Sadhou Sundar Singh

AVANT-PROPOS
DE LA SEPTIÈME ÉDITION

     L'intérêt pour la biographie du Sâdhou Sundar Singh n'a pas faibli au cours des ans. L'exemple de ce chrétien indien, ses souffrances, sa consécration au Christ, sa vie de prière, ses images toujours nouvelles, son jugement sur notre chrétienté occidentale, son obéissance jusqu'à la mort, tout cela garde pour nous une valeur permanente et glorifie le Dieu que Sundar Singh a servi.

PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION

     L'impression profonde laissée par le passage du Sâdhou Sundar Singh en Suisse ne s'est pas effacée de la mémoire de ceux qui ont eu le privilège de l'entendre. L'harmonie de cette physionomie dans la robe de Sâdhou, le rayonnement d'une personnalité tout illuminée de paix et d'amour, imposaient l'admiration et beaucoup d'auditeurs pensaient ou disaient: «Comme il est semblable au Christ! »
 

     Le récit de sa conversion, les merveilleuses expériences qu'il lui a été donné de faire à travers de dures souffrances, les interventions miraculeuses de Dieu dans maintes circonstances tragiques de sa vie, semblent tirés du livre des Actes des apôtres.
 

     Sundar Singh, ce mystique des temps modernes, unique dans l'histoire chrétienne du XX, siècle, fut en même temps un grand homme d'action.
 

     L'exemple de sa vie, son enseignement, ses expériences, ont une valeur durable qui ne doit pas tomber dans l'oubli.
 

     Que ceux qui approfondiront ces pages, trouvent à leur tour cette paix de l'âme « qui surpasse toute intelligence », cette joie parfaite, cette vie de prière dans la communion avec Christ, dont le Sâdhou nous a révélé le secret.
 

     Il nous dirait: « Écouter ma voix vous serait inutile si vous n'écoutiez pas la voix du Christ. Dans le silence vous l'entendrez vous parler, et vous comprendrez ce qu'un homme venu des Indes jusqu'à vous, a trouvé en lui. Christ seul est le salut. Celui qui vit en lui est mort au péché et entre dans la vie éternelle. »
 

Alice van Berchem.

- CHAPITRE PREMIER -

LA FOI DES ANCÊTRES DE SUNDAR SINGH:
LA RELIGION SIKH
 

     En 1469 naquit dans le Punjab, au nord de l'Inde, un Hindou nommé Nânak. Jeune encore, il quitta le monde et devint fakir (ou Sâdhou), cherchant en vain le salut dans toutes les formes de la religion hindoue. Il consacra sa vie à Dieu et à ses semblables, fit de longs voyages missionnaires, visita les Indes, le Cachemire, Ceylan et même La Mecque, cherchant à purifier le bouddhisme et l'islamisme et à en unir les adeptes dans une foi commune. Il proclama qu'il n'y a qu'un seul Dieu, présent partout, dans le ciel et sur la terre ; que les rites et les sacrifices sont inutiles ; que les idoles doivent être détruites, la vraie adoration consistant à louer Dieu chaque matin et à se consacrer corps et âme au Créateur. Il déclara les hommes égaux devant Dieu et les castes une erreur. Il prêcha l'amour et la fraternité entre tous les hommes. Bien qu'humble, il demanda à ses adeptes une obéissance absolue et sa religion devint une religion d'autorité, autorité impliquée dans le nom même de Sikh qui signifie « disciple », disciple du Gourou.

     Le Gourou est, sur la terre, le représentant du Dieu invisible ; il est le Maître saint. - Le Gourou est Dieu et Dieu est le Gourou. - Il n'y a point de différence entre eux. - Le Gourou est le Créateur. - Sans lui, nul homme ne peut atteindre à la perfection. - Le Gourou est le guide. - Nânak dit même : - Un homme est venu, par lequel le monde entier doit être sauvé. (Cette parole ne rappelle-t-elle pas singulièrement le prologue de l'évangile de jean ?)
     Le Gourou, comme représentant de Dieu, réclamait les honneurs divins : l'adoration des hommes, une entière soumission, une inconditionnelle obéissance.
     Pourtant la glorification d'un être humain est en opposition, semble-t-il, avec la spiritualité de la religion sikh, de même que le pouvoir magique attribué au nom sacré de Dieu: - Celui qui prononce le nom de « Hari » (un des nombreux noms de la divinité), atteint la plénitude de la sagesse, du salut, de la bénédiction. - Murmurer le nom de Hari apporte le réconfort et délivre du péché et de la crainte.

     Les enseignements de Nânak et de ses successeurs, sont écrits en vers dans le « Granth » ou livre par excellence, canon des écrits saints, dont la lecture était obligatoire.
La religion sikh, parfois contradictoire, est un mélange d'hindouisme et d'islamisme. Comme les bouddhistes, les saints sikhs cherchent la rédemption finale du péché et de la souffrance, dans le cycle sans fin des réincarnations, dans la transmigration des âmes qui meurent et doivent renaître une multitude de fois pour atteindre le Nirvâna où l'âme purifiée trouve le repos dans l'extinction de tout désir. Toute conscience de soi-même, toute individualité cessent d'exister, englouties qu'elles sont dans l'océan infini de l'union avec l'être suprême. Dans les sphères les plus élevées, il n'y a plus ni joie, ni peine, ni espérance, ni désir, ni parole ; seule existe la vision du divin : le disciple de Nânak est absorbé en Dieu.

     Cette austère doctrine du Nirvâna est contrebalancée dans les écrits sikhs par la vivante représentation du ciel des mahométans, sorte de paradis où les Sikhs fidèles recevront la récompense éternelle de leur foi et de leur amour pour Dieu.
     La conception de Dieu et du salut prêchés par Nânak et ses successeurs se distinguent de l'hindouisme et de l'islamisme par une plus grande spiritualité. Nânak condamne l'adoration des idoles, la récitation machinale des Védas. qui contrastent avec l'adoration en esprit enseignée par le Granth. Il réprouve le rigide ascétisme des Brahmanes : exposer un de ses membres au feu, demeurer perpétuellement dans l'eau, jeûner, endurer un grand froid ou une grande chaleur, se coucher sur un lit garni de pointes, tenir un bras en l'air jusqu'à ce qu'il s'ankylose, rester sur une seule jambe, toutes ces oeuvres de pénitence sont l'oeuvre des ténèbres, dit Nânak. Il va même jusqu'à mettre en garde ses fidèles contre les moines mendiants, - Ne révérez pas tous ceux qui s'appellent Sâdhous eux-mêmes et qui demandent l'aumône. Ceux-là seulement qui vivent du fruit de leur travail font oeuvre utile et sont dans le chemin de la vérité.

     Quelques citations des livres saints des Sikhs nous révéleront la pureté et la grandeur de leur religion où la notion du péché et du pardon. ce thème central de la Bible et de l'expérience chrétienne se retrouve constamment :
       - Je suis un pécheur, Toi tu es pur... accorde-moi ta grâce... aie pitié, afin que je ne sois pas englouti comme une pierre dans la profondeur de la mer.

     Ainsi s'exprime Amar Das. dans son expérience du salut:
       - Nous commettons des péchés sans fin, ô Hari ! sois miséricordieux et pardonne-les. - Mon âme est réconciliée avec Dieu et je suis submergé par son merveilleux amour.
     Le Granth, comme la Bible, proclame que sans humilité il n'y a point de salut ni de grâce ; que la porte du salut est étroite et que l'orgueil empêche l'homme de trouver Dieu.

     Certaines maximes sont bien proches du sermon sur la montagne Si un homme te bat, ne lui rends pas le coup en retour, mais arrête-toi et embrasse ses pieds. - Si ton âme a soif de Dieu, deviens comme l'herbe foulée aux pieds par les hommes. - Si un homme te renverse et qu'un autre te piétine, alors tu entreras dans le temple de Dieu.
     Quelques prières sont si personnelles qu'elles ressemblent étrangement à celles des Psaumes : - Tu es mon père, tu es ma mère... en toutes choses tu es mon protecteur, que craindrai-je ;... Tu es mon appui... Tu es mon refuge... par Toi toutes choses ont été créées... tout est à Toi, rien n'est à nous, ô Dieu !

       - Nous soupirons après Toi, nous avons soif de Toi, ce n'est qu'en Toi que notre coeur trouve le repos, ô Hari ! - Comme un enfant est satisfait quand il boit du lait, comme un pauvre homme est réconforté quand les choses vont bien pour lui, comme un homme altéré est rafraîchi par l'eau, ainsi mon coeur est heureux en Toi, ô Hari! - Comme une lampe brille dans l'obscurité, comme celle qui veille en attendant son époux est heureuse quand il parait, ainsi exulte mon coeur en amour pour Toi, ô Hari!

     Et cette prière qui révèle un désir si intense je ne peux pas vivre un moment sans Toi... je suis misérable sans mon bien-aimé... je n'ai point d'ami... quand je te possède, j'ai toutes choses... Toi, ô Seigneur! Tu es mon trésor... j'ai faim et soif de Toi.
     Cependant dans ces prières qui débordent d'amour et de confiance en un Dieu personnel, l'ami et le sauveur de l'âme, se retrouve un universel panthéisme caractéristique de la religion sikh. Même sur les lèvres de Nânak on perçoit la phrase des Védas : je suis Lui, moi-même je suis Dieu.

     Après la mort de Nânak, quatre « leaders » lui succédèrent. L'un des plus fameux fut tué par les Musulmans qui, en persécutant les Sikhs, firent d'eux un peuple militaire déterminé à se venger. Il sortit ainsi de la ligne de non-résistance prêchée par Nânak. Les Sikhs eurent leurs saints et leurs martyrs. Un de leurs chefs donna à la tribu le nom de Singh ou lion, comme un témoignage de sa valeur guerrière et de son intrépide courage.
     Les Sikhs, de souche aryenne, sont une race fort belle, de grande taille, au teint relativement clair. Ils portent de longs cheveux noirs qu'il ne leur est pas permis de couper.

     Leur livre sacré, le Granth, se lit à haute voix dans le service divin, comme la Bible dans nos cultes. Les devoirs religieux personnels des Sikhs sont : le bain rituel deux fois par jour, la lecture quotidienne des écrits sacrés en sanscrit, la prière matinale et celle du soir tirées du Granth. Les Sikhs doivent se séparer de tout ce qu'il y a d'impur et de mauvais dans l'hindouisme et être prêts à souffrir, s'il le faut, pour défendre la vérité.
     Leur idéal moral est très élevé ; loyauté et droiture, humilité et obéissance, générosité et hospitalité, promptitude à pardonner et à supporter patiemment l'injustice.

     La grande importance attachée aux vertus domestiques : fidélité conjugale, soin des parents pour leurs enfants, amour filial et piété, mettent la religion sikh bien au-dessus des sectes de l'hindouisme.
     Pourtant, malgré ses enseignements qui semblent parfois si près de l'Évangile, tels que la foi au pardon, l'amour de Dieu, le renoncement à soi-même, l'humilité et la fraternité. l'incarnation de Dieu dans un être humain. ces reflets de la révélation biblique sont ternis par l'influence du panthéisme hindou et du fatalisme musulman qui nie tout libre arbitre.

     La croyance à la réincarnation sans fin, la doctrine du Nirvâna, l'adoration du Gourou, ce mélange de croyances souvent contradictoires ôte à l'enseignement du Granth toute puissance créatrice et ne peut répondre aux aspirations profondes de l'âme hindoue assoiffée de trouver la. paix, cette paix de l'âme si ardemment désirée et poursuivie souvent dans une vie de souffrances volontaires qui va jusqu'au martyre. *

« Il n'y a sous le ciel aucun autre nom - que le nom de Jésus-Christ - par lequel nous puissions être sauvés. »  Actes des Apôtres.
 

* Ce chapitre est en grande partie extrait de The Gospel of Sâdhu Sundar Singh (traduction anglaise du livre allemand de Friedrich Heiler).

À LA RECHERCHE DE LA PAIX



Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant. Ps. 42. 3.
 

     C'est au sein de cette tribu religieuse et guerrière que naquit, le 3 septembre 1889, le Sadhou Sundar Singh.

     Sa famille habitait une demeure ancestrale à Rampour, village sikh dans l'État de Patiala, au nord du Punjab. Son père, Sardar Sher Singh, était un Sikh de la classe dirigeante et instruite ; il possédait une grande fortune et était considéré par les villageois des environs comme leur chef. Sundar, le cadet de la famille, fut élevé, comme ses deux frères et sa soeur, au milieu du luxe et de tout le confort possibles. Durant la saison chaude, la famille passait en général l'été à Simla, dans l'Himalaya. La vie domestique n'était point encore atteinte par la civilisation moderne, et les anciennes traditions religieuses étaient strictement observées. Une noble dignité régnait dans ce milieu.

     La mère de Sundar était une femme remarquable par la pureté de son caractère et sa grande piété. Remplissant fidèlement ses devoirs religieux, certains jours elle jeûnait afin que ses prières fussent plus dignes de son Dieu ; toute son âme se répandait en dévotions. Jamais agitée ou surmenée, ses occupations de maîtresse de maison étaient tout imprégnées de son attitude spirituelle.
     Elle avait une affection toute spéciale pour son fils cadet et lui apprit tout ce qu'un jeune garçon doit apprendre de sa mère : être pur et véridique, brave et généreux, serviable, courtois envers chacun, et persévérant dans sa piété. Elle lui transmit très tôt son grand désir de faire de lui un « Sadhou », un être mis à part pour Dieu. Les Sadhous sont des hommes saints qui, abandonnant toute possession terrestre, vont de lieu en lieu, vêtus d'une longue robe jaune safran, méditant, prêchant, enseignant, respectés de tous et vivant de la charité qui leur est offerte.

     Sundar était constamment auprès de sa mère ; elle lui disait souvent :- il ne faut pas que tu sois insouciant et mondain comme tes frères, il faut que tu aimes la religion et que tu cherches la paix de l'âme et un jour tu deviendras un Sadhou.
     C'est elle qui lui apprit qu'il y a une paix du coeur « Shanti » qui est le plus précieux trésor du monde, et qu'on ne peut l'acquérir qu'en la recherchant avec persévérance. C'est elle qui a éveillé en lui ce désir intense de trouver la perle de grand prix. Il en vint très tôt à considérer cette vie de Sadhou comme la seule digne d'être vécue.

     Voici ce qu'il dit lui-même sur son enfance et au sujet de sa mère pour laquelle il a toujours gardé une grande vénération et une profonde affection :
    - je suis né dans une famille sikh où l'hindouisme était la base de l'éducation. Ma mère était pour moi une vivante image de cet enseignement. Elle se levait avant la lumière du jour et, son bain pris, avant de faire quoi que ce soit d'autre, lisait les livres sacrés hindous. J'ai été influencé plus que le reste de la famille par sa vie pure et son exemple. De bonne heure elle a imprimé en moi la notion que mon premier devoir en me levant, avant de prendre aucun aliment, était de prier Dieu afin d'obtenir sa bénédiction et la nourriture spirituelle de mon âme. J'insistais parfois pour avoir d'abord mon déjeuner, mais ma mère, avec amour ou sévérité a fermement fixé dans mon esprit cette nécessité de chercher Dieu en tout premier lieu. Bien que je fusse trop jeune alors pour apprécier la valeur de cette habitude, j'en compris l'importance dans la suite et je remercie Dieu pour l'éducation et l'exemple que j'ai reçus dans ce domaine.

     Ce témoignage rendu par son fils à une mère hindoue est bien fait pour remplir de confusion plus d'une mère chrétienne, qui n'a pas compris l'importance qu'il y a à inculquer à ses enfants l'habitude de lire la parole de Dieu et de consacrer quelques instants à la prière avant de commencer la journée. Sundar Singh est un exemple frappant de l'influence profonde que peut exercer cette sainte obligation pour l'orientation de toute la vie.
    - je ne pourrai jamais être assez reconnaissant à Dieu, dit-il, de m'avoir donné une telle mère, qui dans mon enfance a imprimé en moi l'amour et la crainte de Dieu. Elle a été pour moi la meilleure école de théologie et elle me prépara, autant que ce fut en son pouvoir, à consacrer ma vie a Dieu.

     Il déclarait avec une profonde émotion que sa mère seule, par ses prières quand il était enfant, l'a gardé près de Dieu. Elle a été inconsciemment l'instrument pour le conduire à Jésus. Si elle avait vécu plus longtemps, il était convaincu qu'elle serait arrivée à la pleine connaissance du Christ comme lui-même. Il ne pouvait, dans sa pensée, séparer sa mère bien-aimée de l'amour du Sauveur. Comme pour la plupart des hommes et des femmes de profonde conviction, le fondement de la foi de Sundar a été posé dans l'enfance. Aucune base de vie religieuse n'est aussi solide que celle-là.
    - je crois, dira-t-il plus tard, que tout homme religieux a eu une mère religieuse. (Cette vaste généralisation, provenant de sa propre expérience, n'est pas loin de la vérité.)

     Elle instruisit son fils pendant sa petite enfance, puis le remit à un maître, un « Pundit » et a un Sadhou sikh. L'un et l'autre venaient deux ou trois heures par jour l'initier à la connaissance des écrits sacrés.
    Fort jeune il apprit à lire, et sut par coeur une grande partie du Granth, non pas en ourdou, sa langue maternelle, mais en sanscrit. Celui-ci était pour les Sikhs ce qu'est le latin pour nos pays d'Europe.
     À mesure que Sundar grandissait, s'éveillait en lui une soif de plus en plus intense de trouver cette paix « Shanti » dont sa mère lui avait tant parlé, et qui est à la fois la paix du coeur et la pleine satisfaction de l'âme. Il ne se souciait guère des jeux des garçons de son âge et cherchait à apaiser le désir ardent de son coeur en étudiant les livres saints.- Souvent tard dans la nuit, dit-il, je lisais, non seulement les livres sacrés des Sikhs, mais encore ceux de la religion hindoue et aussi le Coran des musulmans, dans l'espoir de trouver la paix. Mon père m'en blâmait.- C'est nuisible pour ta santé, me disait-il. Les garçons de ton âge ne pensent qu'à jouer. Pourquoi cette manie te possède-t-elle si jeune ? Tu auras bien le temps de songer à ces choses plus tard dans la vie. C'est sans doute ta mère et le Sadhou qui t'ont inculqué ces idées

    - Mes maîtres, dira Sundar, m'enseignèrent avec beaucoup de sympathie et me mirent au bénéfice de leurs expériences, mais il n'y avait pas en eux-mêmes la véritable bénédiction à laquelle mon âme aspirait. Comment auraient-ils pu m'aider à la recevoir ? J'exposais fréquemment au « pundit » mes difficultés spirituelles, mais il me répondait qu'en grandissant j'acquerrais plus d'expérience et que ces difficultés s'évanouiraient d'elles-mêmes.- Ne vous tourmentez pas au sujet de ces choses, suivez le conseil de votre père.- Mais, lui dis-je, supposez que je ne vive pas jusqu'à l'âge adulte, alors qu'arrivera-t-il ? Si un garçon affamé demande du pain, vous ne lui direz pas : Va, amuse-toi et lorsque tu seras grand et que tu pourras comprendre le sens réel de la faim, alors tu recevras du pain ! Sera-t-il satisfait en jouant, s'il a faim, et pourra-t-il attendre d'être grand pour recevoir la nourriture dont il a besoin ? Il veut manger maintenant : je suis affamé du pain spirituel, je le veux maintenant. Si vous ne l'avez pas reçu vous-mêmes, je vous en prie, dites-moi où et comment je peux le recevoir.-   Le « pundit » répondait :- Vous ne pouvez encore comprendre ces choses profondes et spirituelles, un temps prolongé est essentiel. Pourquoi avezvous tant de hâte ? Si cette soif de votre âme n'est pas
satisfaite dans cette vie, elle le sera dans votre prochaine réincarnation.- Il s'évadait ainsi et mon problème n'était pas résolu.

     Le Sadhou, lui aussi, ne me donnait qu'une réponse évasive.- Ne vous tourmentez pas, il est inutile de perdre votre temps à résoudre ces questions ; le temps viendra où toutes vos difficultés s'évanouiront.
    - J'étais désappointé et ne trouvais nulle part cette nourriture spirituelle dont j'étais affamé.
     Dès mes plus jeunes années, ma mère m'enseigna à m'abstenir de toutes les formes du péché et à venir en aide à tous ceux qui étaient dans le malheur.
     Un jour mon père me donna quelque argent de poche. je courus au bazar pour le dépenser. En chemin, je rencontrai une très vieille femme pauvre, qui avait froid et faim ; elle me demanda l'aumône et je ressentis une telle pitié pour elle que je lui donnai tout mon argent. En rentrant à la maison, je dis à mon père qu'il devait procurer à cette pauvre femme une bonne couverture, sinon elle mourrait de froid. Il me renvoya, expliquant qu'il l'avait déjà secourue et que c'était le tour des voisins de faire leur part.

     Quand je vis qu'il refusait de lui venir en aide, Je pris cinq roupies dans son porte-monnaie dans l'intention d'acheter la couverture. J'eus d'abord une grande satisfaction en pensant que je pourrais secourir cette femme, mais bientôt la pensée que j'étais un voleur me tourmenta. Le reproche de ma conscience augmenta encore lorsque le soir mon père, découvrant qu'il lui manquait cinq roupies, me demanda si je les avais prises et que je le niai. J'échappai au châtiment, mais ma conscience me tourmenta toute la nuit, m'empêchant de dormir. Le matin de bonne heure, j'allai vers mon père et lui confessai mon vol et mon mensonge en lui rendant l'argent. Le fardeau qui pesait sur mon coeur tomba aussitôt et mon père, au lieu de me punir, me prit dans ses bras et me dit avec des larmes dans les yeux :- Mon fils, j'ai toujours eu confiance en toi et maintenant j'ai la preuve que je ne me suis pas trompé.- Non seulement il me pardonna et me donna les cinq roupies pour la pauvre femme, mais il en ajouta une pour moi.

     Dans la suite il ne refusa jamais ce que je lui demandai et, de mon côté, je résolus de ne plus faire quelque chose contre ma conscience ou contre la volonté de mes parents.
    Le moment vint où Sundar fut envoyé pour son éducation dans l'école de la Mission presbytérienne américaine. Là, il subit une nouvelle influence, car chaque jour il entendait la lecture de la Bible des chrétiens. Son sang sikh se réveilla et la colère bouillonnait en lui. Pourquoi devait-il écouter pareille chose ?- je suis Sikh et c'est le Granth qui est notre livre saint !- Tout son être se rebella. Il acheta un Nouveau Testament, mais tout ce qu'il y trouva ne fit qu'augmenter sa haine du christianisme.
     Il avait quatorze ans lorsqu'il eut la grande douleur de perdre sa mère si tendrement aimée. Peu après son frère aîné mourut aussi. Ce fut un grand chagrin dans sa vie.- La pensée que je ne les reverrais jamais, dit-il, me jeta dans le désespoir, car je ne pouvais savoir sous quelle forme ils renaîtraient, ni deviner ce que je serais moi-même dans une existence future. Dans la religion hindoue la seule consolation pour un coeur brisé comme le mien, était de me soumettre et de m'incliner devant l'inexorable loi du Karma *.

    Après la mort de sa mère, le désir de trouver la vérité qui repose derrière le voile de l'existence humaine devint de plus en plus impérieux.- Les choses de ce monde ne peuvent me satisfaire, disait-il, je dois trouver Dieu à tout prix.
     À côté de ses études, il apprit à pratiquer le « Yoga » il réussit à entrer dans un état de transe qui lui procurait un soulagement passager, mais après lequel il était plus désemparé qu'auparavant. D'une part il constatait la totale impuissance de sa religion ; d'autre part il estimait le christianisme faux et s'y opposait de toutes ses forces. Son père voyant sa haine devenir de plus en plus violente, décida de l'envoyer dans une école du gouvernement plus éloignée de Rampour, mais la longue marche, par une chaleur suffocante, fut plus qu'il ne put supporter et il dut revenir à sa première école et réentendre lire la Bible jour après jour. Son fanatisme le mit bientôt à la tête des adversaires du christianisme.- Je haïssais le Christ, je pensais que les missionnaires avaient une religion fausse et qu'ils étaient venus pour corrompre notre peuple. Je me rappelle le jour où je leur jetai des pierres et demandai aux serviteurs de mon père d'en faire autant.

     Malgré la haine féroce de Sundar, le levain de l'Évangile pénétrait peu à peu en lui sans qu'il s'en doutât. L'enseignement sur l'amour de Dieu l'attirait malgré lui. Le récit de la Croix l'impressionna vivement. Certains le mettaient en garde contre la Bible :- Ne lisez pas ce livre, lui disait-on, car il y a en lui un pouvoir magique qui ferait de vous un chrétien.- Il sentait une mystérieuse puissance se dégager, comme une attraction divine, de la Parole de Dieu, mais il ne voulait pas s'y abandonner.- Nous sommes Sikhs, c'est le Granth qui est notre livre sacré ; il peut y avoir de bonnes choses dans la Bible, mais elle est contre notre religion.

     Cependant dans les profondeurs de son âme tourmentée sonnait l'appel du Christ : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et vous trouverez le repos de vos âmes. » Ce repos de l'âme, n'était-ce pas là ce qu'il désirait si ardemment ? Une autre parole du Christ avait pénétré profondément en lui : « Dieu a tant aimé le monde qu'Il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. »
     Ces affirmations revenaient constamment à son esprit, sans qu'il en pût saisir toute la signification. Personne, dans la religion hindoue, n'avait pu dire : « Je vous donnerai le repos » et moins encore : « je vous donnerai la vie éternelle ». Comment Jésus, un simple homme pourrait-il le faire ? Lui qui n'avait pu se sauver lui-même, pouvait-il sauver les autres ? L'hindouisme est la plus belle religion du monde, pensait Sundar ; puisqu'il ne peut me donner ce repos, comment une autre religion pourrait-elle le faire ?

    - J'étais si fermement ancré dans mon opinion, et mon trouble intérieur était si grand qu'un jour- c'était le 16 décembre 1904- je déchirai la Bible et la jetai au feu. Mon père qui était présent me dit- Pourquoi, mon fils, fais-tu une chose aussi stupide ?- Parce que cette religion de l'Occident est fausse et que nous devons la détruire.
     Je pensais avoir fait une bonne action en brûlant la Bible ; cependant le trouble de mon coeur ne fit qu'augmenter et j'étais tourmenté par le doute et l'inquiétude. Où était la vérité ? Y a-t-il un Dieu ? Jésus-Christ n'était qu'un homme, mort il y a dix-neuf cents ans ! Pendant deux jours je fus très malheureux. je ne pus supporter cette angoisse de mon âme et pris la résolution de mettre fin à mes jours : si je ne pouvais trouver la vérité dans cette vie, je l'obtiendrais dans la vie future.

     Sundar n'avait alors que quinze ans, mais un jeune Hindou de quinze ans est beaucoup plus développé qu'un Européen du même âge, et le suicide n'est pas condamné aux Indes comme il l'est chez nous. Sundar alla vers son père :- je viens vous dire adieu, je serais mort demain matin.- Pourquoi veux-tu te tuer ?- Parce que la religion hindoue ne peut me satisfaire, ni la richesse, ni le confort, ni aucune possession, ni votre argent. Tout cela peut satisfaire les besoins de mon corps, mais pas les aspirations de mon âme. J'en ai assez de cette misérable vie, je veux y mettre fin.

     Sundar fit soigneusement ses plans. La ligne du chemin de fer traversait l'extrémité de leur propriété et chaque matin à 5 heures l'express y passait. S'il ne trouvait pas la réponse qu'il attendait, il se jetterait sous le train.
     Sundar s'éveilla à 3 heures du matin. C'était le 18 décembre. Il prit un bain froid, puis il se mit à prier :- S'il y a un Dieu, qu'il veuille se révéler à moi et me montrer le chemin du salut, afin que le trouble de mon coeur se dissipe et je le servirai toute ma vie.- J'étais fermement résolu, si ma prière n'obtenait pas de réponse, à aller, avant que le jour fût levé, mettre ma tête sur la ligne du chemin de fer au passage du train. je restai en prière une heure et demie environ, attendant et espérant voir apparaître Krishna ou Bouddha, ou quelque autre saint de la religion hindoue, mais ils n'apparurent pas. je n'avais plus qu'une demi-heure devant moi. je priai plus instamment encore :- 0 Dieu ! si tu existes, révèle-toi à moi!- Soudain une grande lueur illumina ma chambre, je crus que la maison était en feu, j'ouvris ma porte, mais au dehors tout était sombre.

     Alors il se passa quelque chose que je n'avais jamais attendu : la chambre fut remplie d'une merveilleuse lumière qui prit la forme d'un globe et je vis un homme glorieux debout au centre de cette lumière. Ce n'était pas Bouddha, ni Krishna, c'était le Christ. Durant toute l'éternité, je n'oublierai pas sa face glorieuse, si pleine d'amour, ni les quelques mots qu'il prononça : « Pourquoi me persécutes-tu ? je mourus pour toi, pour toi j'ai donné ma vie, je suis le Sauveur du monde. »
     Ces mots furent inscrits comme en lettres de feu sur mon coeur. Le Christ que je croyais mort était vivant devant moi. je vis la marque des clous ; j'avais été son ennemi, mais je tombai à genoux devant lui et l'adorai. Là, mon coeur fut rempli d'une inexprimable joie et d'une paix merveilleuse ; ma vie fut entièrement transformée ; le vieux Sundar mourut et un nouveau Sundar Singh naquit, pour servir le Christ.

     Lorsque je me relevai, rempli de joie, tout avait disparu. Après quelques instants, j'allai vers mon père encore endormi ; je lui racontai la vision que je venais d'avoir et lui déclarai que j'étais chrétien.
– Comment, me dit-il, il y a deux jours seulement tu brûlais la Bible et tu dis que tu es un chrétien ? Tu haïssais le Christ et maintenant tu veux le servir, comment cela se peut-il ?- Parce que j'ai vu le Christ vivant et j'ai entendu sa voix. je veux et je dois lui consacrer ma vie.
Cette apparition du Christ a été le point tournant de la vie de Sundar Singh. Ce qu'aucune religion n'avait pu lui apporter, malgré des années d'attentes et persévérantes recherches, le Christ, en un instant, le lui donna. Il répondit à ses ferventes prières en emplissant son âme de cette paix merveilleuse si profondément désirée, que nulle épreuve ou persécution ne pourra désormais lui ravir.

     L'obscurité a fait place à l'aube d'un jour nouveau et glorieux.
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*Loi tyrannique à la base de la doctrine de la réincarnation : toutes nos actions, bonnes ou mauvaises, sont des germes qui nous obligent sans cesse à renaître et à recommencer cette vie d'illusion

EPREUVES ET PERSECUTIONS

   Il m'a été fait la grâce, par rapport à Christ, non seulement de croire en lui,
mais encore de souffrir pour lui.
Saint Paul.

     Sundar Singh regarde sa conversion comme une chose absolument surnaturelle, un miracle dans toute l'étendue du terme, un pur don de la grâce de Dieu.
    - La religion hindoue, dit-il, m'enseigna qu'il y a un ciel, et je fis tous mes efforts pour m'affranchir du péché et faire en chaque chose, la volonté de Dieu. Combien j'ai étudié nos livres sacrés, combien j'ai lutté, prié, cherché la paix dans mon âme ! J'essayais de me sauver moi-même par mes bonnes oeuvres, ce qui est impossible. J'étais fier de la religion et de la philosophie hindoues, mais la philosophie n'a jamais sauvé personne. En désespoir de cause, je suppliai Dieu de me montrer le chemin du salut. En réponse à ma prière, je vis le Seigneur et il me révéla ce que J'étais moi-même.
Sundar n'a Jamais douté un instant de la réalité de la vision divine : ce n'était pas une imagination ni un rêve. On ne rêve pas lorsqu'on vient de prendre un bain froid ! D'autres ont pu la mettre en doute, la tenir pour une hallucination. Pour lui ce fut une inébranlable certitude. De ses yeux il a vu le Christ vivant ; de ses oreilles il l'a entendu lui parler dans sa propre langue, l'hindoustani. A ce moment-là il est devenu un homme nouveau, une nouvelle créature en Jésus-Christ. Auparavant il haïssait le Christ, maintenant il est prêt à souffrir et même à donner sa vie pour lui. Un ennemi de Jésus a été changé en un apôtre de l'Évangile. « Les choses anciennes sont passées, voici toutes choses sont devenues nouvelles. »

     Le trouble de son coeur s'est évanoui comme un songe.
    - Là, dira-t-il, Christ m'a donné sa paix, cette paix « qui surpasse toute intelligence », non pour quelques instants seulement, mais pour toujours. Il n'y a pas de mots dans le langage humain pour décrire la joie incomparable qui a rempli mon coeur, mais je puis témoigner de sa réalité : c'est le ciel sur la terre.
     Sundar séparait nettement, des fréquentes visions qui venaient à lui dans la méditation et la contemplation intérieure, cette apparition du Christ, tout à fait inattendue. Il déclare absolue la différence entre une vision de l'esprit et cette apparition.- J'ai eu de nombreuses visions pendant mes extases, mais Jésus, je ne l'ai vu qu'une fois.
     Sundar ne s'est jamais prévalu de cette manifestation du Christ comme d'un sujet de gloire personnelle ; il s'humiliait du fond du coeur dans le sentiment de sa propre indignité et de sa rébellion passée. Il avait haï le Christ, combattu la foi chrétienne, brûlé la Bible devant tous et cependant, tandis qu'il était animé de cet esprit de haine, il avait été conquis par l'amour qui pardonne.- Quand Christ se révéla à moi, alors je vis que j'étais un pécheur et qu'il était le Sauveur.

     Il fit l'expérience fondamentale de l'entière grâce de Dieu révélée par la mort de Christ sur la Croix, et de l'inutilité des efforts propres. Par là, il appartient à la lignée des saint Paul et des Luther, et de toute âme pour laquelle la question du péché et de la grâce est le problème central de la vie.
    - Il y a des heureux, disait-il, qui n'ont jamais péché comme moi et ne sont pas ouvertement opposés a Jésus-Christ ; il y en a d'autres qui ont vécu avec Christ depuis leur enfance et n'ont pas besoin d'une preuve extérieure de ce qu'ils ont reçu intérieurement.

     En toute humilité Sundar se plaçait aux pieds du dernier des disciples du Christ ; il se considérait comme indigne de l'amour que Dieu avait manifesté envers lui.
    - Une révélation extérieure n'est pas essentielle, dit-il ; l'expérience de la grâce de Dieu est tout aussi réelle sans être accompagnée de miracles. « Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru. »- Mais Sundar était convaincu que, dans ses circonstances personnelles, il n'aurait jamais trouve le salut sans cette révélation directe. Comme Thomas, il a été incrédule et très lent à croire,- c'est pourquoi, dit-il, je serai à la dernière place dans le royaume de Dieu.

     La pensée de son péché le rendait profondément repentant.- Ces mains, dira-t-il avec humiliation, ont brûlé la Parole de Dieu et l'ont réduite en cendres. Ce sont les mains d'un pécheur que seul l'amour de Dieu a racheté ; l'unique fondement de mon pardon est la croix de Jésus-Christ, mon Seigneur. Cela reste comme une écharde dans ma chair d'avoir été un ennemi de Jésus ; cette pensée m'humilie jusque dans la poussière.- Et parce qu'il était si certain de l'amour de Christ et de son pardon, il trouvait difficile de se pardonner à lui-même.
     Il nous semble l'entendre dire avec saint Paul : « je ne suis pas digne d'être appelé apôtre, parce que j'ai persécuté l'Église de Dieu », ou encore : « Jésus-Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, dont je suis le premier. »

     Désormais Sundar Singh était uni à Christ pour toujours, par un lien indissoluble. « Loin de moi la pensée de me glorifier d'autre chose que de la Croix de notre Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde est crucifié pour moi, comme je le suis pour le monde. »
    - Après ma conversion, dit-il, je passai trois jours en prière dans un endroit solitaire. pour demander pardon et confesser mon péché. je disais à Dieu : Pardonne-moi, car J'étais aveugle spirituellement, je ne comprenais pas ta Parole. Là, j'ai reçu l'assurance du pardon.- « Tu étais aveugle, maintenant j'ai ouvert tes yeux et tu iras pour rendre témoignage. »- Après cela j'annonçai à ma famille ce que j'avais vu et que j'étais chrétien. Les gens pensèrent que j'étais devenu fou ; d'autres que j'avais rêvé ; mais lorsqu'ils virent qu'ils ne pouvaient m'ébranler, ils commencèrent à me persécuter ; cependant ce n'était rien comparé au misérable état dans lequel J'étais auparavant.

     Dans ce même temps trois jeunes garçons voulurent devenir chrétiens ; mais deux d'entre eux y renoncèrent a cause des punitions que leurs parents leur infligèrent. Le troisième fut baptisé ; puis son père, prétextant une grave maladie de sa mère, le fit revenir chez lui où il mourut peu après, sans doute empoisonné.
     Pendant neuf mois, Sundar ne quitta pas la maison paternelle. Il dut subir l'incompréhension, l'opposition et même la persécution.
     Tout d'abord son père lui parla avec tendresse, le suppliant de ne pas déshonorer sa famille. Comment lui, un Sikh, d'une branche fière et influente, pouvait-il faire partie de cette secte de chrétiens et renoncer à l'avenir qui s'ouvrait devant lui : honneurs, richesses et brillante situation ? Ce fut pour Sundar une grande tentation, car l'idée qu'il attirait le blâme sur ceux qu'il aimait le bouleversait. Mais il entendait la voix de Jésus : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi. » Son coeur se déchira en voyant les larmes de son père ; pourtant il ne pouvait se soustraire à la vision d'En haut et à l'appel du Christ.

     Un oncle, haut placé et très riche, tenta à son tour de le détourner de sa foi. Il le conduisit un jour dans sa splendide demeure et le fit entrer avec lui dans un caveau dont il referma la porte. Ouvrant un grand coffre-fort, il montra à son neveu ébloui, des richesses inouïes, des bijoux de grand prix, des pierres précieuses, des billets de banque, de l'or et de l'argent en quantité.- Tout cela est à toi si tu renonces à devenir chrétien et si tu ne déshonores pas notre nom !
     Devant tant de splendeurs, Sundar se sentit un instant ébranlé, ému aussi des humbles supplications de son oncle vénéré, mais à ce moment même son coeur fut rempli d'un tel amour pour le Christ et d'un sentiment si vif de son approbation, qu'il ne lui fut pas difficile de repousser la tentation.
     Il n'avait alors que quinze ans ; il savait bien que pour un garçon de son âge, se déclarer chrétien représentait une impardonnable offense envers les siens et que cet acte sapait la très grande autorité de son père comme chef de famille. Il était seul ; personne pour le comprendre ou lui donner un conseil ; aucune sympathie autour de lui, mais une farouche hostilité. Son propre frère devint son pire ennemi, ses anciens amis le tourmentèrent et la population du village s'éleva contre lui avec indignation.

     Le directeur de la mission presbytérienne fut accusé d'exercer une pression sur ses élèves pour en faire des chrétiens ; mais Sundar et un ami sikh- qui se convertit lui aussi à cette époque- certifièrent devant les magistrats de l'innocence de leur maître. Cependant, à la suite de toute cette effervescence, plusieurs chrétiens durent quitter le village et bientôt la mission elle-même ne fut plus tolérée et dut fermer ses portes. Sundar, dont la vie était en danger, comprit qu'il ne lui était plus possible de rester davantage dans la maison paternelle. Il quitta Rampour et alla se réfugier dans l'école de la mission presbytérienne américaine à Loudhiana. Là, les missionnaires le reçurent avec une grande bonté mais, dit-il,- je fus surpris et scandalisé de la manière de vivre de certains garçons ; car j'avais l'idée que ceux qui suivaient le Christ devaient tous être des saints ; en ceci je me trompais tristement. Si je n'avais pas eu cette apparition du Christ, et reçu de lui une vie nouvelle, je serais peut-être revenu en arrière et resté un ennemi du christianisme.
     Sundar décida de quitter cette école et ces chrétiens de nom pour retourner chez lui. Sa famille, le voyant revenir, pensa qu'il avait abandonné ses idées étranges, mais quand ils virent qu'il était plus résolu que jamais, l'oppression devint plus violente encore.

     Tout d'abord on chercha à le persuader d'être chrétien en secret, sans confesser ouvertement sa foi. Ce fut une vraie tentation et bien des raisons plausibles pouvaient être invoquées : il n'avait pas encore l'âge légal pour agir de son propre chef ; ne pouvait-il pas attendre d'être plus âgé ? Mais la voix intérieure était péremptoire. « Celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon père qui est dans les cieux. »
     Il fut conduit au maharaja qui avait eu connaissance de son histoire. Il le fit comparaître devant le « Durbar », assemblée de l'État, et le somma d'expliquer sa conduite. On lui offrit de nouveau richesses, pouvoir, belle situation ; le maharaja fit appel à son orgueil de race ; n'était-il pas un sikh, un lion, et voulait-il tomber si bas, jusqu'à devenir un chrétien, un chien ? 

     Rien ne put l'ébranler. Il fit un pas de plus et rompit les derniers liens qui pouvaient encore le rattacher à la religion de son peuple : il coupa ses longs cheveux, ce signe visible des vrais disciples de Nânak, et dont les Sikhs sont si fiers.
     Alors ce courageux témoin de Jésus fut en proie aux plus cruelles persécutions, traité comme le dernier de tous, un hors caste, un intouchable. Il dut prendre sa nourriture et dormir hors de la maison, comme un lépreux.
    - je me souviens, écrira-t-il plus tard, du soir où je fus chassé de chez moi ; je n'oublierai pas cette première nuit passée sous un arbre, par un temps froid. je n'avais jamais été soumis à pareille épreuve. je songeais : hier encore je vivais entouré de tout le luxe de ma maison, maintenant je tremble de froid, j'ai faim et j'ai soif, je suis sans abri, privé de vêtements chauds et de nourriture. je restai toute la nuit sous cet arbre et une joie merveilleuse et la paix inondaient mon âme ; je sentais la présence de mon Sauveur. je tenais mon Nouveau Testament dans ma main et ce fut pour moi comme ma première nuit passée au ciel. je comparais avec bonheur mon état présent à ma vie luxueuse d'autrefois. Au milieu des richesses et du confort, je n'avais pu trouver la paix ; maintenant la présence de mon Sauveur changeait la souffrance en joie. Depuis lors j'ai toujours senti sa présence.

     Maudit par son père, il dut définitivement quitter la maison. Il n'emportait que les minces vêtements qu'il avait sur lui et juste assez d'argent pour prendre le train jusqu'à une station voisine.      Dans sa détresse il se souvint qu'il y avait à Rampour des chrétiens ayant dû fuir les persécutions et quitter Rampour; il s'y rendit et se dirigea vers la maison d'un pasteur hindou et de sa femme. A peine arrivé le pauvre garçon tomba violemment malade; un docteur appelé déclara que Sundar avait été empoisonné. Il était clair que du poison avait été mêlé à la nourriture préparée avant son départ dans l'espoir qu'il mourrait avant d'atteindre le but de son voyage. N'était-il pas préférable qu'il mourût plutôt que de déshonorer sa famille ?

     La femme du pasteur ne quitta pas son chevet. Le docteur ayant déclaré l'état désespéré, promit de revenir le lendemain matin pour les funérailles. Sundar souffrait cruellement, mais malgré son extrême faiblesse, il était convaincu que Dieu ne le laisserait pas mourir avant qu'il ait pu faire quelque chose pour son Sauveur. Il demanda au docteur de lire le récit de la résurrection de Jésus dans l'Évangile de Marc. Le docteur, qui n'était pas chrétien, se moqua de l'absurdité de cette histoire.
     Mais le matin venu, Sundar se sentait si bien qu'il se leva et sortit au soleil devant la maison. Le docteur, stupéfait de le retrouver vivant malgré son pronostic, s'en retourna sans même lui adresser la parole. (Quelques années plus tard, alors que Sundar travaillait à Burma, quelqu'un vint à lui :- Me reconnaissez-vous ?- Oui, dit Sundar, la dernière fois que je vous ai vu, J'étais aux portes de la mort.- Alors le docteur lui conta que sa miraculeuse guérison avait fait sur lui une telle impression, qu'il avait acheté une Bible et commencé à la lire. Il devint chrétien, fut baptisé, et entreprit un travail missionnaire à Burma.)

     Lorsque Sundar fut rétabli, il se rendit à Loudhiana auprès de ses amis de la mission américaine.  Ses parents firent plusieurs essais pour l'enlever de vive force. La tentative la plus douloureuse pour Sundar fut celle de son père venu lui adresser un suprême appel. Il ne put retenir ses larmes en voyant la douleur de celui-ci qui, ravagé par le chagrin, lui parlait avec émotion de l'amour de sa mère, du bonheur de la vie de famille, le suppliant de revenir à eux. Il fallut soutenir ce combat plus rude encore que la persécution.
     Le dernier sacrifice était fait et Sundar se retrouva seul, dépouillé de tout, renié des siens, mais uni par un amour indissoluble à son Sauveur. « Pour son amour il voulut tout perdre. »

     Afin de le soustraire aux attaques perfides de ses ennemis, on l'envoya à Sabathou, petite localité non loin de Simla où vivait le Révérend Redman, un chrétien âgé qui fut pour lui comme un père et dont la maison lui était ouverte chaque fois qu'il passait à Simla.
     Le Rév. Redman était directeur de la Church Missionnary Society. Il l'examina avec soin et fut frappé de son extraordinaire connaissance de la vie et de l'enseignement de Jésus et de son expérience personnelle. Sundar lui dit qu'il était certain que Christ l'avait appelé à être son témoin, et que baptisé ou non, il devait aller prêcher l'Évangile.

     Ce fut le dimanche 3 septembre 1905, à l'âge de seize ans, que Sundar Singh fut baptisé à Simla par M. Redman, selon le rite de l'Église anglicane. Le premier verset du Psaume 23, lu pendant le service divin, fut comme le mot d'ordre de la vie qu'il allait entreprendre : « L'Éternel est mon Berger, je ne manquerai de rien. » Ce Psaume du bon Berger, ainsi que le chapitre 53 d'Esaïe, furent les passages favoris de Sundar. Ils façonnèrent sa vie.

     Dès le lendemain de son baptême, il retourna à Sabathou, le coeur débordant de joie. Toutes les luttes et les souffrances passées s'évanouirent comme une fumée devant le grand bonheur de porter le nom de Christ et de lui appartenir pour toujours.

SADHOU

 Je regarde toutes choses comme une perte à cause de l'excellence 
de la connaissance de Jésus-Christ mon Sauveur, 
pour lequel j'ai renoncé à tout.  Saint Paul.
 

     - Un jour vous serez un Sadhou, lui avait dit sa mère, à maintes reprises. Il n'avait jamais perdu de vue le désir prophétique de celle qui lui avait appris à donner à Dieu la première place dans sa vie.
Après sa conversion il avait clairement entendu l'ordre divin : « Tu me serviras de témoin ». Le moment était venu d'obéir à cet appel. Ne trouvera-t-il pas une porte ouverte s'il vient prêcher l'Évangile du Christ dans une robe de Sadhou tenue pour sacrée aux Indes depuis un temps immémorial ? Cette robe, symbole d'une vie ascétique de renoncement au monde et de pauvreté lui ouvrira sans doute l'entrée de toutes les castes et même les portes des zénanas.

     Sa décision fut prise ; trente-trois jours après son baptême, le 3 octobre 1905, ce jeune chrétien de seize ans revêtit le vêtement jaune safran des saints Sadhous. Il allait faire de lui un homme voué à une existence errante de religieux, sans un lieu où reposer sa tête.- J'ai fait le voeu de, consacrer ma vie entière à Christ mon Sauveur, et, par sa grâce, je ne le romprai jamais ; le jour où je devins un Sadhou, j'ai revêtu cette robe pour la vie, et aussi longtemps que cela dépendra de moi, je ne m'en séparerai pas.

     Sundar Singh voulait apporter l'histoire de Jésus à son peuple de la manière qui lui serait le plus accessible, d'une façon toute hindoue. Car une difficulté résidait pour les Hindous dans le comportement des chrétiens. En effet, leur costume, leur nourriture, leurs habitudes de vie, tout était différent et contraire à la mentalité hindoue. Sundar lui-même avait considéré autrefois les chrétiens comme des étrangers, introduisant des coutumes étrangères. Même après sa conversion il trouva parfois difficile de dominer ses sentiments vis-à-vis de ceux qu'il avait si longtemps méprisés ; son sang sikh semblait protester, mais sa vivante communion avec Christ lui donna la victoire. La discipline intérieure qu'il sut pratiquer triompha de cet orgueil de race, si marqué chez les Sikhs, et produisit en lui cette extraordinaire humilité envers tous les hommes.

     - L'eau de la vie, disait-il, a été offerte aux âmes assoiffées de l'Inde dans des coupes européennes et non dans des vases hindous.- Il illustrait ce fait par le récit suivant :- J'ai rencontré, lorsque je voyageais dans le Radjpoutana, un brahmane d'une caste élevée. Il se hâtait pour atteindre la station ; éprouvé par la chaleur il tomba épuisé sur le quai. Le chef de gare, désireux de lui venir en aide, lui apporta de l'eau dans une coupe occidentale, en porcelaine ; le brahmane ne voulut pas y toucher, bien qu'il eût une soif intense.- je ne puis boire cette eau, dit-il, je préfère périr de soif ; je ne veux pas perdre ma caste et suis prêt à mourir.- Mais lorsque l'eau lui fut offerte dans sa propre coupe de bronze, il ne fit plus aucune objection et la but avidement. C'était la même eau, mais versée dans un vase hindou.

     Pieds nus, sans argent, se conformant à la lettre aux instructions données par Jésus-Christ à ses disciples, Sundar Singh ne prit avec lui qu'une couverture et son Nouveau Testament en ourdou. Il partit de Sabathou pour aller de village en village, et de ville en ville, annoncer à son peuple l'amour de Jésus-Christ. N'était-il pas un témoin vivant de sa grâce ?
   Il ne mendiait jamais. Lui, le fils d'un riche et fier Sikh, dépendait pour sa subsistance de l'aumône qui lui était librement accordée. S'il avait été un Sadhou prêchant l'hindouisme, on l'eût traité avec les plus grands honneurs, rien ne lui eût manqué ; mais lorsqu'on découvrait qu'il était chrétien et qu'il annonçait Jésus, les portes se fermaient devant lui ; on lui refusait logement et nourriture. Il devait se contenter, pour vivre, de quelques fruits sauvages, de racines ou de feuilles, et trouver un abri dans de sordides caravansérails, dans des grottes ou encore sous un arbre. Parfois maudit, injurié, il était chassé et devait chercher un refuge dans la jungle, malgré le danger des cobras et des léopards.

     Pendant les premiers temps il trouva peu de réponses à son persévérant effort ; il répandait la bonne semence dans des terrains durs et pierreux, au milieu de grandes difficultés et d'épreuves de tous genres, mais il savait que Christ était avec lui, et il ne se décourageait jamais.
   Il choisit comme premier champ de travail son propre village. Il parcourut les rues familières de Rampour, rendant témoignage à la puissance du Sauveur et parlant à tous du bonheur qu'il avait trouvé en lui. Les uns l'écoutaient, d'autres se détournaient avec mépris. Il put cependant pénétrer dans les zénanas et, dans un village voisin, une dame hindoue réunit chez elle 60 à 70 femmes des meilleures familles. Celles-ci, après l'avoir entendu, dirent entre elles :- Ce qu'il annonce est vrai, nous croyons chacune de ses paroles, Jésus est vraiment le Sauveur.
   Quittant Rampour, Sundar alla d'un lieu à l'autre, traversant ainsi une grande partie du Béloutchistan, de l'Afghanistan, et des merveilleuses montagnes du Cachemire. Il eut beaucoup à endurer dans ce premier voyage missionnaire ; il affronta le froid, les pluies torrentielles, la faim, la soif, la fatigue.

     Dans la vallée de jalalabad, en Afghanistan, il fut informé par un homme un peu moins méchant que ses compagnons, d'un complot ourdi contre lui pour l'assassiner. Il écouta l'avertissement et se réfugia pour la nuit dans le seul endroit possible, un caravansérail plein de moustiques et de vermine. 
   Vers le matin, il alluma un feu pour sécher ses vêtements trempés par la pluie. A ce moment arriva une troupe de Pathans, tribu musulmane fanatique et cruelle. Au grand étonnement de Sundar, le chef de la bande tomba à ses pieds ; il lui expliqua que lui et ses compagnons avaient eu en effet l'intention de le tuer, mais ils furent si remplis d'étonnement et de crainte en voyant que le froid intense de la nuit ne lui avait fait aucun mal, qu'ils pensèrent qu'Allah l'avait protégé. Ils lui demandèrent de venir les instruire. Sundar passa une semaine au milieu de ces hommes farouches, leur parlant de Jésus-Christ, son protecteur et son ami.
   Il quitta Jalalabad, certain que Dieu lui-même lui avait permis de répandre la bonne semence dans ces coeurs sauvages, et qu'il saurait la faire germer en son temps.

     Sundar revint à Kotgarh, petite localité près de Simla dans l'Himalaya, à six mille pieds d'altitude, qui devint son port d'attache au retour de ses voyages.
   C'est là qu'à la fin de 1906, il rencontra M. Stokes. C'était un riche Américain, ayant abandonné fortune et bien-être pour apporter l'Évangile aux Indes en prenant le chemin du renoncement et de la pauvreté, cherchant à suivre l'exemple de saint François d'Assise dont il était un fervent disciple.
   Revêtant à son tour la robe de Sadhou, il se joignit à Sundar, et ils unirent leurs forces pour entreprendre un périlleux voyage à travers les montagnes et dans des contrées malsaines. Ils supportèrent de grandes souffrances. Sundar, épuisé par de fréquents accès de fièvre et de violents maux d'estomac, tomba un jour presque inconscient au bord du chemin.- J'étais anxieux à son sujet, écrit M. Stokes, car nous étions seuls et le temps était très froid ; la douleur se lisait sur les traits de Sundar, je savais qu'il ne se plaignait jamais, et me penchant à son oreille, je lui demandai comment il se sentait.- je suis très heureux ! Comme il est doux de souffrir pour l'amour de Christ ! murmura-t-il d'une voix presque imperceptible, avec un léger sourire sur son visage émacié.- Cette joie dans la souffrance s'est manifestée à maintes reprises au travers de ses épreuves ; elle a été un trait distinctif de son expérience chrétienne et un des secrets de son influence.

     M. Stokes parvint à conduire Sundar, non sans peine, jusqu'à la demeure d'un Européen qui les reçut avec la plus grande bonté. Cet homme qui n'avait jamais beaucoup pensé à Dieu et au salut de son âme, fut si frappé par la sérénité, la foi, l'amour, la patience de Sundar, qu'il se mit à réfléchir et, peu après, se tourna vers le Sauveur de son hôte.
   En 1907, les deux amis travaillèrent ensemble dans l'asile des lépreux à Sabathou, puis à Lahore dans un camp de pestiférés où, sans crainte de la contagion, ils se consacrèrent jour et nuit aux soins des malades et des mourants. Ils rassemblèrent aussi, selon les instructions de l'Évangile, les enfants infirmes, boiteux, estropiés, aveugles, ou ceux de parents lépreux, et organisèrent pour eux des camps dans l'air salubre des montagnes. Ils voyaient Christ au travers d'eux. « ... J'étais étranger et vous m'avez recueilli... J'étais malade et vous m'avez visité. » On peut s'imaginer la joie de ces enfants déshérités d'être au bénéfice de tant de soins et d'amour.

     Lorsqu'en 1908, M. Stokes partit en vacances en Amérique, le Sadhou se retrouva seul ; il décida alors de donner suite à un projet qu'il avait depuis longtemps dans l'esprit : un voyage à travers le Népal et le Tibet dont les portes étaient entièrement fermées à tout travail missionnaire. (*)
   De 1909 à 1910, cédant aux sollicitations de ses amis chrétiens, le Sadhou consentit à faire des études de théologie. Il semblait utile qu'il acquît des connaissances plus vastes en vue d'élargir le cercle de son influence, limitée à l'évangélisation des païens, et de l'étendre aux communautés chrétiennes. Il subit l'examen de première année et entra d'emblée en seconde année au collège théologique de Lahore. Pendant les vacances il continuait ses campagnes d'évangélisation.
   Les études apportèrent peu de chose à sa piété simple et directe. Il semble au contraire qu'elles éveillèrent en lui une certaine aversion pour l'intellectualisme théologique dont il parlera si souvent dans ses discours.

     Là, comme à Loudhiana, il se sentit étranger parmi les étudiants qui se préparaient au saint ministère. Comme Sadhou, le niveau de sa vie spirituelle était bien supérieur à la leur et ses habitudes religieuses d'une autre essence que celle de la vie du séminaire ; aussi passait-il seul dans sa chambre la plus grande partie de son temps, à part les repas, les cours et les heures fixées pour la prière. Les étudiants se sentaient silencieusement condamnés par sa présence, bien que Sundar fit son possible pour éviter tout ce qui pouvait être considéré comme un blâme de sa part ; il attendait humblement de gagner leur confiance et leur affection, mais il ne semblait point y parvenir.

     Un jour, un des étudiants, particulièrement hostile au Sadhou, le vit assis seul sous son arbre ; il s'approcha de lui sans être aperçu. A sa grande surprise il trouva Sundar en larmes, répandant à haute voix son coeur devant Dieu dans une ardente supplication en faveur de cet étudiant venu là sans qu'il s'en doutât. Il priait que, s'il y avait eu un tort de sa part, Dieu veuille le lui pardonner, et qu'un véritable amour puisse s'établir entre eux. En entendant cette fervente prière, le jeune homme fut repris dans sa conscience ; il demanda aussitôt pardon à Sundar et, dès ce jour, ils devinrent d'intimes amis. C'est cet étudiant lui-même qui donne ce récit.
   Le Sadhou fut profondément malheureux dans cette école de théologie. Il semblait être comme un oiseau de la forêt battant des ailes aux barreaux de sa cage. Il soupirait après la liberté de Kotgarh, sous le ciel bleu et dans la solitude des montagnes.

     En 1910 il reçut sa licence de prédicateur dans l'Église anglicane ; mais lorsqu'il comprit que, ministre consacré, il ne pourrait pas prêcher dans d'autres églises, ni annoncer librement l'Évangile partout où Dieu le conduirait, il considéra que ces restrictions ne s'accordaient pas avec sa mission de Sadhou. Aussi après beaucoup de prières, vit-il clairement qu'il ne devait se rattacher à aucune organisation extérieure. Il pria respectueusement l'évêque, qui avait été spécialement bon pour lui au cours de ses études, de bien vouloir lui reprendre sa licence de bachelier en théologie. L'évêque, comprenant la vocation du Sadhou, accepta sa démission, mais elle ne l'excluait pas de l'Église anglicane, à laquelle il appartenait par le baptême. Ses relations avec ses amis anglicans restèrent aussi cordiales qu'auparavant.

     Dès lors, le Sadhou ne se joignit jamais à aucune association humaine, si ce n'est l'Église chrétienne universelle.
   Il disait :- Les rivières prennent leur source dans les hautes montagnes de l'Himalaya, et se fraient leur propre chemin en descendant vers la plaine apporter l'eau fraîche et pure des sommets. C'est l'image d'une vie chrétienne qui dépend directement du Christ lui-même, source des eaux vives.    Lorsque cette eau atteint la plaine, elle se divise en canaux et, par des moyens artificiels, irrigue les terres desséchées, entraînant avec elle beaucoup de boue qui en ternit la pureté. Ces canaux ont leur utilité, mais pour être constamment alimentés, ils ont besoin de l'eau pure qui jaillit des hauts sommets.

     Sundar reconnaissait qu'une organisation pouvait être utile pour répandre l'Évangile parmi les masses, mais pensait que sa consécration à son Maître le conduisait dans un chemin dépendant uniquement de Dieu, individuel et solitaire. Il avait besoin d'une entière liberté. Il était un jour ici et les jours suivants ailleurs. Très tôt le matin, avant le lever du soleil, il partait sans aviser personne, pour un nouveau voyage, laissant un simple mot disant qu'il avait entendu l'appel de Dieu, puis il réapparaissait soudainement, on ne savait d'où.
   Libéré de tout lien ecclésiastique, il continua à rendre son témoignage comme Sadhou, annonçant l'Évangile partout où il allait ; nul ne le rencontrait sans apprendre que Jésus était venu dans le monde pour sauver les pécheurs.

     Le Sadhou redoutait par-dessus tout une vie absorbée par une trop grande activité, ne laissant point de temps pour la prière. Il aimait la solitude de toute son âme, mais contrairement à l'idéal hindou qui, pour trouver Dieu, prêchait le détachement de toute société humaine, il avait compris que le service des hommes était un facteur primordial dans le service de Dieu. Son ardent désir d'être entièrement à la disposition de Christ le faisait sortir de ses plus profondes méditations par amour pour ceux qui souffraient et avaient besoin de lui. Une vie livrée à Dieu est toujours une vie consacrée aux autres.
   Le Rév. Redman qui revit Sundar deux ans après son baptême, fut profondément impressionné par la maturité de son caractère chrétien ; il n'était plus le garçon d'alors, mais un jeune homme affermi dans la foi, bien qu'il eût à peine 19 ans.

     L'influence silencieuse de sa vie faisait une grande impression. Chrétiens et non-chrétiens venaient à lui pour trouver aide et conseil, et sa réputation s'étendait de plus en plus loin. Il fut appelé à participer à des conventions chrétiennes à travers tout le nord de l'Inde.
   A la fin de 1912, après un travail assidu, il résolut de réaliser enfin le projet qu'il caressait depuis longtemps de jeûner pendant quarante jours en un endroit solitaire. Il pensait par là devenir plus conforme à Jésus-Christ dans sa vie intérieure. Peut-être était-il influencé, sans s'en rendre compte, par l'ascétisme des Hindous.

     Malgré l'avis négatif d'un médecin franciscain qui travaillait avec lui et auquel il avait confié son intention, Sundar mit son plan à exécution et, le 25 janvier 1913, il se retira dans la jungle pour se livrer à la méditation et à la prière. Afin de garder quelque notion du temps écoulé, il avait placé près de lui un tas de quarante pierres. Chaque jour il en jetait une de côté, mais ses forces déclinèrent rapidement, et il devint si faible qu'il fut incapable de continuer ce geste. Sa vie spirituelle, au contraire, grandit en clarté et en liberté. Il vivait dans une sorte d'extase dans le monde surnaturel ; tandis que sa vie physique s'affaiblissait, au point de ne pouvoir plus distinguer les objets qui l'entouraient, par sa vision spirituelle il contemplait le Christ crucifié, ses mains et ses pieds percés et son visage empreint d'un ineffable amour. Alors que son corps était inerte et insensible, son âme goûtait la plus profonde paix et la plus merveilleuse joie.

     Avant qu'il eût atteint les quarante jours, des bûcherons, coupeurs de bambous, le trouvèrent par hasard dans la jungle et le portèrent à Dehra-Dun. Là, quelques paysans chrétiens l'identifièrent grâce à son nom inscrit dans son Nouveau Testament. Ils le transportèrent en char dans le village chrétien de Annfield où il fut soigné avec amour et se rétablit rapidement.
   (Le bruit de sa mort s'était répandu partout, sans doute par l'entremise du médecin catholique à qui Sundar avait donné l'adresse de ses amis. Par télégramme il leur avait annoncé son décès qui sembla confirmé par sa longue absence. Un service funèbre fut organisé par le Rév. Redman à Simla, et sa mort fut publiée dans les journaux missionnaires, accompagnée d'une notice nécrologique.)

     Sundar revint à Simla, où son ami le Rév. Redman, le rendit attentif au danger d'une pareille expérience. Mais le Sadhou resta convaincu des heureux résultats de ce jeûne. Avant, il lui était arrivé de se plaindre intérieurement de ce que le Seigneur n'intervenait pas lorsqu'il souffrait de la faim et de la soif, puisqu'il lui avait donné l'ordre de ne pas prendre d'argent avec lui. Après son jeûne il pensait : C'est la volonté de mon Père, peut-être ai-je fait quelque chose qui lui déplaît.
    - J'étais parfois tenté d'abandonner la vie de Sadhou et de retourner dans la maison de mon père, de me marier, et de vivre dans l'aisance. Ne pouvais-je pas être un bon chrétien et mener, là aussi, une vie de communion avec Dieu ? Mais, bien qu'il n'y ait pas de péché pour d'autres à vivre dans le confort, à avoir de l'argent et une famille, je compris que Dieu m'appelait à suivre une autre voie. Mon réel mariage était avec Christ.
   Toutes ces tentations momentanées, et certains doutes qui l'avaient parfois troublé, disparurent à tout jamais : il savait qu'il avait été renouvelé et fortifié dans sa vie intérieure. Il arrivait à la certitude que l'âme est indépendante du corps, question qui l'avait souvent rendu perplexe. Par-dessus tout, il était maintenant persuadé que la paix dont il jouissait n'était pas une expérience subjective de quelque force secrète, mais le résultat objectif de la présence de Dieu en lui.

     Sundar Singh entra en contact avec les membres de la mission secrète des Sannyasis, chrétiens qui se considéraient comme les disciples du Christ asiatique. Dispersés dans l'Inde entière, au nombre de plusieurs centaines de mille, les Sannyasis appartiennent en général à la classe cultivée ; ils ont l'habitude de se rencontrer très tôt le matin dans des maisons de prière qui ressemblent aux temples hindous. Bien souvent, en temps de danger, le Sadhou avait été secouru par eux ; à maintes reprises il les enjoignit de sortir de leur christianisme secret et de proclamer Christ ouvertement, mais ils répondaient :- Christ nous a appelés à être pêcheurs d'hommes ; un pêcheur ne doit point faire de bruit, sinon les poissons s'échappent de son filet. C'est pourquoi nous travaillons dans le silence, et quand notre filet sera plein, le monde verra ce que nous avons fait.

     Dans les années suivantes, Sundar fit la connaissance du directeur de l'Université chrétienne de St-Stephen Collège à Delhi, le Principal Susil Rudra. Ils se lièrent par une même consécration au service du Christ, et Sundar l'aima comme son père. Ce fut une grande joie pour Susil Rudra, dont le coeur était souvent attristé par la vie de beaucoup de chrétiens hindous, de trouver ce disciple du Christ si entièrement consacré à son Maître. Si seulement le témoignage chrétien aux Indes pouvait suivre la voie tracée par ce jeune Sadhou, tout irait bien !
   De nombreux problèmes se posaient dans l'Église chrétienne du Punjab, et certaines difficultés avaient surgi parmi les jeunes étudiants venus de toutes parts à St-Stephen Collège pour leur éducation universitaire. Certains d'entre eux étaient destinés à devenir des « leaders » dans l'État ou dans l'Église.

     Alors que les Européens cherchaient à faciliter la vie matérielle des jeunes Hindous et vivaient eux-mêmes assez confortablement, le message de la Croix était voilé à leurs yeux et n'avait guère de prise dans une telle atmosphère.- Nous faisions notre travail, dit le principal Rudra, entourés de trop de confort extérieur, et il ne semblait pas possible de sortir de ce cercle vicieux et de changer notre genre de vie. C'est alors que le Sadhou vint inconsciemment à notre aide en apportant son témoignage aux étudiants qui se réunissaient autour de lui pendant de longues heures et l'écoutaient jusque tard dans la nuit. Le simple récit de ses voyages et de ses souffrances au Tibet, fait par lui-même, enflamma leur coeur. Ils furent saisis par l'esprit d'abnégation du Sadhou et désirèrent monter à Kotgarh pour y vivre, à son contact, une vie de sacrifice et de renoncement. Ce que nul autre n'avait pu faire au collège, Sundar, un jeune comme eux, l'accomplit plus encore par son exemple que par beaucoup de paroles.
     Le changement qui se produisit chez de nombreux étudiants fut remarquable, et plusieurs entrèrent dans une vie entièrement consacrée au service de Dieu et de leurs frères. Comment expliquer ce miracle ? Sundar avait perdu sa propre vie. Ainsi la Croix fut non seulement prêchée, mais vécue, et là réside toute la différence.

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(*) Nous relaterons plus loin, aux ch. 5 et 6, divers épisodes de ce voyage.

AU  TIBET



 Je lui montrerai tout ce qu'il doit
souffrir pour mon nom. Actes 9. 16.
 
 

     Dès le début de son activité missionnaire, le Sadhou envisagea la grande et périlleuse entreprise de porter l'Évangile au Tibet, cette forteresse du bouddhisme, ce pays inaccessible, éloigné des contrées environnantes par sa situation géographique, fermé à l'Évangile et à toute influence étrangère.
   L'impressionnante beauté de ses montagnes aux neiges éternelles, la richesse de ses monastères avec leurs trésors et leurs écrits sacrés, l'ignorance qui plane encore sur les moeurs et la mentalité de ce peuple que la civilisation européenne n'a pas encore atteint, font du Tibet un pays mystérieux et étrange, isolé du reste du monde par ses frontières closes.
   Sundar ne connaissait ni le pays, ni le peuple, ni la langue ; il savait seulement qu'il aurait à surmonter de grandes difficultés, mais dans son zèle et son amour pour le Christ, il ne reculait devant aucun danger ni aucune souffrance. N'était-il pas un Sikh, un soldat aux ordres de son Maître ? N'est-ce pas parce que le Christ avait besoin d'un témoin sans peur qu'il l'avait choisi pour cette mission dangereuse ? N'y avait-il pas un grand nombre de serviteurs de Dieu pour proclamer la bonne nouvelle du salut à travers l'Inde, tandis que personne n'était disposé à affronter les dangers de ce pays négligé et hostile ?

     Élevé non loin des hautes montagnes de l'Himalaya, Sundar avait souvent laissé s'envoler sa pensée de l'autre côté de la frontière, vers ces peuplades plongées dans les ténèbres du paganisme et qui n'avaient jamais entendu parler de l'amour de Dieu.
   Les Tibétains sont extrêmement religieux, mais beaucoup sont fort ignorants et superstitieux. Les lamas gouvernent le pays, et gardent le peuple dans l'ignorance afin de conserver leur influence sur lui. Ils vivent ensemble dans des monastères ou lamaseries, et passent une grande partie de leur temps à étudier leurs livres sacrés. Beaucoup d'entre eux cherchent sincèrement la vérité et aspirent à vivre saintement. Mais d'autres, détenant la richesse et l'autorité, sont cruels, fanatiques, corrompus. Le peuple vit dans la crainte et attribue aux prières des lamas le pouvoir de le protéger contre des dieux et des démons sans nombre dont il se croit entouré et qu'il imagine être jaloux, puissants et vindicatifs. Pour apaiser leur colère et échapper à leurs maléfices, il apporte des offrandes aux lamas afin d'obtenir leur intercession.
   A la tête de tous les lamas, gouvernant le pays avec une souveraineté absolue, se trouve le Dalaï-lama ou grand prêtre. Il réside dans un magnifique palais construit au sommet d'un rocher, le Potala, dominant la cité sacrée de Lhassa. Le temple est consacré à Bouddha ; ses murs massifs, ses terrasses et ses bastions s'élèvent verticalement de la plaine ; il est couronné d'un dôme étincelant d'or et de turquoises. Au pied du monastère, la cité de Lhassa croupit dans la saleté.

     Le Tibet est le pays des moulins à prières que l'on fait mouvoir machinalement; des drapeaux de prières flottent au vent ; dans certaines lamaseries, des cylindres contenant des millions de copies de prières tournent continuellement. Les Tibétains croient que par ces répétitions constantes, ils obtiennent le pardon des péchés et la bénédiction de leurs dieux.
   Le Sadhou ne fut pas le premier missionnaire qui tenta d'entrer dans ce pays inhospitalier. Les missions chrétiennes ont une remarquable histoire dont il serait trop long de parler ici. La mission la plus récente est celle des Frères moraves qui travailla à la frontière du Tibet et a pu parfois pénétrer jusqu'à l'intérieur du pays ; mais à la suite de difficultés insurmontables, les portes furent fermées non seulement par ordre des Tibétains, mais aussi par le gouvernement anglais. Celui-ci autorisa la mission morave à continuer son travail à condition de limiter son activité au territoire sous mandat britannique.
   On dit que les chrétiens hindous, qui sont entrés au Tibet comme marchands ou comme ascètes, sont morts en martyrs ; ce fut aussi le cas de Tibétains qui avaient accepté le Christ comme Sauveur,

     Sundar Singh a plus d'une fois raconté le martyre d'un de ses concitoyens sikhs - Kartar Singh - dont l'histoire ressemble beaucoup à la sienne. Élevé comme lui dans le luxe, il trouva dans le christianisme la réponse aux profondes aspirations de son âme. Persécuté par sa famille, qui avait concentré sur lui toutes ses espérances comme unique héritier du nom, il eut beaucoup à souffrir.
   Chassé de chez lui, il se mit à prêcher dans son pays d'abord, puis il se dirigea vers les montagnes du Tibet et arriva jusqu'au coeur du pays. On essaya de le chasser du territoire, mais il ne cessa de proclamer son message jusqu'au jour où il dut comparaître devant le lama de Tsinghan. Inculpé de pénétration illicite dans le Tibet et d'y enseigner une religion étrangère, il fut condamné à mort. Il écouta silencieusement la sentence et s'en alla d'un pied ferme au lieu du supplice, pressant encore la foule qui l'entourait de chercher sans retard le salut qui est en Jésus-Christ. Sur la place d'exécution, Kartar fut dépouillé de ses vêtements et cousu dans une peau de yack humide qui, en se rétrécissant au soleil, cause à celui qu'elle enveloppe les plus cruelles souffrances. Pendant trois jours que dura ce supplice, il ne laissa pas échapper une plainte. Vers le soir, avant de mourir, il rendit à haute voix grâces à Dieu pour toutes ses consolations et expira avec ces mots sur les lèvres : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit ».

     Le premier secrétaire du lama, vivement impressionne par ce qu'il venait de voir, emporta le Nouveau Testament de Kartar pour l'étudier, et bientôt une nouvelle clarté pénétra son âme. Un jour il déclara au lama qu'il avait donné son coeur à Jésus-Christ. Pour lui aussi c'était la mort certaine, et il dut subir le même supplice que Kartar, aggravé encore par d'autres cruautés : on enfonça des éclats de bois sous ses ongles ; on le retira de sa peau de yack pour le traîner dans les rues de la ville, puis le croyant mort, on jeta son pauvre corps inanimé sur un tas d'immondices. Par miracle le malheureux revint à la vie et put ramper plus loin. Ses bourreaux furent terrifiés en le revoyant debout et guéri de ses blessures. Persuadés qu'il avait en lui un pouvoir surnaturel, ils n'osèrent plus lui faire de mal et il put continuer à prêcher Christ aux Tibétains. Il a raconté lui-même son histoire à Sundar Singh lorsque celui-ci le rencontra au cours de ses pérégrinations.

     Un chrétien anglais, qui connaît mieux que personne les indescriptibles difficultés de travail au Tibet, écrivait : - Un miracle sera nécessaire pour vaincre cette colossale idolâtrie soutenue par toutes sortes de diaboliques inventions. Comment pourrons-nous lutter contre ces essaims de lamas, fous de rage envers ceux qui n'appartiennent pas à leur religion ? Il faudra de grands saints pour ouvrir le chemin dans ce pays de superstition. je tremble quand je pense à toutes les souffrances qu'il faudra endurer, mais la puissance de Dieu est sans limite.
   Ce fut ce champ de mission, le plus difficile de tous, que le jeune chrétien hindou de 19 ans choisit pour sa sphère d'activité. Sans soutien, sans ressources, sans préparation spéciale, se confiant uniquement dans la grâce de Dieu, et prêt à donner sa vie pour la cause de Christ, Sundar se disposa à affronter cette tâche surhumaine.
   Lorsqu'en 1908 il atteignit la station de la mission morave à Poo, il y trouva l'appui le plus empressé ; il put se familiariser avec les rudiments du langage tibétain, et un jeune évangéliste, Thanyat-Ali, fut mis à sa disposition pour l'accompagner. Chaque année, au printemps, lorsque s'ouvraient les routes bloquées par la neige et la glace, le Sadhou quittait Kotgarh (petit village entouré de forêts et possédant une église, un modeste hôpital et une école de la Mission) pour atteindre la frontière du Tibet. De là, le chemin traverse au début une terre cultivée, puis descend en zigzags à travers d'épaisses forêts d'où surgissent de magnifiques échappées sur la plaine où coule, quatre mille pieds plus bas, le Sutlej. La chaleur de cette contrée enfermée entre de hautes montagnes, est suffocante. C'est l'une des dernières vallées de l'Inde hindoue ; au-delà commence l'Asie centrale bouddhiste. Peu a peu le type mongol prédomine ; la culture hindoue disparaît et une nouvelle civilisation commence. La route du Tibet s'élève abrupte. Souvent dangereuse, elle devient difficile à gravir.

     Pour pouvoir endurer, par tous les temps, les fatigues et les dangers de ces voyages, il fallait une vitalité, une endurance, un courage peu communs. Souvent le Sadhou, arrêté par le gouvernement anglais, ne put même franchir la frontière; mais d'autres fois il pénétrait jusqu'au centre du pays. La réception qui lui était faite n'était pas toujours hostile, et sa robe de Sadhou lui ouvrait bien des portes. Il fut heureux de trouver parfois, dans ces terres inhospitalières, des amis prêts à l'aider, entre autres un jeune Tibétain nommé Thapa qui lui servit d'interprète et qu'il baptisa. Mais bien souvent il se trouvait continuellement seul en face de grands dangers. Il n'a tenu aucun journal de ses voyages, en sorte qu'il n'est pas possible de fixer les dates et de placer les divers événements survenus au cours de ses pérégrinations dans un ordre chronologique. Dans ses récits, souvent fragmentaires, de ses voyages au nord de l'Inde, au Népal ou au Tibet, il énumère les nombreux périls auxquels il fut exposé : le froid intense qui règne dans ces montagnes dont il eut à franchir des cols dépassant 5000 mètres d'altitude ; les vents furieux qui balayent les hauts plateaux du Tibet, les rivières ou les torrents qu'il fallait traverser à pied ou à la nage dans l'eau glacée, au risque d'être entraîné par le courant ; la faim et la soif auxquelles il était en proie dans des contrées arides ou par le refus des habitants de lui donner la moindre nourriture ; la fatigue des longues marches dans ce pays rocailleux et désertique, sans un abri pour y passer la nuit ; ou, s'il était reçu par les habitants du pays, l'inimaginable malpropreté de leurs logis et de leurs habitudes.
   Les bêtes féroces, les serpents venimeux étaient un danger constant, ainsi que les brigands qui infestent la contrée et dépouillent ou tuent les infortunés voyageurs.
D'autre part le Sadhou eut à subir la violente hostilité des lamas, et les terribles persécutions qu'ils infligent aux chrétiens.

     Tous ces dangers et toutes ces souffrances ont été l'occasion de magnifiques délivrances d'une mort qui paraissait parfois certaine : - Lorsque je me dirige vers le Tibet, je n'ose jamais espérer en revenir ; chaque fois je pense que c'est mon dernier voyage ; mais c'est sans doute la volonté de Dieu que je sois préservé. - Comme Paul, il pouvait dire : « je ne fais pour moi aucun cas de ma vie, comme si elle m'était précieuse, pourvu que j'accomplisse ma course avec joie, et le ministère que j'ai reçu du Seigneur Jésus d'annoncer la bonne nouvelle de la grâce de Dieu. »
   - Au commencement de juillet, raconte le Sadhou, je partis pour le Tibet, prenant avec moi le jeune chrétien Thanyat. Nous annonçâmes l'Évangile dans les villages sur notre route avant d'atteindre la frontière du Tibet. De là, pendant des kilomètres, nous ne vîmes que des bergers, mais aucune habitation, en sorte que nous fûmes obligés de coucher à la belle étoile. Le froid devint intense pendant la nuit, et il nous fallut franchir un passage de montagne très élevé, traversant des glaciers avec de nombreuses crevasses. Bien des gens meurent de froid dans ces régions et nous vîmes trois cadavres au travers du chemin. La respiration devient difficile à cette altitude, mais par la bonté de Dieu, nous parvînmes de l'autre côté de ce dangereux passage. - Lorsqu'ils atteignirent le village de Mudh, ils furent reçus avec bonté par le chef de la localité qui invita le lama à partager leur repas ; comme ce dernier comprenait un peu l'hindoustani, il entendit le message du salut avec joie ; d'autres encore furent tout disposés à écouter l'Évangile. De là les deux voyageurs parvinrent au monastère tibétain de quatre cents lamas, Kee-Gunpa. Ils y passèrent deux jours auprès du chef lama qui ne leur fit point de mal, mais qui entra avec le Sadhou dans de vives controverses. Par contre, dans les villages qu'ils traversèrent ensuite, ils rencontrèrent la plus violente opposition.

     Au cours de l'un de ses voyages, non loin du village de Garhwal, le Sadhou vit deux hommes dont l'un disparut soudainement. Sundar rejoignit le voyageur solitaire qui l'arrêta en lui montrant un corps enveloppé d'un drap. - C'est mon ami qui vient de mourir, dit-il, je suis un étranger ici, je vous demande de m'aider pour payer l'enterrement. - Sundar n'avait que deux pièces de monnaie qui lui avaient été données pour acquitter le droit de passage d'un pont ; il les lui tendit et poursuivit sa route. Peu après il fut rejoint par l'homme qui arrivait en courant, la figure bouleversée, annonçant dans les larmes, que son ami était vraiment trépassé. Le Sadhou lui demanda ce qu'il voulait dire, et finit par comprendre l'histoire suivante : depuis des années ces deux imposteurs faisaient à tour de rôle le prétendu mort pour exploiter les passants. Mais cette fois-ci, le mendiant revenu vers son ami, l'appela en vain et, soulevant le drap, vit qu'il était réellement mort. Il supplia le Sadhou de lui pardonner car il était certain d'être en présence d'un très saint homme qu'il avait dépouillé et que les dieux, dans leur courroux, le châtiaient. Sundar lui parla du seul vrai Dieu et de son pardon pour ceux qui se repentent de leurs mauvaises actions. Plein d'une sincère contrition, le coupable accepta le message du salut. Le Sadhou laissa cet homme l'accompagner pendant un certain temps, puis l'envoya dans la station missionnaire de Garhwal où plus tard il fut baptisé.

     Le Sadhou traversait un jour les montagnes, avec un compagnon tibétain, par un froid intense et une abondante neige. Tous deux souffraient violemment et désespéraient d'atteindre le but de leur voyage. Arrivés près d'un précipice, ils trouvèrent un homme gisant au bas d'une pente glacée, inanimé. Sundar proposa de le transporter jusqu'à un abri, mais le Tibétain s'y refusa ; voulant avant tout sauver sa propre vie, il passa outre. Le Sadhou, à grand-peine, souleva le moribond, le chargea sur son dos puis avança à pas lents avec son lourd fardeau. Cependant, l'effort ne tarda pas à le réchauffer, et il communiqua sa chaleur au pauvre homme qui se ranima à son tour. Peu après il trouva son malheureux compagnon tibétain étendu au bord de la route. Il était mort de froid, tandis que Sundar parvenait au but de son voyage avec l'homme dont il venait de préserver la vie. « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la retrouvera. »

     A Narcanda, dans les montagnes entre Simla et Kotgarh, le Sadhou passa auprès de quelques hommes moissonnant un champ ; il s'approcha pour s'entretenir avec eux. Ils firent peu attention à lui, mais bientôt se fâchèrent d'entendre parler d'une religion étrangère. L'un d'eux le maudit et, prenant une pierre, la lui jeta à la tête et le blessa. Tôt après, cet ouvrier fut saisi d'un violent mal de tête et dut abandonner son travail. Le Sadhou, relevant la faux, reprit la tâche inachevée. Voyant cela, les autres moissonneurs changèrent d'attitude envers lui, et lorsque le travail fut terminé, ils l'invitèrent à venir chez eux. Il accepta, heureux de pouvoir délivrer son message avant de quitter le village. Après son départ, lorsque ces hommes mesurèrent la moisson rentrée ce jour-là, ils constatèrent avec étonnement qu'elle était beaucoup plus considérable que d'habitude. Une grande crainte s'empara d'eux : l'étranger devait être un saint, cette superbe moisson en était un signe certain. Ils se mirent à sa recherche, mais en vain. L'homme qui avait lancé la pierre, envoya ce récit à un journal du nord de l'Inde, priant le Sadhou, si ces lignes tombaient sous ses yeux, de revenir auprès d'eux.

     Le Sadhou a parfois rencontré, dans ses pérégrinations à travers les montagnes de l'Himalaya, quelques-uns de ces célèbres ermites tibétains qui s'enferment, solitaires, dans des cavernes naturelles. Séparés du reste des humains, privés de la lumière du soleil, plongés dans l'obscurité, ils se nourrissent des aliments déposés par les passants dans un trou pratiqué à cet effet. Absorbés dans de profondes méditations et tournant sans relâche un moulin a prières, ces ascètes espèrent par là atteindre le Nirvâna, l'extinction de tout désir. Le Sadhou a pu parfois introduire dans leurs maisons quelques portions des Évangiles, espérant qu'ils les liraient lorsqu'ils sortiraient de leurs tombeaux. Un jour, en escaladant une montagne rocheuse, Sundar découvrit dans une grotte un homme en prière ; pour lutter contre le sommeil, il avait attaché ses longs cheveux au rocher de la voûte et, heure après heure, il implorait le pardon de ses péchés, et cherchait la paix de son âme. - Avez-vous trouvé cette paix ? lui demanda Sundar. - Le pauvre Tibétain lui répondit que jusqu'à présent il ne l'avait pas reçue. 
   Alors le Sadhou lui raconta l'histoire de Jésus qui a dit : « Venez à moi et je vous donnerai le repos ». L'homme écoutait attentivement, son âme s'ouvrait à la lumière et il s'écria : - Maintenant j'ai trouvé cette paix ; conduis-moi à lui, je veux être son disciple ! - Sundar l'invita à venir jusqu'à une station missionnaire, afin d'être instruit dans la foi chrétienne et de recevoir la grâce du baptême.

     - J'ai appris une grande leçon de ces ermites, dit Sundar, car ces gens se livrent volontairement à toutes ces souffrances pour atteindre le Nirvâna qui n'offre aucune joie pour la vie future et ne conduit qu'à l'extinction de la vie. Combien plus devons-nous être prêts à servir le Christ et porter joyeusement sa Croix, lui qui s'est donné pour nous et qui nous a apporté la vie éternelle !
   Un des récits les plus remarquables du Sadhou, en relation avec ses voyages à la recherche de ces ermites, fut sa rencontre avec le Maharishi de Kailash. Dans l'été 1912, le Sadhou voyageait seul dans les hauts parages d'un chaînon de l'Himalaya appelé le Kailash. C'est là, à près de 2800 mètres d'altitude, que le puissant Indus prend sa source, dans un paysage d'une sublime grandeur. Le célèbre lac sacré de Mansarowar se trouve à deux ou trois jours de marche, et Sundar en parle comme de l'un des endroits les plus merveilleux qu'il ait jamais vus. Mais les tribus nomades des environs sont des plus cruelles.
   Sur une des sommités du Kailash, à 4300 mètres environ, s'élèvent les ruines d'un ancien temple bouddhiste abandonné. Le paysage est d'une impressionnante beauté ; des sources d'eau bouillante jaillissent du sol gelé, au milieu des neiges éternelles. C'est à quelques kilomètres de là que vit le Maharishi.

     Au cours d'une de ses excursions de l'été 1921, Sundar, épuisé par ses vains efforts à la recherche de ces saints solitaires, perdit tout à coup l'équilibre et tomba d'un rocher à l'entrée d'une large caverne. Quand il fut remis de son étourdissement, il fut saisi de surprise à la vue d'un homme étrange et sans âge qui, sortant de sa profonde méditation, jeta sur lui un regard perçant. A son grand étonnement il se trouvait en face non pas d'un ermite tibétain, mais d'un chrétien, qui l'invita à s'agenouiller et à prier avec lui, terminant sa vivante intercession par le nom de Jésus. Il déploya un volumineux exemplaire des Évangiles en grec, et lut à haute voix quelques versets du Sermon sur la montagne, après quoi il raconta à Sundar son histoire.

     Il était né à Alexandrie de parents musulmans ; à trente ans il entra dans l'ordre des Dervishs, mais ni l'étude du Coran, ni ses prières ne lui donnèrent la paix. Dans sa détresse intérieure il alla vers un chrétien venu des Indes en Égypte pour y annoncer l'Évangile. Ce saint lui lut cet appel du Christ : « Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés, et vous trouverez le repos de vos âmes. » Ces paroles, les mêmes qui, plus tard, devaient frapper Sundar, l'amenèrent à Christ. Il quitta son monastère, fut baptisé, et partit pour annoncer l'Évangile. Après une longue période de travail missionnaire, arrivé à l'âge de cent ans environ, il se retira du monde, et le Seigneur lui fit connaître qu'il le laisserait encore de nombreuses années en vie afin qu'il intercédât pour les saints de Dieu répandus sur la terre.

     C'est dans les montagnes du Kailash qu'il passa sa vie solitaire en méditation et en prière. Dieu lui accorda de grandes révélations et de glorieuses visions apocalyptiques sur l'au-delà. Il acquit une solide connaissance des plantes et de leurs vertus curatives et donna à Sundar, transi de froid, quelques feuilles qui, dès qu'il les eut mangées, le réchauffèrent et le ranimèrent délicieusement. Le Sadhou visita trois fois le vieil ermite et reçut de lui une inspiration nouvelle pour sa vie intérieure et pour son ministère ; mais il évita toujours d'en parler en public. Il désapprouvait la curiosité provoquée par cette histoire extraordinaire, déplorant plusieurs inexactitudes qui s'étaient répandues. - je ne suis pas appelé à prêcher le Maharishi, dit-il, mais à proclamer Jésus-Christ.

     La preuve de l'existence de cet ermite a été confirmée par les membres de la mission des Sannyasis et par un ingénieur américain voyageant dans ces contrées jamais parcourues par les Blancs, et qui, avant de mourir, parla d'un mystérieux ermite chrétien, très âgé, demeurant dans ces montagnes. Des marchands tibétains, eux aussi, racontèrent qu'ils avaient vu un vénérable Rishi vivant non loin des neiges éternelles. Et lorsque nous-mêmes avons entendu le Sadhou, pendant son séjour en Suisse, nous parler de ses visites au Maharishi, nous ne pouvions douter de la véracité de ses récits.

ENCORE  LE  TIBET



 je suis prêt non seulement à être lié 
mais encore à mourir pour le nom du Seigneur Jésus. 
Saint Paul.
 
 

     Pendant les premières années de son travail, Sundar Singh arriva un jour dans un village nommé Doniwala ; épuisé à l'extrême par une longue marche, il avait grand besoin de nourriture et surtout de repos et cherchait un abri pour la nuit ; mais dès qu'on apprit qu'il était chrétien, tout secours lui fut refusé. Il pleuvait et le temps était froid. Il trouva une pauvre hutte abandonnée, sans porte ni fenêtre, et trop fatigué pour aller plus loin, il étendit sa couverture dans le coin qui lui parut le moins humide et, remerciant Dieu pour cet abri, s'endormit affamé. Quand il se réveilla à l'aube, il remarqua soudain, dans la pénombre, une large tache sombre et ronde sur sa couverture ; il regarda plus attentivement ; c'était un énorme cobra enroulé tout près de lui. Il se leva promptement, sortit, puis rentra sans faire de bruit ; prenant la couverture par un bout, il secoua le gros serpent venimeux qui, brusquement réveillé, alla paresseusement s'enrouler dans un autre coin de la hutte, sans se soucier de celui qui venait de le troubler. Sundar bénit Dieu qui l'avait protégé durant son sommeil.

     Une fois, raconte un élève du collège théologique de Delhi, alors que j'étais en séjour avec le Sadhou à Béréri, près de Kotgarh, nous vîmes, avant de nous coucher, des lumières se mouvant dans la vallée ; ce devait être sans doute des hommes à la poursuite d'un léopard.
   Au milieu de la nuit, Sundar se leva et descendit, à l'extérieur de la maison, l'escalier de bois dont j'entendis les craquements. Sachant que souvent le Sadhou passait des heures de la nuit en prière, je ne fus pas surpris, mais voyant le temps passer et me souvenant du léopard rôdant dans les environs, je devins anxieux. je me levai et regardai par la fenêtre du côté de la forêt. A peu de distance de la maison, le Sadhou était assis, le regard tourné vers la profonde vallée.
   La nuit était splendide, les étoiles étincelaient dans un ciel sans nuage, une légère brise agitait les feuilles des arbres. je fixai la paisible silhouette du Sadhou, lorsque mes regards furent attirés par quelque chose se mouvant à sa droite. Un animal s'avançait vers lui : je reconnus un léopard. Saisi de frayeur, je demeurai immobile, incapable d'appeler. Alors le Sadhou se tourna vers l'animal, puis étendit sa main en un geste silencieux. Comme un chien fidèle, le léopard se coucha non loin de lui et baissa la tête, subjugué par une puissance invisible.
   Ce fut une scène étrange que je ne pourrai jamais oublier. Peu après le Sadhou rentra et s'endormit bientôt ; mais je restai éveillé, me demandant ce qui donnait à cet homme un tel pouvoir sur les bêtes féroces...

     Au matin, le jeune homme demanda au Sadhou si, en face de ce fauve, il n'avait pas été effrayé ?- Pourquoi ce léopard m'aurait-il fait du mal, répondit-il, je n'étais pas son ennemi,- et il ajouta :- Aussi longtemps que je me confie en Jésus-Christ je n'ai aucune raison d'avoir peur.
   Cependant le Sadhou lui-même confessa qu'en une autre occasion, il fut un moment terrifié, lorsque, s'éveillant subitement dans une grotte où il s'abritait, il vit un énorme léopard dormant tout près de lui. Pourtant il reprit bien vite son sang-froid et sortit doucement, remerciant Dieu d'avoir préservé sa vie.
   Chassé d'une localité, il s'en fut s'asseoir sur un rocher et là, perdu dans ses réflexions, il n'aperçut pas une grande panthère noire s'approchant en rampant, prête à sauter sur lui. Quand il la vit, le coeur battant, mais plein de confiance en Dieu, il se leva tranquillement et s'éloigna. De retour au village, il raconta son aventure ; elle remplit les villageois d'étonnement : cette panthère avait tué plusieurs des leurs. Ce Sadhou, pensèrent-ils, devait être un très saint homme et, dès ce moment, leur attitude envers lui changea totalement. Ils s'assemblèrent autour de lui, heureux de l'entendre parler de ce Jésus qui est toujours avec ses serviteurs et qui aime tous les hommes.
   Jamais, dira le Sadhou, une bête féroce ne m'a fait le moindre mal.

     Le Tibet possède des chats sauvages, des tigres, des léopards, des lynx, des yacks. Si le yack est un animal très utile comme bête de somme quand il est apprivoisé, n'étant pas sujet au mal de montagne comme le cheval ou le mulet, il est dangereux à l'état sauvage.
Sundar fut attaqué une fois par un yack sauvage qui fonça furieusement sur lui. Il trouva un refuge sur le sommet d'un rocher qu'il escalada avec agilité. Lorsque son compagnon tibétain vit l'animal posté au pied du roc, il poussa de grands cris qui firent surgir une bande de brigands. Ceux-ci mirent le yack hors de combat en le lapidant, puis ils dépouillèrent les deux voyageurs de tout ce qu'ils possédaient, et les emmenèrent dans leur logis.
   Là, le Sadhou saisit l'occasion de parler du Dieu au service duquel il était. Ils furent vivement impressionnés, rendirent tout ce qu'ils avaient dérobé, et offrirent à leurs prisonniers de la nourriture et un gîte.

     Les Tibétains boivent un thé couleur chocolat, avec du sel et du beurre, qui n'a rien de commun avec le nôtre ; ils nettoient leurs assiettes et leurs tasses en y passant la langue. Le Sadhou, sachant cela, leur dit :- Voulez-vous, s'il vous plaît, me permettre de nettoyer ma tasse ?- Alors l'un d'eux, devançant son désir, tira une longue et large langue avec laquelle il arriva sans peine jusqu'au fond du bol. Il n'y avait rien à faire qu'à attendre que l'opération soit terminée. Quand le thé fut versé, le Sadhou, au lieu de le boire, s'en servit pour nettoyer sa tasse à son tour. Les Tibétains, très étonnés, se mirent à rire pensant sans doute que leurs hôtes étaient des gens bien étranges ; le compagnon de Sundar leur expliqua qu'un Hindou ne pouvait boire dans une tasse qui n'avait pas été purifiée ; à quoi les brigands répliquèrent que s'il fallait laver les coupes et les plats, il faudrait en faire de même, chaque jour, pour son estomac, ce qui n'était pas possible.

     Les maisons des Tibétains, bâties en pierre et en boue, sont très petites et sales ; les vêtements, bien que faits avec de la laine blanche, sont complètement noirs n'étant jamais nettoyés. Un jour que le Sadhou et son compagnon tibétain chrétien lavaient leurs vêtements dans une rivière près du village de Kiwa, les habitants s'assemblèrent, fort curieux de voir une chose aussi extraordinaire.    Le lama réprimanda le Sadhou, disant :- Il n'y a point de mal pour les méchants à laver leurs vêtements, mais pour les saints hommes, c'est une chose très mauvaise en vérité.- Ce fut un supplice que l'on peut facilement imaginer, pour un homme habitué à une propreté raffinée de vivre au milieu de ce peuple d'une saleté indescriptible.

     Les brigands étaient constamment à redouter.- Vous devriez avoir une arme avec vous, disait-on au Sadhou, une épée ou un fusil, car bien des gens ont été tués dans ces contrées.- J'ai ma Bible et une couverture, répondait-il ; la Parole de Dieu est mon épée ; le Seigneur de la vie est avec moi et il me délivrera.
  - En vérité, ces mêmes brigands qui avaient commis tant de meurtres, vinrent à nous et ne nous firent pas de mal, grâce à Dieu.- Car, en dépit de leur violence et de leur manière de vivre si répugnante, les Tibétains ont bon coeur et sont naturellement religieux : dans chaque famille le fils aîné est destiné à devenir lama.
   Un jour, alors qu'il enseignait dans une ville tibétaine appelée Rasar, Sundar fut fait prisonnier et conduit devant le chef des lamas. Accusé d'avoir enseigné le christianisme, il fut déclaré coupable et condamné à mort.

     Une des manières de mettre un criminel à mort sans le tuer soi-même, ce qui est contraire à la loi bouddhique, consiste à le jeter dans un puits et à le laisser périr lentement au milieu des ossements et des cadavres putréfiés. Sundar, suivi d'une foule véhémente et avide d'un pareil spectacle, fut conduit au bord d'un puits profond de quarante pieds et entouré d'un mur d'enceinte. Avec une grosse clef, on ouvrit la lourde porte recouvrant l'orifice de la citerne, puis, afin d'ôter au prisonnier toute possibilité de ressortir, on lui cassa brutalement le bras gauche avant de le jeter dans la fosse. Les deux portes, celle du mur d'enceinte et celle du puits, furent soigneusement refermées et le Sadhou fut abandonné dans les ténèbres de cet horrible charnier dont l'odeur nauséabonde était écoeurante. Les heures s'écoulaient lentement.
  - Pendant trois jours je fus sans manger et sans boire, mon bras me faisait cruellement souffrir, mais au fond de cette prison, je fis l'expérience d'une paix et d'une joie ineffables, et la présence de mon Sauveur changea pour moi cet enfer en le ciel même. je pensais que Dieu allait me reprendre à lui.- Mais le troisième jour Sundar entendit une clef tourner dans la serrure, et une bouffée d'air frais pénétra jusqu'à lui. Une voix lui enjoignait de saisir la corde qui lui était lancée. Puis il se sentit doucement, mais fermement, soulevé et déposé hors du puits. Il faisait nuit, il ne put reconnaître son Sauveur, qu'il prit pour un soldat tibétain venu pour le conduire à un nouveau supplice. Le lourd couvert fut remis en place et refermé avec la grosse clé. Lorsque le Sadhou eut franchi le mur d'enceinte, il ne vit plus personne ; il attendit vainement et réalisa qu'une vie nouvelle l'envahissait, et que la douleur de son bras avait entièrement disparu. Tout ce qu'il put faire fut de rendre grâces à Dieu pour sa miraculeuse délivrance. N'avait-il pas envoyé son ange selon les anciennes promesses de sa Parole ?

     Le Sadhou retourna à Rasar et, le jour suivant, recommença à prêcher dans les rues de la ville. Quand les gens virent celui qu'ils croyaient mort, vivant devant eux, ils furent stupéfaits. L'extraordinaire nouvelle fut rapidement rapportée au lama qui pensa qu'un traître avait délivré le condamné. Il fit comparaître Sundar qui raconta ce qui était arrivé. Quelqu'un fut envoyé pour vérifier si le puits était fermé : tout était en parfait état. La clef, la seule qui existât, se trouva comme à l'ordinaire suspendue à la ceinture du lama.
   Celui-ci commença à se sentir fort mal à l'aise et demanda à Sundar de lui montrer son bras. Il l'étendit sans difficulté et se souvint qu'au sortir du puits son sauveur avait posé sa main sur lui et qu'il avait été guéri. Le laina lui dit :- Ton Dieu est un Dieu puissant, Il t'a protégé et nous ne voulons pas te faire de mal, mais va-t-en de notre province, de peur que la malédiction ne nous frappe.

     Ne croyons-nous pas lire le livre des Actes des Apôtres et entendre le Sadhou dire, comme Pierre délivré de sa prison : « je vois maintenant d'une manière certaine, que le Seigneur a envoyé son ange et qu'Il m'a délivré de la main d'Hérode, et de ce que tout le peuple attendait. »
  - Le temps des miracles n'est pas passé, disait le Sadhou, mais bien le temps de la foi.- Aucun de ceux qui ont eu le privilège de l'entendre lui-même, ne peuvent mettre en doute que Dieu fasse encore des miracles de nos jours.

     Dans bien d'autres occasions, Dieu vint en aide, d'une manière surnaturelle, à son fidèle serviteur.
   Dans la localité de Kamyan, nul ne semblait désirer l'écouter, et il ne lui fut pas donné le moindre morceau de pain. Quand vint la nuit, fatigué et affamé, il ne trouva ni asile pour dormir, ni fruits sauvages pour apaiser sa faim. Il se coucha sous un arbre et s'assoupit. Au milieu de la nuit il fut réveillé par un attouchement et vit deux hommes debout à ses côtés, lui offrant de la nourriture et de l'eau. Pensant que c'étaient deux villageois plus compatissants que les autres, il prit avec reconnaissance ce qui lui était offert mais lorsqu'il voulut remercier ses bienfaiteurs, ils avaient mystérieusement disparu sans laisser de traces.

     Une autre fois, prêchant à Khantzi dans le Népal, les gens furent si furieux contre lui qu'ils le saisirent, l'attachèrent fermement dans sa couverture et le jetèrent hors du village. Un étranger passant par là, eut pitié de lui et l'aida à se libérer. Le jour suivant le Sadhou était de retour dans le même lieu, prêchant Christ comme auparavant. Cette fois, les villageois exaspérés lui lièrent les pieds et les mains et le fixèrent solidement à un arbre. Les heures passaient et Sundar défaillait, épuisé par la tension de ses membres et par la faim. Des fruits pendaient au-dessus de lui, mais il lui était impossible de les atteindre. La nuit vint ; anéanti de fatigue, il finit par s'endormir. A son réveil il se trouva, à son grand étonnement, couché au pied de l'arbre et libéré de ses liens. Quelqu'un avait dû couper les cordes qui le retenaient ; à sa portée, sur le sol, quelques fruits étaient posés.

     Un jour, averti que des gens désiraient entendre son message, il partit à leur recherche. Mais ayant pris une mauvaise direction, il se perdit dans la jungle. Arrivé au bord d'une rivière, il ne put la traverser à cause de la force du courant. La nuit tombait, et dans la forêt toute proche on entendait déjà le réveil des fauves cherchant leur proie. Que pouvait-il faire, seul et désarmé, sinon élever son coeur à Dieu en une ardente prière ? Alors, à travers les dernières lueurs du jour, il distingua de l'autre côté de l'eau, un homme qui lui criait :- je viens à ton secours.- Et plongeant dans la rivière, l'homme nagea rapidement jusqu'à lui, prit Sundar sur son dos et regagna l'autre rive. Là un bon feu était allumé et le Sadhou put y sécher ses vêtements. Soudain son étrange ami disparut, et il se retrouva seul, à l'abri des bêtes sauvages, émerveillé une fois de plus de l'amour et des soins de son Dieu.

     Chassé d'un endroit où il avait en vain essayé de prêcher l'Évangile, il trouva un refuge dans une caverne ; torturé par la faim et la soif, il demandait à Dieu son secours, lorsqu'il trouva près de là quelques feuilles qui lui parurent la plus délicieuse nourriture qu'il eût jamais goûtée, et qui lui rendirent ses forces. Peu après il vit une troupe, armée de pierres et de bâtons, s'approcher de sa retraite.
   Se recueillant, il pria :- Que ta volonté se fasse, je remets mon esprit entre tes mains.- Bientôt le silence se fit autour de lui, il rouvrit les yeux et vit la foule s'éloigner. Qu'était-il arrivé ?... Il se coucha et s'endormit. Le lendemain, la même foule de 50 à 60 personnes réapparut, mais cette fois-ci sans bâtons ni pierres il était cependant certain qu'on voulait le tuer.- je suis heureux de donner ma vie pour mon Sauveur, me voici, faites de moi ce que vous voulez.- Un homme s'avança et prit la parole :- Nous venions pour te tuer hier soir, mais aujourd'hui nous sommes là pour te poser une question. Nous avons déjà vu des hommes de bien des pays, Chinois, Hindous, Européens ; nous les distinguons tous, mais nous ne connaissons pas d'hommes pareils à ceux qui entouraient ta retraite. Nous voudrions savoir de quel pays ils sont. Jamais nous n'avons vu des gens aussi merveilleux ! Ils encerclaient ta caverne et ne touchaient pas le sol, aussi n'avons-nous plus eu le courage de t'abattre.- Alors le Sadhou comprit que Dieu avait envoyé ses anges pour le protéger. Lui ne les avait pas vus, mais ils avaient été visibles aux yeux de cette foule. Ces hommes invitèrent Sundar à revenir chez eux et le prièrent de les instruire de ce qui concernait son Dieu, et plusieurs furent amenés à la connaissance de Christ.

     La haine du christianisme, et en général de tous les étrangers, se retrouve aussi bien dans les États limitrophes de l'Inde qu'au Tibet. Au risque de sa vie, le Sadhou pénétra au Népal, sachant bien qu'il n'en ressortirait peut-être pas.
   Le Népal est une longue vallée s'étendant entre deux montagnes très élevées de la chaîne de l'Himalaya. Elle est habitée entre autres par la fière tribu des Gourkas. Partout le Sadhou y rencontra une vive hostilité. Arrivé depuis peu dans la ville de Ilom, il lui fut enjoint de se taire ; il n'obéit pas et fut pris à partie par un indigène fort irrité auquel il donna un évangile de Marc. Celui-ci le déchira aussitôt, et alla dénoncer Sundar à la police qui l'arrêta et le condamna à six mois d'incarcération.
   Jeté dans la prison commune, avec des voleurs et des meurtriers, Sundar trouva ces hommes tout prêts à écouter l'histoire de Celui qui s'est appelé l'ami des pécheurs. La paix de Dieu descendit dans ce lieu de misère, et la semence répandue au travers de la douleur produisit une riche moisson. Beaucoup acceptèrent Christ comme leur Sauveur. Le geôlier, voyant le changement qui s'opérait à la prédication du Sadhou, lui ordonna de garder le silence.- je ne le puis, je dois obéir à mon Maître et annoncer la bonne nouvelle, quelles que soient les souffrances qui m'attendent. - Le geôlier, se tournant alors vers les prisonniers, leur défendit d'écouter Sundar, mais ils répliquèrent qu'ils avaient été emprisonnés dans le but d'être rendus meilleurs : le Sadhou, par son enseignement, avait éveillé en eux une vraie repentance de leurs mauvaises actions. Comment cela pourrait-il être une offense contre qui que ce soit ?
   Le geôlier devint perplexe ; ne sachant que répondre, il alla vers le gouverneur. Celui-ci donna l'ordre de transférer Sundar dans une prison où il serait solitaire.

     On ne trouva qu'une écurie avec une seule porte et sans fenêtre. Dans ce lieu sordide et malodorant, le Sadhou fut dépouillé de ses vêtements et attaché, pieds et mains liés, à un poteau. Pour ajouter encore à son supplice, quelqu'un rapporta des sangsues de la jungle, et en couvrit le corps nu de Sundar. Ces bêtes voraces sucèrent son sang. Dans ses tortures il éleva son coeur à Dieu, et une grande paix l'inonda. A pleine voix il entonna un cantique de louanges. Le peuple se massa devant la porte de l'écurie, et il put annoncer Jésus. Dans cette foule se trouvait celui qui l'avait dénoncé et avait attiré sur lui tous ces maux. Rempli d'étonnement de ce qu'il entendait, il dit aux geôlier :- Que pensez-vous de cet homme qui est si joyeux malgré ses tourments ?- Il doit être fou, répondit le geôlier.- Si en étant fou on peut avoir une paix si profonde, je voudrais l'être aussi et non seulement moi, mais tous les habitants de la terre devraient le devenir, car cette sorte de folie transformerait le monde en un entier paradis !

     Le geôlier, de plus en plus troublé et déconcerté, retourna auprès du gouverneur :- Notre but n'a pas été atteint, nous espérions faire souffrir cet homme et l'empêcher de prêcher, mais nous avons seulement contribué a augmenter sa joie.- Il est fou, dit le gouverneur, laissez-le aller.
   Le Sadhou fut libéré ; il était très faible, ayant perdu beaucoup de sang ; cependant il trouva la force de traverser la ville, proclamant son message avec une nouvelle ardeur. Un grand encouragement lui fut donné. L'homme qui s'était montré son pire ennemi lui demanda s'il n'avait pas honte de prêcher l'Évangile qui lui apportait tant de souffrances :- Quand j'étais un Hindou comme vous, je n'ai pas eu honte de déchirer la Bible, comment serais-je honteux maintenant de dire ce que Christ a fait pour moi ?
     - Alors son interlocuteur sollicita un autre exemplaire de l'Évangile qu'il avait déchiré, afin de chercher lui-même le secret de cette paix et de cette joie qui se manifestent au travers des plus grandes épreuves. Dans le Nouveau Testament de Sundar, on a retrouvé ces quelques mots : Népal, 7 juin 1914. La présence de Christ a transformé ma prison en un véritable ciel, alors que sera le ciel même ?

  - je bénis Dieu, écrira-t-il, de ce qu'il m'a choisi dès ma jeunesse, indigne comme j'étais, pour que je puisse mettre à son service les jours de ma vigueur. Dès mon baptême je demandai à Dieu de me montrer ma voie, et lui qui est le chemin, la vérité et la vie, m'a appelé à le servir comme Sadhou et à prêcher son saint nom. Et maintenant, bien qu'ayant souffert la faim, le froid, les chaleurs, la prison, les malédictions, les infirmités, la persécution et des maux sans nombre, je le bénis de ce que, par sa grâce, mon coeur est toujours débordant de joie. Après dix ans d'expériences je répète, sans la moindre hésitation, que la Croix porte ceux qui la portent.

MINISTÈRE AU LOIN

Je n'ai pas honte de l'Évangile, c'est
une puissance de Dieu pour le salut de
quiconque croit. Saint Paul.
 
 

     Dans les vastes solitudes de l'Himalaya, le Sadhou passa des mois dans le silence et la communion avec Dieu. Il parcourut seul des régions rarement visitées par les hommes, et contempla dans la nature les oeuvres puissantes du Créateur. C'est là que Dieu scella sa vocation divine en lui faisant réaliser de magnifiques expériences de sa puissance, et qu'il lui accorda, dans des moments d'extase, des visions spirituelles sur le monde invisible, qui illuminèrent sa vie.

     Il reçut une puissance en vue du ministère qui allait être le sien dans l'empire des Indes et dans ses voyages missionnaires à travers le monde. Son nom devint bientôt célèbre, et toutes les portes s'ouvrirent devant ce serviteur du Christ dont on parlait avec tant d'étonnement et d'admiration. Mais rien ne le détournera de sa vocation de Sadhou, et il manifestera la même humilité, la même douceur, la même simplicité dans sa vie de renoncement. Son âme, toujours éprise de silence et d'union avec Dieu, souffrira de l'adulation des hommes et aspirera constamment à retrouver la solitude des montagnes.

     En 1918, Sundar se rendit à Madras, et de là plus au sud, pour travailler momentanément parmi les communautés privées par la guerre, des missionnaires allemands. C'est alors qu'il rencontra le Dr et Mme Pierre de Benoit, venus aux Indes pour secourir les missionnaires suisses restés sans abri à la suite de l'expulsion, par le gouvernement anglais, des missionnaires allemands. Partout le Sadhou exhortait les chrétiens hindous à poursuivre le travail des missionnaires européens et à ne pas laisser se perdre la tâche entreprise. Il illustrait ses exhortations par la parabole suivante :- Un homme avait un magnifique jardin ; les plantes et les arbres en étaient très bien soignés et chacun les admirait. Cet homme devant partir pour un temps prolongé, se dit en lui-même :- Mon fils est ici ; il gardera tout en bon ordre jusqu'à mon retour.- Mais le fils ne se soucia pas du jardin, et nul n'en prit soin : la porte en resta ouverte, les vaches du voisin y entrèrent et broutèrent les fleurs et la verdure. Personne n'arrosait les plantes, et bientôt tout se flétrit et se dessécha. Les passants s'étonnaient devant la négligence de ce fils indolent et paresseux.- Oh ! répondit-il, mon père s'en est allé sans me dire ce que je devais faire !- Vous, chrétiens hindous, vous êtes exactement comme ce fils : vos missionnaires ont dû partir ; ils seront loin longtemps et vous ne faites rien pour continuer leur travail. Si vous voulez être de vrais fils, vous devez faire votre devoir sans attendre un ordre spécial de votre père.

     Soir et matin le Sadhou prêchait devant de nombreuses assemblées ; jamais personne n'avait à ce point attiré l'attention et la sympathie des églises de l'Inde. On venait à lui de toutes parts. Les conseils qu'il donnait étaient toujours empreints de sagesse, de bon sens et de pondération. L'exemple de sa pieuse mère et l'éducation qu'elle lui avait donnée, revenaient constamment dans ses entretiens avec les femmes.- Si une mère païenne a pu faire tant pour son fils, combien plus vous, mères chrétiennes, le pouvez-vous pour vos enfants.
   Bien souvent les Hindous sont allés le voir, comme Nicodème, pendant les heures silencieuses de la nuit, pour chercher la vérité. On le suppliait de visiter les malades, de bénir les enfants ; le nombre de ceux qui réclamaient ses prières était légion, et beaucoup ont trouvé le soulagement attendu. Le bruit de ses guérisons prit une telle extension qu'il refusa de répondre à bien des appels. Les Hindous prêtent volontiers un pouvoir magique à un « saint homme ».
  - A Ceylan, un chrétien de bonne famille avait un fils qui se mourait. Les médecins l'avaient condamné, et si mère me supplia de venir lui imposer les mains et de prier pour lui. je lui dis :- Ces mains n'ont aucun pouvoir, seules les mains percées du Christ peuvent guérir. A la fin, pourtant, je consentis à aller voir le jeune homme à l'hôpital ; je priai pour lui et posai mes mains sur sa tête. Trois jours plus tard je l'aperçus, assis à côté de sa mère, au fond d'une salle où je prêchais. Malgré tous mes efforts, je ne pouvais convaincre les gens que la guérison n'était pas obtenue par un pouvoir surnaturel, mais qu'elle était accordée par Christ seul, en réponse à la prière. On persistait à me regarder comme un faiseur de miracles, et je compris qu'il était préférable de ne pas encourager une superstition qui détournait l'attention de l'Évangile.

     Le Sadhou participa à une grande convention de l'Eglise syrienne, où 20 000 chrétiens étaient présents. Cette communauté chrétienne se réclame de l'apôtre Thomas, venu, dit-on, prêcher l'Évangile aux Indes. Que cette tradition soit vraie ou non, il est établi que cette Eglise remonte au troisième siècle de l'ère chrétienne. Sundar se rendit à un autre des congrès de la branche Mar Thomas, dans le Travancor. Chaque année, à la saison sèche, on élève un vaste hangar sur une île de sable formée par le lit sec d'une immense rivière. Là, durant une semaine, se tiennent des réunions d'évangélisation. Chaque matin, avant l'aurore, un homme parcourt le campement en criant : « Loué soit Dieu ! Loué soit le Fils de Dieu ! » et de partout s'élèvent des prières chantées sur d'antiques mélodies syriennes. Ainsi monte vers le ciel, dans un constant crescendo, l'invocation qui doit faire descendre la bénédiction sur les réunions de la journée.

     Grâce à la présence du Sadhou, il y eut cette année-là plus de monde que jamais. Non moins de 32 000 auditeurs étaient assis sur le sable, tandis que sur une plateforme élevée, deux évêques de l'Eglise syrienne, en robes de satin rouge aux ceintures d'or, coiffés de turbans étranges, présidaient les séances. D'autres prédicateurs et le Sadhou étaient assis sur l'estrade à la façon indienne. Lorsque l'évêque indiquait un sujet de prière, un murmure s'élevait et allait croissant jusqu'à devenir semblable au fracas de l'océan.
A ces vastes auditoires, Sundar parlait avec franchise, disant qu'un grand privilège leur avait été accordé par la connaissance qu'ils avaient de l'Évangile, depuis tant de siècles. Il les priait de considérer sérieusement pourquoi la bonne nouvelle de Christ était restée confinée si longtemps dans cette petite partie de l'Inde. A cause de leur négligence, Dieu avait dû envoyer des messagers étrangers d'Europe et d'Amérique, pour faire le travail qui leur avait été confié à eux. Le Sadhou les pressait instamment de répondre enfin à l'appel divin et d'apporter la lumière aux millions d'Hindous qui meurent dans les ténèbres.

     Le Sadhou n'a jamais attaqué violemment la religion dans laquelle il a été élevé. Il accueillait tous ceux qui avaient des principes religieux et ne cherchait pas à engager des controverses ; il voulait construire et non pas démolir. Par sa douceur, son humilité, son acceptation paisible des humiliations et des injures, par le témoignage silencieux de sa vie plus encore que par ses paroles, il gagnait des coeurs qui voyaient en lui l'amour même de Christ.
  -Tout l'avenir de la foi chrétienne aux Indes, écrit C. F. Andrew dans son livre sur Sundar Singh, est centré sur l'idéal que le Sadhou a placé devant les chrétiens. Christ sera trouvé par les Hindous seulement si ceux qui se disent chrétiens n'obscurcissent pas sa présence.- Si tous ceux qui travaillent à étendre le royaume de Dieu sur la terre appartenaient sans partage au Christ vivant, dit Sundar, le monde entier serait devenu chrétien depuis longtemps ; car les non-chrétiens qui cherchent la vérité sont prêts à souffrir pour la trouver, mais je dois confesser que l'Eglise chrétienne, elle, a grandement manqué.

     Sundar passa six semaines à Ceylan, où son séjour avait été préparé par des missionnaires et des laïques de toutes dénominations. Mahométans, hindous, bouddhistes, catholiques, protestants, tous venus de loin, se pressaient aux abords des salles dès longtemps avant l'heure fixée. Aucune enceinte n'était assez vaste ; à Colombo, des centaines de gens ne purent même pas arriver jusqu'aux portes du local où il parlait. Son nom était sur toutes les bouches.
   En le voyant si calme et paisible, au milieu de ces multitudes qui le poursuivaient jusque dans ses moments de repos, personne ne se doutait de la souffrance que lui causait cette popularité et combien cette activité débordante était loin du genre de vie qu'il affectionnait.
   Il parla sévèrement aux chrétiens de ce qu'il considérait comme un des plus grands obstacles à la diffusion de l'Évangile : le danger des richesses et du luxe, et la lèpre de l'esprit de caste qui se retrouvait même parmi les chrétiens. jamais encore, dans les temps modernes, les populations de l'Inde n'ont été secouées de leur torpeur comme elles le furent par le simple message du Christ crucifié et ressuscité.

     Le Sadhou était alors au faîte de sa popularité, et ici se place l'expérience suivante :
   Un jour qu'il s'en était allé dans la jungle pour prier, un personnage plein de dévotion s'approcha de lui :- Pardonnez-moi de troubler votre solitude et d'interrompre vos prières, mais n'est-ce pas un devoir de chercher le bien des autres ? Votre vie pure et votre renoncement m'ont profondément impressionne ainsi que beaucoup de ceux qui cherchent Dieu. Bien que vous soyez consacré corps et âme au bien des autres, vous n'avez pas été suffisamment récompensé. je veux dire ceci : En devenant chrétien, votre influence s'est étendue à des centaines de gens, mais elle reste limitée. Ne serait-ce pas mieux pour vous de devenir un « leader » du peuple hindou ou musulman ? Si vous y consentiez, vous verriez bientôt des millions vous suivre et vous adorer comme leur Gourou.- Quand le Sadhou entendit ces paroles, il répliqua aussitôt :- « Arrière de moi, Satan », je sais que tu es un loup habillé en mouton ; tu désires que je renonce a suivre l'étroit chemin de la vie, qui est celui de la Croix, pour prendre la route large qui mène à la mort. Ma récompense est le Seigneur lui-même qui a donné sa vie pour moi, et c'est mon bonheur et mon devoir que de me livrer à lui avec tout ce que je possède. Retire-toi de moi, je n'ai rien à faire avec toi !

     Sundar pleura beaucoup et pria. Sa prière terminée, il vit debout devant lui un être glorieux ; les larmes troublaient la vision du Sadhou, mais un fleuve d'amour envahit son âme. Il repoussa la tentation de devenir un Gourou hindou- tel que Nânak- honoré de tous et unissant le christianisme et toutes les religions de l'Inde en un système qui ferait de Jésus l'égal de Mahomet ou de Bouddha.- Non. Pour le Sadhou il y avait un seul Sauveur, Jésus-Christ, un seul Evangile, la bonne nouvelle de la grâce de Dieu qui est Christ, « le même hier, aujourd'hui et éternellement ».

     Partout la remarquable personnalité du Sadhou suscitait un intérêt extraordinaire et donnait une grande puissance à ses paroles. Il se dégageait de lui comme une émanation d'énergie spirituelle, qui le faisait aussitôt reconnaître pour un envoyé du Christ, chargé d'un message spécial. Il a provoqué dans toutes les populations, un réveil dont il est impossible d'évaluer l'importance. Il n'y a pas de doute que sa prédication porte des fruits abondants et qu'il a fait naître un sentiment plus vif et plus profond de ce que doit être la vie chrétienne.
   De Ceylan, Sundar se rendit à Calicut et à Bombay il y prit la grippe qui sévissait alors aux Indes.- Dieu me donna par là un temps de repos que je n'avais pu avoir dans le sud, dit-il.
Puis ce fut le départ pour son premier voyage missionnaire hors des Indes. Il fut appelé à aller en Birmanie, à Rangoon, à Mandalay, à Singapour. Il avait commencé l'étude de l'anglais afin d'éviter l'inconvénient des traductions. Il ne prit avec lui aucun argent, restant fidèle à la parole de Jésus : « Ne soyez pas en souci pour votre vie, de ce que vous mangerez... et de quoi vous serez vêtu... Votre Père céleste sait de quoi vous avez besoin. »

     A Penang, un Sikh l'invita à parler dans le temple sikh et le gouverneur donna un après-midi de congé aux fonctionnaires de la police afin qu'ils puissent l'entendre. Quel contraste avec l'hostilité qu'il avait rencontrée chez son peuple et dans son village natal !
   De Singapour il accepta d'aller en Chine et au japon. On vit des trains s'arrêter dans des stations intermédiaires, et des bateaux retarder leur départ pour le prendre à bord.
   Partout un accueil enthousiaste l'attendait, et son message apportait lumière et vie. Il prêcha dans la cathédrale de Pékin, où un pasteur méthodiste lui servit d'interprète. à Hankow, ce fut le fils d'Hudson Taylor qui le traduisit en chinois. Au japon, il fut douloureusement impressionné par le matérialisme, l'amour des richesses, l'immoralité et l'indifférence religieuse. En Chine, il fut frappé de voir combien l'absence de castes rendait l'accès de l'Eglise chrétienne plus facile aux nouveaux convertis que cela n'était le cas aux Indes.

   En été 1919, le Sadhou retourna à Sabathou, et de là dans son pays d'élection ; son coeur était toujours attaché au Tibet, et une fois de plus il entreprit le dangereux voyage dans les régions neigeuses de l'Himalaya.
   A son retour en octobre, après avoir traversé le Punjab, il se rendit à son village natal de Rampour. Son père, qui ne l'avait pas revu depuis 14 ans, l'accueillit avec bonté et lui demanda de lui montrer le chemin qui mène à Christ. Grandes furent l'émotion et la reconnaissance de Sundar en voyant ses persévérantes prières exaucées. Il recommanda à son père de lire la Bible et de prier.    Celui-ci obéit et, peu après , dit à Sundar :- j'ai trouvé ton Sauveur ; il est devenu mon Sauveur. Mes yeux spirituel ont été ouverts par toi, c'est pourquoi je désire recevoir le baptême par tes mains.- Mais le Sadhou, qui avait refusé de baptiser des milliers de personnes, ne put accéder à cette émouvante prière.- Ce n'est pas pour baptiser que Christ m'a envoyé, c'est pour annoncer l'Évangile, comme le grand apôtre. C'est à d'autres à le faire ; je ne suis qu'un témoin de la grâce de Dieu et de la paix qui est en Jésus-Christ.

     Depuis bien des années Sundar avait le grand désir de visiter la Palestine, le pays où Christ a vécu, souffert et donné sa vie ; mais il ne put obtenir le passeport nécessaire et dut y renoncer.
  - Une nuit, dit-il, tandis que je priais, je reçus un appel de Dieu pour l'Angleterre ; dans la méditation, sa volonté devint claire pour moi ; je compris que je devais visiter les contrées appelées chrétiennes et que là aussi j'aurais à rendre mon témoignage.- Ce fut son père qui paya les dépenses de ce premier voyage en Europe.

     En février 1920 Sundar arriva à Liverpool, visita Manchester, Birmingham, Oxford où il prêcha dans plusieurs collèges. A Londres, de grandes foules de diverses dénominations vinrent l'entendre; dans l'abbaye de Westminster il s'adressa à 700 clergymen anglicans, parmi lesquels l'archevéque de Canterbury et d'autres évêques. Il parla aussi à Cambridge et dans diverses réunions missionnaires.
   Invité par la Société des Missions de Paris, il fit un court séjour dans cette ville, puis de retour en Grande-Bretagne, visita l'Irlande et l'Ecosse.
   En mai il s'embarqua pour l'Amérique, où il rendit son témoignage à New York, Brooklyn, Baltimore, Philadelphie, Chicago et San Francisco.
   Il combattit l'influence de certains Hindous bouddhistes qui gagnaient de nombreux adeptes à la religion des Indes.

     L'activité incessante, bruyante et trépidante des grandes cités américaines contrastait avec la nature calme, orientale et contemplative de ce grand ami de la solitude. Lorsque les Américains, fiers de leur civilisation, pensaient provoquer par leurs splendides inventions modernes l'admiration du Sadhou, il leur fit comprendre, sans dissimuler ses impressions, que l'oeuvre de Dieu l'intéressait davantage que l'oeuvre des hommes. Déçus, ils déclarèrent qu'étant seulement de passage au milieu d'eux, il ne pouvait en quelques jours apprendre à connaître et à apprécier le génie américain. A quoi le Sadhou répondit, dans son langage imagé :- Il faut beaucoup de temps, en botanique, pour étudier la structure d'une fleur et ses divers organes, mais il ne faut qu'un instant pour en sentir l'odeur.- Il ne parlait pas pour plaire aux hommes, mais selon la vérité et dans l'amour. Il disait :- Le Christ aurait dit ici : « Venez à moi, vous tous qui êtes chargés d'or, et je vous soulagerai. » Il avait pensé que la connaissance du Christ aurait transformé les nations de l'Occident, mais en voyant partout l'amour de l'argent le luxe, le confort, la recherche du plaisir et de toutes les choses que le monde peut donner, il était profondément déçu. Même chez ceux qui se disaient chrétiens, il trouva beaucoup d'activité, de bruit et d'agitation, mais peu de temps donné à Dieu dans la méditation. Les hommes de l'Occident étaient si occupés qu'ils avaient laissé la prière de côté dans leur vie journalière. Il trouva, comme on le lui avait dit avant son départ, que les pays soi-disant chrétiens s'étaient corrompus et n'étaient plus chrétiens dans leur ensemble. Il rencontra cependant bien des serviteurs fidèles de Christ et, à son retour, il dit à ses amis hindous que s'il avait décelé en Occident beaucoup de matérialisme, l'Inde avait encore besoin de missionnaires venus d'Europe et d'Amérique. L'intérêt que suscitent les missions est la force et la vie des Eglises chrétiennes de l'Occident, disait-il.

     En juillet, il s'embarqua pour l'Australie. Un orage, pendant la traversée, lui suggéra l'image suivante :- Chaque matin nous recevions des nouvelles. Un jour, arrêt soudain, silence complet ! je demandai pourquoi:- C'est à cause de la tempête ; des perturbations atmosphériques empêchent la T.S.F. d'envoyer les messages.- Ainsi quelquefois, à cause du péché, l'atmosphère spirituelle est troublée et notre contact avec Dieu est interrompu. Cette tempête doit cesser, mais Jésus seul peut la calmer. Il peut parler avec autorité au vent et à la mer pour les apaiser. Quand tout est calme intérieurement, nous entendons sa voix, et nous avons la joie de sa présence dans nos coeurs.
   Sydney, Melbourne, Perth, Adélaïde, Freemantle reçurent la visite du Sadhou. Partout et toujours son influence bienfaisante unissait entre elles les diverses communautés chrétiennes.- A quelle Eglise appartenez-vous ? lui demandait-on souvent.- A aucune, j'appartiens à Christ, cela me suffit, et dans un sens, je suis de toutes les Eglises où se trouvent de vrais chrétiens. je ne crois pas aux unions obtenues par des moyens humains; l'union extérieure n'est d'aucune utilité. Ceux-là seuls qui sont unis en Christ, qui sont un en lui, seront unis dans le ciel. Comment les chrétiens qui ne peuvent vivre en bonne harmonie durant les courtes années de leur vie terrestre, pourraient-ils passer toute l'éternité ensemble dans le ciel ?

     Après des mois d'une activité incessante, Sundar se retrouva avec joie à Sabathou, et passa quelques mois dans la tranquillité avant de reprendre, au printemps 1920, son travail au Tibet. Il avait rendu témoignage dans de nombreux pays, proclamant l'Évangile dans des églises bondées, entouré d'une foule enthousiaste. Maintenant il allait reprendre ses voyages dans des contrées solitaires et proclamer ce même Evangile dans des villes et des villages hostiles à son message.
   En 1922, il accepta les nombreuses invitations venues d'Europe et put enfin réaliser son désir passionné de visiter la Palestine. Là, il vécut dans la présence même de Jésus ; il le sentait avec lui partout, son âme débordait de joie et de reconnaissance en parcourant ces contrées où son Sauveur avait travaillé et souffert.
   En visitant le pays sacré, la Bible fut pour lui comme illuminée et lui devint plus chère que jamais. Ce qui choque un esprit sensible : la foule des touristes, les affiches, le bruit des autos, la rivalité des sectes religieuses, tout le trafic et le vulgaire de la vie humaine, ne semble pas avoir produit sur lui une impression pénible. Et cela, sans doute, parce qu'il vivait en esprit si entièrement en communion avec Christ qu'il était conscient de sa présence.

     Dans le temple de Jérusalem, il lui semblait percevoir les paroles du Christ : « je suis venu afin que vous ayez la vie et que vous l'ayez en abondance ». Il croyait l'entendre lui dire comme à ses disciples d'autrefois : « La paix soit avec vous ; comme mon Père m'a envoyé, Moi aussi je vous envoie ». Il savait qu'à son tour il avait et-' envoyé pour servir de témoin dans le monde.
Bethléem, Emmaüs, Béthanie, le mont des Oliviers, le Saint-Sépulcre, le chemin du Calvaire, Nazareth, Capernaüm, le lac de Galilée, tout était pour lui un commentaire vivant des évangiles, tout lui parlait de la vie du Sauveur, du grand drame de la Croix et de la résurrection.
   Le puits de Jacob, auprès duquel il s'était arrêté, lui suggère la pensée suivante :- « Ceux qui boiront de cette eau auront encore soif, a dit le Christ, mais celui qui boira de l'eau vive que je lui donnerai n'aura jamais soif. » C'est vrai. J'ai bu l'eau de ce puits fameux, pourtant le soir ma soif n'était pas étanchée ; mais voilà plus de seize ans que Christ m'a donné son eau vive, et je puis dire en toute humilité et reconnaissance que mon àme a été désaltérée à jamais. Il est en vérité la source de la vie.

    - Sur les rives du Jourdain, dit-il encore, je contemplai l'eau fraîche et douce qui se déverse continuellement dans la mer Morte qui, elle, reste morte parce qu'elle garde cette eau vive sans la répandre au loin. De même il y a des églises mourantes, des chrétiens morts, parce qu'ils gardent pour eux l'eau vive que donne Jésus. Ne soyez pas semblables à la mer Morte. Faites part aux autres des bénédictions que vous avez reçues ; employez au service de Christ vos dons, votre instruction, votre argent, alors vous recevrez des bénédictions toujours plus grandes. J'ai fait l'expérience que si nous faisons quelque chose pour Christ, nous recevons mille fois plus. Soyez toujours prêts à travailler pour votre Sauveur et à aider votre prochain.

     De la Palestine, le Sadhou alla au Caire où il prêcha dans l'église copte. Une semaine après il débarquait à Marseille et, de là, partait directement pour la Suisse. Le lundi 27 février 1922, le Sadhou arrivait à Lausanne.

EN  EUROPE

SÉJOUR  EN  SUISSE

Je n'ai pas eu la pensée de savoir parmi vous 
autre chose que Jésus-Christ etJésus-Christ crucifié.
Saint Paul.


     En gare de Lausanne, le Sadhou fut reçu par les membres du bureau de la Mission aux Indes. Le jeune pasteur Francis Joseph avait été à sa rencontre entre Marseille et Genève, et allait lui servir de secrétaire durant son séjour en Suisse.
   Sundar Singh portait, comme aux Indes, sa robe de Sadhou jaune safran, descendant en longs plis jusqu'à ses pieds qu'il avait nus dans des sandales ; sur sa tête un turban de même couleur safran et, pour tout bagage, un grand sac de cuir jaune.
   Élancé, d'une stature au-dessus de la moyenne, d'une beauté physique remarquable, il avait un visage au teint olive, entouré de cheveux et d'une barbe noirs, caractéristiques de sa race, dont il était l'un des plus nobles représentants. Sa démarche harmonieuse, ses mouvements un peu lents, son regard profond, serein et bienveillant, reflétaient la paix de son âme. Sa personnalité si spéciale arrêtait immédiatement l'attention et suscitait sur son passage l'admiration de tous.

     Une automobile le conduisit à Chailly sur Lausanne où la maison du Dr et de Mme Pierre de Benoit lui était ouverte. En leur absence (ils étaient alors aux Indes pour un travail missionnaire), nos enfants nous avaient demandé, à M. van Berchem et à moi-même, de les remplacer pour recevoir le Sadhou à leur foyer. Ce fut pour nous un très grand privilège, car il est impossible d'être en contact avec un homme qui vit dans une telle communion avec Dieu sans en recevoir une bénédiction.
   Lorsque je vis pour la première fois le Sadhou, à son arrivée dans le salon de Chailly, je fus saisie par son extraordinaire rayonnement. Sa belle physionomie, son maintien calme et digne, la paix profonde de son regard laissant deviner la pureté de son âme, son humble simplicité, son amour rayonnant faisaient penser au Maître qu'il servait. Les paroles de l'apôtre s'imposèrent aussitôt à mon esprit : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi ». Il n'était pas nécessaire de les entendre de ses lèvres, car tout en lui rappelait l'image de Celui avec lequel il vivait dans une constante intimité.

     Beaucoup, en Suisse ou ailleurs, petits ou grands, furent frappés de la sainteté émanant de cet homme qui ressemblait tant à son Maître ; témoin les deux faits suivants :
   En Angleterre, allant rendre visite à une dame, le Sadhou sonne à la porte et donne son nom à la servante qui vient lui ouvrir. La jeune fille le regarde avec étonnement, puis, courant vers sa maîtresse : « Quelqu'un désire vous voir, Madame, je n'ai pas compris son nom, mais il est pareil à Jésus-Christ ! »
   En Amérique, au cours d'une réunion, une fillette de 4 ans, assise au premier banc, ne peut détacher ses yeux de ce mystérieux personnage à la longue robe safran. Et quand il a fini de parler, de sa voix claire, la petite fille demande à sa mère : « Est-ce Jésus ? »
   Pour nous cette impression du premier moment ne s'effaça pas.
   Le soir même de son arrivée, le comité de la Mission aux Indes se réunit pour exposer au Sadhou son plan d'évangélisation préparé avec soin : deux réunions ici ; trois là ; les dix jours prévus étaient tous également remplis. Sundar hoche la tête. - Non, dit-il, je ne puis accepter qu'une réunion par jour, deux peut-être le dimanche, mais point le samedi. Il faut beaucoup de prière avant et après chaque séance, si l'on veut en retirer un bienfait spirituel. Il me serait aussi facile de multiplier les réunions que de jeter des lettres à la poste, mais vous n'en auriez aucune bénédiction.

     Les organisateurs se regardent, fort perplexes : tout était déjà organisé, annoncé dans les journaux, les temples et les salles retenues. Il était cependant impossible d'insister. Il fallut écrire, télégraphier, bouleverser les programmes.
   Dès sa venue, le Sadhou me pria de ne recevoir pour lui aucune visite : il serait débordé et n'aurait plus un instant à lui. Déjà il était fort occupé à dépouiller, avec son secrétaire, le nombreux courrier qui lui arrivait journellement.
   Quelle déception pour tous ceux qui auraient voulu le voir, et qui souvent venaient de loin. Un jour une dame insista ; elle désirait lui poser une question lui tenant fort à coeur : Que pensait-il du ministère de la femme ? je lui offris de transmettre sa demande dès que j'en aurais l'occasion.- Dites-lui, répondit Sundar, que le premier grand message missionnaire de la résurrection fut confié par Jésus à une femme (*). Lorsqu'une femme a reçu une révélation de la part du Seigneur, elle a le droit et le devoir de la proclamer.
    Mais, ajouta-t-il avec malice, « il y en a qui parlent trop... »

     Une autre question lui fut posée au sujet du retour du Seigneur. Quels seront ceux qui seront enlevés à sa rencontre dans les airs, selon 2 Thess 4. 16-17 ? Sera-ce tous ceux ayant reçu le pardon de leurs péchés ; ou comme quelques chrétiens le pensent, seulement les vainqueurs, dont il est parlé dans les lettres aux sept Églises de l'Apocalypse ; ceux qui ont réalisé la plénitude du salut que Christ a apporté par sa mort sur la Croix, c'est-à-dire le pardon, mais aussi la délivrance du péché ; ceux qui auront été sanctifiés entièrement, esprit, âme et corps, et conservés irrépréhensibles, selon 1 Thess. 5. 13 ?

     Le Sadhou répondit par une image :- Lorsque vous approchez un aimant d'une aiguille, elle est aussitôt irrésistiblement attirée à lui par une force invisible, parce qu'elle est de même nature que l'aimant. Ainsi lorsque Christ reviendra, il attirera à lui tous ceux qui auront reçu la nature divine, soit la vie de Christ en eux. Ceux-là seront enlevés dans les airs à sa rencontre par une irrésistible attraction. Rien ne pourra les retenir sur la terre.
   Durant ses longues journées solitaires dans l'Himalaya, les facultés d'imagination du Sadhou avaient libre cours. Il se représentait avec intensité les choses célestes et, vivant le grand drame de l'Apocalypse, voyait la Sainte Cité descendre du ciel. Il n'est pas étonnant qu'il ait pris « à la lettre » la Parole de Dieu en ce qui concerne le retour du Christ. « Voici, il vient sur les nuées, et tout oeil le verra, et ceux qui l'ont percé. »
  - Quand les gens parlent du retour de Christ, dit-il, ils déclarent que c'est une chose absurde. Ainsi, des centaines d'ouvriers travaillèrent à la construction de l'arche sans prendre au sérieux le jugement à venir. Quand Christ réapparaîtra, il en sera de même qu'au jour de Noé : combien de ministres qui bâtissent l'arche, symbole de l'Église, n'aiment pas à entendre parler de ce retour et pensent que Christ est déjà venu « spirituellement » ! Mais la Bible dit : « Ce Jésus qui a été enlevé au ciel du milieu de vous, viendra de la même manière que vous l'avez vu allant au ciel. »
  - Son retour est proche ; nous pouvons discerner déjà les signes des temps. Auparavant l'humanité passera encore par de grandes souffrances. La guerre (1914-1918) n'a été qu'un faible châtiment ; une profonde détresse régnera sur le monde entier, et plus spécialement sur l'Europe.
   Ces paroles ont été prononcées en Suisse par le Sadhou, en 1922.

     Le Sadhou, levé avant l'aube, passait beaucoup de temps en prière et en méditation. Son amour de la solitude provenait du désir profond qu'avait son âme d'être seule avec Dieu. Il avait demandé qu'on l'appelât à l'heure des repas ; c'était sans doute une contrainte à laquelle il s'était soumis en Europe, mais qu'il ne connaissait pas aux Indes.
   Absorbé qu'il était par ses propres pensées, l'effet d'une remarque de sa part était d'autant plus frappant par le silence qui l'avait précédé. Il voyait toutes choses du point de vue spirituel et admirait les beautés de la nature plus que l'oeuvre des hommes.
   Un jour, après le repas, assis sur la terrasse devant la maison, nous entendîmes un avion qui bientôt passa sur nos têtes avec un grand bruit. Après un moment de silence :- Vous avez remarqué le bruit qu'a fait cet avion ? c'est l'oeuvre des hommes. Mais observez le vol d'un oiseau, la croissance d'une fleur, votre pouls dans vos artères, c'est l'oeuvre de Dieu. Elle est silencieuse, mais celle des hommes est bruyante.

     En effet, la voix de Dieu est un « son doux et léger », qui ne peut être perçu que dans le silence et la tranquillité. Dans notre Europe agitée, bruyante, où tant de voix discordantes se font entendre, il est difficile de trouver une retraite paisible pour écouter Dieu, et l'on comprend la nostalgie qu'avait le Sadhou du silence des grandes solitudes.
   Dans de simples entretiens en un cercle d'amis, Sundar nous a parlé avec amour de son oeuvre au Tibet, de la petite école d'évangélistes qu'il put y former et qui lui tenait tant à coeur. Il nous a conté ses visites à l'ermite de Kailash et la vie de prière de cet homme de Dieu qui intercède pour les saints répandus dans le monde et que Dieu lui fait voir en esprit. Avant l'arrivée du Sadhou, il le connaissait par une révélation divine.
   Ceci peut paraître étrange à nos mentalités actuelles. Absorbés que nous sommes par les choses visibles, par les mille préoccupations de la vie moderne, nous restons insensibles aux inspirations de l'esprit. Pourtant les vues étroites et matérialistes du siècle dernier sur l'univers, commencent à s'élargir et un horizon plus étendu s'ouvre devant nos yeux. Ne devons-nous pas reconnaître humblement notre ignorance en face des lois spirituelles qui dépassent notre entendement et admettre que Dieu peut donner des visions qui nous sont inconnues, à ceux qui, détachés de la terre et de ses contingences, s'absorbent dans les choses de l'esprit ?

     A plus d'une reprise le Sadhou nous parla de sa mort. Il avait l'intuition qu'il donnerait sa vie en martyr au Tibet. Dans une de ses prédications, il dit ceci :- je n'éprouve aucune crainte à la pensée de mourir au Tibet. Quand ce jour viendra, je l'accueillerai avec joie. Déjà peut-être, l'année prochaine vous apprendrez que j'ai perdu la vie là-bas. Ne pensez pas : il est mort, mais
dites : il est entré dans le ciel et dans la gloire éternelle, il est avec Christ dans la vie parfaite.
   De tous les pays que visita le Sadhou, la Suisse semble être celui qui ait été le plus près de son coeur. Le panorama des montagnes, avec leurs neiges éternelles, lui rappelait l'Himalaya. Il consacra une journée à l'Oberland bernois. Dans le Pays d'En-Haut, la neige couvrait la vallée et un train spécial amena les montagnards, qui se groupèrent graves et recueillis dans la petite église de Gessenay. Il semble que le Sadhou se soit senti là chez lui plus que partout ailleurs.- J'aime les Suisses, dit-il a son retour.- Il préférait la simplicité des villages aux grands rassemblements des villes.

     Partout sa présence attirait les masses, et ses auditeurs étaient conquis d'emblée. Les temples étaient trop petits. A Tavannes, dans le jura, bien que ce fût le 1er mars, il fallut se réunir en plein air. Il y avait des centaines de gens, les directeurs de fabriques d'horlogerie ayant donné congé ce jour-là à leurs ouvriers. Un rayon de soleil brilla pendant la durée de l'allocution, puis, dès que la foule fut dispersée, une giboulée de neige vînt blanchir la contrée.
   La ville de Morges eut son temple bondé, les gens étant accourus de tous les environs.

     A Lausanne, il fallut quitter l'Église Saint-François et improviser une réunion de plus de 4000 personnes sur la place de Montbenon. La grande salle de Tivoli dut fermer ses portes bien avant l'heure fixée. Les gens escaladèrent les fenêtres et, par centaines, écoutèrent du dehors. Le silence était impressionnant ; la voix du Sadhou et celle de son traducteur, le pasteur F. de Rougemont, s'entendaient de partout. Ma voix, dit le Sadhou, ne vous sera pas d'une grande utilité si, rentrés chez vous, vous n'écoutez pas celle du Sauveur.

     A la cathédrale, une des plus vastes de Suisse, les moindres recoins étaient occupés, et ce fut impressionnant d'ouïr cet authentique Hindou, dans sa robe de Sadhou, proclamer du haut de la chaire, le message du salut.
   Il nous est impossible de suivre le Sadhou dans toutes ses pérégrinations. Après Lausanne, ce fut Genève, Neuchâtel, le jura bernois, La Chaux-de-Fonds, Le Locle, puis la Suisse allemande, Zurich, Saint-Gall, Aarau, Schaffhouse, Thoune, Berthoud, Berne, Bâle, etc., où partout il fut accueilli avec le même empressement.
Sundar Singh parla souvent avec admiration et avec beaucoup d'affection des missionnaires envers lesquels l'Inde a une grande dette de reconnaissance.- Ces hommes et ces femmes sont le sel de la terre, et ma gratitude envers eux est profonde. J'en ai vu quelques-uns venus de Suisse travailler aux Indes. Ils y font une belle oeuvre. D'aucuns ont donné leur vie pour amener les païens à Christ ; d'autres ont donné leur fils ou leur fille. Personne dans ce monde ne pourra leur rendre ce qu'ils ont fait pour nous : Dieu seul peut les récompenser.

     Il y a peut-être parmi vous des égoïstes qui ne pensent qu'à leur propre salut, et ne s'inquiètent pas de celui des autres. Il est vrai que vous ne pouvez tous partir comme missionnaires, mais, tous, vous pouvez prier pour eux et donner de votre argent. Le monde est une grande famille ; nous devons nous aider les uns les autres. Si vous aimez Jésus, votre devoir est de soutenir ses serviteurs dans leur travail. Ce n'est qu'à cette condition que nous méritons d'être appelés disciples de Celui qui a donné sa vie pour le salut du monde.
   L'impression que le Sadhou fit en Suisse fut très profonde, et ceux qui eurent le privilège de l'entendre n'oublieront pas son message. C'était une chose unique d'écouter ce prophète du pays des Védas proclamer avec puissance que Christ est le chemin, la vérité, la vie ; de l'entendre reconnaître ouvertement que les récits sacrés de son pays ne peuvent donner la paix, que la Bible seule est la Parole de Dieu, et que c'est par la prière que nous maintenons notre contact avec le ciel. Rien d'étonnant à ce qu'il fût écouté par des foules recrutées dans toutes les classes de la Société.
   Un pasteur écrivait : « Il m'a fait une profonde impression, à vrai dire la plus forte impression que j'aie reçue de ma vie. » Et combien d'autres peuvent dire la même chose
   Des théologiens, retenus à l'avance par une certaine réserve envers lui, étaient gagnés à la première rencontre. Des hommes indifférents ou hostiles au christianisme, furent changés par le pouvoir de sa personnalité. En Angleterre, un professeur agnostique lui dit : « Ce n'est pas votre prédication qui m'a converti, c'est vous-même. Vous, un Hindou, êtes si semblable au Christ dans votre attitude et dans votre esprit, que vous êtes un témoin vivant de la personne du Sauveur.

     Des milliers de coeurs, en Europe, allaient encore être touches par sa prédication. Partout il laissa une impression indélébile, un stimulant pour une vie chrétienne renouvelée.
   De la Suisse, le Sadhou se rendit en Allemagne, puis il visita la Suède, où il fut l'hôte de l'évêque Soederblom, la Norvège, le Danemark, la Hollande, parlant dans toutes les grandes villes. Dans quelques localités, d'immenses auditoires lui rappelèrent les rassemblements de l'Église syrienne aux Indes. Il refusa de pressantes invitations venues de Finlande, de Russie, de Grèce, de Roumanie, de Serbie, d'Italie, du Portugal, d'Amérique, de Nouvelle-Zélande et d'autres pays encore.

     En juillet, il débarqua en Angleterre, mais il refusa de parler, si ce n'est à la Convention de Keswick, pour tenir une promesse faite dès longtemps. Il était fatigué à l'extrême de cet incessant labeur, et de cette vie si différente de celle qu'il menait aux Indes. Ayant un grand besoin de repos et de tranquillité, il resta quelque temps chez des amis dans l'île de Wight. Là il lui fut possible de refaire ses forces avant de s'embarquer, en août 1922, pour rentrer dans son pays afin d'y reprendre son travail au nord de l'Inde.

     Le succès extraordinaire que le Sadhou remporta en Europe, les éloges de la presse, l'adulation des foules qui le considéraient comme un saint, auraient pu éveiller chez lui quelque satisfaction personnelle. Mais il domina cette tentation et sa profonde humilité resta intacte.- Ce n'est pas pour prêcher que je suis venu en Europe, vous avez assez de prédicateurs, je ne veux être qu'un témoin de la puissance et de l'amour de mon Sauveur.
   Un ami lui demanda s'il n'était pas fier d'être célèbre et de recevoir de si grands honneurs. Il répondit par l'image suivante :- Quand Jésus entra dans Jérusalem, le peuple jeta ses vêtements sur son chemin et coupa des branches devant lui pour l'honorer. Mais Jésus était monté sur un âne, et ses pieds ne touchèrent pas la route décorée en son honneur. Ce fut l'âne qui marcha sur les vêtements et les branches, mais il aurait bien été insensé de s'en enorgueillir. Ce serait aussi insensé à ceux qui apportent le Christ aux hommes de retenir pour eux l'honneur qui n'appartient qu'à Dieu.

     En Europe, le Sadhou n'a pas cherché à plaire à ses auditeurs.
  - Lorsque je pense à tant de chrétiens de nom, disait-il, je me sens triste. Ils savent beaucoup de choses sur Jésus-Christ, mais ne le connaissent pas, lui. Plusieurs ne le connaissent que par la théologie ou du point de vue historique, mais n'ont point de temps à passer avec lui.
   Le Sadhou n'a pas hésité à laisser voir son désappointement en face de la déchristianisation de l'Europe, et à parler sévèrement de l'amour de l'argent, de la recherche du plaisir, du confort, du luxe, et de l'indifférence religieuse de la plupart des gens. En Suisse romande, il dit entre autres :- Ce que je vais vous dire ne vous plaira pas, mais je dois obéir à ma conscience et vous donner le message que j'ai reçu :
  - Ayant vu l'amour de Dieu dans le coeur de ceux qui nous ont apporté l'Évangile, je pensais que les habitants de vos contrées étaient tous des gens admirables ; mais en voyageant parmi vous, j'ai trouvé les choses bien différentes. J'ai rencontré, il est vrai, de sincères serviteurs du Christ, les plus nobles chrétiens se trouvent en Europe et en Amérique comme aux Indes, et je désire m'asseoir à leurs pieds ; mais un grand nombre n'est chrétien que de nom. je me mis à comparer les habitants des pays païens à ceux des pays dits chrétiens. Les uns sont païens parce qu'ils adorent des idoles faites de main d'homme, les autres ont une pire idolâtrie : ils s'adorent eux-mêmes. J'ai réalisé qu'aucune contrée européenne ne peut en vérité être appelée chrétienne, mais qu'il n'y a que des chrétiens individuels.
  -Aux Indes on me dit souvent : Vous appelez les pays d'Europe chrétiens ! pourtant Christ a dit: « Aimez-vous les uns les autres » et là-bas il se font la guerre ! Le christianisme a donc fait faillite en Europe ?- je réponds : Ce n'est pas lui qui a fait faillite, mais beaucoup de chrétiens, parce qu'ils n'ont pas compris le christianisme. Christ n'est pas à blâmer, seuls le sont ceux qui se disent ses disciples et ne veulent pas le suivre comme leur Maître.
  - Les gens nous appellent païens, dit-il à l'archevêque d'Upsal. Quoi ma mère, une païenne ? Si elle était en vie, elle serait certainement chrétienne ; mais même lorsqu'elle avait la foi de ses ancêtres, elle était si religieuse que le terme de païenne me fait sourire. Elle priait, servait, aimait Dieu bien plus profondément qu'un grand nombre de chrétiens. Autant que je puis m'en rendre compte, il y a bien plus de gens aux Indes qu'en Europe qui mènent une vie religieuse bien qu'ils ne connaissent pas Jésus-Christ. Ils vivent selon les lumières que Dieu leur a données. Ici, en Europe, vous avez le Soleil de justice ; mais où sont ceux qui se soucient de lui ? Les chrétiens ont reçu un don sans prix : Jésus-Christ. Et cependant beaucoup d'entre eux ne veulent pas renoncer à leur vie mondaine pour le trouver. Leurs coeurs et leurs mains sont pleins des choses de la terre.
  -Vous songez à satisfaire tous les désirs de vos coeurs. Vous avez découvert la science et la philosophie ; vous avez appris à vous servir de l'électricité et à voler dans les airs. Les Hindous, eux, qui n'ont pas reçu le trésor de l'Évangile, cherchent anxieusement la vérité, souvent pendant des années et dans de grandes souffrances. Ils sont prêts à abandonner le monde et à renoncer à eux-mêmes pour trouver la paix. Vous chrétiens, vous êtes fatigués de chercher Dieu au bout de dix minutes !

     L'amère déception qu'éprouva ce messager de l'amour divin fit de lui un prophète annonçant les jugements de Dieu :
  - Les peuples de l'Occident, dit-il, qui ont reçu tant de bénédictions du christianisme, les ont perdues parce qu'ils ont mis leur confiance dans les choses matérielles et dans tout ce que le monde peut donner. C'est pourquoi au jour du jugement, les païens qui n'ont pas entendu parler du Christ, seront traités moins rigoureusement que les habitants de ces contrées qui ont ouï son message et l'ont rejeté. Le temps est proche où Christ va revenir et où il dira : « Je ne vous connais pas parce que vous ne m'avez pas connu. » Lorsque vous le verrez dans sa gloire, vous vous lamenterez de n'avoir pas cru en lui, et de vous être laissés détourner par des non-croyants, des intellectuels incrédules qui niaient sa divinité. Alors ce sera trop tard pour vous repentir ; c'est maintenant que l'occasion vous en est offerte. Peut-être en ce jour, l'entendrez-vous dire : « Un homme est venu à vous d'une contrée païenne, il me rendait témoignage ayant fait l'expérience de ma puissance, et cependant vous n'avez pas voulu venir à moi. »

     Le Sadhou voyait que dans une large mesure les Européens avaient rejeté le message du Christ, enchaînés qu'ils sont par un travail incessant à la poursuite des biens terrestres, qui ne leur laisse ni le temps, ni le désir de s'approcher de Dieu et de trouver la vie véritable.
     Le Sadhou quitta l'Europe avec la ferme résolution de n'y pas revenir.- C'est la première et la dernière fois que vous m'entendez- dit-il à maintes reprises a ses auditeurs.
     Désormais il va se tourner vers son peuple et reprendre ses périlleux voyages au Tibet, heureux de donner sa vie- de mourir peut-être- pour annoncer l'amour insondable de Celui qui est venu chercher et sauver ceux qui sont perdus.

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ENSEIGNEMENT DU SADHOU

Il leur parla en paraboles sur beaucoup de choses. 
Matth. 13. 3.

     Quel a été le motif qui poussa le Sadhou à quitter son oeuvre aux Indes pour venir en Europe ?

     Tout d'abord un acte de simple obéissance.- J'ai dû obéir, Dieu m'a conduit contre ma volonté. je ne suis jamais à l'aise dans les grandes villes, ni aux Indes, ni ailleurs. - Sundar voulait voir lui-même si l'accusation de certains Hindous était justifiée : l'Europe était-elle encore chrétienne ? N'avait-elle pas perdu la sève de l'Évangile et son influence dans le monde ?
     En réponse à une question qui lui fut posée à Genève a ce sujet, il répondit Mon premier but en venant ici a été de rendre témoignage à Jésus-Christ et à sa puissance. Puis, je désirais remercier les vrais chrétiens de ce qu'ils ont fait pour mon pays ; les Hindous ne sont pas des ingrats. Enfin je voulais pouvoir réfuter nos étudiants venus s'instruire en Europe et qui, n'ayant pas rencontré de vrais chrétiens, combattent le christianisme à leur retour aux Indes et décrient le travail des missionnaires.

    - Dire que le christianisme est un échec en Europe et en Amérique est une grave erreur et n'est pas basé sur l'expérience. Pourtant, dans mes voyages en Occident, j'ai trouvé les gens si occupés par leur travail, leurs affaires, leur bureau, leur commerce, qu'ils n'ont plus de temps pour prier et recevoir les bénédictions de l'Évangile. Quelques-uns m'ont confessé que leur vie est devenue si compliquée et si remplie, qu'ils en sont fatigués. Si un homme s'affaiblit parce qu'il n'a pas pris de nourriture ou d'eau, pouvons-nous dire que la faute est imputable aux aliments ? Certes pas. La négligence de cet homme seule est la cause de sa faiblesse.
     Mais les Européens qui, de, tout leur coeur, ont accepté le christianisme et en ont reçu les bénédictions, ont réveillé le monde de son sommeil de mort et travaillé à son salut.

     Il est intéressant de noter l'impression de deux Hindous non chrétiens connaissant l'Occident : Rabindranath Tagore et Gandhi. Le premier déclare : « Vous ne pouvez prêcher le christianisme avant d'être devenu semblable au Christ. Quand vous le serez, vous ne prêcherez plus le christianisme, mais l'amour du Dieu qu'il révèle. »- Gandhi répondit, à Lausanne, à ceux qui lui demandaient ce qu'il fallait faire pour que le christianisme devienne une force aux Indes : « Il faut que vous, missionnaires, viviez comme Christ a vécu. Le christianisme est bon, mais beaucoup de chrétiens sont mauvais. »

     Le Sadhou, parlant de ces deux hommes qu'il connaissait personnellement, dit : - Tagore et Gandhi seraient probablement devenus chrétiens s'ils n'avaient visité l'Europe. Aux Indes nous ne manquons ni de religion, ni d'enseignement théologique ou philosophique, mais nous avons besoin de Christ. Nous voulons des hommes qui non seulement prêchent, mais manifestent Christ dans leur vie et leur conduite. L'Inde ne sait que faire de missionnaires qui ne voient dans le Christ qu'un grand Maître et ne croient pas à sa divinité. Ceux-là, gardez-les chez vous et ne vous laissez pas égarer par le modernisme et la critique biblique.

     Si le Sadhou n'est pas ennemi de la connaissance, il s'élève avec énergie contre ceux qui veulent lui donner la première place et contre l'erreur de l'intellectualisme religieux. Il n'est pas le premier à découvrir que « ces choses sont cachées aux sages et aux intelligents et révélées aux enfants ». Le coeur est au-dessus de la raison.
  - je ne condamne pas la science théologique, ni tous les théologiens dont plusieurs sont des saints. je ne suis pas opposé aux études, mais celles-ci sans la vie obscurcissent la vision spirituelle. Une théologie sans prière est une fontaine sans eau. J'ai appris bien des choses utiles dans mes études, mais l'enseignement de l'Esprit Je l'ai reçu aux pieds du Maître.

     De retour aux Indes, Sundar se rendit à Sabathou. Son père insista pour lui faire construire une maison, ce qui modifia sa vie de Sadhou en ce qu'il avait désormais « un lieu où reposer sa tête ». Il acheta une vieille maison de la Mission, donnant d'un côté sur un quartier commerçant, sale et bruyant, de l'autre sur les collines d'alentour avec une vue magnifique au loin. Cette demeure était comme le symbole de la vie de Sundar, en contact à la fois avec le monde des affaires, souvent sordide, et avec la solitude de la nature, calme et inspiratrice.
     La maison était occupée par un docteur de ses amis, travaillant dans l'asile des lépreux de Sabathou. Le Sadhou jouissait là de la vie de famille. Un des traits de son caractère était son amour pour les enfants, et il aimait à jouer avec ceux du docteur. Il pensait à l'accueil que Jésus faisait aux plus petits d'entre eux, les donnant en exemple : « Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux.- Quiconque sera humble comme un petit enfant, sera le plus grand dans le royaume des cieux. »
     La chambre de Sundar, très sobre, contenait une petite bibliothèque avec des livres de mystiques, de psychologues et de savants, et des photographies de ses amis.

     S. F. Andrews, ami personnel du Sadhou, donne des détails sur cette période de sa vie. Ce fut pendant les mois tranquilles que Sundar passait à Sabathou, qu'il écrivit plusieurs de ses livres.
     Depuis que l'anglais lui était devenu familier, il lisait davantage. Un gros volume de science moderne, souligné avec soin, témoignait de l'intérêt qu'il avait pris à sa lecture.
     Ce fut une révélation pour ses amis de découvrir, en feuilletant les pages si minutieusement annotées, un des côtés encore inconnu de l'âme du Sadhou. Il gardait toujours une attitude de l'esprit humble et enfantine, mais sa puissance intellectuelle s'était réveillée et mûrie. Il s'était efforcé de pénétrer dans cet autre domaine de la pensée humaine, si différent du sien. Il avait une grande admiration pour l'intelligence des hommes et ne combattait pas la valeur de leur jugement et de leurs découvertes, mais croyait fermement aux lois ignorées du domaine spirituel.

     Il resta toujours fidèle au principe fondamental qui dictait ses actions : son entière dépendance de Christ, le commencement et la fin de toute science : « Le mystère de Dieu dans lequel sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science. »
     La Bible était pour lui la Parole même de Dieu.- Elle est mon guide, ma lumière, la nourriture de mon âme. L'expérience a prouvé qu'il n'y a pas un autre livre dans le monde qui puisse répondre aux besoins spirituels des hommes. La difficulté du langage, des traductions, la critique des textes n'ont pu me voiler les vérités qu'elle renferme, ni atténuer son influence sur mon coeur, parce que son but unique est de nous faire connaître le Christ.
  - En ouvrant la Bible j'ai trouvé des richesses insondables et éternelles, et en les partageant avec d'autres, elles n'ont fait que s'accroître pour moi et pour eux. Sans ce livre je n'aurais jamais connu l'amour infini de Dieu, révélé à la Croix. La puissance d'attraction de la Bible n'est sensible qu'à ceux qui l'étudient sincèrement et avec prière. Trop de gens lisent des ouvrages sur la Bible au lieu de la lire elle-même.

     Sundar avait toujours avec lui son Nouveau Testament en ourdou. Pendant des années ce fut le seul livre qu'il lût. Il parlait constamment de la joie intense qu'il y trouvait et savait par coeur les Évangiles. L'histoire de Jésus était un exemple vivant devant lui.
     Il cherchait à obéir littéralement aux instructions données aux disciples. Quand Christ dit : « Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête », Sundar trouvait dans ces paroles la confirmation de sa vie de Sadhou. A l'ordre : « Ne prenez ni bourse, ni bâton, ni deux tuniques », il obéissait à la lettre, voyageant dans le monde entier sans aucun argent avec lui. Nous voyons dans sa vie la Bible non seulement prêchée, mais vécue avec toutes ses austérités, ses richesses et ses miracles. Ce qui peut nous paraître un idéal inaccessible se trouve réalisé d'une façon peu commune par cet humble disciple du Sauveur.

     La nature aussi était pour lui un livre ouvert, écrit dans un langage spirituel par le Saint-Esprit. Les éléments, l'eau, le feu, les nuages, la mer, les rivières, les montagnes, les arbres, les plantes, les animaux, comme aussi les scènes variées de la vie humaine sont autant de paraboles, d'illustrations, d'images qui animent sa prédication. Dans sa vie fatigante, il trouvait un grand repos à contempler la nature et à y découvrir partout de nouveaux enseignements. C'est là qu'il lit « en lettres majuscules », selon son expression, les oeuvres du Créateur. « Les cieux racontent la gloire de Dieu et l'étendue manifeste l'oeuvre de ses mains. »
     Sundar avait une foi enfantine dans la protection divine, et croyait qu'une puissance angélique l'entourait à l'heure du danger. Il fut l'objet de grandes délivrances, et en fit souvent le récit dans ses discours publics afin de fortifier la foi des chrétiens en la toute-puissance de Dieu.

    - Beaucoup de gens déclarent que les miracles ne sont que des fables, dit-il, et refusent d'y croire parce que, n'ayant point fait d'expériences, ils ne comprennent pas. Ainsi dans le sud de l'Inde il ne fait jamais froid. Parlant aux habitants de cette contrée, je leur racontai que j'avais vu un « pont d'eau sur de l'eau ». C'est impossible ! disaient-ils. je leur expliquai que la surface liquide étant gelée on pouvait y marcher en toute sécurité, et qu'il n'y avait là rien de contraire aux lois de la nature. Les habitants des pays froids n'en sont pas surpris, mais comment ceux qui n'ont point quitté les régions chaudes saisiraient-ils ? Tels qui vivent dans le monde ressemblent à. des hommes qui ne sont jamais montés sur les hauteurs d'où ces ponts extraordinaires peuvent être vus ; seuls ceux qui mènent une vie de prière peuvent comprendre. Et lorsqu'on m'interroge au sujet des miracles, je réponds que J'en ai fait l'expérience. je sais que Christ est une force.
    - Mais ce n'est pas en allant au théâtre que vous verrez des miracles ! Si vraiment vous désirez connaître les merveilles de la puissance de Dieu dans vos vies, consacrez du temps à la prière. Christ n'accomplit rien dans le but de satisfaire la curiosité, mais il veut satisfaire l'âme qui chaque jour s'approche de lui et fait sa volonté.

     Tous les miracles extérieurs, même les délivrances les plus inexplicables sont d'un ordre inférieur comparés à la rédemption d'une âme qui, par la nouvelle naissance, est passée de la mort à la vie. Qu'un pauvre humain pécheur, impur, misérable, sans repos, puisse recevoir le pardon, la délivrance et la paix, dépasse toute compréhension. C'est là le miracle central du christianisme. Si un homme a vécu cela, il ne s'étonne plus : il sait que tout est possible à Dieu.
     Parlant de sa délivrance du puits de Razar, Sundar dit :- Peut-être était-ce un ange ? ou Jésus lui-même qui m'a libéré, mais le plus grand miracle fut cependant la paix qui remplit mon coeur pendant les trois jours passés dans cet horrible charnier. Elle fit de ma prison le ciel sur la terre. Souvent la présence de Christ était radieuse comme le soleil à son midi, et ce sentiment s'est élevé parfois jusqu'à une triomphante allégresse. Aucun doute ne pouvait traverser mon esprit.

     C'est une paix cachée qu'il m'est impossible de décrire. je ne trouve pas de mots pour l'exprimer. C'est « la paix qui surpasse toute connaissance », dont parle saint Paul.
     En l'évoquant, la figure irradiée du Sadhou était une prédication vivante, et l'on devinait quel trésor il avait trouvé en Christ.
Au contact du péché et de la souffrance, son âme était douloureusement émue, mais au fond de son être la paix demeurait immuable.
  - Mon âme est comme la mer, il peut y avoir vagues et tempêtes à la surface ; dans les profondeurs règne un calme inaltérable.
Notre coeur a été créé pour recevoir cette paix, c'est pourquoi il ne peut être en repos avant de l'avoir trouvée.
  - Si tout le monde ne peut aller au Tibet, être attaché à un arbre ou jeté dans un puits, chacun peut goûter le repos que j'ai trouvé en Christ. Mais il ne dépend ni des choses terrestres, ni de la puissance ou de la richesse, sinon tous les hommes riches seraient heureux et satisfaits.
     Peu de chrétiens ont fait une expérience aussi profonde et en ont témoigné avec autant de certitude, que cet apôtre venu d'un pays dans lequel la recherche de la paix de l'âme a été depuis des siècles le but suprême de la religion. Ceux qui ont vu ces longs cortèges de pèlerins se rendant à quelque lieu sacré, ne peuvent oublier l'intensité de leur désir de trouver Dieu.

     Le Sadhou ne faisait pas de compromis ; le sel en lui n'avait pas perdu sa saveur. Dans son enseignement il insista fréquemment sur la nécessité de la repentance et sur la certitude du jugement après la mort.
  - Il en est beaucoup qui se rassurent en pensant : « Dieu est amour ; il nous sauvera et nous rachètera au dernier moment ! » Ceux qui parlent ainsi seront déçus. Écoutez ce que dit le Sauveur : « Si quelqu'un entend mes paroles et ne les garde point, ce n'est pas moi qui le juge, car je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour le sauver. Celui qui me rejette et qui ne reçoit pas mes paroles a déjà son juge. La parole que j'ai annoncée, c'est elle qui le jugera au dernier jour. »
  - Une fois, je soulevai une grosse pierre, recouvrant d'innombrables insectes. Dès qu'ils aperçurent la lumière, terrifiés, ils coururent en tous sens, en proie à une vive agitation. La pierre remise en place, les insectes reprirent leur tranquillité. Lorsque se lèvera pour nous le Soleil de justice, ceux qui vivent dans les ténèbres du péché regarderont, dévoilées, les fautes qu'ils ont commises en secret : « Car il n'y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni de secret qui ne doive être connu. »
  - Nous savons quelle est la puissance du péché et la force de Satan, mais notre Sauveur est plus fort que lui. Un jour, assis sur un rocher, Je vis au-dessous de moi un oiseau volant lentement. Observant ses mouvements, j'aperçus un gros serpent qui le regardait.
     Le pauvre oiselet attiré dans la gueule de la mort, était sans force pour résister. J'essayai de lui sauver la vie en jetant des pierres, mais inutilement, et j'assistai à cette scène tragique : au moment où l'oiseau s'approchait de la bouche du reptile, il fut englouti d'un coup. C'est ainsi que Satan, le « serpent ancien », attire à lui jeunes et vieux. Nul n'a en lui-même le pouvoir de résister au mal, et nous allons au-devant de la mort. Mais, regardons à Jésus-Christ qui peut nous attirer à lui et nous délivrer de Satan.
  - « Tu n'es pas loin du royaume de Dieu », disait Jésus à un scribe. Il dut être ravi de s'entendre adresser cette parole devant tous. Pourtant il aurait dû être attristé de savoir qu'il ne possédait pas le royaume de Dieu. Cela ne sert pas à grand-chose d'en être près, il faut y être entré. Pensez aux vierges folles, devant la salle des noces, mais n'y pouvant pénétrer...

     Être presque sauvé, c'est être perdu.
  - Dans une épaisse jungle de l'État du Bouthan, l'on chasse le tigre. Les chasseurs ont sur eux la clef d'un refuge construit pour servir d'abri en cas de danger. Un jour l'un d'eux prit son fusil et sortit. Apercevant un tigre, il le visa, tira et le manqua ; l'animal se mit aussitôt à le poursuivre. L'homme croyant pouvoir atteindre la cahute, se sauva en jetant son fusil. Sur le seuil il chercha la clef : il l'avait oubliée ; alors le tigre bondit et le tua ; entre le refuge et le chasseur il n'y avait que l'épaisseur de la porte ; et cependant l'homme perdit la vie par son insouciance. Il serait mort s'il avait été à dix lieues de la cabane ; il n'en mourut pas moins tout près.
     N'étant pas loin du royaume de Dieu, beaucoup en négligent la clef, qui est la repentance et la prière persévérante.

  - Il y a un danger de perdre les dons et les grâces que nous avons reçus. Si ce n'était pas, le Seigneur ne nous aurait point adressé cet avertissement : « je viens bientôt, tiens ferme ce que tu as, afin que personne ne prenne ta couronne. » C'est pourquoi: « Veillez et priez ». Dieu est amour. Il nous donne l'occasion de nous repentir. Si nous la dédaignons, nous n'en aurons pas d'autre après la mort. Christ ne serait pas descendu sur la terre si une chance nous était offerte d'être sauvés plus tard. Il serait resté au ciel.
     Le Sadhou insiste maintes et maintes fois sur l'impossibilité qu'il y a à se sauver soi-même. Aucun effort personnel, aucune bonne oeuvre ne peut nous obtenir la grâce du pardon. La justification et la paix de l'âme sont des dons immérités de la miséricorde de Dieu qu'il nous faut tout simplement recevoir par la prière dans l'humilité, la repentance et la foi.

  - Mais le pardon des péchés n'est pas le salut complet. Il ne suffit pas de couper les rejetons d'un arbre pour le détruire, il faut en arracher les racines, et tout le terrain à l'entour doit être renouvelé. La rédemption implique la transformation de l'être tout entier ; c'est une nouvelle naissance totale. Il peut arriver que même après avoir obtenu le pardon, nous mourrions dans notre péché. La chose essentielle qui importe plus que tout, c'est d'être affranchi de la domination du péché. Jésus-Christ n'est pas venu seulement pour nous pardonner, mais pour nous délivrer.
  - Une jeune fille enlevait chaque jour les toiles d'araignée dans sa chambre. « Ma fille, lui fut-il dit, à quoi cela sert-il d'enlever ces toiles qui reviennent constamment ! Il vaudrait mieux détruire l'insecte qui les tisse. Si tu tues l'araignée, il n'y aura plus de toiles. » De même il ne suffit pas que nos péchés journaliers soient sans cesse pardonnés ; il faut faire mourir en nous le vieil homme qui les commet.

     Bien des gens se trompent en croyant qu'il suffit que leurs péchés soient remis pour qu'ils soient sauvés. Tant que leur nature pécheresse n'a pas été transformée, ils sont encore perdus.
     En ce qui concerne la rédemption, Sundar Singh attache une importance primordiale à la sanctification.
  - Le but ultime de l'incarnation de l'amour divin est d'amener l'humanité à la ressemblance du Fils de Dieu. «Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Croire en Christ, c'est revêtir Christ, devenir « un » avec lui, vivre de sa vie. Il y a certains insectes dont la couleur et la forme ressemblent à s'y méprendre aux feuilles des arbres sur lesquels ils vivent et dont ils se nourrissent. Ainsi ceux qui vivent au contact de Jésus-Christ sont transformés en son image.
  - Satan sème le doute dans le coeur des enfants de Dieu, mais par sa grâce, le juste échappe à cette emprise. Écoutez ce récit : Avant d'être converti, un saint avait commis plusieurs crimes. Mais ensuite, il servit sans cesse le Seigneur et mena une vie sainte. Lorsqu'il fut sur son lit de mort, Satan lui tendit la liste de ses fautes passées et dit Voilà tout ce que tu as fait ; tu n'es pas digne d'entrer au ciel, ta place est en enfer.- Le saint répondit :- Mon Sauveur ne jettera point dehors celui qui vient à lui. « Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner et pour nous purifier de toute iniquité. » Cependant Satan continua à le troubler. Mais le saint persévéra résolument dans la prière. Et un doigt apparut, barrant la liste des péchés. Le saint se réjouit et loua Dieu. Mais Satan lui dit :- Ne te réjouis point, tu peux atteindre le ciel, mais ton péché sera toujours visible à tous les yeux, et tu auras honte devant tous.- Le saint pria de nouveau. Alors une goutte du sang de Christ tombant sur la page, se répandit partout effaçant l'écriture et rendant le papier immaculé. Et le saint, rempli d'une paix divine, put se présenter devant son Dieu.

  -Tant qu'un homme est sur la terre, il ne comprend pas la gloire de la félicité céleste, qui est son immortelle destinée. Il est comme le poulet qui, dans sa coquille, ne peut se figurer la beauté du monde dans lequel il entrera. S'il déclarait que rien n'existe en dehors de son oeuf, sa mère aurait beau l'assurer qu'il y a des prairies, des montagnes, un ciel bleu ; lui, ne voyant rien, ne peut y croire. Lorsque sa coquille cédera, il verra que sa mère avait raison. II en est de même pour nous, qui ne pouvons discerner ni le ciel, ni l'enfer. Mais lorsque se brisera notre enveloppe terrestre, ce qui est invisible deviendra visible.
     Cependant certaines choses nous permettent d'entrevoir notre état futur. Comme le poussin a des yeux et des ailes dont il ne pourra se servir qu'une fois libre, ainsi il est en nous des désirs et des aspirations qui ne seront jamais satisfaits ici-bas. Il doit donc y avoir une vie future où ils se réaliseront. C'est la vie éternelle. Mais de même que l'oiseau doit être tenu au chaud aussi longtemps qu'il est dans sa coquille, tant que nous sommes dans le monde, il faut que la présence et le feu du Saint-Esprit nous couvent et nous réchauffent.

PARABOLES, ILLUSTRATIONS< /p>

     Nous voudrions relever ici, parmi un grand nombre, encore quelques paraboles, illustrations, enseignements ou propos, que le Sadhou tirait de la nature et des événements de la vie journalière, et qui sont frappés au coin de sa personnalité.

  - « Il est étonnant- lui disait-on- que vous ne soyez pas enorgueilli par les louanges et la popularité dont vous êtes l'objet », tant il est vrai que l'adulation de l'Église constitue un danger plus grand peut-être que l'hostilité du monde.
  - je donne le message que Dieu m'a confié, répondait-il, et louanges ou blâmes ne me touchent pas. Prenez une pièce de vingt francs. Si quelqu'un s'exclame : « Elle est magnifique ! » cela n'en modifiera pas le taux, elle ne vaudra pas vingt-et-un francs. Si un autre s'écrie : « Cette pièce est affreuse ! » son prix n'en sera point diminué. Ce que les gens disent ne peut changer la valeur de votre témoignage. Nous devons suivre Christ les oreilles closes et les yeux fixés sur lui. Sinon, nous risquerions d'entendre, d'un côté des paroles flatteuses qui pourraient nous infatuer de nous-mêmes, et de l'autre, des critiques propres à nous décourager.

     Le Sadhou ne prenait aucun argent avec lui. Une fois, cependant, suivant le conseil de ses amis, il consentit à en emporter quelque peu ; mais bientôt il y renonça.- je n'aime pas à placer ma confiance dans ma poche, où il peut y avoir des trous, et il existe aussi des voleurs. Mais, lorsque je me confie en Dieu, je suis en sécurité.
     Un riche Américain, étonné qu'il pût circuler sans argent, lui offrit de lui en donner. Il refusa.- je voyage, dit-il, dans le royaume de mon Père céleste qui pourvoit lui-même à tous mes besoins. J'ai parcouru le monde sans avoir jamais manqué de rien.
     A un ami qui lui demandait pourquoi il ne se mariait pas, Sundar répondit :- je suis uni à Jésus-Christ, et goûte un bonheur plus profond dans l'amour de mon Seigneur.- Se fondant sur les paroles de saint Paul, il semblait éprouver la crainte que le mariage ne le portât à chercher à plaire à sa femme, l'empêchant de consacrer toutes ses énergies à Dieu. Mais il ne conseillait pas aux autres le célibat et affirmait qu'on peut servir Dieu tout aussi fidèlement en étant marié.

     A travers la souffrance et le renoncement à soi-même, le Sadhou a conquis cette admirable douceur et cet esprit d'humilité qu'il manifesta toujours. Comme Moïse, il avait appris, à une dure école, à être l'homme le plus doux de la terre. Mais il savait à l'occasion être impérieux, lorsque la direction intérieure de sa vie lui disait qu'une chose était juste. Il balayait alors, avec une grande décision, toute opposition. D'autres fois, il se rangeait immédiatement à l'opinion de ses amis.
     Il espérait mourir à l'âge même où Jésus fut crucifié. Il n'en parlait pas, sauf à de rares amis intimes, mais une ombre de tristesse semblait l'avoir envahi, quand il vit que le Seigneur tardait à le reprendre à lui.
     Je ne suis, dit-il, ni un philosophe, ni un théologien, mais un humble serviteur de Dieu dont la joie et les délices sont de méditer sur son amour et sur les grandes merveilles de sa création.
     Sundar Singh est pleinement convaincu de la merveilleuse puissance de la Bible.- J'ai éprouvé qu'elle est bien la Parole vivante de notre Sauveur.- Sundar prenait toujours avec lui, dans ses voyages missionnaires, des exemplaires du Nouveau Testament et des portions des Évangiles, les distribuant à ceux qu'il rencontrait, et aux ermites retirés dans les grottes de l'Himalaya, espérant ainsi leur apporter quelque lumière.

     Dans une allocution, prononcée à la Société biblique britannique et étrangère à Londres, le Sadhou raconta l'histoire suivante :- Au cours de l'un de mes voyages aux Indes, j'annonçai le Sauveur à des non croyants, et terminai en leur demandant s'ils n'aimeraient pas lire eux-mêmes le Livre parlant de Jésus-Christ ? Il se trouvait là un grand ennemi de la religion chrétienne. En sortant, il acheta un exemplaire de l'Évangile de jean, dont il lut deux ou trois pages. Puis, le déchirant en mille morceaux, il les lança par la fenêtre du wagon dans lequel il se trouvait.
     Deux ans plus tard j'appris ce qui suit : Au moment même où le lecteur avait jeté l'Évangile, un homme passait sur le quai. C'était une âme cherchant depuis sept ans la vérité, sans l'avoir trouvée. Remarquant ces fragments de papiers il en ramassa un, et lut ces deux mots : « Vie éternelle ». Sur un autre, « Pain de vie ». Désirant savoir ce que cela signifiait, il montra ces paroles à un passant. Celui-ci répondit : « C'est un livre chrétien, ne le lisez pas, car vous seriez souillé. » Mais l'homme ne se laissant point arrêter, s'en alla acheter un Nouveau Testament. Il le lut avec avidité, trouva son Sauveur, et, en lui, paix et joie. C'est ainsi que ces pages, mutilées par le premier, devinrent pour le second le véritable Pain de vie.

     Un jour que je voyageais dans un pays aride, j'étais fatigué et la soif me brûlait. je montai sur une colline, et regardai autour de moi, cherchant de l'eau. La vue d'un lac, à une certaine distance, me remplit de joie ; enfin, j'allais pouvoir calmer ma soif ! je marchai longtemps sans atteindre l'eau, et je compris qu'elle était un mirage, une simple apparence causée par la réfraction des rayons du soleil. C'est ainsi que j'ai parcouru la terre en quête d'eau vive. Les biens de ce monde, fortune, situation, honneurs, bien-être, m'apparaissaient comme un lac dans lequel j'apaiserais la soif de mon âme. Mais jamais je n'ai pu trouver une goutte d'eau capable de l'étancher. Quand mes yeux spirituels s'ouvrirent, je vis un fleuve d'eau vive qui jaillissait du côté percé du Christ ! J'en bus, et fus désaltéré. Depuis lors, j'ai toujours puisé à cette source et n'ai plus connu la soif dans le désert du monde. Mon coeur est un hymne de joie.
     La présence du Christ me donne une paix qui surpasse toute intelligence, et cela, en toute occasion. Quand sévissaient les persécutions, Il était là. Avec Lui la prison devenait le ciel, et la croix était changée en sujet de bénédiction. Au milieu des dangers, des tentations, des péchés et des tristesses de ce monde, je suis sauvé par Celui qui donna sa vie pour moi.

     Si nous voulons entendre ce que les autres nous disent, il faut commencer par nous taire, et pour les comprendre, il faut leur prêter notre attention. Il en est de même pour percevoir la voix de notre Père céleste ; il est de toute nécessité que nous gardions le silence devant lui et fermions nos oreilles aux voix du monde. Notre esprit et notre coeur doivent rester fixés en lui, car il ne se révèle qu'à ceux qui le cherchent vraiment. Marie se contentait de s'asseoir aux pieds du Seigneur et d'écouter sa parole. Elle choisit la bonne part qui ne lui fut point ôtée.
     Un pasteur tomba malade. Couché sur son lit de souffrances, il entendit la voix de Dieu :- « Maintenant tu auras le temps de parler avec moi. En bonne santé, tu étais si occupé à parler aux autres, que tu n'avais pas le temps de m'écouter. »

     Comme la source remplit, jusqu'à le faire déborder, le vase placé au-dessous d'elle, ainsi l'Esprit de Dieu remplit le coeur de celui qui s'abaisse pour le recevoir.
     Après être monté dans la solitude de la montagne de la prière, notre devoir est de retourner dans le monde des hommes et d'y porter la puissance nouvelle que nous avons reçue, afin d'accomplir l'oeuvre qui nous est demandée.
Saint Paul dit : « Dieu nous a fait asseoir avec Christ dans les lieux célestes. » Il ne dit pas, après la mort seulement, mais déjà dans cette vie terrestre.- J'étais un jour sur une haute montagne, lorsqu'un terrible orage éclata. Mais je ne courais aucun danger, car l'orage se déchaînait au-dessous de moi. J'étais à l'abri dans la calme clarté du sommet, tandis que les éclairs sillonnaient les nues. Il en est ainsi pour l'enfant de Dieu. Tant qu'il est avec Christ « dans les lieux célestes », Satan ne peut rien contre lui. Ce n'est que lorsqu'il quitte les hauteurs de cette communion, que la tentation et le péché peuvent avoir prise sur lui.

     Rien ne peut ébranler ma foi. Quand un homme a soif et qu'on lui offre de l'eau, il boit et il est satisfait. Qu'on vienne lui dire :- Ce n'était pas de l'eau. Il répondra : Insensé ! je suis sûr que c'en était, car, assoiffé, j'ai bu et je suis désaltéré. Ainsi je sais que Jésus est vivant et qu'il donne la vie.
     Bien des gens prétendent être chrétiens et n'ont pas la paix : ils ne connaissent pas Jésus-Christ. Ils savent son histoire, mais il ne vit pas en eux. Ils ignorent que Christ seul peut répondre aux désirs de leur coeur. Ils ont cherché le bonheur ailleurs et ne l'ayant pas trouvé, beaucoup sont tombés dans la désespérance, voulant parfois se donner la mort pour mettre fin à leur angoisse.

     Les vrais chrétiens ne sont jamais réduits au désespoir, parce que, dans l'acte même de leur renoncement au monde, ils obtiennent la paix dans la communion avec Dieu.
     L'homme ne trouve qu'en Dieu la satisfaction de ses aspirations les plus profondes, mais il a également besoin de l'amitié et de la sympathie de ses semblables. Si ce souhait n'est pas exaucé, Christ, lui, peut y répondre et rassasier l'âme affamée. Ayant souffert comme l'un de nous, il peut comprendre toutes les peines et secourir les fils des hommes dans toutes leurs afflictions.
     La douleur, les tentations, la souffrance, sont des étapes nécessaires au développement de notre vie spirituelle et concourent à notre bien futur. Nous devons accepter joyeusement tout ce qui nous arrive, et ne jamais permettre que le moindre doute s'élève dans nos coeurs, sinon nous mettons une barrière entre Dieu et nous. L'écharde dans la chair, dont parle saint Paul, a été permise pour l'accomplissement de quelque plan grand et sage. Il est absolument nécessaire que nous passions par des temps d'épreuves, pour parvenir au but éternel, pour lequel nous avons été créés.

     Comme les diamants et les pierres précieuses mettent des milliers d'années à se former, devant être comprimés et pressurés dans les laboratoires de la nature avant d'atteindre leur perfection de beauté, ainsi il nous faut passer par la douleur et la souffrance pour être rendus parfaits.
     Il nous est impossible d'atteindre en un seul jour un état de perfection qui ne laisserait subsister aucun défaut en nous. Ce n'est qu'en vivant continuellement en la présence de notre Père céleste, et aussi près de lui que possible, que nous deviendrons parfaits comme il l'est lui-même.

     Un jour, je m'assis sous le porche d'une maison. Un vent violent s'était mis à souffler, un petit oiseau s'abattit, chassé par la rafale. Un faucon, venu de la direction opposée, fondit sur lui pour en faire sa proie. Menacé de deux côtés à la fois, l'oiseau tomba sur mes genoux. En général il n'aime pas à s'approcher de l'homme ; mais, au jour de l'adversité, il chercha refuge auprès de moi. C'est ainsi que le vent violent de la souffrance nous pousse dans le sein de Dieu.
     Une fois, au cours de l'un de mes voyages, je vis un berger faisant passer son bétail de l'autre côté d'une rivière. Tout le troupeau traversa, à l'exception d'une vache et d'un veau, qui paraissaient ne pas vouloir franchir l'eau. Craignant qu'en les abandonnant, les bêtes sauvages ne les dévorent, le pâtre se mit à les battre pour les faire obéir, mais sans succès. Puis il essaya de les attirer en leur présentant un peu de foin : ce fut tout aussi inutile. je lui suggérai alors de porter le veau sur l'autre rive. Ce qu'il fit... et la vache les accompagna.- Il en est de même lorsque nous ne voulons pas suivre notre Maître : il nous enlève ceux que nous aimons et les prend auprès de lui. Nous sommes ainsi amenés à désirer les régions célestes, où nos bien-aimés s'en sont allés, et à nous préparer pour pouvoir les y rejoindre.

     On demanda un jour au Sadhou comment il comprenait le salut par le sang de Christ. Le récit suivant fut sa réponse :- Une fois que je prêchais l'Évangile, je dis à mes auditeurs : Christ est mort pour sauver les pécheurs.- « Comment cela se peut-il ? » demanda l'un d'eux. Un jeune homme, qui se trouvait là, prit la parole : « C'est parfaitement vrai, c'est par la mort de mon père que j'ai été sauvé. Un jour je tombai dans la montagne, et, me blessant, je perdis beaucoup de sang. Quand mon père apprit l'accident, il vint et me transporta à l'hôpital.- Il va mourir, dit le docteur, je suis impuissant. je ne pourrais le guérir que si quelqu'un veut bien offrir son sang.- Me voici prêt à donner ma vie, dit le père.- Ainsi fut fait. je vécus et mon père mourut, et par sa mort, je fus sauvé. »
  - Il en est de même pour moi, dit le Sadhou. J'étais tombé dans la montagne de la sainteté, j'avais perdu mon sang spirituel, j'étais sur le point de mourir. Le Sauveur me transfusa son sang ; il sacrifia sa vie et je fus épargné. Ceux qui sont prêts à donner leur coeur comprendront combien il est vrai que c'est par la mort de Jésus-Christ qu'ils peuvent être libérés. J'ai éprouvé cette vérité : si vous voulez sauver une vie, il faut donner la votre.

     Malgré une loi frappant les joueurs d'une amende de 500 roupies, deux jeunes hommes jouaient aux dés. Ils furent arrêtés et incarcérés. L'un était le fils d'un homme riche qui acquitta la somme. L'autre, fils d'un pauvre paysan, fut gardé en prison. Afin de l'en faire sortir, sa mère travailla sans relâche, portant de lourdes pierres qui la blessèrent aux mains et firent couler son sang. A travers les barreaux de sa prison, le jeune homme vit ces mains meurtries.- « Mère, qu'est-ce que ces blessures et ce sang sur vos doigts ?- Mon fils, c'est en travaillant pour te sauver que j'ai souffert ainsi. »
     À force de peine, la pauvre femme gagna les 500 roupies et libéra son fils. Peu après, le camarade fortuné le rencontrant, l'invita de nouveau à jouer.- « Non, dit le jeune homme pauvre, vous, vous avez été délivré aisément ; mais moi, je le fus par le dur travail, les blessures et le sang de ma mère ; comment pourrais-je, à l'avenir, me livrer à ce jeu qui lui valut tant de souffrances ?

     Ceux qui réalisent le prix que Christ a payé, en versant son sang pour les sauver, ne peuvent plus vivre dans le péché qui a causé tant de douleurs à leur Sauveur.
     Au Cachemire, un homme possédait plusieurs centaines de moutons. Les serviteurs avaient coutume de les mener paître, et chaque soir, au retour, il en manquait deux ou trois. Le maître pria ses gens de les retrouver ; mais, par crainte des bêtes sauvages, ils ne s'en donnèrent pas la peine. Le propriétaire, qui aimait ses moutons, désirait les sauver. « Si je vais moi-même, dit-il, ils ne me reconnaîtront pas, puisqu'ils ne m'ont jamais vu. Ils reconnaîtraient mes serviteurs, mais ils refusent d'aller... Il faudra donc que je devienne semblable à un mouton ! » Il prit une toison, la mit sur son dos et partit à la recherche des animaux égarés ou blessés. Ceux-ci, le prenant pour un des leurs, le suivirent. Il les ramena et les nourrit. Lorsque tous furent saufs, il se défit de sa toison : il n'était plus un mouton, mais un homme.- Ainsi Dieu, Jésus-Christ, n'est point homme, mais s'est fait semblable aux hommes, dans le but de les sauver.
     L'homme est un être libre qui, par un mauvais usage de sa liberté, peut porter atteinte à lui-même et aux autres.

     Nous ne faisons aucun tort à Dieu en pêchant, mais à nous-mêmes et a ceux qui nous sont apparentés. Car il n'est pas possible de commettre le mal sans que d'autres en souffrent. La repentance doit nous amener à nous abstenir d'actes nuisibles, et nous conduire à faire comme Zachée : réparer le mal que nous pouvons avoir commis.
     Comme il y a du feu dans une pierre à feu, ainsi il y a dans le coeur de l'homme, une soif intense de communion avec Dieu. Ce désir peut rester caché sous l'enveloppe dure de la pierre du péché et de l'ignorance. Mais au contact d'un homme de Dieu ou de l'esprit de Dieu, ce désir s'enflamme, comme le fait la pierre à feu lorsqu'elle est frappée par l'acier.
     Si mauvais que soit un homme et si corrompue que soit sa vie, il y a en lui un élément qui ne trouve aucun attrait au péché. Sa conscience peut être émoussée et près de mourir : l'étincelle divine ne s'éteint jamais. Même chez les plus grands criminels on découvre quelque chose de bon. Certains hommes, auteurs de crimes particulièrement sauvages, ont aidé des pauvres et des opprimés.

     Puisque l'étincelle, ou l'élément divin qui est en eux ne peut être détruit, nous ne devons désespérer d'aucun pécheur.
     Si, constamment, nous critiquons les autres, nous leur portons grandement préjudice, ainsi qu'à nous-même. Si nous ne nous estimions pas autant, cela nous rendrait sympathiques et aimants vis-à-vis du prochain, et nous mériterions le pays promis, qui est le royaume de l'amour.
     Du premier au dernier mot, la prédication du Sadhou roule sur ce thème : renoncement et prière. Celle-ci est de peu de valeur, si elle ne se traduit pas par le don de soi au service de Dieu.
  - Notre Seigneur dit que nous sommes le sel de la terre. Ce n'est que lorsque le sel fond qu'il communique sa saveur aux aliments. Sinon, que servirait-il d'en jeter dans un bol de riz bouillant ? Mais parce qu'il s'y dissout, des milliers de grains deviennent savoureux. De même, lorsque nous voulons sauver les autres, nous devons faire le don de nous-mêmes. Sinon, nous deviendrons comme la femme de Lot, que son amour du monde changea en une statue de sel. Car à quoi sert le sel qui ne fond pas ?

     Beaucoup ne découvrent jamais leurs propres défaillances et leurs manquements, et sont toujours à la recherche des fautes d'autrui. Mais lorsque nous nous regardons dans un miroir, l'oeil distingue ses propres défauts ou les taches du visage. Ainsi, en examinant nos vies à la lumière de la Parole écrite, nous apprenons à nous connaître nous-même. Christ ne se contente pas de nous montrer notre état de péché, il se révèle à nous dans sa puissance de guérison. Si nous nous tournons vers lui, il fera disparaître nos imperfections et nous transformera en son image glorieuse, afin que, pendant toute l'éternité, nous ayons part à sa gloire.
     Les savants et les philosophes qui croient à l'évolution, parlent de la survivance des plus dignes, par la sélection naturelle. Mais il y a aussi la survivance des indignes par la sélection divine. Elle est prouvée par le changement de millions d'êtres : ivrognes, adultères, meurtriers, ont et, retirés de la profondeur du péché et de la misère. Ils ont reçu une vie nouvelle de paix et de joie par le salut apporté par Jésus-Christ, venu dans le monde pour sauver les indignes.

     Les religions disent : « Faites le bien et vous deviendrez bons. » Le christianisme enseigne : « Vivez en Christ et vous ferez le bien. » La signification du rachat et du sang qui lave nos péchés, c'est que nous sommes greffés en Christ, moi en lui et lui en moi. C'est un rameau sauvage enté sur l'arbre. Une fois greffé, la bonne sève de l'arbre circule à travers le rameau, et ses fruits deviennent bons.

     Les bons chrétiens ne sont pas ceux qui confessent le Christ, mais ceux qui possèdent le Christ.

     Beaucoup de chrétiens ont perdu le sens des beautés de l'Évangile. Le scepticisme, le rationalisme et la mondanité ont obscurci leur vision.

     Sundar Singh, dit le professeur Heiler, a un double message : pour l'Inde, qui malgré de précieuses richesses n'a pas trouvé jusqu'ici la perle de grand prix, celle de l'Évangile ; pour les chrétiens d'Occident qui eux, possédant cette perle précieuse, l'ont en grande partie perdue, enfouie qu'elle est sous une accumulation de culture, d'organisation et de recherches théologiques.
     Ce que le Sadhou a révélé au christianisme occidental, c'est la valeur du trésor caché dans le champ : l'Évangile du Christ, dans sa simplicité, sa grandeur et sa puissance. Tant de chrétiens ne l'ont point trouve, ou en connaissant l'importance, le rejettent.- Vous êtes, dit le Sadhou, comme un homme qui, possédant un diamant mais n'en sachant pas le prix, le vend au premier venu pour quelques roupies...

  - Je demande parfois à des chrétiens : Pourquoi croyez-vous en Jésus-Christ ? On me répond « Parce qu'il est le Sauveur ». Quelle preuve avez-vous qu'il soit le Sauveur ? « Mais c'est écrit dans la Bible » je dis alors : Le fait qu'il est parlé de Jésus dans un livre, même dans la Bible, n'est pas suffisant. C'est dans votre coeur que vous devez le connaître ; alors vous saurez qu'il est le Sauveur. C'est tout autre chose d'avoir entendu parler du Christ, d'avoir lu son histoire ou de le posséder, lui, personnellement.
« Quiconque est né de Dieu ne pêche point. » Autrefois cette parole me surprenait ; maintenant je la comprends. Le péché est généralement causé par la recherche du plaisir. Mais celui qui aime Dieu a en lui-même des sources de joies profondes, intarissables, au point que tout autre plaisir ne l'attire plus. Il ne pêche plus ; il est comme un homme possédant un louis d'or : il ne sait que faire d'un sou démonétisé.

     Il ne suffit pas que nos péchés quotidiens soient pardonnés, il faut, comme dit l'apôtre, que nous ayons dépouillé le vieil homme.
Les catholiques attachent un grand prix à la rémission des péchés par l'absolution. Mais le mal qui est à la racine du péché continue d'agir.
     Croyez-vous que les pécheurs repentants doivent penser continuellement à leurs fautes et renouveler leur contrition ?
Ne vous mettez pas en peine de savoir si Dieu pardonne ou ne pardonne pas vos fautes. Le salut n'est point seulement le pardon des péchés, mais l'affranchissement du péché.
     Se sentir pécheur est un signe de santé spirituelle. C'est lorsque nous n'avons pas conscience de notre péché que nous sommes en danger.
     Il en est de ce monde comme de la mer dont l'eau est salée, mais non les poissons qui y nagent, parce qu'ils ont la vie en eux-mêmes. Si nous recevons la vie de notre Sauveur, bien qu'étant dans le monde, nous serons, par sa grâce, libérés du péché qui y règne. je parle de ma propre expérience.

     Nous devons nous confier en Christ, sans jamais douter. Étendez la main en croyant, et vous recevrez la bénédiction attendue.- Un homme vint au Seigneur avec une main sèche. Jésus qui savait son désir, lui commanda : « Étends ta main ». L'homme obéit et fut aussitôt guéri. Il aurait pu raisonner et dire : « Quelle absurdité ! Si je pouvais mouvoir mon bras, je n'aurais pas besoin de toi ! » Étendons la main de notre foi sans raisonner ni douter. Obéissons et nous verrons la puissance de Christ. je suis témoin des grandes choses qu'il a faites pour moi. Il peut les faire pour vous.
     Le salut ne s'obtient pas par la science, mais par la foi, en écoutant et en acceptant la Parole de Dieu.
     Qu'il soit savant ou ignorant, jeune ou vieux, lorsqu'un homme a soif, ce qu'il demande, ce n'est pas de la science, mais de l'eau ; et avant de la boire, il n'a nul besoin de savoir qu'elle contient de l'oxygène ou de l'hydrogène. S'il attendait d'apprendre ce que sont ces corps, il pourrait bien mourir de soif. Depuis les temps les plus reculés, les hommes se sont désaltérés avec de l'eau sans se soucier d'en connaître la composition. De même, nous n'avons pas besoin d'être très instruits pour recevoir l'eau vive que Jésus-Christ veut nous donner et qui peut satisfaire notre âme.

     En 1921, un incendie éclata dans une forêt de l'Himalaya. Pendant que la plupart des gens essayaient de l'éteindre, d'autres hommes étaient arrêtés et contemplaient quelque chose au haut d'un arbre. Ils me montrèrent un nid rempli d'oisillons, entouré de branches en feu. Un oiseau, en proie à une grande angoisse, voletait au-dessus du nid.- « Combien nous aimerions sauver ces petits, disaient les témoins du drame, mais cela est impossible, le feu est trop intense pour que nous puissions approcher. » je restais là à regarder, impuissant comme les autres spectateurs. Bientôt je vis le nid s'enflammer à son tour. je pensais que la mère oiseau allait s'envoler. Mais non, elle se précipita au contraire dans les flammes, étendit ses ailes sur ses petits pour les protéger. En un instant, victime de son amour, elle fut réduite en cendres. je n'avais jamais rien vu de semblable ; aussi, me tournant vers mes compagnons, je leur dis : Cet amour merveilleux nous étonne. S'il nous est donné d'être les témoins d'un tel dévouement chez une si petite créature, combien plus grands seront l'amour et le dévouement que nous rencontrerons chez le Créateur ! Le même amour infini l'a amené à quitter le ciel et à prendre forme humaine, afin de nous préserver, en donnant sa vie, de mourir dans nos péchés.

     Nombreux sont ceux qui ont perdu le temps précieux qui leur avait été accordé pour le service de Dieu. Mais ils peuvent, maintenant encore, se lever et faire l'usage le meilleur des jours qui leur restent à vivre.
     Sur la berge d'une rivière, un chasseur ramassa quelques pierres et, une à une, les employa à tuer, avec sa fronde, des oiseaux perchés sur les arbres non loin de là. Toutes tombèrent dans l'eau et disparurent. Lorsqu'il rentra à la ville, une seule lui restait en main. Près du bazar, un joaillier le vit, tenant cette pierre : c'était un diamant valant des milliers de roupies, lui dit-il. Quand l'homme entendit cela, désespéré, il se lamenta : «Malheur à moi ! J'ignorais leur prix, et j'ai employé ces diamants à tuer des oiseaux ! Emportés par le courant, ils sont à tout jamais perdus. je n'en ai gardé qu'un seul ; si je les avais tous, je serais millionnaire... »

     Chaque jour est comme un diamant précieux ; et bien que beaucoup aient été dilapidés à la poursuite des plaisirs et des choses de la terre, et qu'ils soient tombés dans les profondeurs du passé, il faut prendre conscience de la valeur de ce qui nous reste et l'utiliser le mieux possible, afin d'acquérir les richesses éternelles. Consacrez au service de Christ la vie qu'il vous a donnée, avec toutes ses possibilités, en travaillant au salut des autres pour les arracher au péché et à la mort.
     Les hommes ont souvent le nom de Christ sur les lèvres, mais il n'est point dans leur coeur. C'est pourquoi ils n'obtiennent pas ce qu'ils désirent. Mais lorsqu'ils demeurent en lui et lui en eux, tout ce qu'ils demandent, ils le reçoivent parce qu'ils prient par le Saint-Esprit qui leur révèle ce qui glorifie le Père et ce qui est le meilleur pour eux-mêmes et pour les autres. Sinon, ils recevront la réponse qu'un méchant garçon obtint de la part du gouverneur auprès duquel il sollicitait la faveur d'un emploi. Il présenta sa requête au nom de son père, dont les services n'avaient été que courage et dévouement. Le gouverneur, rappelant alors au jeune homme sa conduite et ses habitudes mauvaises, lui dit : « Ne me demandez rien au nom de votre père, mais agissez premièrement selon son exemple. Que sa noble vie ne soit pas seulement sur vos lèvres, mais qu'elle se reproduise en vous, et votre démarche sera agréée. »

     La chose essentielle est d'être en règle avec Dieu : alors toutes les souffrances s'enfuiront. Les rationalistes disent : « Commencez par nous expliquer toutes les choses difficiles, et nos doutes s'enfuiront... » Il y a cinq ans, je me trouvais avec un docteur de mes amis, lorsque nous aperçûmes un homme pleurant à chaudes larmes.- Qu'y a-t-il donc ? lui demanda le médecin.- En tombant, je me suis cassé le bras, et j'ai mal !- Ne crains rien, dans une semaine tu seras guéri, et la douleur disparaîtra dès que j'aurais replacé l'os.- Commence par m'enlever la douleur, dit l'homme ; après, tu feras tout ce que tu voudras.- Insensé, comment le pourrai-je ? C'est l'os cassé qui cause la douleur, et c'est seulement lorsqu'il sera remis en place que tu n'auras plus mal !

     On trouve beaucoup d'insensés pareils à celui-là. Nos doutes spirituels, les souffrances de notre âme sont causés par le péché : mettez-vous en règle avec Dieu par la repentance et la foi en lui, alors la souffrance et le doute disparaîtront.
     J'ai parlé l'autre jour avec quelqu'un de très instruit qui m'assurait que la paix dont j'ai fait l'expérience était l'effet de mon imagination. Avant de lui répondre, je lui racontai l'histoire d'un aveugle-né qui refusait de croire à l'existence du soleil. On le fit asseoir dehors, dans les tièdes rayons, par une froide journée d'hiver. « Comment te trouves-tu ? lui demanda-t-on.- J'ai bien chaud, dit-il.- C'est le soleil qui te réchauffe, car même si tu ne le vois pas, tu en éprouves les bienfaits.- Non, cela est impossible ; cette chaleur vient de mon corps et de la circulation de mon sang. Vous ne me ferez pas croire qu'il y a, dans le ciel, une boule de feu suspendue, sans une colonne pour la soutenir »- Eh bien ! demandai-je au savant, que pensez-vous de cet aveugle ?

     C'est un fou, répondit-il.- Et vous, lui dis-je, vous êtes un fou érudit. Vous prétendez que ma paix est une illusion ; mais moi, je l'ai expérimentée.
     Un homme, prenant une corde, essaya d'en défaire les noeuds. Son travail lui demanda plusieurs heures. Son petit garçon qui le regardait, attacha l'autre bout de la corde à un arbre et y fit un noeud coulant. Il y passa la tête, et tandis que le père était absorbé par son travail, il s'étrangla. Sa mère le vit et accourut: « Malheureux, l'enfant se meurt ! Et toi, au lieu de le sauver, tu défais les noeuds de la corde... » Et, l'enfant expira.
     Tel est le résultat des recherches inutiles : il vaudrait mieux employer le temps qu'on y consacre à sauver les millions d'âmes en péril.

     L'idée populaire que les enfants sont innocents, est juste au point de vue de la connaissance du mal, mais elle est entièrement fausse en ce qui concerne les impulsions mauvaises. Une demi-heure dans la chambre de jeux des petits nous en convaincra facilement. 
     Les hommes prient :- Que ta volonté soit faite : mais au fond de leur coeur ils disent : Que ma volonté puisse s'accomplir ! Ils ne savent pas que celle de Dieu est toujours la meilleure.
     Questionné sur la méthode de travail à suivre, le Sadhou résuma ainsi sa pensée : « Tâter le pouls, puis donner la pilule ! »
Comme les prophètes trouvaient, au moment où ils prophétisaient, une source d'inspiration dans la musique, les aidant à révéler la vérité, nous éprouvons que sa beauté élève nos coeurs vers Dieu et pousse ceux qui sont capables d'en éprouver les effets, à l'adoration.

     En remplissant, dans un esprit de sacrifice, tous nos devoirs envers les membres de notre famille, nous accomplissons la volonté de Dieu, aussi bien qu'en passant notre temps dans la prière, le jeûne ou les veilles. Sans esprit de sacrifice, il est impossible de servir Dieu.
    Comment discerner la volonté de Dieu ?- C'est parfois difficile, dit le Sadhou, mais par la prière nous apprenons à la connaître. Si, en prenant certaines décisions, notre paix intérieure augmente, alors nous savons que nous sommes dans sa volonté.
     La prière est l'entier abandon du coeur à l'être suprême. Avant que l'homme commence à prier, Dieu est à l'oeuvre.
     Dieu donne à la mère du lait pour alimenter son enfant, mais le liquide ne vient dans la bouche du nourrisson que si celui-ci le prend. Ainsi Dieu, notre mère spirituelle, a pour nous un lait qui ne nous sera accordé que si nous nous en emparons, c'est-à-dire si nous prions. Quand nous prenons ce lait spirituel, alors nous en connaissons la douceur, et comme l'enfant, nous devenons de jour en jour plus forts et pouvons triompher des tentations. Tout ce que j'ai trouvé, je l'ai reçu uniquement dans la prière.

     Pour le Sadhou, le mystère et la grandeur de la vie chrétienne consistent en ceci : la vie du ciel commence sur la terre, lorsque nous vivons avec le Seigneur. Le christianisme n'est pas seulement une espérance à venir, mais une possession présente.
     Toutes les autres religions offrent une rédemption future ; le christianisme dit : « Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut. » Bien des chrétiens se réjouissent à la pensée d'entrer dans le ciel après leur mort et ne réalisent pas qu'il doit débuter ici-bas déjà.
  - Le ciel, c'est Christ lui-même en nous. Dans cette vie je suis déjà au ciel parce que je suis en Christ.
Je n'aime pas à dire que j'ai été en prison, car j'étais en réalité au ciel ; mais, pour expliquer la chose, je suis obligé d'employer ce mot-là.
     Beaucoup d'infortunés chrétiens s'attendent à aller dans l'au-delà après leur mort, mais ils ne savent pas que le ciel doit commencer sur la terre. Quand notre âme entre en communion avec Dieu et que nous réalisons sa présence, nous découvrons que le ciel, c'est posséder la parfaite paix de l'âme.

     Tout ce que nous aurons fait pour le Seigneur aura sa récompense.

     La vie chrétienne a un double aspect : elle est en même temps une vie dans le ciel et une vie dans le monde. Celui qui voudrait ne vivre que dans le ciel courrait le danger de perdre ce qu'il a. Celui qui se donnerait entièrement au travail pour le monde risquerait d'oublier Dieu et verrait tous ses efforts humains être insuffisants pour gagner le ciel. Le chrétien doit vivre et travailler dans le monde et avoir son coeur attaché au ciel, où est sa demeure éternelle.

     Parfois on trouve un arbre verdoyant et fertile dans un pays aride. Un soigneux examen révèle que ses racines plongent dans un courant d'eau souterraine et invisible. Lorsque nous voyons un homme rempli de joie, ayant, au milieu de la misère, du péché et de la souffrance de ce monde, une vie utile et bienfaisante, nous pouvons être certains que, par la prière, les racines de sa foi plongent jusqu'à la source des eaux vives et puisent à ce contact l'énergie et la puissance de porter des fruits pour la vie éternelle.

     Il est très difficile d'expliquer par la parole les profondes expériences de la vie cachée, mais lorsque les mots sont impuissants, l'action peut agir. Un jour, tandis que je méditais et priais, j'éprouvai avec force la présence de Dieu et mon coeur déborda d'une joie céleste... je vis que sur cette terre de tristesse et de souffrance, il existe une source de joie intarissable, que le monde ne connaît pas. J'étais anxieux d'aller au village voisin pour partager mon bonheur avec d'autres. Mais à cause de ma grande faiblesse physique, un conflit s'éleva entre mon âme et ma chair. Finalement je triomphai et pus traîner péniblement mon corps souffrant et dire aux gens ce que la présence de Christ était pour moi. Ils savaient que j'étais malade et qu'une contrainte intérieure m'avait poussé à venir à eux. Malgré mon incapacité d'exprimer ce que je ressentais, cette profonde expérience leur fut transmise en action et put leur aider.

     L'amour de Dieu est sans bornes : c'est un océan, et des fleuves sortent incessamment de lui. Et dans son amour infini, Dieu désire le bonheur des êtres qu'il a créés. Il aime tous les hommes, non seulement les bons et ceux qui se confient en lui, mais aussi les méchants qui jusqu'ici refusent de croire en lui.

     Si nous avons reçu l'amour de Dieu et si nous y avons cru, nous ne pouvons nous taire. Nous devons sans délai l'apporter aux autres.

     J'ai essayé d'aimer les autres, parce que ma religion me le disait ; mais je n'avais aucune puissance pour le faire. Le seul commandement ne pouvait créer en moi l'amour que je ne possédais pas. Mais lorsque Christ s'est révélé à moi, alors j'appris ce qu'était cet amour. je vis la différence entre l'hindouisme et le christianisme : l'un me laissait renfermé, dans mon égoïsme étroit, l'autre me donna le pouvoir de vivre pour mes frères et de les aimer.

     Nous pourrions puiser, longtemps encore, dans les récits imagés et si proches de nous qu'a laissés le Sadhou- mais il faut nous borner.

VIE CONTEMPLATIVE
VIE ACTIVE


 
L'amour de Christ nous presse... Il est mort pour tous afin que ceux qui vivent
ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour eux.
Saint Paul.
 

     La communion avec Dieu dans la retraite était le désir profond de Sundar, mais il se sentait de plus en plus contraint de quitter la solitude et de se mettre au service de ses frères au sein du monde bruyant. Il voyait la grande tâche que les chrétiens doivent accomplir durant leur brève vie terrestre. Lorsqu'il était repoussé et que la bonne nouvelle était rejetée, il regardait de son devoir de parler quand même à des oreilles fermées et à des coeurs durs, et il était prêt, s'il le fallait, à sceller son témoignage par la souffrance, la persécution, la prison, voire les tortures et même la mort.

  - Quel privilège que d'être un témoin de Christ ! privilège que les anges n'ont pas, puisque n'ayant jamais péché, ils ne connaissent pas le salut et ne peuvent ainsi témoigner du pouvoir rédempteur de Christ. Seuls les pécheurs sauvés par grâce peuvent annoncer la bonne nouvelle. Oh ! quel amour Dieu nous a témoigné en refusant cet honneur aux anges et en nous l'accordant.

     Pour le Sadhou, c'est sur la terre que commence la vie du ciel, lorsque nous vivons avec le Seigneur.- Le ciel ne consiste pas seulement en une promesse de félicité future, mais dans une possession présente. « Celui qui croit en moi, dit le Christ, a la vie éternelle. » Pour être un jour avec Christ dans l'au-delà, il faut avoir déjà vécu avec lui sur la terre.

     « Le ciel sur la terre », cette réalité chère au Sadhou n'est pas une béatitude égoïste, mais doit s'exprimer dans un ardent amour pour les autres et dans un travail incessant pour les amener à Christ. Le Sadhou passait des jours et des nuits en communion avec Dieu, puisant là l'énergie de porter son témoignage dans le monde entier. Avant l'aurore il était aux pieds du Maître dans le silence de la prière, puis au long de la journée il proclamait l'Évangile à des foules, prenant soin des âmes qui venaient à lui dans leurs peines ou leurs perplexités. L'homme de prière qui ne se lassait pas de dire à ceux qui l'écoutaient : « Priez sans cesse », ne se lassait pas non plus de les appeler à se donner sans partage au service de leurs frères. Il unissait dans une parfaite harmonie la vie contemplative et la vie active. L'une ne va pas sans l'autre.- Nous avons deux poumons, disait-il, qui doivent fonctionner l'un et l'autre. La prière et le travail pour Dieu ne doivent pas se séparer dans notre vie quotidienne.

  - Si Christ était resté dans la gloire du ciel, nous serions perdus. Si nous sommes égoïstes et que nous vivions confortablement, sans nous occuper des autres, nous n'avons pas compris son exemple. Beaucoup blâment ceux qui donnent santé, force, argent pour autrui, les appelant des fous. Pourtant ce sont eux qui sauvent des âmes.

     Personne ne doit penser que ce qu'il a à donner est trop peu de chose, quelque infime que cela paraisse. Ce que Christ demande , c'est notre fidélité dans les plus petits détails et dans les moindres services.

  - Pour être un témoin du Christ, il n'est pas nécessaire d'être un éloquent prédicateur. Celui-ci n'est pas toujours un témoin. Mais personne, qu'il soit homme ou femme, Jeune ou âgé, riche ou pauvre, ouvrier ou patron, maître ou élève, homme d'affaires ou pasteur, ne peut se dire vraiment chrétien s'il ne rend pas témoignage à Jésus. Il n'est pas besoin de prêcher du haut d'une chaire ou dans les rues, d'avoir une classe biblique, une école du dimanche ou une union chrétienne ; ce ne sont là que certaines formes. Mais, au bureau comme au magasin, dans la vie de famille comme en société, par une vie pure, un caractère intègre, la sincérité de la parole, l'enthousiasme de la foi, la richesse de l'amour, tous les chrétiens doivent être des témoins du Maître.

     Donnez et il vous sera donné. L'union intime avec Dieu ne demande aucune qualité exceptionnelle et n'exige pas l'abandon de nos devoirs. Elle se développe dans le service d'amour, mais s'éteint en se refermant sur elle-même. Un mysticisme qui se confine dans une pure contemplation tue la vraie communion avec Dieu.- Nous jouirons éternellement du ciel, mais ici-bas nous ne disposons que de peu de temps pour servir. C'est pourquoi nous devons saisir cette unique occasion.

     Par une série de paraboles le Sadhou illustre ce don de soi.
  - Les poissons, plongés dans les profondeurs de l'océan, perdent certaines de leurs facultés. Au Tibet, je vis un moine bouddhiste avant passé cinq ou six ans dans une cave. Auparavant, il avait de bons yeux, mais ils s'affaiblirent de plus en plus et l'ermite devint aveugle. L'autruche n'a plus le pouvoir de voler parce qu'elle ne s'est pas servie de ses ailes. Il en est ainsi pour nous. Si nous n'employons pas les grâces que nous avons reçues de Dieu pour sa gloire, nous risquons de les perdre pour toujours.
  - Pour bien des croyants, il semble facile de mourir en martyr par amour pour Christ, mais Christ a besoin de martyrs (martyr veut dire témoin) qui s'offrent journellement en vivant sacrifice pour les autres.
  - La souffrance, dit le Sadhou, est le chemin qui conduit à la communion avec Dieu. La Croix est comme la noix : l'écorce est amère, mais le fruit est excellent.
     Il est arrivé que, pendant un tremblement de terre, des sources fraîches aient jailli dans des terres desséchées et stériles, fertilisant soudainement un pays. Ainsi la souffrance peut susciter une source de vie dans un coeur humain encore éloigné de Dieu.
     Un jour, un homme remarqua un ver à soie luttant pour se dégager de son cocon. Il voulut l'aider à se libérer. L'insecte fit encore quelques efforts ; un instant après il était mort. L'homme ne l'avait pas secouru : il avait empêché sa croissance.
     Quelqu'un d'autre se trouva dans les mêmes circonstances, mais ne fit rien pour secourir le ver à soie, sachant que de cette lutte il sortirait plus fort et serait prêt pour sa nouvelle vie. Pour nous aussi, les souffrances et les détresses nous préparent pour la gloire éternelle.

     A partir de sa vision céleste, Sundar eut un désir passionné de suivre Christ et de porter sa croix, jusqu'à mourir pour lui.- Parce que je suis heureux de partager les souffrances du Christ, je n'ai pas soif de voir son retour tandis que je suis en vie. je voudrais plutôt prendre le chemin qu'il a suivi, afin de comprendre quelque chose de ce qu'a signifié pour Jésus sa mort pour nous.
  - Dans le ciel et sur la terre, rien n'est comparable à la Croix. C'est par elle que Dieu a révélé son amour pour l'humanité. Sans elle nous l'aurions toujours ignoré. A cause de cela Dieu désire que tous ses enfants portent, à leur tour, ce lourd et doux fardeau. C'est le seul moyen par lequel notre amour pour Dieu et pour les hommes peut se manifester.
     « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive. »

     La puissance divine qui s'est manifestée dans la vie du Sadhou, que ce soit à sa conversion, dans ses extases, dans ses souffrances comme témoin du Christ ou dans ses délivrances à l'heure des plus grands périls, à sa source dans sa vie de prière.- Par un homme de prière Dieu peut faire de grandes choses, aime-t-il à dire.- Le secret de sa vie et de celle de tous les hommes de Dieu- réside dans sa communion avec Christ. C'est de là que découlent son profond amour pour lui, son zèle pour son service, son acceptation de tous les sacrifices, sa paix et sa Joie dans les souffrances.
     Nous l'avons dit, chaque matin très tôt, Sundar passait plusieurs heures à étudier sa Bible avec prière. Il lui arrivait de consacrer une nuit entière, dans un endroit solitaire, pour s'entretenir avec Dieu. Il en revenait le visage empreint d'une sérénité visible à tous.

  - Dieu ne peut nous donner ses plus grandes bénédictions spirituelles que dans la prière.
     Il y a de belles choses dans la nature : des oiseaux, des fleurs, mais pour trouver des perles, il faut descendre dans les abîmes de la mer. De même si nous désirons posséder des perles spirituelles, nous devons plonger dans les profondeurs secrètes de la contemplation et de la prière.
  -Les plus grands mystères de la foi chrétienne, comme l'incarnation de Jésus-Christ, sa divinité, sa mort sur la Croix, sa résurrection, son ascension dans la gloire, sa présence actuelle dans le coeur des croyants, ne peuvent nous être enseignés par le travail intellectuel ou l'étude théologique des Écritures, mais sont révélés par l'Esprit à celui qui s'attend à Dieu dans la méditation.
  - Nous découvrons beaucoup de choses sur Jésus dans la Bible, mais pour apprendre à le connaître, lui, il faut consacrer du temps à la prière. Si vous vous retirez dans la solitude avec Dieu, là, vous entendrez la voix de Celui qui seul peut vous aider. Si vous lisez sa Parole et priez, ne fût-ce qu'une demi-heure par jour, il se révélera à vous ; vous le rencontrerez personnellement et il vous donnera force, paix, joie.
     Les hommes de prière parlent à Dieu comme un homme parle à son ami.

     Pour souligner cette absolue nécessité, le Sadhou se sert du symbole de la respiration.- Dans la prière l'âme s'ouvre au Saint-Esprit ; alors Dieu projette en elle un souffle, et elle devient une âme vivante. Celui qui cesse de respirer dans la prière est mort spirituellement.
  - Un ami me disait : « Pourquoi prier ? C'est inutile, nous ne recevons rien, c'est sans espoir ! » Quant à moi, j'ai bien souvent prié silencieusement, lorsque je me sentais faible physiquement ou spirituellement, et, subitement, une puissance pénétrait dans tout mon être. Aucun changement extérieur ne s'était produit, mais en quelques secondes une vie débordante remplissait mon âme.
     Mais pour le Sadhou la vraie prière n'est pas la demande de tout ce que nous pouvons désirer ; ce n'est pas non plus un pénible effort pour obtenir une aide dans nos divers besoins. Elle consiste, avant tout, à rechercher Dieu lui-même. C'est la suprême bénédiction.

     Si le Sadhou regarde l'union avec Dieu comme but premier, il attache cependant une réelle valeur aux prières naïves et enfantines demandant les bénédictions terrestres. Il considère ce stage comme une préparation.
     L'âme vient avec tous ses désirs à Dieu ; et, dans sa présence, graduellement elle change et s'abandonne à la volonté divine. Dieu refuse parfois de répondre aux requêtes limitées de ses enfants, afin qu'ils apprennent à rechercher les choses les meilleures.
  - Pendant deux ou trois ans, après ma conversion, dit le Sadhou, j'avais coutume de solliciter des grâces particulières. Maintenant c'est Dieu lui-même que je réclame.
  - Supposons qu'il y ait un arbre chargé de fruits. Si vous désirez ceux-ci, vous êtes obligé de les acheter à leur propriétaire, ou de le prier de vous en faire don. Chaque jour vous allez lui en demander un ou deux. Mais s'il vous est possible d'acquérir l'arbre, tous les fruits vous appartiendront. De même si vous avez Dieu, les biens du ciel et de la terre seront vôtres. C'est pourquoi il faut rechercher non les biens, mais leur dispensateur lui-même. Si vous possédez la source de la vie, vous possédez toutes choses.

     Mais le Sadhou rejette avec énergie l'idée que par la prière nous pouvons changer les plans de Dieu. Elle n'est pas un moyen pour gagner Dieu à notre cause, mais elle nous enseigne à connaître sa volonté. Il est possible qu'elle soit contraire à la nôtre et comporte pour nous des souffrances, des besoins matériels, ou la maladie. Mais notre consolation est de dire toujours : « Ta volonté soit faite. » Pour les chrétiens, c'est là la première prière. Celui qui a conformé sa vie à la volonté de Dieu, a trouvé la plénitude de la paix et de la joie. Quelles que soient les vues de Dieu, il travaille à notre meilleur bien. « Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu. » Quand nous avons réalisé cela, murmures et craintes disparaissent comme par magie.
     Le Sadhou insiste sur la nécessité de demeurer paisible dans l'attente de Dieu.- Pour trouver Dieu nous devons faire silence. Dans l'agitation et la fièvre de la vie il se tait. Pour recevoir les grandes bénédictions du Saint-Esprit, une préparation est nécessaire. Les apôtres attendirent dix jours le baptême de la Pentecôte.
     Le reproche que fait le Sadhou aux chrétiens d'être trop absorbés par leur travail et de négliger la prière, revient constamment.
Quelqu'un lui demanda :- Que dites-vous de l'homme d'affaires si pressé, qu'il est déjà obligé d'expédier en hâte son déjeuner pour courir à son bureau ?- je pense que la prière est pour lui aussi importante que le déjeuner ! répondit Sundar. Une fois qu'il aura pris l'habitude de prier, il en aura tant de joie qu'il prendra le temps nécessaire.

     Il faut savoir supprimer bien des choses secondaires pour trouver le temps de prier. L'heure approche où tous nous devrons mourir. Elle n'attendra pas que nous ayons fini notre travail. Ne vaut-il pas mieux faire en sorte d'entrer dès maintenant dans l'intimité de Celui qui seul pourra nous aider au moment de la mort et nous introduire dans la vie éternelle ?
     Un mendiant allait régulièrement chez un homme pieux. Il recevait la nourriture qu'il réclamait et s'en retournait content. Un jour le repas n'étant pas encore prêt, l'homme de Dieu pria l'indigent d'attendre quelques instants. Ils se mirent à causer, et le mendiant comprit et accepta le message dont il lui était fait part. En une demi-heure sa vie fut transformée. Il demanda au saint homme pourquoi il ne lui avait pas annoncé plus tôt cette bonne nouvelle.- Autrefois tu ne venais que pour mendier et tu t'en retournais aussitôt ; cette fois tu es resté près de moi et j'ai pu t'enseigner.
     Commentant ce texte : « Vous n'avez pu veiller une heure avec moi ! Veillez et priez afin que vous ne tombiez point en tentation », Sundar dit :- Pourquoi le Seigneur a-t-il adressé cet avertissement à Pierre ? Parce que si Pierre avait passé cet instant en prière, il n'aurait pas renié son maître quelques heures plus tard.

     Le Sadhou insiste aussi sur les miracles qui peuvent être accomplis par la prière, comme si Dieu voulait nous associer à la réalisation de ses desseins d'amour et qu'il ait besoin de notre intercession pour les exécuter. Ce qui est impossible aux hommes devient possible par la prière ; les serviteurs de Dieu voient se produire des miracles que les sages de ce monde déclarent contraires aux lois naturelles. Le plus grand des miracles, le Sadhou l'a dit maintes fois, c'est la paix profonde que Dieu donne à l'âme en détresse.
     Quant à la prière d'intercession, le Sadhou y attache une grande importance.- J'ai deux ou trois cents filleuls. je possède la liste de leurs roms, et quand je suis dans les solitudes de l'Himalaya, j'intercède pour chacun d'eux. J'ai prié huit ans pour une personne avant qu'elle ne se donne à Dieu.
     Le Sadhou désirait aussi pour lui les prières de ses amis.
     Ainsi à Londres, il prit soin de les informer d'une. importante réunion qu'il devait tenir, afin qu'ils pussent intercéder en sa faveur.
  - Nous pouvons faire souvent plus de bien par la prière que par la parole. Une influence cachée se dégage de l'intercesseur et pénètre l'atmosphère spirituelle, tel un message de la T. S. F. qui, transmis par d'invisibles ondes, atteint, par de mystérieuses communications, la conscience de ceux pour lesquels nous prions.

     « La prière du juste a une grande efficace. »

  - je vous en supplie, prenez le temps de prier ; alors le Christ pourra faire de grandes choses pour vous et par vous, et vous ne serez pas confus et éloignés au jour de son avènement.
     « Le Sadhou nous a enseigné à prier, dira un chrétien de ses amis. Nos prières sont bien différentes de ce qu'elles étaient auparavant ! »
     Dans l'histoire de la prière, Sundar Singh tient une place toute spéciale, non seulement par l'énergie avec laquelle il affirme son importance dans l'expérience chrétienne, mais aussi par la lucidité et la profondeur de ses conceptions sur ce sujet central.

- ÉGLISE ET THÉOLOGIE
- DERNIÈRES ANNÉES
- ULTIME MYSTÈRE


 



 Christ est ma vie, et la mort m'est un gain.
Saint Paul  

     L'Église à laquelle était attaché le coeur du Sadhou n'était point une institution visible.- J'appartiens au corps de Christ, disait-il, qui est la véritable Église formée de tous les chrétiens sauvés par Jésus-Christ, ceux qui vivent ici-bas et ceux qui, entrés dans le monde de la lumière, font partie de l'Église triomphante.
     Par le baptême, Sundar était membre de l'Église anglicane des Indes, et a toujours exprimé son respect pour les hommes qui en portaient les responsabilités. Il reconnaissait son autorité en envoyant aux missionnaires, pour les faire baptiser, ceux qui se convertissaient par son moyen.
     Bien qu'il fût lui-même indépendant de toute autorité extérieure établie dans l'Église, il en reconnaissait, pour la majorité des hommes, la valeur pédagogique.
     Obéissant au commandement du Christ, il participait, lorsqu'il en avait l'occasion, au sacrement de la sainte Cène, et cela dans toutes les églises chrétiennes, à l'exception de l'Église catholique romaine. Il en éprouvait bénédiction et puissance, mais ne croyait pas à la présence réelle du Christ dans le sacrement, selon la doctrine catholique ou luthérienne.- Je ne crois pas que le pain et le vin deviennent réellement le corps et le sang de Christ ; mais leur effet sur le croyant est aussi puissant que s'il en était ainsi. Il n'y a rien de spécial dans le pain et le vin : l'eucharistie, comme moyen de grâce, dépend de notre foi.

     Le Sadhou vivait dans la pensée de l'unité chrétienne, mais d'une unité essentiellement intérieure et fondée en Christ. Il ne croyait pas à une fédération extérieure des différentes Églises, ni à l'union des catholiques et des protestants.- Quand vous mélangez deux couleurs, vous en obtenez une troisième ; de même ici vous verriez surgir de nouvelles sectes. Seulement ceux qui sont unis en Christ seront « un » dans le ciel.

     La faute n'en est pas au Sadhou, mais bien aux dénominations chrétiennes, s'il n'a pu saisir la pleine signification de l'Église. Sans aucun doute, sa position ecclésiastique a été voulue de Dieu. Ainsi que l'écrit le professeur Heiler, le fait que Sundar Singh, cet apôtre au coeur large, humble, aimant, n'a pu se rattacher sans réserve à une Église chrétienne, montre plus clairement que quoi que ce soit, combien grand est le besoin du christianisme actuel.
     Ce qui est réconfortant, c'est qu'un disciple du Christ, comme le Sadhou, ait pu parler librement dans n'importe quelle église et que son message ait été bien accueilli de tous. Parce qu'il n'appartenait à aucune association chrétienne, il n'y avait point pour lui de barrières ecclésiastiques.- Dans toutes les communautés où Christ est aimé, je me sens au milieu de mes frères. En Christ tous les chrétiens sont un et parlent la même langue. Il n'y à qu'un seul Dieu : alors pourquoi tant d'Églises et tant de divisions ?

     Le Sadhou n'a jamais cherché à susciter un mouvement de ceux qui ont été amenés à la foi par sa prédication. Quatre cents jeunes gens lui ont demandé de devenir ses disciples, il ne l'a point voulu je suis un disciple moi-même, Comment pourrai-je faire des autres mes disciples ?
     Il disait à ceux qui désiraient le suivre :- Avant de vous lancer dans cette carrière qui ressemble au vaste océan agité par les vagues, apprenez à nager dans votre étang. Il y a autour de vous une quantité d'âmes qui périssent ; commencez par sauver celles-là
  - Si je n'aime pas les organisations, j'aime l'ordre. Dieu est un Dieu d'ordre. Il y a une grande différence entre l'ordre et l'organisation qui n'est souvent qu'un mécanisme rigide.
  - Vous faites un programme pour Dieu afin de lui montrer comment il doit conduire les affaires du monde et de l'Église ! je n'appartiens à aucune société missionnaire, et ne dépends d'aucun comité. Il se peut que les gens me trouvent peu pratique ; mais partout où j'ai été, Dieu m'a accordé des bénédictions, et cela sans nulle organisation. J'ai vu de magnifiques résultats, de nombreuses conversions, faites non par moi, mais par le Saint-Esprit. C'est Dieu qui convertit les âmes. Des milliers voudraient que je les baptise, mais je n'ai pas été appelé à cela, ni à créer un groupement : C'est à d'autres à le faire, car il y a des organisations qui sont inspirées par Dieu. Pour moi, mon travail est de prêcher l'Évangile et de rendre mon témoignage.

     Il avait cependant formé une petite assemblée de chrétiens tibétains. Ceux-ci étaient pour lui le sujet d'une grande reconnaissance, car bien que très isolés et sans personne pour les guider, ils demeuraient fidèles. Sundar espérait que l'un d'eux pourrait venir aux Indes et y être instruit afin d'enseigner ensuite son propre peuple.
  - Avec Sundar Singh commence une nouvelle école de mission aux Indes, dit le Dr Five, missionnaire presbytérien. Le Sadhou a exercé sur les chrétiens et les non chrétiens, sur jeunes et vieux, une influence qui n'a jamais été dépassée. Il occupe une place unique dans le nord de l'Inde. Il n'y a qu'un Sundar Singh. Dans toute l'histoire des missions, peu d'hommes ont eu une aussi grande sphère d'activité. Sa prédication a atteint aussi bien les chrétiens d'Occident que les hindous et les bouddhistes. Sa personnalité et son message ont révélé les erreurs et la superficialité si évidente de la chrétienté. Il a rappelé le fait central du christianisme : un appel à la conscience à revenir au Christ lui-même, « la seule chose nécessaire ».

     Le christianisme de l'Occident s'est constamment égaré dans les choses extérieures, les formules dogmatiques, les organisations ecclésiastiques, l'importance exagérée donnée à la culture intellectuelle. Mais l'époque actuelle n'est pas riche en saints. Il y a des théologiens capables et instruits, des hommes d'église avisés, des réformateurs sociaux, mais il y a très peu d'hommes de Dieu pour lesquels Christ est tout et qui puissent montrer aux chrétiens le chemin de la communion avec Dieu.
  - Les gens en Europe, dit le Sadhou, sont si savants en science et en philosophie, mais si ignorants des réalités divines, qu'ils sont anxieux d'explorer toutes les régions de la connaissance, sauf celle qui concerne leur condition spirituelle. Ils sont avides de savoir quand il y aura une éclipse de soleil ou de lune, ou ce qui en est des taches du soleil ; ils essaient de sonder la profondeur des nuages, mais ne s'inquiètent guère des nuages du péché dans leur vie.

     Bien des théologiens ont abandonné une vie de prière et de méditation et cherchent à couvrir la nudité de leur christianisme par les feuilles de figuier de leur science théologique.
     Si le Sadhou a été si sévère à l'égard de la théologie, c'est qu'il est venu en Europe dans les années où la négation de la divinité de Jésus-Christ et la critique biblique étaient très répandues. Depuis lors, nous assistons à une évolution de l'enseignement théologique qui devient plus positif et plus biblique. Le Sadhou avait du reste prédit le déclin de cette grave erreur.- C'est comme une épidémie d'influenza qui passera, dit-il, mais non sans avoir fait beaucoup de victimes.
     Aux professeurs de théologie, il donne le conseil d'abandonner pendant quinze jours leurs travaux et d'aller, avec leurs étudiants, évangéliser les contrées environnantes.

  - Aux Indes, un jour que je causais avec un ami, chimiste distingué, il prit un bol de lait et en fit l'analyse, indiquant les quantités d'eau, de sucre et d'autres matières contenues dans le liquide. je lui dis : Un enfant est incapable d'analyser le lait, mais son expérience lui enseigne qu'il est bon et qu'il fortifie. Il ne saurait expliquer comment, mais il le sait. L'enfant est plus sage que le chimiste. Il en est ainsi des gens qui analysent perpétuellement leur lait et ne le boivent jamais...
     De nos jours nombreux sont ceux qui savent qui est Jésus-Christ, parlent de lui, et en ont une connaissance intellectuelle ; mais il en est peu pouvant dire : « je sais en qui j'ai cru ; je le connais, car il habite en moi. »
     Un candidat en théologie d'Oxford, profondément impressionné par les discours du Sadhou, trouva inutile d'acquérir la connaissance intellectuelle. « Dès que j'aurai passé mon premier examen, dit-il, je partirai comme missionnaire, sans étudier la théologie. »- Sundar, mis au courant de cet incident, répondit :- Ce n'est pas là ce que j'ai voulu dire : les ecclésiastiques doivent étudier, mais le savoir sans la vie est comme un ossement desséché. Je ne suis pas en principe opposé à la science, mais proteste avec force contre la tendance actuelle qui en exagère la valeur. Le langage de la Bible est spirituel ; pour le comprendre, maître et élève doivent être enseignés par le Saint-Esprit.

  - Certains prédicateurs ont été établis par l'Église et non par le Saint-Esprit. Seuls ces derniers gagnent des âmes. Il ne suffit pas d'être membre d'une Église, il faut être un membre de Christ. John Wesley et le général Booth, en opposition avec l'Église, suivirent les ordres de Dieu et il se trouva qu'ils eurent raison.
     Le Sadhou, a déclaré un pasteur suisse, a bien diagnostiqué notre maladie : « Vous êtes dans une trop grande hâte, vous n'avez pas le temps de prier et de vivre. » A un autre pasteur, qui lui demandait ce qu'il fallait pour que son travail fût efficace, Sundar répondit simplement: « Plus de prière. »- Dans ce domaine, dit l'évêque Soederblom, le Sadhou a pour nous un message qui vient, non des Indes, mais de l'Évangile : « L'activité de plus en plus grande des chrétiens d'Europe ne peut compenser la faiblesse de la vie intérieure. »
  - Le Sadhou est plus digne que nous tous qui avons étudié la théologie, dit encore un pasteur. Nous pécherions contre la vérité si nous refusions de l'admettre. Quand un théologien commence à approfondir une vie si richement douée de la grâce de Dieu, sa conscience est étrangement bouleversée.

     Un autre ecclésiastique suisse parle ainsi de sa rencontre avec le Sadhou :- Quand je le vis devant moi et l'entendis parler de sa vie spirituelle- tandis que j'étais entouré de savants théologiens- la question se posa à mon esprit : Quel but visons-nous par nos études ? Pourquoi devons-nous apprendre tant de choses de moindre importance quand nous ne donnons pas dans nos vies la place primordiale à la chose essentielle ? Des hommes, comme cet Hindou, peuvent mouvoir des nations, mais nous, qu'avons-nous fait ?
     Il est impossible de ne point être frappé de la similitude de l'expérience chrétienne du Sadhou et de celle de saint Paul. Converti par une vision étonnamment semblable à celle du chemin de Damas, le Sadhou, comme le grand apôtre, après avoir haï le Christ et persécuté ses disciples, devint son plus fidèle serviteur. L'un et l'autre ont reçu l'Évangile, non de la bouche des hommes, mais par une révélation directe du Sauveur, et sont devenus ses puissants témoins. Les paroles de Jésus à Paul : « Cet homme est un instrument que j'ai choisi pour porter mon nom jusqu'aux extrémités de la terre, et je lui montrerai tout ce qu'il doit souffrir pour mon nom », peuvent également s'adresser au Sadhou.

     A son tour, Sundar pouvait parler de ses souffrances dans les termes mêmes de Paul : « ... souvent en danger de mort... fréquemment en voyage, j'ai été en péril sur les fleuves, en péril de la part des brigands, en péril de la part de ceux de ma nation... en péril dans les villes, en péril dans les déserts. J'ai été dans le travail et dans la peine, exposé à la faim et à la soif, à des jeûnes multipliés. » Comme Paul, le Sadhou a renoncé à tout et a regardé toutes choses comme une perte à cause de l'excellence de la connaissance de Jésus-Christ, son Seigneur. Comme lui, il a reçu cette paix qui surpasse toute intelligence. A son tour il avait « l'assurance que ni la mort, ni la vie, ni les choses présentes, ni les choses à venir... ni aucune autre créature ne pourra le séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ ».
     Comme saint Paul, le Sadhou fut ravi en extase et enlevé dans le paradis « où il entendit des paroles ineffables qu'il n'est pas possible d'exprimer ». Avec lui il pouvait dire en toute vérité : « J'ai été crucifié avec Christ, et si je vis, ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi. »

     En avançant dans la vie, la communion de Sundar avec son Sauveur devenait de plus en plus intime. L'Évangile de Jean, et plus spécialement les derniers discours de Jésus et la prière sacerdotale, avaient une profonde résonance dans son âme. « Moi en eux et toi en moi, afin qu'ils soient parfaitement un. » C'était une fusion de tout son être avec Christ. Il avoua un jour a un chrétien, en Suisse, qu'il trouvait difficile de chanter le cantique bien connu : « Plus près de toi, mon Dieu », parce que cela semblait dire que Christ était en dehors et comme séparé de lui, tandis qu'en vérité il était « en lui », dans l'homme intérieur : plus deux, mais un.
     Le Sadhou avait reçu de Jésus-Christ, au profond de sa vie intérieure, cette source d'eau vive qui jaillit jusque dans la vie éternelle.
En toutes choses il fut conduit par l'Esprit de Dieu. Sa vie fut une vie d'obéissance. C'est par obéissance qu'il partit pour le Tibet et affronta des difficultés et des dangers, en face desquels les plus braves eussent reculé. Celui-là seul, dont la vie se passait dans le monde surnaturel de la prière, inspiré par un amour pour Dieu plus fort que tout amour terrestre, pouvait envisager les terribles épreuves qui l'attendaient. Il ne prenait pas, comme n'importe quel voyageur l'aurait fait, toutes les précautions possibles, pour se préparer à affronter les risques d'une telle entreprise. Il partait seul, comme un Sadhou, se confiant uniquement à la grâce de Dieu, sachant qu'il était dans la ligne de sa volonté. C'est aussi par obéissance, afin de rendre témoignage à Jésus-Christ, qu'il quitta les Indes pour entreprendre ses longs voyages dans le monde entier. Et dans sa vie quotidienne, sa soumission était immédiate aux moindres indications du Saint-Esprit.

     Ainsi, un soir, tandis qu'il était en prière, il entendit comme un appel venir de la vallée : certainement quelqu'un désirait son aide. On le supplia d'attendre le lever du jour et ne pas s'exposer de nuit aux dangers de la forêt. Mais le Sadhou insista pour partir au moment même. Il revint après quelques jours d'absence, ayant accompli sa mission. Une personne gravement malade avait eu, en effet, un urgent besoin de son assistance.
     L'appel soudain de l'Esprit pendant une nuit de prière silencieuse, et l'immédiate réponse de Sundar, sans souci au danger, est un trait caractéristique de son ministère.
     La santé du Sadhou s'était altérée. Les souffrances endurées au Tibet, le dur labeur, les longs et fatigants voyages avaient miné sa forte constitution. Il souffrait d'une faiblesse des poumons et de la gorge, de troubles du coeur et de maux gastriques. Dans l'été 1925 il fit avec un ami une expédition missionnaire dans les villages au nord de Sabathou. Subitement se déclara un mal à un oeil, qui se développa bientôt en un ulcère qui le fit beaucoup souffrir et causa la perte de cet oeil.
     Dès lors il renonça aux grandes réunions, refusant cinq à six cents invitations en une seule année. Il consacra son temps à la vaste correspondance lui arrivant du monde entier et à ses écrits. Il pensait atteindre par la publication de ses livres, un plus grand nombre de personnes.- Du reste, disait-il, les gens me connaissent et peuvent venir me voir toutes les fois qu'ils le désirent.

     Une ombre de tristesse, occasionnée sans doute par des souffrances, passait parfois sur son visage.- Cette faiblesse physique, c'est mon écharde dans la chair pour me garder dans l'humilité.- Pourtant il n'y avait point d'orgueil en lui et il s'étonnait que Dieu l'eût choisi pour accomplir un travail mondial.- Si les gens connaissaient ma faiblesse, ils n'auraient pas tant d'admiration pour moi. J'ai besoin de vos prières, disait-il à ses amis.
     Il avait le pressentiment qu'il ne vivrait pas longtemps, et désirait mourir pour être avec Christ, « ce qui de beaucoup est le meilleur ». Christ remplissait sa vie et était au centre de toutes ses pensées. « Pour moi, vivre c'est Christ. »- je n'ai jamais vu quelqu'un, dira un ami, pour qui cette parole était à ce point littéralement et absolument vraie.
     La demeure de Christ en lui n'était pas une conception intellectuelle, mais une profonde réalité. Il s'absorbait durant des heures dans le monde spirituel et en ressortait renouvelé. Sa joie en Christ restait inaltérable et dominait ses peines.- Ce n'était pas, disait-il, seulement la joie dans la souffrance, mais la souffrance elle-même était transformée en joie.- En 1924, il tint encore quelques réunions bibliques. Elles furent presque toujours suivies de faiblesses de coeur qui le laissaient inconscient pendant plusieurs heures.

     Malgré son état si précaire, il voulut, en avril 1927, partir encore une fois pour le Tibet. Il fit à pied la longue route suivie par les pèlerins jusqu'à la place sacrée de Babrinath. Avant d'atteindre le but de son voyage, il eut une violente hémorragie. Le compagnon tibétain qui l'accompagnait le conduisit jusqu'à une station où il prit le chemin de fer qui le ramena à Sabathou. Lentement il recouvra ses forces et, en 1928, prit une part active à une convention chrétienne. En automne, ceux qui le rencontrèrent à Kotgarh furent alarmés de sa faiblesse croissante. Constamment il devait s'arrêter dans ses promenades pour reprendre son souffle. Sa respiration lui faisait mal et l'effort d'une montée lui donnait des palpitations.
     Malgré cela, il envisageait pour le printemps, une nouvelle expédition au Tibet. Ce voyage dans les hautes montagnes, avec ses passages difficiles et périlleux, ne pouvait être entrepris que par un montagnard vigoureux. Ses amis firent tout pour le dissuader, car c'était clairement- dans l'état de faiblesse où il se trouvait- risquer sa vie. Mais aucun pouvoir sur la terre n'était capable de convaincre le Sadhou d'abandonner la tâche à laquelle il se sentait divinement appelé. Son intention était de partir avec le Tibétain qui l'avait accompagné précédemment et de suivre la même route des pèlerins jusqu'à une bifurcation plus à l'est. Elle devait le conduire au Niti Pass à plus de 5000 mètres d'altitude, avant qu'il pût atteindre l'intérieur du Tibet. Sundar voulait visiter une famille chrétienne qui vivait, très isolée, près du lac de Manasorawa.

     Il avait promis à ses amis, et tout spécialement à Mrs Parker, qu'il considérait comme une mère spirituelle, d'envoyer un message dès qu'il le pourrait et de les prévenir en cas de maladie. Il pensait rentrer par le même chemin en automne, si Dieu le permettait. Un ami, M. Watson, fut chargé de recevoir sa correspondance et de répondre aux lettres urgentes. Il laissa ses instructions à ses deux exécuteurs testamentaires, au cas où il ne reviendrait pas. Il léguait tout ce qu'il possédait pour le travail missionnaire au Tibet et pour encourager l'éducation chrétienne des jeunes enfants. Envisageant la mort en face, il envoya à ses amis, avant son départ, le passage des Actes 20. 22, 25 où Paul fait ses adieux aux anciens d'Ephèse : « Lié par l'Esprit, je ne fais pour moi aucun cas de ma vie, comme si elle m'était précieuse...Et maintenant voici, je sais que vous ne verrez plus mon visage, vous tous au milieu desquels j'ai passé en prêchant le royaume de Dieu. »

     Sundar partit de Sabathou le 18 avril 1929, après avoir pris congé de chacun.
     Et dès lors plus aucune nouvelle ; le silence est absolu. Des mois s'écoulent ; ses amis sont inquiets. Deux d'entre eux organisent une caravane, partent à sa recherche, et font un périlleux voyage jusqu'au Tibet. Nulle trace du Sadhou ne fut retrouvée ; personne ne l'avait vu ; personne n'avait entendu parler de lui.
     Le gouvernement entreprit à son tour des démarches officielles, examinant les registres des pèlerins aux différentes haltes. Toutes les recherches furent vaines et durent être abandonnées.
     En 1933, une courte notice parue dans le « Times », et reproduite par de nombreux journaux, disait que, n'ayant aucune nouvelle du Sadhou Sundar Singh depuis son départ pour le Tibet en 1929, le gouvernement des Indes le considérait comme mort.
     Pour beaucoup de ses amis, cependant, la question restait ouverte. Deux éventualités étaient également défendables. Les uns croyaient fermement que Sundar s'était retiré dans quelque retraite de l'Himalaya pour y mener, loin du monde, une vie de prière. D'autres qui le connaissaient mieux, pensaient qu'il était bien mort. N'avait-il pas promis de donner signe de vie ? Ils étaient certains qu'il aurait tenu parole. Et quatre années s'étaient écoulées. Ils se souvenaient aussi de ce que Sundar avait toujours dit : « Dieu ne nous a pas créés pour vivre solitaires, mais pour vivre parmi les hommes afin de les aider. Si nous sommes en Christ, nous ne pouvons faire autrement que de servir nos frères. »

     Il est facile de se représenter que Sundar peut avoir succombé le long de la route des pèlerins, où sévissait alors une violente épidémie de choléra. Son corps aurait-il été jeté dans la rivière avec tant d'autres, sans être identifié par personne ? Aurait-il disparu dans les grandes solitudes de l'Himalaya, loin de toute habitation humaine ? Avec sa mauvaise vue, sa frêle santé, un accident pouvait facilement lui arriver sur ces pentes glacées, et sur ces sentiers étroits longeant des précipices. Il pouvait être tombé dans un gouffre sans laisser de traces.
     Toujours il avait espéré mourir en martyr. Il semble cependant peu probable qu'il ait pu atteindre le Tibet et périr de la main des hommes. Toutes ces questions restent sans réponse, et nous ne pouvons que nous incliner devant ce mystère que Dieu a voulu laisser subsister.
     Et Sundar ne nous avait-il pas dit lui-même : « Ne pensez pas : il est mort, mais dites : il est entré dans le ciel et dans la gloire éternelle, il est avec Christ dans la vie parfaite. »
     Mais que le Sadhou soit parti de mort violente, ou qu'il ait été enlevé sans souffrances, la parole prononcée jadis par la Genèse sur Hénoc s'impose à notre esprit : « Il marcha avec Dieu ; puis il ne fut plus, parce que Dieu le prit. »
 

Sundar Singh n'est plus. Mais son exemple et son message demeurent.

Ne serons-nous pas attentifs à la voix de ce témoin du Christ ?

Et c'est par une émouvante prière de Sundar Singh  que nous désirons clore la relation de cette vie, 
tout entière consacrée à Dieu. - et qui doit être pour nous un appel
 
 

PRIÈRE DU SADHOU SUNDAR SINGH
 



 
 

O Seigneur Dieu, tu es mon tout, vie de ma vie, Esprit de mon esprit.

Use de miséricorde envers moi et remplis moi de ton Saint-Esprit d'amour,

afin qu'il n'y ait plus de place en mon coeur pour quoi que ce soit d'autre.

Ce ne sont pas tes grâces que je réclame, mais toi-même; 

tu es la source de toute bénédiction.

Je ne demande pas la gloire du monde, ni même le ciel;

mais j'ai besoin de toi, car là ou tu es, là est le ciel.

En toi seul mon coeur trouve satisfaction et plénitude.

Tes multiples bontés font déborder mon coeur de gratitude et de louange.

Mais la louange de mes lèvres ne suffit pas, 

tant que je ne pourrai te prouver par mes actes,

que ma vie est entièrement à ton service.

Louange à toi de ce que tu m'as fait passer de la mort à la vie,

tout indigne que j'étais, et m'as fait jouir de ta communion et de ton amour.

Ote de mon coeur tout ce qui pourrait s'opposer à toi, habite et règne en moi.

Maître, être assis à tes pieds est infiniment meilleur que d'être assis

sur le trône le plus élevé de la terre,

car cela signifie habiter toujours avec toi, dans ton royaume éternel!

Et maintenant, je m'offre à toi comme un vivant sacrifice.

Accepte-moi dans ta miséricorde et emploie-moi à ton service,

là où tu veux et comme tu veux, car tu es à moi et je suis à toi.

Tu pris cette poignée de poussière, tu me créas à ton image 

et m'accordas le droit de devenir ton fils.

Honneur, louange et gloire te soient donnés d'éternité en éternité !

Amen






Pour vous préparer à rencontrer Dieu,

voici les 5 pas vers le ciel









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