses frères, II se fait un devoir de leur être utile. Il
façonne ceux-là par l'imitation ; il encourage ceux-ci par
l'assimilation ; les autres, il la instruit et les redresse par le
précepte. N'en doutons point, Dieu a procédé vis-à-vis de lui par
les mêmes voies. Les exhortations des anges ne nous sont-elles pas
un témoignage que Dieu est l'auteur de tout ce qui nous arrive de
bon ? La vertu divine, eu effet, opère notre bien par
l'intermédiaire des anges, visible ou invisibles. Ce mode est
irrécusable dans l'économie de l'incarnation. D'autres fois, la
puissance d'en haut inspire la pensée et la raison de l'homme, ou
bien envoie dans son esprit la force et une intelligence plus
parfaite, ou bien ranime son cœur et le réchauffe (64) dans les voies
de l'examen et de la vertu. Le récit des actions extraordinaires et
pleines de sainteté par lesquels se signalèrent les justes est
encore pour nous une prédication qui nous porte à les imiter et à
leur ressembler. Cette forme d'enseignement est surtout manifeste
dans l'ancien et le nouveau Testaments du Seigneur, dans les lois
dont les Grecs sont les dépositaires, et enfin dans les
prescriptions de la philosophie. Disons-le en deux mots : tous les
biens qui concernent la vie, conformément à la souveraine sagesse,
nous sont accordés par le Dieu tout-puissant, qui gouverne
l'univers.
575
L'intermédiaire entre la créature et le Père, c'est le Fils qui, à
cause de cela, dit l'apôtre,
« est le sauveur de tous les hommes,
mais surtout des fidèles. »
Mais il y a quelque chose de plus
saisissable et de plus rapproché, je veux parler des commandements
et des instructions laissées par celui que des rapports immédiats
unissent à la cause première.
CHAPITRE XVIII.
Le Gnostique ne touche qu'en passant, et comme pour se délasser, à
la
philosophie grecque. Il se hâte d'arriver à la doctrine
chrétienne, source de toute sagesse.
Notre Gnostique est constamment occupé de l'étude principale. Mais
a-t-il quelque loisir? on bien est-il contraint de reposer son
esprit de ces hautes investigations ? Il touche, en guise de
délassement, à la philosophie grecque comme à une de ces délicates
superfluités que l'on apporte à la table du banquet, non pas qu'il
ait négligé les aliments plus substantiels, mais parce qu'il a reçu
tonte la part qui lui convient, et cela, pour les raisons énoncées
plus haut. Les imprudents qui ont convoité dans la philosophie
au-delà du nécessaire, et s'abandonnent aux sophismes et aux vaines
disputes, s'écartent de ce qui est nécessaire, prédominant ;
insensés qui poursuivent l'ombre de la raison ! Sans doute il est
bon de tout savoir ; mais l'esprit, trop faible pour porter le lourd
fardeau de ces doctrines, ne s'arrêtera qu'à celles qui sont
importantes et préférables. La science réelle, apanage exclusif du
Gnostique, comme nous le disons, est une compréhension inébranlable
qui conduit, par des raisons véritables et irrésistibles, à la
connaissance du premier principe. Avoir sur un point la science de
ce qui est vrai, quelque soit ce point, c'est avoir sur le même
point la science de ce qai est faux. J'approuve donc cette thèse :
Faut-il philosopher, quand même il ne faudrait pas philosopher, sans
un examen préalable, impossible de porter un jugement qui approuve
ou condamne ? La philosophie est donc nécessaire.
576
Avec ces principes, il faut que les Grecs s'initient, par la loi et
les prophètes, à la manière d'adorer le Dieu unique, le véritable
Tout-Puissant. L'apôtre leur promulguera ensuite cet oracle :
« Pour
nous, nous n'avons point d'idole dans le monde, » parce que de
tous les êtres de la création, il n'en est pas un seul qui puisse
rappeler l'image de Dieu. Ils apprendront en troisième lieu que
leurs simulacres ne sont pas même la représentation de ceux qu'ils
honorent : la forme des âmes ressemble-t-elle donc aux statues des
Grecs ? Non ; les âmes ne tombent point sous les sens, pas plus
celles des êtres raisonnables, que celles des animaux dépourvus de
raison. Quant au corps, ils ne font jamais partie de ces âmes ; ils
ne sont que de véritables instruments, sièges pour celles-ci,
véhicules pour celles-là, possessions d'une façon ou d'une autre
pour toutes. Mais nous sommes impuissants même à reproduire l'image
de ces instruments. Représentez-moi, par exemple, le soleil, tel que
vous le voyez! figurez-moi l'arc-en-ciel avec des couleurs! Puis,
lorsque les Grecs auront abandonné leurs idoles, il leur sera dit :
« Si votre justice n'est pas plus abondante que celle des Scribes
et des Pharisiens, »
dont l'abstinence du mal est toute la
justification, afin que, supérieurs à cette perfection vulgaire qui
est en eux, vous puissiez aussi aimer le prochain et lui faire du
bien, vous ne serez point les disciples de la loi royale (65). En
effet, l'accroissement de la justice qui vient de la loi est comme
le sceau du Gnostique. Ainsi quand le fidèle sera placé sur le chef
qui gouverne son corps, et qu'il sert parvenu au faite de la foi, je
veux dire, sur les hauteurs de cette connaissance elle-même qui
renferme toute intelligence, il obtiendra du même coup l'héritage
suprême. Que la connaissance occupe le premier rang, l'apôtre
l'atteste à quiconque sait voir, lorsqu'il.écrit ces mots aux Grecs
de Corinthe :
« Nous espérons que, votre foi croissant de
plus en
plus, nous étendrons suivant la règle notre partage beau-
577
coup plus loin, en portant l'Évangile au-delà de vous. »
Son
dessein n'est pas de désigner ici l'extension ultérieure de son
apostolat, par rapport au lieu, puisque la foi, dit-il, abondait en
Achaïe.. Il y a mieux, les Actes des apôtres nous le montrent
annonçant le Verbe à Athènes. Paul nous apprend par là que la
connaissance, qui est la perfection de la foi, va plus loin que la
catéchèse, conformément à la majesté de la sainte doctrine et à la
règle de l'Église. Voilà pourquoi il ajoute un peu plus bas :
« Si
je suis grossier et peu instruit pour la parole, il n'en est pas
de même pour la science. »
Au reste, vous autres Grecs qui possédez, dites-vous, la vérité,
parlez ; de qui vous glorifiez-vous de l'avoir apprise ? Que Dieu
ait été votre maître, vous n'oseriez le répondre. Nous la tenons des
hommes, vous écriez-vous ? S'il en va ainsi, ou vous l'avez apprise
bien tardivement de vous-mêmes, comme quelques-uns d'entre vous le
proclament orgueilleusement, ou bien vous l'avez apprise de vos
semblables. Mais ignorez-vous donc que personne n'est digne de foi
quand il parle de Dieu en son propre nom ? Le moyen que l'homme
argumente convenablement sur Dieu, la faiblesse et la mort sur
l'être incorruptible, éternel ; la créature sur le Créateur ! Ce
n'est pas tout. Quand l'homme ne peut pas même bégayer la vérité sur
sa propre nature, faudra-t-il souscrire à ses prétentions
d'expliquer Dieu? Autant l'homme, en effet, s'abaisse au-dessous de
la puissance divine, autant son langage est faible, lors même que,
sans vouloir s'élever jusqu'à la personne de Dieu, il parle de Dieu
et de son Verbe divin. Telle est l'impuissance naturelle de nos
discours qu'elle ne saurait énoncer Dieu. Il ne s'agit pas ici de
proférer son nom, qui est sur les lèvres de tous les philosophes et
même de tous les poctes, encore moins d'approfondir son essence,
cela est impossible; mais décrire les attributs et les merveilles de
Dieu, nous ne le pouvons pas. Ceux-là même qui se proclament
instruits par Dieu parviennent difficilement à la notion de Dieu,
soutenus par la grâce qui développe en eux une connaissance bien
faible encore, quoique accoutumés à
578 contempler la Volonté par la
Volonté, et l'Esprit-saint par le Saint-Esprit,
« parce que l'Esprit
pénètre même les profondeurs de Dieu. Mais l'homme animal n'est
point capable des choses qui sont de l'esprit de Dieu. »
La sagesse dont les Chrétiens sont dépositaires est donc la seule
qui ait été transmise par Dieu : d'elle seule jaillissent toutes les
sources de sagesse qui aboutissent à la vérité. Point de doute.
L'avènement de notre Seigneur, qui descendait parmi les hommes pour
les instruire, fut prophétisé de mille manières différentes :
messagers, héraults, introducteurs, précurseurs, tous se donnent la
main depuis le berceau du monde, pour prédire par des actes ou par
des paroles la venue da Sauveur, le mode de son apparition et les
prodiges qui accompagneraient cette merveille. La loi et les
prophéties le signalent de loin. Puis le Précurseur le montre du
doigt déjà présent; après le Précurseur, les apôtres prêchent
ouvertement la vertu de l'Incarnation. Les philosophes n'ont plu
qu'aux Grecs, et seulement à quelques Grecs. Platon avoue Socrate
pour son maitre ; Xénocrate choisit Platon; Théophraste jure par
Aristote; Cléanthe obéit à Zénon. Ces chefs n'ont persuadé que leurs
disciples. Mais la parole de notre maitre n'est point restée captive
dans l'enceinte de la Judée comme la philosophie dans celle de la
Grèce. Répandue par tout l'univers, elle a persuadé simultanément
chez les Grecs et les Barbares, nations, bourgades, cités, maisons,
individus ; elle a vaincu quiconque l'a écoutée; elle a fait plus :
elle a conduit à la vérité bon nombre de philosophes. Que la
philosophie grecque soit entravée par les menaces des magistrats, la
voilà qui s'évanouit soudain. Mais notre doctrine à nous, depuis la
première fois qu'elle a été prêchée, a vu se soulever contre elle,
rois, tyrans, princes, gouverneurs, magistrats. Ils lui ont déclaré
la guerre avec une armée de satellites et de complices de tout
genre, afin de nous anéantir autant qu'il est en eux. Qu'est-il
arrivé? La sainte doctrine fleurit de jour en jour ; car elle ne
peut mourir à la manière des inventions humaines, ni languir comme
un don dépourvu de vigueur : tous les dons de Dieu sont mar-
579 qués de
sa force. Elle demeure donc victorieuse de tous les obstacles, mais
n'oubliant pas la promesse de l'oracle divin : Tu souffriras
toujours la persécution. Ensuite Platon a dit de la poésie (66) :
« Le
poète est chose légère et sacrée : il lui est impossible de faire
des vers s'il n'èst touché par le souffle de Dieu, et s'il n'est
hors de lui-même. »
Démocrite tient un langage semblable :
« Tout ce
que le pocte écrit sous le souffle de Dieu et de l'Fsprit sacré
est merveilleusement beau. »
Ce que disent les poètes, nous le
savons. Et personne ne s'extasierait d'admiration devant les
prophètes du Tout Puissant, qui furent les organes de la voix divine
!
Attentif à reproduire l'image du Gnostique, nous avons tracé, comme
dans un tableau, la grandeur et la beauté de sa vie morale. Comment
se gouverne-t-il dans sa manière d'envisager les objets naturels ?
Nous le montrerons, quand nous traiterons de l'origine du monde.
(33) Allusion aux hérétiques dont il a réfuté plus haut les
prétentions.
(34) Les premiers Chrétiens appelaient apôtres les évéques qui
succédaient aux apôtres. ( Théodoret. )
(35) Le texte dit : pour faire du Grec un peuple de surcroît, ou
placé
en dehors.
(36) Allusion aux douze apôtres dont le nombre est ainsi doublé,
(37) Saint Clément nomme allégoriquement hebdomas, sept, l'action de
nous reposer du mal ; et ogdoas, huit, l'effort par lequel nous nous
élevons jusqu'aux bonnes oeuvres. Comparez ce passage avec un autre
qui lui correspond, livre IV des Stromates. Quoique les mots
septenaire et octonaire ne soient pas français, nous les avons
hasardés dans notre traduction, afin de mieux entrer dons l'esprit
du texte.
(38) Le docteur Lowth, Potter et autres, entendent par ce passage les
peines du purgatoire.
(39) Allusion un peu hardie au verset 19, chapitre iv, du Deutéronome.
(40) Maxime empruntée à une comédie d'Aristophane, et répétée par
Cicéron, livre VIII, lettre huitième à Atticus.
(41) Allusion à cette parole : « Ce qui vous a été dit
à l'oreille , publiez-le sur les toits, » (Saint Mathieu, x, 27 ; saint Luc,
XII, 3.}
(42) Romains, XI, 24.
(43) « Le signe, dit Aristote, to sémeion, est la proposition
démonstrjative, nécessaire ou probable. Ce à quoi l'existence d'une
chose est. liée, ce qui la détermine dans le passé ou dans
l'avenir, voilà le signe qu'une chose est ou existe. » ( Aristote,
Verba analyt, prior., lib. II. cap. xxvii. )
(44) Apocryphe.
(45) Corinthus, de dialectis.
(46) Salomon, au début du livre des Proverbes.
(47) Voyez Hermas, liv. I, vision ii, chap. 1
(48) Isaïe, viii, 1.
(49) Nous avons suivi les légères corrections proposées par Potter,
afin le mettre saint Clément d'Alexandrie d'accord avec lui-mèine
et avec le Juif Philon, dont il suit d'ordinaire les traces pour ce
qui concerne la loi ancienne.
(50) « Le soleil, guide du jour, écrit le juif Philon, en nous donnant chaque année deux équinoxes, au printemps et en automne, au
printemps dans le signe du Bélier, en automne dans le signe de la
Balance, atteste magnifiquement la divine majesté du septenaire.
Chaque équinoxe arrive, en effet, au commencement du septième
mois. La loi a a placé à ces deux époques les deux fêtes les plus
celèbres, etc. »
(51) « Un nombre parfait, dit Euclide, est celui qui ett recomposé par l'addition de ses facteurs. » Six remplit ces conditions : ses
facteurs sont 1, 2, 3, qui, ajoutés l'un à l'autre, donnent six.
(52) Eulogius, dans ses Observations sur le songe de Scipion, et Martianus Cappella, disent que le nombre 2 est appelé
Junon.
.Proclus le nomme un nombre fécond.
(53) « Sept est le premier nombre qui naisse d'un nombre parfait,
c'està-dire de six et de l'unité. Ensuite, par une certaine raison,
les nombres au-dessous de dix ou engendrent ceux qui sont
inferieurs à dix, ou sont engendrés par eux, ou l'un et l'autre à la
fois. Mais sept n'engendre rien, n'est engendré par rien. Voilà
pourquoi les disciples de Pjrthagore le comparent à Minerve, qui
naquit sani mère et garda une éternelle virginité. » ( Philon. ),
(54) Quelques anciens Pères de l'Eglise ont pensé que le monde finirait
au bout de six mille ans, ce qui répond aux six jours de la
céeation. Ils fixent au septième jour le jugement ; au huitième, la
retribution générale. (Voyez S. Barnabé, chapitre xv. )
(55) Accompagné de Pierre, Jacques et Jean.
(56) Par l'accession de Moïse et d'Élie.
(57) Ce passage est fort remarquable. La divinité de Jésus-Christ,
la
filiation, la distinction des personnes, tout s'y trouve.
(58) L'auteur désigne ici le signe numérique
?' qui n'est pas une
lettre dans l'alphabet grec et représente le nombre six, quand
toutes les autres unités sont figurées par des lettres.
(59)
Jésus-Christ, qui tout à l'heure était le sixième sur le Thabor.
(60) L'iota est tout à la fois la première initiale du nom de Jésus,
elle signe reprcsentatif de 10 dans la numération grecque. On
retrouve souvent chez les écrivains de l'antiquité religieuse le
chiffre 10 pris pour le type figuratif de Jésus-Christ.
(61) Allusion au passage de saint Paul, I. Corinth.,
II, 5, 6.
(62) Nous avons adopté la correction de Potter.
(63) Iliade,.chant lII, v. 277.,
(64) Les mots soulignés font allusion à différents
passages de l'Iliade.
(65) Allusion à ce passage de saint Jacques : « Si vous accomplissez
la
loi royale de l'Ecriture, aimez votre prochain, » etc.
(66) Platon, Ion. — Apologie de Socrate.
Compteur installé le 25 octobre 2024