2. C'est pour tous ceux qui sont réellement
pieux et sages un devoir commandé par la
raison, de chérir et d'honorer exclusivement
la vérité, en renonçant à suivre les opinions
anciennes si elles s'en écartent. Car
non seulement cette loi de la raison ordonne de fuir
ceux qui font et enseignent le mal, mais il
faut encore que l'ami de la vérité s'attache,
fût-ce même au péril de
sa vie et y trouvât-il danger de mort, à strictement observer
la
justice dans ses paroles et dans ses actions.
Or, vous tous qui vous entendez partout
appeler pieux et sages, gardiens de la justice
et amis de la science, il va être prouvé si vous
l'êtes en effet. Car nous n'avons pas
composé cet écrit pour vous flatter ni pour gagner
vos bonnes grâces: nous venons pour
vous demander d'être jugés d'après les préceptes
de
la saine raison, et pour empêcher aussi
qu'entraînés par la prévention, par trop de
condescendance aux superstitions des hommes,
par un mouvement irréfléchi, par de
perfides rumeurs que le temps a fortifiées,
vous n'alliez porter une sentence contre
vous-mêmes. Car tant que l'on ne nous
convaincra pas d'être des malfaiteurs et des
méchants, on ne pourra pas nous faire
de mal. Vous, vous pouvez nous tuer, mais nous
nuire, jamais.
3. Et pour que ces paroles ne vous semblent
ni téméraires ni déraisonnables, nous vous
supplions de rechercher les crimes dont on
nous accuse. S'ils sont prouvés, que l'on nous
punisse comme cela est juste: que l'on nous
punisse même avec plus de sévérité. Mais
aussi, si vous ne trouvez rien à nous
reprocher, la saine raison ne s'oppose-t-elle pas à ce
que, sur des bruits calomnieux, vous persécutiez
des innocents, ou plutôt à ce que vous ne
vous fassiez tort à vous-mêmes,
en suivant moins les inspirations de l'équité que celles
de
la passion? Tout homme sensé conviendra
que la plus belle garantie et la condition
essentielle de la justice est, d'une part,
pour les sujets, la faculté de prouver l'innocence de
leurs paroles et de leurs actions, et, d'autre
part, pour les gouvernants, cette droiture qui
leur fait rendre leurs sentences dans un esprit
de piété et de sagesse, et non pas de violence
et de tyrannie. Alors souverains et sujets
jouissent d'un vrai bonheur. Car un ancien l'a
dit: «Si les princes et les peuples
ne sont pas philosophes, il est impossible que les états
soient heureux.» Ainsi donc c'est à
nous d'exposer aux yeux de tous notre vie et notre
doctrine, pour qu'à tous ceux qui peuvent
ignorer nos préceptes, nous leur fassions
connaître les châtiments que,
sans s'en douter, ils encourent par leur aveuglement: et c'est
à vous de nous écouter avec
attention, comme la raison vous l'ordonne, et de nous juger
ensuite avec impartialité. Car, si
en pleine connaissance de cause, vous ne nous rendiez
pas justice, quelle excuse vous resterait-il
devant Dieu?
4. Ce n'est pas sur le simple énoncé
du nom et abstraction faite des actions qui s'y
rattachent que l'on peut discerner le bien
ou le mal. Car, à ne considérer que ce nom qui
nous accuse, nous sommes irréprochables.
Mais, comme, au cas ou nous serions
coupables, nous tiendrions pour injuste de
devoir à un nom seul notre absolution, de
même, s'il est prouvé que notre
conduite n'est pas plus coupable que notre nom, votre
devoir est de faire tous vos efforts pour
empêcher qu'en persécutant injustement des
innocents, vous ne fassiez affront à
la justice. Le nom seul en effet ne peut
raisonnablement pas être un titre à
la louange ou au blâme, s'il n'y a d'ailleurs dans les
actes rien de louable ou de criminel. Les
accusés ordinaires qui paraissent devant vous,
vous ne les frappez qu'après les avoir
convaincus: et nous, notre nom suffit pour nous
condamner. Et pourtant, à ne considérer
que le nom, vous devriez bien plutôt sévir contre
nos accusateurs. Nous sommes chrétiens:
voilà pourquoi l'on nous accuse: il est pourtant
injuste de persécuter la vertu. Que
si quelqu'un de nous vient à renier sa qualité et à
dire:
Non, je ne suis pas chrétien, vous
le renvoyez comme n'ayant rien trouvé de coupable en
lui: qu'il confesse, au contraire, courageusement
sa foi, cet aveu seul le fait traîner au
supplice, tandis qu'il faudrait examiner et
la vie du confesseur et la vie du renégat, et les
juger chacun selon leurs oeuvres. Car, si
ceux qui ont appris du Christ leur maître à ne
pas se parjurer donnent par leur fermeté
dans les interrogatoires le plus persuasif exemple
et la plus puissante exhortation, ceux-là
aussi qui vivent dans l'iniquité fournissent
peut-être un prétexte à
toutes les accusations d'impiété et d'injustice que l'on
intente aux
chrétiens; mais ce n'est certes pas
là de l'équité. En effet, parmi tous ceux qui se parent
du
nom et du manteau de philosophes, il en est
beaucoup aussi qui ne font rien de digne de
ce titre, et vous n'ignorez pas que, malgré
la plus complète contradiction dans leurs idées
et leurs doctrines, les maîtres anciens
ont tous été compris sous la dénomination unique
de philosophes. Quelques-uns d'entre eux ont
enseigné l'athéisme. Dans leurs chants, vos
poètes célèbrent les
incestes de Jupiter avec ses enfants. Et à tous ceux qui donnent
de
pareilles leçons, vous ne leur fermez
pas la bouche: que dis-je? Pour prix de leurs
pompeuses insultes, vous les comblez d'honneurs
et de récompenses!
5. Pourquoi donc tant de haine contre nous?
nous nous déclarons les ennemis du mal et
de toutes ces impiétés, et vous
n'examinez pas notre cause: loin de là, victimes de votre
aveugle emportement, tournant sous le fouet
des génies du mal, vous vous inquiétez peu
de nous punir au mépris de toute justice.
Or écoutez: car il faut que la vérité se fasse jour.
Quand autrefois les génies du mal eurent
manifesté leur présence en enseignant l'adultère
aux femmes, la corruption aux enfants, et
en frappant les hommes d'épouvante; alors,
sous le coup de cette immense terreur, le
monde entier, abdiquant les conseils de la raison,
cédant à l'effroi, et aussi
ignorant la pernicieuse méchanceté de ces démons,
le monde en
fit des dieux et les révéra
sous le nom qu'ils s'étaient eux- mêmes choisi. Et si, dans
la
suite, Socrate, avec la puissance et la droiture
de sa raison, tenta de dévoiler ces choses et
d'arracher les hommes au joug des démons,
ceux-ci mirent aussitôt en oeuvre la malignité
de leurs adorateurs, et Socrate, accusé
d'enseigner le culte de génies nouveaux, fut
condamné à mort comme impie
et comme athée. Même conduite envers nous. Car ce
n'est pas seulement au milieu des Grecs que
le Verbe a fait, par l'organe de Socrate, de
semblables révélations; il a
parlé au milieu des barbares; mais alors il était incarné:
il
s'était fait homme et s'appelait Jésus-Christ.
Et nous, qui avons mis notre foi dans ce
Verbe, nous disons que tous ces démons-là,
loin d'être bienfaisants, ne sont que de
perfides et de détestables génies,
puisqu'ils agissent comme ne ferait pas un homme
quelque peu jaloux de pratiquer la vertu.
6. De là vient qu'on nous appelle athées.
Athées; oui certes, nous le sommes devant de
pareils dieux, mais non pas devant le Dieu
de vérité, le père de toute justice, de toute
pureté, de toute vertu, l'être
de perfection infinie. Voici le Dieu que nous adorons, et avec
lui son fils qu'il a envoyé et qui
nous a instruits, et enfin l'esprit prophétique; après eux,
l'armée des bons anges, ses satellites
et ses compagnons reçoivent nos hommages. Devant
eux nous nous prosternons avec une vraie et
juste vénération. Voilà ce culte tel que nous
l'avons appris et tel que nous sommes heureux
de le transmettre à tous ceux qui sont
désireux de s'instruire.
7. On nous dira peut-être: Des chrétiens
arrêtés ont été convaincus de crime. Ne vous
arrive-t-il pas sans cesse, quand vous avez
examiné la conduite d'un accusé, de le
condamner? Mais, si vous le condamnez, est-ce
parce que d'autres ont été convaincus
avant lui? Nous le reconnaissons sans peine,
en Grèce la dénomination unique de
philosophes s'est étendue à
tous ceux qui ont été les bienvenus à y exposer leurs
doctrines,
toutes contradictoires qu'elles pussent être;
de même, parmi les barbares une qualification
accusatrice s'est attachée à
tous ceux qui se sont mis à pratiquer et à enseigner la sagesse:
on les a tous appelés chrétiens.
C'est pour cela que nous vous supplions d'examiner les
accusations dont on nous accable, afin que,
si vous rencontrez un coupable, il soit puni
comme coupable et non pas comme chrétien;
mais que, si vous trouvez un innocent, il soit
absous comme chrétien et comme innocent.
Alors, croyez-le bien, nous ne vous
demanderons pas de sévir contre nos
accusateurs; ils sont assez punis par la conscience de
leur perfidie et par leur ignorance de la
vérité.
8. Remarquez-le d'ailleurs; c'est uniquement
à cause de vous que nous donnons ces
explications. Car à vos interrogatoires
nous pourrions nous contenter de répondre non;
mais nous ne voudrions pas de la vie achetée
par un mensonge. Tous nos désirs tendent à
cette existence, éternelle, incorruptible,
au sein de Dieu le père et le créateur de l'univers;
et nous nous hâtons de le confesser
hautement, persuadés fermement que ce bonheur est
réservé à ceux qui par
leurs oeuvres auront témoigné à Dieu leur fidélité
à le servir et leur
zèle ardent à conquérir
cette céleste demeure, inaccessible au mal et au péché.
Voilà en
peu de mots quelles sont nos espérances,
les leçons que nous avons reçues du Christ et les
préceptes que nous enseignons. Platon
a dit de Rhadamanthe et de Minos que les méchant
étaient traduits à leur tribunal
et y recevaient leur châtiment: nous, nous disons cela du
Christ; mais, selon nous, le jugement frappera
les coupables en corps et en âme, et le
supplice durera, non pas seulement une période
de mille années, comme le disait Platon,
mais l'éternité tout entière.
Que si cela paraît incroyable, impossible, nous répondrons
que c'est la tout au plus une erreur sans
conséquence dangereuse, et qu'il n'y a pas là
matière au plus léger reproche.
"Nous vous montrerons aussi que nous adorons justement celui qui
nous a enseigné toutes choses, et qui a été engendré
pour cela,
Jésus-Christ ... en qui nous voyons le Fils du vrai Dieu, et
que nous
mettons au second rang et en troisième lieu, l'Esprit prophétique.
Quelle folie, nous dit-on, de mettre à la seconde place après
le Dieu
immuable, éternel, créateur de toutes choses, un homme
crucifié.
C'est un mystère que l'on ignore. Nous allons vous l'expliquer;
veuillez nous suivre..." 1:13
"Nous croyons au Dieu très vrai, Père de la justice, de
la sagesse et
des autres vertus, en qui ne se mélange rien de mal. Avec lui
nous
vénérons, nous adorons, nous honorons en esprit et en
vérité le Fils
venu d'auprès de lui, qui nous a donné ces enseignements..."
1:6
"C'est la Parole qui vous le déclare, le prince le plus puissant
et le
plus juste après Dieu qui l'a engendré..." 1:10
"La Parole, le premier-né de Dieu, Jésus-Christ notre
maître, a été
engendré sans opération charnelle. Lui, la Parole de
Dieu est né de
Dieu, par un mode particulier de génération contairement
à la loi
ordinaire. Jésus-Christ seul est proprement le Fils de Dieu,
sa Parole,
son premier-né, sa puissance, et il s'est fait homme par sa
volonté
pour nous apporter une doctrine destinée à renouveler
et à régénérer
le genre humain." 1:21-23
Témoignage sur Justin Martyr
Parmi les chrétiens qui
souffrirent le martyre à Rome sous l'empereur Marc-Aurèle,
on peut mentionner Justin, surnommé Martyr. Son histoire est d'autant
plus édifiante qu'il avait été, comme l'empereur lui-même,
un philosophe et s'était opposé à l'évangile
comme tant d'autres tenants de la sagesse humaine, ennemis de Christ et
de la croix.
Justin était né de
parents païens, à Néapolis, ville de Samarie, bâtie
sur l'emplacement de l'ancienne Sichem. Il raconte lui-même comment,
dans sa jeunesse, désirant ardemment connaître la vérité,
il avait fréquenté toutes les écoles de philosophie
du monde gréco-romain, étudiant avec soin les systèmes
des sages de ce monde, sans rien trouver qui satisfît son âme
et répondît à ses besoins spirituels.
Un jour, au cours d'une promenade
au bord de la mer, il rencontra un vieillard d'aspect vénérable
qui entra en conversation avec lui. Justin s'ouvrit à cet inconnu,
qui avait gagné sa confiance. Il lui dit son ardent désir
de trouver Dieu, et tout ce qu'il avait fait pour y arriver mais en vain.
Le vieillard lui répondit
qu'en effet tous les enseignements des philosophes ne pouvaient l'amener
à la connaissance de Dieu et à la possession de la paix à
laquelle il aspirait, car, dit l'apôtre Paul, "le monde, par la sagesse,
n'a pas connu Dieu". Puis le vieillard parla à Justin de la révélation
que Dieu avait donnée aux hommes par les écrits des prophètes
et les évangiles, et le pressa de les lire attentivement. "Priez",
ajouta-t-il, "pour que les portes de la lumière vous soient ouvertes,
parce que les Ecritures ne peuvent être comprises qu'avec l'aide
de Dieu et de son Fils Jésus Christ".
Le vieillard s'éloigna et
Justin ne le revit plus. Mais il suivit ses conseils. Il lut et médita
les Ecritures ; il pria, et Dieu répondit à ses requêtes.
Il trouva la lumière et la paix en Jésus Christ. Une fois
converti, il devint un ardent défenseur du christianisme. Plein
de zèle pour la vérité qu'il avait saisie, et qui
remplissait et réjouissait son coeur, il se mit à voyager,
toujours vêtu de sa robe de philosophe, en Egypte et en Asie, annonçant
l'évangile à tous ceux qui voulaient l'entendre.
Justin se fixa enfin à Rome
et continua d'y enseigner. Il cherchait à se mettre en rapport avec
les philosophes, dans le désir de leur faire connaître la
vérité. Mais l'un d'eux, nommé Crescent, irrité
de ce que Justin l'avait réduit au silence au cours d'une discussion,
le dénonça comme chrétien. Justin, avec six autres,
parmi lesquels une femme, comparut devant le préfet de Rome, Ructicus.
Celui-ci, voyant Justin revêtu de sa robe de philosophe, lui demanda
quelles doctrines il professait.
J'ai cherché à acquérir
toutes sortes de connaissances, répondit Justin ; j'ai étudié
dans toutes les écoles de philosophie, et je me suis enfin arrêté
à la seule vraie doctrine, celle des chrétiens, de ces hommes
méprisés par tous ceux qui sont dans l'aveuglement et l'erreur.
- Comment, misérable, tu
suis cette doctrine ? s'écria le préfet.
- Oui, et c'est avec joie ; car
je sais qu'elle est vraie.
Interrogé ensuite sur les
lieux où les chrétiens se réunissaient, il répondit
qu'ils s'assemblaient où ils pouvaient, non pas tous en un même
lieu, "car le Dieu invisible remplit les cieux et la terre, et est adoré
et glorifié partout par les fidèles".
Le préfet l'ayant menacé
de mort s'il persistait dans sa conviction, le témoin de Christ
répondit : "Tu peux me faire souffrir ; je n'en resterai pas moins
en possession de la grâce qui assure le salut, partage de tous ceux
qui sont à Christ".
- Tu crois donc aller au ciel ?
- Non seulement je le crois, mais
je le sais.
Telle fut la réponse pleine
d'assurance du philosophe qui, après avoir été si
longtemps ballotté par tout vent de doctrine humaine, avait enfin
trouvé pour son âme une ancre sûre et ferme, une espérance
qui ne confond point.
Le préfet s'efforça
alors de persuader Justin et ses compagnons de "sacrifier aux idoles".
Nul homme sain d'esprit, répondit
Justin, n'abandonnera une certitude divine pour se vouer à l'erreur
et à l'impiété.
- Sacrifiez, ou vous serez condamnées
sans miséricorde.
- Je ne désire que souffrir
pour le nom de Jésus, mon Sauveur, devant le tribunal duquel je
paraîtrai avec confiance. Sachez que le monde entier doit comparaître
devant Lui un jour.
Et les six compagnons du martyr
confirmèrent ses paroles : "Faites ce que vous voudrez", dirent-ils
; "nous sommes chrétiens et ne pouvons sacrifier".
Le préfet alors prononça
la sentence : "Ceux qui refusent de sacrifier aux dieux et d'obéir
aux édits de l'empereur qui l'ordonnent, seront battus de verges,
puis décapités".
Les martyrs se réjouirent
et louèrent Dieu d'avoir été trouvés dignes
de souffrir et de mourir pour Christ. Après avoir été
fouettés, ils eurent la tête tranchée. Ils attendent
maintenant auprès du Seigneur la "récompense" : la couronne
de justice et la couronne de gloire.