Pour la fin, psaume de David, pour les secrets du fils. Suivant une
autre version : «Chant de victoire de David pour la mort du fils.» Suivant
une autre : «De la jeunesse du fils.» (v. 1). - «Je Te louerai, Seigneur, de
toute l'étendue de mon coeur, je raconterai toutes tes Merveilles.» (v.
2).
Ce psaume est d'une certaine longueur, c'est un effet de la Sagesse de
l'Esprit saint. Tous les psaumes en effet n'ont pas la même étendue, grands ou
petits; mais l'Esprit saint a mis dans leur dimension une grande variété. Les
uns sont plus longs pour exciter la négligence, les autres plus courts pour
diminuer le travail. «Je Te confesserai, Seigneur, de toute l'étendue de mon
coeur, je raconterai toutes tes Merveilles.» Il y a deux espèces de confessions
: l'une est une accusation de nos propres péchés, l'autre est une action de
grâces que nous rendons à Dieu. C'est dans ce dernier sens que le roi-prophète
entend ici le mot confession. Que signifient ces paroles : «de tout mon
coeur» ? Dans toute l'ardeur et l'empressement de mon âme; non seulement je
Le louerai pour les biens que j'en ai reçus, mais aussi pour les épreuves de
l'adversité. C'est en effet la marque d'une âme reconnaissante et sage de rendre
grâces à Dieu jusqu'au milieu des tribulations, et de Le glorifier dans toutes
les circonstances de la vie, non seulement pour ses Bienfaits, mais pour les
épreuves qu'Il nous envoie. Cette conduite nous rend dignes d'une plus grande
récompense. En vous montrant reconnaissant dans la prospérité, vous acquittez
une dette; en rendant grâces à Dieu dans l'adversité, vous devenez son
créancier. En effet, celui qui rend grâces pour les bienfaits qu'il a reçus,
acquitte une véritable dette; mais celui qui glorifie Dieu jusqu'au milieu de
ses malheurs, rend pour ainsi dire Dieu son débiteur. Qui pourrait dire tous les
biens dont Dieu nous comblera et qu'Il nous accorde dès maintenant en retour de
cette disposition de notre âme ? Le sentiment douloureux du malheur ne
saurait même nous atteindre. Comment, en effet, s'attrister des malheurs dont on
rend grâces à Dieu ? Nous recueillons encore de cette disposition un autre
avantage, c'est d'échapper à toute pensée de tristesse et d'abattement. N'est-il
pas vrai que lorsque vous rendez grâces à Dieu pour la perte de vos richesses,
la peine produite par cet accident est effacée par la joie qu'accompagne
l'action de grâces ? C'est là pour le démon un coup mortel. Voilà ce qui inspire
à notre âme l'amour de la sagesse, et ce qui nous fait juger sainement des
choses présentes. Un grand nombre d'hommes jugent mal des choses d'ici-bas, et
c'est pour eux la source de mille peines. Ainsi, ceux qui n'ont pas l'usage de
la raison, craignent ce qui n'est pas à craindre, redoutent des dangers qui
n'existent pas et s'enfuient devant l'ombre même du péril. C'est l'image de ceux
qui craignent de perdre leurs richesses. Cette crainte, en effet, n'est
nullement dans la nature, elle est toute volontaire; si la perte des richesses
était une cause nécessaire de tristesse, tous ceux qui l'éprouvent devraient
s'en affliger. Si donc elle ne produit pas ce sentiment dans tous ceux
qu'atteint l'infortune, cette crainte n'est point dans la nature, elle est le
résultat de nos dispositions imparfaites.
On en voit souvent qui, dans les ténèbres tremblent à la vue d'une corde,
comme à l'approche d'un serpent, qui soupçonnent partout des pièges, et
regardent leurs amis comme des ennemis. De même ceux qui n'ont pas un sens
droit, sont comme plongés dans de profondes ténèbres, ne connaissent pas la
nature des choses, mais roulent comme dans un bourbier. Pour eux, le fumier
cesse d'être du fumier; sous l'impression de l'avarice dont leur âme est
remplie, ils ne sentent pas l'odeur infecte qui les entoure, et ils ne
commencent à s'en apercevoir que lorsqu'ils s'en sont retirés. Ceux qui sont
épris d'amour pour une femme sans beauté, ne s'aperçoivent de sa laideur que
lorsqu'ils sont guéris de leur passion; il en est de même de ces malheureuses
victimes de l'amour des richesses. Et comment, me direz-vous, pourrai-je
éteindre cette passion ? Je me sers du même exemple. Celui qui aime une femme
dont la figure est difforme, ne fait qu'enflammer sa passion par le commerce
habituel qu'il entretient avec elle; mais s'il consent à s'en éloigner tant soit
peu, cette passion s'éteindra insensiblement. Vous donc aussi, éloignez-vous un
peu de vos richesses, et cette légère séparation mettra entre elle et vous une
grande distance. Commencez seulement à bien faire; vous avez une maison qui vous
est inutile, vendez-la, et donnez-en le prix aux indigents, en vous persuadant
bien que vous ne l'avez point perdue, mais que vous ne faites que vous en
assurer la propriété. Considérez non point la dépense qui en résulte pour vous,
mais le profit qui vous en revient; vous ne vous dépouillez point de cette
maison, vous en devenez plus que jamais le maître. Voilà comment vous mériterez
de publier continuellement les Merveilles de Dieu. C'est la vérité contenue dans
les premières paroles de ce psaume. Celui qui est esclave de la passion des
richesses, n'est guère capable de ces considérations. Il ne rêve qu'usures,
contrats, obligations, acquisitions, testaments, estimations de terres et de
maisons, gains, trafic; voilà les pensées qui l'absorbent continuellement. Or,
où est votre trésor, là est aussi votre coeur. (Mt 6,21). C'est le sujet de
toutes ses conversations, de toutes ses pensées. Les serviteurs ont toujours
présents à l'esprit les ordres de leurs maîtres, et lui aussi ne cesse de penser
aux ordres que lui donne son maître. Qu'a-t-il commandé ? Qu'a-t-on fait pour
obéir ? Que reste-t-il encore à faire ? Je vous engage donc à vous délivrer de
cette passion qui assiège votre coeur, pour vous appliquer à ces saints récits
qui ont pour objet les miracles particuliers et généraux, que Dieu ne cesse
d'opérer tous les jours, soit dans l'intérêt de tous les hommes, soit en faveur
de quelques-uns d'entre eux. Tout dans l'univers prête à ces récits; quel que
soit le sujet que vous choisissiez, il vous promet un exorde brillant, que vous
l'empruntiez au ciel, à la terre, à l'air, aux animaux, aux semences, aux
plantes ou aux arbres. Si vous voulez rappeler le souvenir des anciens
bienfaits, de ceux qui ont ou précédé ou accompagné la loi; des dons plus
abondants sous le règne de la grâce, de ceux qui nous attendent au sortir de
cette vie, au moment même de la mort, vous trouverez comme une mer immense de
narrations variées. Quelle serait donc votre folie, puisque vous avez à votre
disposition un si grand nombre de sujets qui peuvent procurer à votre âme tant
de douceur, de profit et d'utilité, d'aller traîner vos pensées dans les récits
fangeux qui n'ont pour objet que l'avarice et la cupidité.
2. Si vous aimez mieux, quittons les cieux pour descendre sur la terre, et
décrivons sa grandeur, la position qu'elle occupe, son usage, sa nature, son
inépuisable fécondité, les productions nombreuses et variées qui sortent de son
sein, les semences, les herbes, les plantes, les fleurs, les prairies, les
jardins. Distinguons encore par l'analyse la forme de chacun des arbres, son
port, sa hauteur, l'odeur qu'il répand, les fruits qu'il produit, la saison où
il les donne, l'usage auquel on l'applique; joignons une foule d'autres
observations sur la fertilité ou la stérilité de la terre, car elle ne renferme
rien d'inutile. Ici en effet, elle produit du fer, là de l'airain, celle-ci de
l'or, celle-là de l'argent, l'une des parfums, l'autre des médicaments variés et
de toute espèce. Parlerai-je de l'utilité des eaux potables ou salées, des
richesses des montagnes, des variétés de marbre qu'elles cachent dans leur sein,
des sources qu'elles renferment, des arbres qui les ombragent et qui servent à
la construction des maisons ? Voilà les fruits du désert; ajoutez qu'il nourrit
les animaux et les bêtes féroces. Parlerai-je encore des lacs, des fontaines et
des fleuves ? De même que les femmes qui sont devenues mères, versent des
fontaines de lait pour nourrir leurs enfants nouveau-nés, ainsi la terre ouvre
les fleuves, les fontaines, comme autant de mamelles, pour arroser les prairies
et les jardins. Que dis-je ? Il faut que l'enfant s'approche pour boire au sein
de sa mère, tandis que la terre ouvre d'elle-même son sein et répand partout du
haut des montagnes ses eaux fécondantes.
Les lieux déserts ont encore d'autres avantages; la santé du corps y est plus
vigoureuse, on y respire un air plus pur, ils nous font considérer la terre de
plus haut, ils ouvrent notre âme aux pensées sérieuses, et la déchargent tant
soit peu des préoccupations de la vie. Dirai-je encore les chants si variés des
oiseaux et les moeurs des animaux qui servent au plaisir de la chasse ? Ajoutons
que souvent le désert sert comme de rempart aux campagnes par les montagnes, par
les crêtes élevées, par les précipices dont il les environne. Décrirai-je enfin
la vertu des plantes que la terre produit, et qui apportent un si grand
soulagement à notre corps dans ses maladies ? Or, si les lieux déserts et les
montagnes sont d'une si grande utilité et produisent de si abondantes richesses,
quelle nouvelle matière de descriptions nous offriront les plaines et les terres
labourables ? De même que dans notre corps, nous distinguons les os, les nerfs,
la chair; ainsi la terre est composée de montagnes, de précipices et de champs
fertiles, et toutes ces choses ont leur utilité. Mais pourquoi parler de la
terre qui, après tout, est un des éléments les plus importants ? Si prenant un
seul arbre, vous voulez décrire sa forme, son usage, ses fruits, ses feuilles,
la saison où il les produit, et mille autres choses semblables, vous aurez une
riche matière de narrations. De même, si vous entreprenez la description des
montagnes et de toutes les autres merveilles de la création. Si enfin vous
choisissez l'homme et la formation de son corps pour texte de vos discours,
quelle mer immense s'ouvre devant vous !
Que ces pensées nous soient donc familières, elles seront pour nous la source
d'une joie ineffable, des biens les plus précieux, et d'une sagesse
incomparable. C'est ce que le roi-prophète veut nous faire comprendre en
ajoutant : «Je me réjouirai, je tressaillirai d'allégresse en Toi.» (Ibid. 3)
Une autre version porte : «Je me réjouirai, et je chanterai ton Nom, ô
Très-Haut»; une autre encore : «Je chanterai ton Nom.» C'est le signe d'une
âme avancée déjà dans la sagesse de placer en Dieu toute sa joie. Car celui qui
sait ainsi se réjouir parfaitement en Dieu, écarte de son coeur tous les autres
plaisirs de la via présente. Quel est en effet le sens de ces paroles : «Je
me réjouirai en Toi ?» Toute ma joie, toute mon allégresse est de T'avoir pour
Seigneur et pour Maître. Celui qui apprécie cette joie à sa juste valeur, est
insensible à tout autre plaisir; c'est en effet la seule véritable joie, toutes
les autres n'en portent que le nom sans en avoir la réalité. C'est elle qui
inspire à l'homme des pensées sublimes, c'est elle qui affranchit l'âme de la
servitude du corps, c'est elle qui lui donne des ailes pour s'envoler aux cieux,
c'est elle qui l'élève au-dessus des préoccupations de la vie, c'est elle enfin
qui la délivre de tous les vices. Et rien de plus naturel, car si ceux qui sont
épris de la beauté du corps sont indifférents à toutes les choses de la vie, et
n'ont dans l'esprit que la personne qu'ils aiment; quels sont les biens, quels
sont les maux qui peuvent faire impression sur une âme qui aime Dieu comme Il
mérite d'être aimé ? Il n'en est aucun assurément, elle est supérieure à tout,
et sa joie est éternelle comme l'objet de son amour. Ceux qui placent leur
affection dans les choses de la terre, tombent bien vite et malgré eux dans
l'oubli, quand les choses qu'ils aimaient ont perdu leurs charmes; mais l'amour
de Dieu est un amour immense, infini, impérissable, mille fois supérieur aux
autres amours, par la joie qu'il répand dans l'âme et par les avantages qu'il
procure. Aussi, quel charme puissant que la pensée d'un amour qui ne doit jamais
finir ! «Je chanterai ton Nom.» C'est l'effet naturel de l'amour. Ceux qui
aiment prennent pour matière de leurs chants les personnes qui sont l'objet de
leur affection, et se consolent ainsi de leur absence. C'est ce que fait aussi
le prophète; il ne peut voir Dieu, il Le prend pour sujet de ses chants, il
s'unit ainsi à Lui de l'union la plus étroite, il donne une nouvelle ardeur à
ses désirs, il lui semble jouir de sa Présence, ou plutôt par ses hymnes et ses
chants, il enflamme les désirs de tous ceux qui l'entendent. Ceux qui sont épris
d'amour, chantent les louanges des personnes qu'ils aiment, et ils en ont
toujours les noms sur leurs lèvres; ainsi fait le prophète : «Je chanterai
ton Nom, ô Très-Haut».
3. Voyez comme il s'élève au-dessus de la terre, comme il approche sa nature
de l'essence divine, et se consacre tout entier à Dieu. Aussi, ne cesse-t-il de
célébrer son Nom comme ceux qui sont épris d'un ardent amour. «Lorsque Tu auras
fait tourner mes ennemis en arrière, ils succomberont et périront devant ta
Face.» (Ibid. 4). C'est encore un des caractères de l'amour, de redire
continuellement les bienfaits qu'il a reçus et de s'y complaire. L'amour inspire
ce sentiment de reconnaissance et la reconnaissance, à son tour, rend l'amour
plus ardent On peut dire avec assez de fondement que le roi-prophète veut aussi
parler des ennemis spirituels. Car eux aussi retournent en arrière, quand ils
rencontrent une âme généreuse. Lorsqu'un javelot tombe sur un bouclier dont la
matière est faible et sans résistance, il le perce de part en part; si au
contraire, ce bouclier présente une surface dure et impénétrable, le fer du
javelot vient s'y émousser et perdre toute sa force. Il en est de même pour
notre âme; si les traits que lance le démon tombent sur une âme molle et sans
énergie, ils lui font de profondes blessures, si au contraire le démon dirige
ses coups sur une âme pleine de force et de vigueur, tous ses efforts sont
inutiles, et loin de lui faire du mal, il lui procure deux, je dirai même trois
avantages précieux : il n'a pu lui faire aucune blessure, il l'a rendue plus
forte qu'elle n'était, tandis que lui-même est devenu plus faible.
Considérez comme David relève ici la Puissance de Dieu : «Ils
succomberont, dit-il, et périront devant ta Face.» Que cette expression ne
réveille dans votre esprit aucune idée matérielle : David ne veut parler que de
la force de l'Action divine, de sa manifestation et de la facilité avec laquelle
Dieu exerce sa toute-puissance. C'est cette même vérité que le roi-prophète
proclame ailleurs : «Il regarde la terre et Il la fait trembler.» (Ps
103,32). Ainsi, le Regard seul de Dieu suffit pour perdre les méchants; en
effet, si la présence des saints frappe d'impuissance les efforts du démon,
combien plus la Présence de Dieu ? L'éclair qui sillonne la nue, saisit d'effroi
tous les hommes, jugez de l'épouvante dont cette puissance immortelle doit
frapper les méchants et avec quelle facilité elle doit les surprendre. Vous
voyez le caractère des hymnes du roi-prophète, comment il célèbre la Gloire de
Dieu et exalte sa Puissance. Or, il nous donne une leçon importante de sagesse
dans ces paroles : «Je chanterai ton Nom, ô Très-Haut. Lorsque Tu auras
fait retourner mon ennemi en arrière». Quelle est cette leçon ? C'est la
vigilance dont il a fait preuve non seulement dans les afflictions, mais encore
dans la prospérité. Il en est beaucoup que l'adversité humilie, et rend plus
attentifs sur eux-mêmes; mais qui, dans la prospérité, se laissent aller à la
négligence et au relâchement. C'est le reproche que David fait aux Juifs dans un
des psaumes suivants : «Quand Dieu les frappait, alors ils Le cherchaient» (Ps
77,38). Quant à lui, sa conduite était bien différente, et jusqu'au milieu du
calme des jours prospères, il reste fidèle à la pratique de la sagesse et de la
vigilance, et c'est là un grand pas dans la voie de la perfection; «Car Tu as
fait triompher mon droit et Tu as jugé ma cause» (Ibid. 5). Une autre version
porte : «Tu as jugé en ma faveur, Tu T'es assis sur ton tribunal, Toi qui juges
selon la justice, Tu as repris les nations, et l'impie a péri.» Suivant une
autre version : «Tu as perdu l'impie, Tu as anéanti leur nom pour toujours, et
pour tous les siècles des siècles.» (Ibid. 6). Considérez de nouveau la sagesse
du saint roi; il ne songe pas à se venger de ses ennemis, mais il se repose sur
Dieu du soin de faire justice et observe par avance la recommandation de
l'Apôtre : «Ne vous vengez pas vous-mêmes.» (Rm 12,19). Et ce n'est pas la seule
chose que nous pouvons admirer ici, nous voyons encore que David avait été la
victime de l'injustice de ses ennemis. S'il n'avait pas souffert injustement,
Dieu n'aurait pas pris en main sa défense. «Tu T'es assis sur ton tribunal, Toi
qui juges selon la justice». En parlant ici de trône et de tribunal, le
roi-prophète s'accommode au langage ordinaire des hommes. En disant à
Dieu : «Tu juges selon la justice» il fait connaître un des attributs
particuliers à Dieu et qui tient de plus près à sa Nature divine. Nous ne
pourrions faire le même éloge des hommes; fussent-ils mille fois justes, ils ne
jugent pas selon la justice, parce qu'ils ne peuvent distinguer ce qui est
vraiment juste, tantôt par ignorance, tantôt par un effet de leur négligence;
mais Dieu qui est exempt de ces imperfections, juge toujours selon la justice,
parce qu'Il sait ce qui est juste, et qu'Il sait y conformer son jugement. Ces
paroles : «Tu T'es assis sur ton tribunal» signifient : Tu as jugé, Tu
as châtié mes ennemis; Tu en as tiré vengeance. «Tu as repris les nations et
l'impie a péri.» Vous voyez que Dieu n'a besoin ni d'armes, ni de glaive, ni
d'arc, ni de flèches; ces expressions sont empruntées à notre langage. Dieu n'a
qu'à reprendre simplement et Il fait périr ceux qui méritent ce châtiment. La
suite vous donne une haute idée de sa Puissance : «Tu as anéanti leur nom pour
toujours, et pour les siècles des siècles». C'est-à-dire, Tu les as détruits
jusque dans la racine, Tu les as arrachés, Tu les as exterminés au point que
leur mémoire est anéantie. «Les glaives de l'ennemi ont perdu leur force pour
toujours» (Ibid. 7), suivant une autre version : «Les ruines». Le texte hébreu
porte : Arboth. «Et Tu as ruiné ses villes». Quel est le sens de ces
paroles ? Tu as mis à néant ses desseins et ses stratagèmes, et vous l'avez
dépouillé de ses armes. Telle est la Colère de Dieu, elle détruit, elle anéantit
tout ce qu'elle frappe. Un autre interprète traduit : «les déserts»;
c'est-à-dire non seulement Tu as détruit les villes, mais Tu as encore anéanti
jusqu'aux déserts. C'est ainsi que le juste combattait contre ses ennemis et
leur faisait essuyer une défaite complète, sans autres armes et sans autres
lances que le Secours de Dieu. Aussi cette guerre le couvre de gloire, et c'est
de vive force qu'il remporte ici la victoire. «Leur mémoire a péri avec bruit»;
suivant une autre version : «avec eux». Le texte hébreu porte le mot Em. Que
signifie cette expression : «avec bruit» ? Ou bien la ruine entière des
ennemis du saint roi, ou les cris de désespoir des vaincus. Car c'est encore un
des traits de la Providence de Dieu, de ne point punir ses ennemis en secret,
afin que les châtiments des uns puissent rendre les autres meilleurs. Ces
paroles signifient donc que leur ruine sera éclatante.
4. «Mais Dieu demeure éternellement»; une autre version porte : «Il sera
assis.» Cette expression s'emploie souvent pour la Nature divine qui reste
toujours immuable; Jérémie l'emploie également lorsqu'il dit : «Tu es assis
pour l'éternité.» (Ba 3,3); le texte hébreu porte Jesel. Toutes les fois que le
prophète vient de décrire la fin si prompte des hommes, il proclame aussitôt
l'éternité de la Nature divine et il oppose à la nature humaine dont la vie est
éphémère, cette nature infinie et cette majesté impérissable. Il veut par là
donner aux hommes deux motifs propres à leur inspirer la crainte de Dieu, la
grandeur de sa Gloire opposée à la bassesse de leur nature, et son éternelle
justice qui inflige aux pécheurs de si terribles châtiments. Ces mêmes paroles
renferment un sens anagogique qu'il ne faut pas négliger. Il est dans l'Écriture
certains passages que nous pouvons examiner à fond, d'autres que nous ne devons
entendre qu'à la lettre, comme ces paroles : «Dieu fit le ciel et la terre»
(Gn 1,4); d'autres enfin qu'il faut entendre dans un sens différent du sens
littéral, comme celui-ci : «Que la biche très chère, que le faon très
agréable partagent votre intimité» (Pr 5,19), et cet autre «Possédez seul ce qui
vous appartient, et que les étrangers n'y aient point de part» (Ibid. 17), et
cet autre encore : «Que la source d'eau soit pour vous seul» (Ibid. 18). Si vous
considérez ces paroles dans le sens qui se présente le premier à l'esprit, sans
vous éloigner de la lettre pour rechercher leur véritable sens, il vous paraîtra
bien cruel de refuser de l'eau à qui vous en demande. Mais l'auteur sacré veut
parler ici de l'épouse dont son mari doit jouir avec chasteté, et il la désigne
sous les noms de source et de biche pour exprimer la pureté qui doit présider
aux rapports des époux entre eux. C'est ainsi qu'il faut entendre ces différents
passages. Il en est d'autres que nous devons entendre à la fois dans le sens
littéral, et dans celui qui est figuré par les mots, comme ces paroles : «De
même que Moïse a élevé le serpent» (Jn 3,14). Car il faut voir ici à la fois
l'expression d'un fait réellement accompli et une figure de Jésus Christ. On
peut aussi sans crainte de se tromper, appliquer aux événements dont les Juifs
ont été les victimes, ces paroles du roi-prophète : «Tu t'es assis sur ton
trône, Toi qui juges selon la justice. Tu as repris les nations et l'impie a
péri. Tu as effacé leur nom pour l'éternité et pour les siècles des siècles. Les
armes de l'ennemi ont perdu leur force pour toujours, et Tu as détruit leurs
villes. Leur mémoire a péri avec bruit.» Les calamités qui sont venues fondre
sur ceux qui ont crucifié Jésus Christ ont été connues de toute la terre, leurs
villes ont été détruites, et tous les artifices du démon sont venus échouer
contre les desseins providentiels de Jésus Christ qui ont dirigé toutes choses.
Mais laissons aux esprits désireux de s'instruire le soin de pénétrer dans ces
rapprochements mystérieux, et continuons l'explication que nous avons
commencée.
«Dieu a préparé son trône pour rendre ses arrêts.» (Ibid. 8). Suivant une
autre version : «Il l'a fondé, affermi pour le jugement». Il jugera Lui-même
toute la terre dans l'équité; Il jugera les peuples dans la justice.» (Ibid. 9).
Voyez-vous comme le discours du prophète s'élève par degrés. Il vient de parler
de trône, mais il se hâte d'en faire connaître la nature. Ce trône n'est point
composé de bois ou de quelque autre matière grossière, c'est un trône de
justice. Il est établi, dit-il, sur la justice. «Il jugera l'univers dans
l'équité.» Cette prédiction embrasse à la fois la vie présente et la vie future.
Le jugement général est réservé pour l'autre vie, mais Dieu exerce dès cette vie
un jugement partiel et fait souvent éclater des traits de sa Justice, afin que
les insensés ne s'imaginent pas que tout marche au hasard sur la terre. Ne vous
étonnez pas du reste si tous ne reçoivent pas les récompenses qu'ils méritent;
«car Il a établi un jour pour juger le monde selon la justice» (Ac 17,31). Cette
vie est le temps de la lutte, de la guerre et des combats. Tous ne reçoivent pas
ici-bas ce qu'ils ont mérité, mais Dieu tient en réserve pour l'autre vie les
récompenses des justes et les châtiments des méchants. Ici-bas il use à notre
égard de patience et de longanimité pour nous engager à effacer nos péchés dans
les larmes de la pénitence. Tant qu'un homicide est libre, il est en son pouvoir
de changer de vie et d'échapper au supplice, mais dès qu'il est traîné devant le
tribunal du juge, il n'a plus en perspective que le glaive, le bourreau et une
mort affreuse. Il en est de même par rapport à nous. Tant que nous sommes dans
cette vie, nous pouvons échapper au supplice par notre conversion, mais lorsque
nous en serons sortis, toutes nos larmes seront inutiles, «car Dieu a préparé
son trône pour exercer son Jugement». On peut, sans crainte de se tromper,
prendre cette expression : «Il a préparé» dans son sens littéral; car tout est
préparé dès maintenant, les supplices, les couronnes et les jugements. En Dieu
il n'y a ni délai, ni retard, ni répit, et ceux qui sont vivants ne préviendront
point ceux qui sont morts, selon ces paroles de saint Paul : «Nous qui
vivons et qui sommes réservés jusqu'à l'Avènement du Sauveur, nous ne
préviendrons point ceux qui sont dans le sommeil de la mort.» (1 Th 4,14). Voyez
comme la sagesse du prophète embrasse à la fois dans ses prédictions le présent
et l'avenir; le présent lorsqu'il dit : «Tu as repris les nations, et l'impie a
péri»; l'avenir, lorsqu'il ajoute plus loin : «Il a préparé son trône pour
exercer son Jugement, et Il jugera toute la terre dans l'équité.» Son but est de
convaincre par le spectacle du présent ceux qui ne croient point aux jugements
de l'autre vie. «Et le Seigneur est devenu le refuge du pauvre.» (Ibid. 10). Une
autre version porte : «de celui qui est écrasé.» Une autre : «de celui qui
est brisé». David se donne continuellement le nom de pauvre et d'indigent, bien
qu'il eût pour demeure un palais. C'est ce qu'il répète encore dans un autre
psaume : «Pour moi, je suis pauvre et dans l'indigence.» (Ps 39,18). Il savait
en effet, à n'en pouvoir douter, que tous les biens de cette vie sont plus
fugitifs que l'ombre, et que le seul bien qui nous soit vraiment propre, c'est
la vertu, tandis que tout le reste est semblable aux feuilles des arbres qui ne
tiennent qu'à l'extérieur. Une preuve évidente que la vertu est un bien qui nous
est personnel, c'est que nous la portons avec nous partout où nous allons. Il
n'en est pas ainsi des biens de cette vie. La vertu nous appartient donc en
propre, et les autres biens ne sont à nous que d'une manière éloignée. De même
donc que nous donnons le nom d'intime à celui qui nous est uni par des liens
plus étroits, ainsi nous disons que la vertu est un bien qui nous appartient
d'une manière plus intime, parce qu'elle est toujours plus rapprochée de
nous.
5. Considérez ici comme l'âme du roi-prophète s'ouvre aux inspirations de la
reconnaissance et de la sagesse. Il avait des chevaux, des armées nombreuses et
mille autres moyens de défense; il n'en tient aucun compte et s'adresse à Dieu
seul pour implorer le secours d'en-haut, et reconnaît que c'est à Lui seul qu'il
doit son salut. Il ne dit pas : Mes troupes, mes richesses, mes enfants sont
devenus mon refuge; mais : «Le Seigneur est devenu le refuge du pauvre». Il m'a
placé dans un lieu sûr, car rien ne peut être comparé à ce refuge au double
point de vue de la facilité et de la sécurité. Les autres refuges sont
environnés d'embûches; ils ne sont pas toujours à proximité; ils dépendent du
temps, du lieu et de mille autres circonstances qui peuvent vous en fermer
l'accès; mais pour celui-ci il est toujours à votre disposition, pour peu que
vous le cherchiez avec soin. «Tu parleras encore, dit-il par son prophète, et Je
répondrai : Me voici» (Is 58,9). Et encore : «Je suis le Dieu de près
et non pas le Dieu de loin.» (Jr 23,23). Il n'est besoin ni de courses ni de
longs voyages; sans quitter notre demeure, ce refuge nous est ouvert. Tantôt
Dieu nous délivre des dangers qui nous menacent, tantôt Il les fait tourner à
notre gloire et nous donne la victoire sur nos ennemis, et toujours en temps
convenable. Lorsque ceux qu'Il choisit pour être l'objet de ces faveurs se
conduisent avec modération, Il les leur accorde toutes deux; si au contraire ils
n'en font pas un bon usage, Il se borne à une seule pour ne point les exposer
par une plus grande libéralité à la tentation de l'orgueil. Si vous doutiez que
les Bienfaits de Dieu deviennent souvent pour les hommes une occasion de vaine
présomption, je vous citerais l'exemple d'Ézéchias, qui s'enorgueillit de ses
succès. Cependant Dieu ne l'abandonna point, mais comme la gloire de son
triomphe avait enivré son âme, Dieu lui envoya une maladie pour le ramener à des
sentiments plus justes. «Il vient à son secours dans le temps opportun, dans
l'affliction». Que signifient ces paroles : «dans le temps opportun»? Dans
le temps convenable, David fait ressortir ici une double convenance, le secours
que Dieu accorde et l'opportunité du temps où Il le donne. Or le temps opportun
est le temps de l'affliction. Pour quelle raison ? Parce qu'elle est la
mère de la vraie sagesse, qu'elle délivre l'homme de la mort, et qu'elle attire
en lui la Grâce de Dieu. Dans l'affliction, notre âme secoue toute négligence et
toute paresse, et nos prières sont plus ferventes. L'hiver est le temps le plus
favorable pour cultiver la terre, de même l'affliction est le temps le plus
propre à la culture de l'âme. Le Secours de Dieu nous est toujours nécessaire,
même au milieu de la prospérité; mais nous en sentons plus vivement le besoin au
temps de l'affliction.
«Il vient à son secours.» Le roi-prophète, en se servant de cette expression,
veut nous apprendre que nous devons nous-mêmes contribuer à notre salut. En
effet, on ne vient au secours que de celui qui agit déjà par lui-même.
Gardons-nous donc de nous laisser aller au découragement, multiplions les
prières, les aumônes et prenons tous les moyens qui sont en notre pouvoir. Les
corps auxiliaires viennent au secours de ceux qui combattent et non point de
ceux qui restent dans une honteuse inactivité. Si donc vous voulez obtenir le
Secours de Dieu, ne trahissez jamais vos propres intérêts. Comment Job a-t-il
mérité le Secours de Dieu ? Par son attitude courageuse et ses glorieux combats;
et les apôtres eux-mêmes ne l'ont obtenu que par leurs pénibles travaux. «Et que
ceux-là espèrent en Toi qui connaissent ton Nom.» Suivant une autre
version : (Ibid. 11) «Qu'ils mettent leur confiance en Toi». Le
roi-prophète passe continuellement de la prière à l'exhortation, et change ainsi
d'interlocuteur, comme le commun docteur de l'univers, qui ouvre à tous les
hommes les riches trésors de la sagesse. Considérez l'heureux choix de ces
paroles : «Et que ceux-là espèrent en Toi qui connaissent ton Nom.» Ceux
qui Te connaissent, dit-il, et qui connaissent aussi la puissante protection
dont Tu nous entoures, ont dans l'espérance qu'ils mettent en Toi une ancre des
plus fermes, en même temps qu'un secours des plus efficaces, une tour
inexpugnable dans Celui qui non seulement peut les délivrer de tout danger, mais
qui, au milieu même des périls donne à leur âme le calme et la tranquillité. En
effet, celui qui renonce au secours qui vient des hommes et qui ne place ses
espérances que dans le ciel, non seulement se voit bientôt délivré de tous les
dangers, mais il ne connaît ni l'agitation ni le trouble qu'amène avec lui le
malheur, parce qu'il est fortement appuyé sur l'espérance comme sur une ancre
inébranlable. Ainsi, non seulement les trois enfants ont été tirés de la
fournaise, mais pendant même qu'ils y étaient, leur âme ne ressentit aucun
trouble, car ils savaient que Dieu viendrait à leur secours. C'est pour cela
qu'un autre interprète traduit : «Et ils se confieront»; c'est-à-dire ils
mettront leur confiance. En effet, la sécurité qui naît de cette espérance en
Dieu est bien supérieure à la tyrannie que les troubles extérieurs peuvent
exercer sur notre âme, car ces épreuves, quelles qu'elles soient, viennent des
hommes, tandis que notre confiance est divine et invincible. Le roi-prophète ne
se contente pas de nous dire que Dieu est notre secours et notre refuge, mais il
nous apprend à quelles conditions; c'est que notre espérance en Lui sera
persévérante et continuelle. Si Dieu ne fait pas cesser aussitôt vos malheurs,
c'est qu'Il veut vous éprouver. Dieu pourrait sans doute défendre à l'adversité
de fondre sur vous, Il le lui permet cependant pour donner une nouvelle force à
votre âme. De même, Il pourrait vous en délivrer tout aussitôt, mais Il attend
et Il diffère pour accroître votre fermeté, exercer votre espérance, et rendre
votre amour pour Lui plus ardent. Ainsi, Il ne permet pas que la tribulation
pèse toujours sur vous, de peur que vous ne veniez à faiblir. Il ne veut pas non
plus que vous soyiez toujours dans le calme pour ne pas vous exposer à tomber
dans le relâchement. «Parce que Tu n'as point abandonné, Seigneur, ceux qui Te
cherchent.» Une autre version porte : «Car Tu n'as pas abandonné.» C'est la
vérité que proclame un autre auteur inspiré : «Considérez les générations
anciennes, et voyez si un seul de ceux qui ont espéré dans le Seigneur, a été
confondu, si un seul de ceux qui L'ont invoqué a été délaissé de Lui». Et
comment, me direz-vous, pouvons-nous chercher Dieu, puisqu'Il est partout ? Par
la sainte activité de notre âme et par le détachement des choses de la terre et
de toutes les préoccupations du siècle. Car il nous arrive souvent d'avoir sous
les yeux ou entre les mains certains objets sans nous en apercevoir, et nous
courons de tous côtés pour chercher ce que nous avons comme entre les mains,
parce que notre esprit est occupé d'autres pensées.
6. De quelle manière devons-nous donc chercher Dieu ? Par l'application
sérieuse de notre âme et en nous rendant libres de toutes les sollicitudes
matérielles de cette vie. Celui qui cherche Dieu avec cette liberté entière de
l'âme, trouve nécessairement ce qu'il cherche. Il ne suffit pas de chercher
Dieu, il faut Le rechercher avec empressement. Celui qui Le cherche de la sorte
ne se contente pas de ses efforts personnels, il fait appel aux efforts des
autres pour trouver plus sûrement ce qu'il cherche. Lorsqu'il s'agit des biens
de la terre, nous cherchons souvent sans trouver; mais dans les choses
spirituelles, nous trouvons nécessairement ce que nous cherchons. Pour peu que
nous commencions, Dieu ne permettra pas que nous nous épuisions longtemps dans
de vaines recherches, c'est pour cela qu'Il dit: «Tout homme qui cherche
trouve.» (Mt 7,8). «Chantez le Seigneur qui habite dans Sion.» (Ibid. 12). Une
autre version porte : «Qui est assis, annoncez parmi les peuples ses
inventions. » Que dis-tu, saint prophète ? Celui qui a le ciel pour trône et la
terre pour marchepied (Is 46,1) et qui tient en ses Mains les profondeurs de la
terre, (Ps 119, 4), habite dans Sion ? Oui certainement, mais en parlant de la
sorte, il n'a pas l'intention de circonscrire dans un lieu cette infinie
Majesté, il veut simplement exprimer la Prédilection de Dieu pour ce lieu, et
l'espèce de familiarité qui le Lui fait choisir pour demeure, afin d'attirer les
Juifs à Lui par cet acte de condescendance à leur égard. Nous-mêmes aussi nous
appelons notre habitation l'endroit où nous habitons de préférence. Nous disons
encore que Dieu habite au milieu de nous, non pas qu'Il puisse être limité par
notre faible nature, mais à cause de l'attachement particulier qu'Il a pour
nous. Dans le sens anagogique, Sion est la figure de l'Église : «Vous vous êtes
approchés de la montagne de Sion, et de l'Église des premiers-nés.» (Gn 12,29).
C'est avec raison que l'Église est comparée à une montagne à cause de sa
stabilité et de son inébranlable]e fermeté. On ne peut ébranler une montagne,
l'Église de Dieu ne peut l'être davantage. «Annoncez parmi les peuples ses
conseils.» Il veut que les Juifs proclament hautement les Bienfaits de Dieu et
se gardent de les ensevelir dans le silence. Et cette recommandation s'adresse à
ceux qui les publient comme à ceux qui les entendent publier; car les uns et les
autres y trouveront le même avantage, s'ils y apportent une égale attention.
«Parce qu'Il s'est souvenu du sang de ses serviteurs.» (Ibid. 13). Vous voyez
quel est l'objet des conseils de Dieu, c'est de faire du bien. Le roi-prophète
nous rappelle en même temps une grande vérité, c'est qu'aucun homicide ne reste
impuni et sans être vengé, ce que Moïse lui-même nous enseigne dans la Genèse,
lorsqu'il prête à Dieu ces paroles : «Je vengerai votre sang.» (Gn 9,5).
C'est là une preuve de sa Providence infinie et de sa Sollicitude vraiment
extraordinaire. S'Il paraît différer quelque temps sa Vengeance, n'en soyez pas
surpris, Il veut donner aux pécheurs le temps de faire pénitence. (Rm 2,4).
«Il n'a point mis en oubli le cri des pauvres.» Voyez quel honneur encore
pour les pauvres ! Toutefois il entend ici non pas toute espèce de pauvres, mais
ceux qui sont pauvres d'esprit, selon la recommandation de Jésus Christ. (Mt
5,3). Car Dieu exauce surtout la prière de ceux dont le coeur est humble et
contrit. Le roi-prophète ne sépare pas ici ces deux choses, la prière et
l'humilité. «Sur qui jetterai-Je les yeux, si ce n'est sur celui qui est humble,
doux et paisible, et qui écoute mes paroles avec tremblement ?» (Is 66, 2).
Partout, nous voyons que l'humilité est comme le char de la prière, car Dieu est
proche de ceux qui ont le coeur contrit. Celui qui veut prier Dieu doit donc
avant tout, bannir de son coeur tout sentiment d'orgueil. C'est la condition que
demande saint Paul lorsqu'il veut que les hommes prient : «Sans colère et sans
contention.» (1 Tm 2,8). Remarquez le choix de cette expression : «Le cri
des pauvres. » Ce cri, c'est l'affection de leur coeur plutôt que le son
prolongé de leur voix. «Dieu n'a point mis en oubli le cri des pauvres. » Le
roi-prophète nous montre par là qu'ils n'ont cessé d'invoquer Dieu, et que
cependant Dieu a différé d'exaucer leurs prières. Quel est donc le vrai sens de
ces paroles ? Ne pensez pas que ce soit l'oubli de Dieu qui soit cause de
l'impunité qu'Il semble accorder aux méchants, c'est le propre de sa Nature de
prendre la défense des pauvres avant même qu'on L'en prie. Combien plus lorsque
la prière Lui en est faite avec un coeur humble et contrit ! «Aie pitié de moi,
Seigneur; vois l'état d'humiliation où mes ennemis m'ont réduit». (Ibid. 14).
Toi qui me retires des portes de la mort afin que je publie tes éloges aux
portes de la fille de Sion.» (Ibid. 5). Une autre version porte : «Les
hymnes en votre honneur»; une autre : «tes louanges». Voyez comme le
roi-prophète est continuellement appliqué à la prière. Il est délivré de ses
épreuves, il jouit d'un calme assuré, et cependant il ne cesse point de prier en
disant à Dieu : «Aie pitié de moi» et d'implorer sa Protection pour
l'avenir. Nous avons toujours besoin de la Providence de Dieu, mais surtout
lorsque nous venons d'échapper au danger. Car à cette première guerre en succède
une autre bien plus difficile, la guerre du relâchement et de la présomption, et
c'est alors que le démon déploie le plus d'activité. C'est donc lorsque nous
sommes délivrés des malheurs qui nous accablaient, que le Secours de Dieu nous
est nécessaire, pour supporter plus facilement le poids de la prospérité. Voyez
les Juifs, lorsqu'ils furent délivrés des Égyptiens; ils furent victimes d'une
guerre beaucoup plus funeste, celle de la présomption et de la négligence. C'est
alors qu'ils furent frappés de mort, parce qu'ils n'étaient point capables de
diriger leur marche. Ils ne purent lutter courageusement ni contre la sensualité
ni contre leurs convoitises, mais ils imitèrent les vices des Égyptiens, et ce
fut la cause de leur perte. David lui-même, lorsqu'il fut sorti victorieux des
persécutions de Saül et de toutes ses guerres contre les peuples ennemis, au
milieu d'une paix profonde, eut à soutenir une guerre bien plus funeste contre
la passion de l'incontinence, qui attira sur lui les plus grands malheurs. C'est
donc lorsque nous sommes délivrés des maux qui pesaient sur nous que nous devons
craindre davantage.
7. Une bête féroce qui est enchaînée est plus à craindre que lorsqu'elle est
en liberté; de même le vice est beaucoup moins redoutable dans l'affliction, car
il est alors comme enchaîné par la tristesse et l'abattement et par d'autres
liens qui lui ôtent sa liberté d'action; mais c'est dans les douceurs du repos
que nous devons le craindre davantage. Aussi, vous verrez souvent que la
prospérité enfante plus de crimes que l'adversité. C'est ainsi qu'après de
glorieuses victoires, Ézéchias se vit à deux doigts de sa perte. C'est ce qui
fait dire au roi-prophète dans un autre endroit : «Il est bon que Tu m'aies
humilié.» (Ps 118,71). Bien que Dieu l'ait déjà délivré, il ne laisse pas
d'implorer encore sa Miséricorde, et la raison qu'il donne à l'appui de sa
prière, c'est la peine qu'il éprouve. «Vois l'état d'humiliation où mes ennemis
m'ont réduit.» Et encore : «Toi qui me retires des portes de la mort.»
C'est-à-dire, je me réfugie dans le sein de Celui qui a toujours été mon
Protecteur et mon Défenseur, et qui m'a toujours tendu la main. Vous voyez qu'en
implorant la Protection de Dieu pour l'avenir, il Lui rend grâces pour les
faveurs passées, et proclame le double bienfait qu'il en a reçu. Car il ne dit
pas simplement : «Toi qui me délivres des portes de la mort», mais : «Toi
qui me relèves des portes de la mort». En effet, la Protection de Dieu ne se
borne pas seulement à délivrer ses serviteurs de leurs épreuves, elle les élève
et les environne de considération, d'honneur et de gloire. Remarquez encore
qu'il ne dit pas : «de la porte, mais : «des portes», pour exprimer
les nombreux dangers qu'il a courus. «Afin que j'annonce toutes tes louanges aux
portes de la ville de Sion.» David fait lui-même ce qu'il a conseillé aux autres
de faire. «Annoncez, leur disait-il, parmi les peuples, ses conseils.» Je vous
en donnerai moi-même l'exemple, et ce ne sera pas seulement devant un, deux ou
trois hommes, mais devant une nombreuse assemblée que je publierai ses louanges.
«Je serai transporté de joie à cause du salut que Tu m'as procuré.» (Ibid. 16).
Ma couronne, mon diadème, c'est de triompher grâce à ton appui, c'est d'être
sauvé par ton Secours. Et nous donc aussi, cherchons non pas à être sauvés et
délivrés de nos maux à tout prix, mais à l'être selon la Volonté de Dieu. Je
parle ainsi pour ceux qui, dans leurs maladies, ont recours à des paroles
magiques ou à d'autres opérations semblables pour soulager leurs infirmités.
Loin d'être sauvé, on se dévoue ainsi bien plutôt à une perte certaine. Le salut
le plus assuré est celui qui nous vient de Dieu. «Les nations sont tombées dans
la mort qu'elles ont préparée.» Une autre version porte : «Elles ont été
englouties.» Cette mort, ou si l'on veut cette corruption, c'est la mort de
l'iniquité; car il n'est point de corruption égale à celle que produit le vice.
Rien aussi n'est plus faible que l'homme esclave de l'iniquité; il est vaincu
par ses propres armes, et il est rongé par le vice, comme le fer par la rouille,
comme la laine par les vers.
Ainsi, avant même le châtiment que Dieu prépare au pécheur, son crime devient
son premier supplice. Le roi-prophète s'est étendu longuement sur la Justice
divine, comme aussi sur le secours d'en-haut, mais comme cette justice ne se
manifeste pas aussitôt, que souvent Dieu tarde d'en faire sentir les effets, et
que ce retard favorise la négligence d'un grand nombre, il fait voir que le
supplice est imminent, et que les méchants le subissent dès maintenant, comme
l'atteste saint Paul : «Et ils ont reçu en eux-mêmes la peine due à leur
égarement.» (Rm 1,27). Remarquez la justesse des expressions dont se sert le
roi-prophète : «Ils ont été enfoncés», c'est-à-dire, ils ont été retenus par
force, ils sont tombés dans un piège dont ils ne peuvent sortir. Et encore :
«Leur pied a été pris dans le filet qu'ils avaient tendu en secret» :
c'est-à-dire que les méchants sont enchaînés dans des liens qu'ils ne peuvent
rompre. Nous en voyons un exemple dans les Juifs qui cherchaient à perdre les
apôtres. Lorsqu'ils combattaient contre eux, ils ne leur causaient aucun
dommage, et ils se précipitaient eux-mêmes dans une infinité de maux. Ils se
voyaient privés à la fois de leur ville, de leur liberté et de toutes leurs
autres prérogatives. La prédication se multipliait, et ceux qui s'y étaient
opposés étaient renversés et détruits. Voyez encore ceux qui avaient jeté les
trois enfants dans la fournaise de Babylone; ils y furent enfermés à leur tour,
et la même chose se reproduisit pour Daniel. Mais, me direz-vous, ce qui arriva
aux ennemis de Daniel était juste, car ils l'avaient eux-mêmes jeté dans la
fosse. Mais quant aux trois enfants, comment se fait-il que ceux qui se tenaient
devant la fournaise y aient été jetés, tandis que le roi était seul
coupable ? Ils devinrent la proie des flammes parce qu'ils avaient obéi aux
ordres du tyran, et qu'ils avaient adoré la statue d'or. «Dans le filet qu'ils
ont tendu en secret.» Voyez quelle accusation sévère il formule contre eux.
Comme le crime qu'ils commettaient était souverainement honteux, ils s'efforcent
de le cacher et de le couvrir de profondes ténèbres. «On reconnaît que le
Seigneur rend justice.» (Ibid. 17). Une autre version porte : «On a reconnu
que le Seigneur rendait justice.» C'est-à-dire qu'Il punit l'iniquité et qu'Il
en tire une juste vengeance. Vous voyez un nouveau genre de bienfait qui ressort
du châtiment. Non seulement Il rend meilleurs ceux qui en sont l'objet, mais il
sert encore à faire briller la connaissance de Dieu et à manifester plus
clairement sa Présence sur les hommes. Lorsqu'Il permit à un troupeau de
pourceaux de se précipiter du haut d'un rocher escarpé dans la mer, les témoins
de cet événement furent saisis d'étonnement. (Mc 5,13). Nous voyons aussi dans
l'Ancien Testament que les Juifs recherchaient Dieu lorsqu'Il les faisait
mourir» comme le dit le roi-prophète. (Ps 77,34). Cependant, pourquoi Dieu
n'emploie-t-Il pas plus souvent les mêmes moyens ? Parce qu'Il ne veut point que
la pratique de la vertu nous soit imposée par force, mais que nous l'embrassions
par le choix libre de notre volonté, et sous l'impression de ses Bienfaits
plutôt que par la crainte de ses châtiments. Mais, me dira-t-on, ne vaut-il pas
mieux être bon par nécessité que mauvais par son propre choix ? Je réponds qu'on
ne peut être bon par nécessité. Celui qui est bon parce qu'il est comme enchaîné
au bien, ne persévérera pas longtemps; aussitôt que la nécessité disparaîtra, il
reprendra ses habitudes vicieuses. Celui au contraire qui s'est déclaré pour le
bien par le libre choix de sa volonté, une fois devenu bon, le sera toujours.
«Le pécheur a été pris dans les oeuvres de ses mains. » Il ne dit pas des Mains
de Dieu, mais des mains du pécheur.
8. Vous voyez comment le prophète répand la variété dans son discours. C'est
du ciel, nous dit-il, que descend le supplice du pécheur, et son iniquité
devient son premier châtiment. Comment nous montre-t-il le châtiment descendant
du ciel ? «On reconnaîtra que le Seigneur rend justice.» Où voyons-nous que les
pécheurs sont punis par leurs propres péchés ? «Les nations sont tombées dans la
mort qu'elles avaient préparée.» Il reproduit la même vérité dans les paroles
qui suivent : «Le pécheur a été pris dans les oeuvres de ses mains.» Il ne se
borne pas à parler du châtiment dont Dieu est l'auteur, parce que souvent Dieu
diffère de l'exercer; il ne s'arrête pas non plus exclusivement au supplice que
le pécheur trouve dans son propre crime, parce qu'un grand nombre s'y
complaisent volontiers, mais il trouve dans chacun d'eux la preuve de ce qu'il
avance. C'est pour cela qu'il dit en propres termes : «Le pécheur a été
pris dans les oeuvres de ses mains». Une autre version porte : «de la paume
de ses mains. «Ne croyez donc pas que ce soit contre votre frère que vous
travaillez lorsque vous lui dressez des embûches, c'est à vous-même que vous
tendez des pièges. «Chant dont la modulation est différente.» Une autre version
porte : «Voix qui doit toujours se faire entendre». Une autre : «Chant
mélodieux à toujours ». On lit dans le texte hébreu : Enguon sel. «Que les
pécheurs soient précipités dans l'enfer, tous ces peuples qui oublient Dieu.»
(Ibid. 18). Suivant une autre version : «Ils seront précipités». Le roi-prophète
continue de développer la même idée et de prouver que le crime est
nécessairement puni, que l'impiété enfante la mort, et que le péché est la
source de mille dangers. «Car le pauvre ne sera pas en oubli pour jamais, la
patience des pauvres ne périra pas sans retour.» Un autre interprète traduit :
«L'attente de ceux qui sont doux ne sera pas toujours mise en oubli». Remarquez
le choix de cette expression : «pour toujours,» par laquelle le prophète
nous apprend qu'on ne cherchera pas constamment le repos. Si ce repos était
toujours à venir, où serait l'exercice de la patience ? Voici le sens de
ces paroles. Les méchants doivent s'attendre à être punis, et punis des derniers
supplices. Car Dieu ne permettra pas que les victimes de l'injustice soient
exposées à de continuels dangers. Il console ainsi les uns en même temps qu'il
effraie les autres, et il fait ressortir la Bonté de Dieu qui, en différant
ainsi le châtiment, achève d'éprouver les bons, et invite les méchants à la
pénitence.
Mais voyez comme les pauvres sont encore traités avec honneur, je dis les
pauvres qui ont le coeur contrit. Ce sont ces pauvres qui sont particulièrement
capables de résignation, ou plutôt ces deux vertus s'attirent mutuellement,
l'humilité produit la patience et la patience l'humilité. Si l'on me demande
comment la pauvreté engendre ainsi l'humilité, je répondrai parce qu'elle a plus
de facilité pour pratiquer la vertu. Le riche est toujours dans l'agitation et
le trouble, tandis que le pauvre supporte facilement toutes les épreuves, comme
un athlète exercé aux luttes et aux privations de la pauvreté. Aussi Jésus
Christ déclare-t-Il qu'il est difficile d'entrer avec les richesses dans le
royaume des cieux. Que signifient ces paroles : «La patience des pauvres ne sera
pas frustrée pour toujours» ? Elle ne périra pas sans retour, mais elle recevra
intégralement la récompense qui lui est due. C'est ce qui est loin d'arriver
toujours pour les choses de la vie présente où nos travaux restent souvent
stériles et infructueux. Ainsi, le laboureur et le marchand attendent avec
patience; mais souvent l'intempérie des saisons vient les priver du fruit de
leurs peines. Avec Dieu au contraire, rien de semblable à craindre, et ce que
nous faisons pour Lui obtient nécessairement sa récompense. Or c'est une grande
consolation que d'être ainsi assuré du fruit de ses travaux. «Lève-Toi,
Seigneur, que l'homme ne s'affermisse pas dans sa puissance.» (Ibid. 20). Une
autre version porte : «Qu'il ne devienne pas audacieux. Que les nations soient
jugées devant Toi.» Suivant une autre version : «Devant ta Face.» Après avoir
fait connaître l'iniquité qui s'est emparée de la plupart des hommes, et fait
l'énumération de leurs vices, de leurs rapines, de leur avarice, de leurs
homicides, il prie Dieu de prendre en main la défense des victimes de
l'injustice. Telle est la sensibilité du coeur des saints; oublieux de ce qui
les touche, ils supplient Dieu pour l'univers entier comme pour une seule
famille, et ils l'implorent pour tous les hommes comme ne formant tous qu'un
même corps : «Lève-Toi, Seigneur, que l'homme ne s'affermisse pas dans sa
puissance.» Quel est le sens de ces paroles : «Lève-Toi, Seigneur ?»
Viens au secours de ceux qui souffrent injustement, et tire une éclatante
vengeance de leurs persécuteurs. Remarquez l'heureux choix de ces expressions
simples : «Lève-Toi, Seigneur,» et encore : «Que l'homme ne se fortifie pas,»
pour signifier que l'homme est une créature vile, qui tire son origine de la
terre, et qui n'est que cendre et poussière. «Que les nations soient jugées
devant Toi.» Que veulent dire ces paroles ? Qu'elles subissent la peine due à
leurs crimes. Ta Patience à leur égard ne les a pas rendues meilleures,
demande-leur un compte sévère de leurs iniquités. Établis, Seigneur, un
législateur sur eux. Que les peuples sachent qu'ils sont hommes.» (Ibid., 21).
«Changement de modulation.» Suivant une autre version : «Toujours.» Que
signifient ces paroles : «Établis un législateur sur eux ?» Puisqu'ils se
conduisent en tout comme s'ils étaient indépendants, et qu'ils refusent de se
soumettre au châtiment qu'ils méritent, tire vengeance de cette audace et que
leur propre supplice leur serve d'enseignement. Un autre interprète exprime la
même vérité en traduisant : «Établis ta Crainte dans leurs coeurs.» Vous voyez
ce que demande le prophète, ce n'est pas leur supplice, c'est leur instruction,
la réforme de leur conduite criminelle, la cessation de leurs iniquités. Leur
châtiment, dit-il, servira d'enseignement non seulement pour eux, mais pour tous
les autres. Si vous voulez connaître les heureux effets de cette Conduite de
Dieu, et comment elle guérit la grande maladie du genre humain, écoutez la suite
: «Que les hommes sachent qu'ils sont hommes;» paroles dont voici le sens : Il
en est un grand nombre qui ont perdu jusqu'a la conscience de leur nature, qui
se sont emportés à des excès inouïs et se méconnaissent eux-mêmes. Et il ajoute
ce mot «toujours,» pour nous faire comprendre qu'ils se sont rendus coupables de
cet oubli non seulement dans le malheur, mais encore au sein de la prospérité.
Mais si Tu les châtie maintenant, dit le prophète, ils seront saisis de crainte,
ils conserveront le souvenir des châtiments qu'ils ont soufferts, et même si la
bonne fortune leur sourit de nouveau, ils ne perdront point la conscience de ce
qu'ils sont.
9. Vous voyez la prière qu'il adresse à Dieu pour eux, et son vif désir de
les voir renoncer à leur conduite insensée; car l'ignorance de soi-même est le
comble de la folie, et elle est mille fois pire que la frénésie. Ce dernier mal
est une maladie qu'on souffre malgré soi, mais l'autre est une corruption libre
et volontaire. «Pourquoi, Seigneur, T'es-Tu retiré au loin, et dédaigne-Tu de me
regarder dans le temps favorable, au milieu de mes tribulations ?» (Ibid. 1.) Le
roi-prophète prie instamment Dieu au nom de ceux qui sont dans l'affliction et
sans vouloir accuser aucunement sa providence. En effet, il en est beaucoup à
qui, au milieu de leurs tribulations, la violence de la douleur fait désirer que
Dieu exerce son jugement avant le temps marqué dans ses décrets. Ils ressemblent
à ceux qui sont soumis à l'amputation d'un membre; avant que l'opération soit
faite, ils repoussent la main du médecin et le conjurent contre leur intérêt de
retirer le fer, parce qu'ils ne peuvent supporter la douleur de cette opération.
Aussi les entend-on crier souvent aux médecins : Vous me faites souffrir, vous
me torturez, vous me donnez la mort; paroles qui leur sont inspirées non par la
raison, mais par la douleur. Tel est le langage que tiennent aussi les âmes
faibles et timides qui ne peuvent supporter la souffrance inséparable de la
tribulation. Sophonias fait aussi à Dieu la même prière. On conçoit ce langage
sous l'Ancien Testament, alors qu'on n'avait à soutenir que des combats modérés,
mais il est bien éloigné de la perfection de la nouvelle alliance. «Tandis que
l'impie s'enfle d'orgueil, le pauvre est exposé au feu de la persécution. Ils
seront enveloppés dans les complots qu'ils méditent.» (Ibid., 2). Une autre
version porte : «Qu'ils soient enveloppés.» «Le pécheur est glorifié des désirs
de son âme et le méchant est applaudi.» (Ibid., 3). «Le pécheur a irrité le
Seigneur.» (Ibid., 4). Le prophète prend le rôle de suppliant, il s'adresse à
Dieu au nom de ceux qui sont victimes de l'injustice et il se rend l'interprète
de leurs peines, résultat de la faiblesse humaine, à la vue de l'impunité et de
la prospérité des méchants qui leur est insupportable. Mais cette impunité et ce
bonheur sont déjà un des plus grands châtiments que Dieu puisse leur envoyer. Le
prophète demande ensuite à Dieu qu'il les punisse en faisant retomber sur eux
leurs desseins criminels; puis il nous fait connaître un des caractères
intolérables de leur iniquité. Quel est-il ? «Le pécheur est glorifié des désirs
de son âme.» On n'a point assez de louanges, assez d'admiration pour des actions
qui devraient le couvrir de honte et de confusion. Or quelle guérison peut-on
espérer lorsque le vice lui-même est comblé de louanges ? Voilà le spectacle que
présente le monde. On admire celui-ci parce qu'il est puissant, celui-là parce
qu'il s'est vengé de ses ennemis; on loue la prudence d'un autre parce qu'il a
su s'emparer de toutes les fortunes; alors qu'il s'est perdu lui-même, on dit
qu'il s'est sauvé et mille autres choses semblables; mais des intérêts
spirituels de l'âme il n'en est pas question. On ne loue pas avec tant
d'empressement celui qui reste étranger aux affaires du monde, celui qui aime la
pauvreté, et on exalte bien haut l'homme riche, l'usurier, le flatteur, celui
qui pour des choses de néant s'abaisse aux actions les plus viles. Voilà ce que
déplore le prophète, que le vice soit devenu assez puissant pour se complaire en
lui-même, pour s'étaler avec assurance, et ce qui est plus triste encore, de ne
pas le voir rougir, que dis-je, d'entendre faire son éloge et par lui-même et
par les autres, se peut-il une folie plus dangereuse ?
«Le pécheur a irrité le Seigneur.» Un autre interprète traduit : «Le méchant
a loué selon les désirs de son âme, et l'avare a applaudi, et ils ont irrité le
Seigneur;» un autre : «Il a loué dans les désirs de son âme, et l'avare qui a
lui-même applaudi a outragé le Seigneur. L'impie dans l'excès de sa colère ne
cherchera pas.» Les Septante traduisent : «Le pécheur a irrité le Seigneur, dans
l'excès de sa colère, il ne se mettra point en peine de Dieu.» Vous voyez
jusqu'où le vice peut aller. Que dis-je ? qu'il persécute les pauvres; il va
jusqu'à irriter Dieu lui-même. «Dans l'excès de sa colère, il ne se mettra point
en peine de Dieu. Un autre interprète qui applique ces paroles à l'impie traduit
: Dans l'excès de son élévation,» c'est-à-dire de son orgueil, de son arrogance.
Vous voyez quelle folie et quelle corruption; il est l'ennemi déclaré de tous
les siens, étranger à tout sentiment de vertu, et n'ayant d'affection et
d'éloges que pour le vice. Aussi est-ce avec raison qu'un autre interprète a
traduit : «Dieu n'est dans aucune de ses pensées,» c'est-à-dire qu'il a peu de
souci de Dieu, que son âme est pleine de ténèbres et qu'il n'a point sa crainte
devant les yeux. De même que l'humeur qui s'amasse sur le bord des paupières
obscurcit la vue, ainsi le vice répand des ténèbres dans l'âme et l'entraîne
dans des précipices. «Dieu n'est pas devant ses yeux» (Ibid. 5), suivant une
autre version : «Dans aucune de ses pensées,» ses voies sont constamment
souillées par le crime. «Tes jugements sont ôtés de devant sa vue» une autre
version porte : «Ton jugement a été ôté.» Voilà les tristes fruits du vice. La
lumière de l'esprit s'éteint, la force de la raison s'affaiblit, et l'âme
devient esclave de l'iniquité. Celui qui a perdu les yeux est continuellement
exposé à tomber dans des précipices; de même celui qui cesse d'avoir la crainte
de Dieu devant les yeux, reste constamment plongé dans le vice. Il n'y a point
chez lui alternative de vice et de vertu, il est toujours sous l'esclavage du
vice, il ne pense ni à l'enfer, ni au jugement à venir, ni au compte qu'il devra
rendre, il secoue comme un frein odieux ces pensées qui lui seraient d'un si
précieux secours. Il est comme un navire qui a perdu son lest, et qui devient le
jouet de la violence des vents et de la fureur des flots, sans guide pour le
diriger et le conduire. Vous voyez comment l'iniquité devient le premier
châtiment de celui qui la commet; car, qu'y a-t-il de plus malheureux qu'un
cheval sans frein, qu'un navire sans lest, qu'un homme qui a perdu les yeux
?
10. Mais bien plus malheureux encore est celui qui passe sa vie dans le
crime, et qui privé de la lumière que la crainte de Dieu répand dans l'âme,
tombe dans une honteuse captivité. «Il dominera tous ses ennemis, car il dit en
son coeur : Je ne serai point ébranlé; de race en race je vivrai sans aucun
mal;» (Ibid. 10), une autre version porte : «Il disperse tous ses ennemis, et il
dit dans son coeur : Je ne changerai point, je passerai de génération en
génération, sans éprouver de malheur. » Quel excès d'orgueil ? Quelle ruine
vraiment inexprimable ? Et comme le méchant descend par degrés dans l'abîme !
Voyez-vous comment ce bonheur tant vanté par les insensés, est au fond plein de
misères, et quelle est sa fragilité ? Le méchant entend louer ses crimes et
applaudir à ses injustices; c'est le premier abîme où celui qui n'est point sur
ses gardes peut trouver la mort. Aussi devons-nous préférer ceux qui nous
blâment et nous reprennent, à ceux qui nous flattent et nous perdent. Leurs
louanges, en effet, sont pour les insensés un poison corrupteur qui les pousse à
de plus grands crimes; ainsi ceux qui ont inspiré cet excès d'orgueil au
pécheur, ont été la cause d'un si grand égarement. Voilà pourquoi saint Paul
parle en ces termes aux Corinthiens de l'incestueux : «Et vous êtes encore
enflés d'orgueil, et vous n'avez pas plutôt été dans les pleurs ?» (1 Co 5,2).
Il faut verser des torrents de larmes sur celui qui commet le péché, plutôt que
d'applaudir à son crime. Mais voyez ici quel coupable renversement : loin de
condamner le pécheur, on lui prodigue les louanges. L'orgueil dont il est plein
vient ajouter à ce que ces louanges ont d'injuste et de criminel; il perd le
souvenir de la crainte de Dieu, et ne tarde pas à s'oublier lui-même. Considérez
quelles sont ses pensées : «Je ne serai point ébranlé, de génération en
génération je vivrai sans aucun mal.» Quoi de plus déraisonnable, en effet,
qu'un homme dont l'existence est si fragile, qui est comme enlacé dans des
intérêts d'un jour, et soumis à mille changements, puisse concevoir de telles
pensées ? Quel en est le principe ? Le défaut d'intelligence. En effet, lorsque
l'insensé a eu en partage une longue suite de prospérités, qu'il a triomphé de
ses ennemis, et qu'il est pour tous un objet d'admiration et de louanges, il
devient le plus misérable des hommes. Comme il ne peut croire à un changement de
fortune, il jouit de son bonheur sans modération, et s'il vient à tomber dans
l'adversité, comme il n'y est point préparé et qu'il n'y a jamais songé, il est
en proie au trouble le plus violent. Ce n'est point ainsi que Job se conduisait.
Au sein de la prospérité, il pensait tous les jours au malheur qui pouvait
l'atteindre, et il disait : «Ce qui faisait le sujet de ma crainte est arrivé et
les maux que j'appréhendais sont tombés sur moi. N'ai-je pas conservé la paix,
le silence et la tranquillité ? Et cependant la Colère de Dieu est tombée sur
moi.» (Jb 3,25-26). C'est pour cela qu'un autre auteur inspiré disait :
«Souvenez-vous de la pauvreté pendant l'abondance, et des besoins de l'indigence
au jour des richesses.» (Ec 18,25). Mais cet impie, une fois arrivé à ce degré
de corruption, ne pense plus à la fragilité des choses humaines; enivré de son
bonheur, il le considère comme inébranlable, ce qui est le dernier excès de la
folie de la corruption, et un principe certain de ruine. Gardez-vous donc de
croire au bonheur de ceux qui ont les richesses en partage, qui triomphent de
leurs ennemis et à qui l'on prodigue pour cela les louanges. Ce sont là autant
de lieux escarpés et dangereux qui précipitent les hommes imprudents dans
l'abîme de l'impiété.
«Sa bouche est pleine de malédiction, d'amertume et de tromperie, sa langue
cache la travail et la douleur» (Ibid. 7); suivant une autre version : «Ce qui
est nuisible. Il est assis en embuscade avec les riches pour immoler en secret
l'innocence» (Ibid. 8); une autre version porte : «Il tend des embûches à
l'entrée des maisons. Ses yeux épient sans cesse le pauvre. Il tend ses pièges
en secret comme un lion dans son antre» (Ibid.); suivant une autre version :
«Comme un lion dans son enceinte.» - «Il se tient en embuscade pour enlever le
pauvre, afin, dis-je, d'enlever le pauvre lorsqu'il l'attire» (Ibid., 10);
suivant une autre version : «En l'attirant.» Lorsqu'il l'aura pris dans son
piège, il le jettera par terre; une autre version porte : «Dans ses filets.» «Il
se baissera et tombera sur les pauvres, lorsqu'il se sera rendu maître d'eux;»
suivant une autre version : «Lorsqu'il sera brisé, il sera abaissé, après qu'il
se sera jeté sur le faible avec ses forts.» Vous voyez comme il est devenu
semblable à une bête féroce. Car c'est sous les traits d'un animal furieux que
le prophète nous le dépeint en parlant de ses ruses, de ses embûches, de ses
plans insidieux. Que peut-on imaginer de plus misérable, de plus pauvre, qu'un
homme qui a besoin de l'avoir de l'indigent ? Oserons-nous, je vous le demande,
dire qu'il est riche ? Mais alors, donnons aussi ce nom au voleur et à celui qui
brise les portes pour s'emparer du bien d'autrui. À Dieu ne plaise, me
direz-vous. Qu'importe, en effet, qu'il ne renverse pas les tribunaux des juges,
qu'il ne vienne point attaquer pendant la nuit, si d'ailleurs il éteint la
lumière de celui qui devait le juger; s'il fond sur ses victimes, non pendant
leur sommeil, mais en plein jour et aux yeux de tous ? Il n'en est que plus
impudent; les lois en effet, punissent plus sévèrement ceux qui commettent leurs
vols en plein jour. Vous voyez donc ici la pauvreté jointe à la cruauté; la
pauvreté qui lui fait désirer ce que l'indigent possède, la cruauté qui le rend
insensible aux malheurs du pauvre et lui fait opprimer celui à qui il devait
compassion et assistance. Cependant l'impunité ne lui sera pas toujours assurée;
lorsqu'il sera parvenu à cette domination absolue, qu'il se regardera comme
supérieur à tout et à l'abri de tout revers, c'est alors que Dieu le frappera
pour faire éclater la puissance avec laquelle il peut triompher de lui, la
patience des pauvres, la difficulté de le ramener à des sentiments plus justes,
et toute l'étendue de la Honte divine. Dieu a différé de le punir, parce qu'il
voulait l'amener au repentir par sa Patience et sa Longanimité; mais le pécheur
n'en a tiré aucun profit, et il ne reste à Dieu que de l'instruire par son
Supplice. Ceux qu'il a voulu opprimer n'en ont souffert aucun dommage, et ses
injustices n'ont fait que rendre leur vertu plus éclatante. D'un autre côté,
Dieu voulait donner un grand exemple de sa Patience, en supportant avec
longanimité cet abus de puissance, et en même temps faire éclater sa Force et sa
Sagesse. Ainsi, c'est lorsque le pécheur est arrivé au plus haut degré de sa
puissance, qu'Il lui fait sentir sa domination, et comme il persévère dans son
iniquité, la Justice divine le punit du dernier supplice. Grave et importante
leçon pour ceux dont la vie s'écoule tout entière dans la prospérité.
11. Lors donc que vous avez triomphé de vos ennemis, et que tout réussit à
votre gré, n'en prenez point occasion de vivre avec confiance dans l'iniquité,
mais que plutôt cet état prospère excite en vous de vives craintes. En effet,
l'inclination pour le vice se fortifie, toute justification vous devient
impossible, et vous perdez toute espérance de pardon, si vous persévérez dans le
mal. «Car il a dit dans son coeur : Dieu a oublié, Il a détourné son Visage pour
ne rien voir à jamais.» (Ibid. 11). Voyez dans quel abîme de perdition il se
précipite, et quelles pensées naissent dans son coeur. Un reste de pudeur lui
détend de les formuler, mais il s'en nourrit dans son âme où il livre des
combats à la vérité, et couvre de ténèbres les vérités plus éclatantes que le
soleil, par suite de l'aveuglement de son esprit. «Lève-Toi, Seigneur mon Dieu,
que ta Main soit exaltée; n'oublie pas les pauvres.» (Ibid. 12). Une autre
version porte : «Élevez votre main.» Pour quelle raison l'impie a-t-il
irrité Dieu ? «C'est qu'il a dit en son coeur : Dieu ne cherchera point mes
crimes.» (Ibid. 13). «Mais Tu le vois, Seigneur, Tu observes ses crimes et sa
violence pour le livrer à ton Bras;» suivant une autre version : «Tu as vu, Tu
examineras ses crimes et sa fureur pour le livrer à ton Bras» (Ibid. 14);
suivant une autre : «Pour les livrer entre tes Mains.» Tel est le langage que
tiennent l'impie, l'avare, le ravisseur du bien d'autrui, en se confiant dans
leur impunité; mais le prophète détruit leurs prétentions insensées, en nous
donnant des idées plus justes, de la Patience de Dieu. Le pécheur ose dire :
«Dieu a détourné son Visage pour ne rien voir à jamais.» Le prophète combat
cette assertion : «Tu les vois, Seigneur et Tu observe leurs crimes pour les
livrer entre tes Mains.» Le prophète parle ici le langage des hommes, et il veut
dire : Tu attends, Tu les supporte, jusqu'à ce qu'ils soient victimes de l'excès
même de leur injustice. Tu aurais pu les châtier et les perdre tout aussitôt,
mais ta Patience est comme un Océan sans bornes; Tu les vois et Tu ne les
punisse pas, parce que Tu attends qu'ils fassent pénitence. S'ils persévèrent
dans leurs crimes, Tu les livras au supplice, parce qu'ils ont rendu inutiles
les efforts de ta Patience. Or, apprenez par les paroles qui suivent, combien
grande est la Sollicitude de Dieu pour ceux qui sont persécutés injustement.
«C'est à Toi que le soin du pauvre a été laissé, Tu as été le Protecteur de
l'orphelin»; une autre version traduit : «Tu es devenu»; une autre : «Tu seras»
c'est-à-dire c'est là ton Oeuvre de choix et de prédilection. Dieu n'a pas
manqué au devoir qu'Il s'est imposé. C'est à l'architecte qu'il appartient de
diriger la construction de l'édifice, au pilote de gouverner le navire, au
soleil d'éclairer l'univers, de même il T'est réservé, ô mon Dieu, de prendre la
défense des orphelins, de tendre aux pauvres une main secourable, personne ne
peut en prendre un plus grand soin que Toi. C'est ce que signifient ces paroles
: «Le pauvre T'a été abandonné.» C'est-à-dire, il n'y a que Toi qui sois le
Protecteur des orphelins. «Brise le bras de l'impie et du pécheur, on cherchera
les traces de son iniquité, et on ne les trouvera plus.» (Ibid., 15). Le
roi-prophète ne veut pas la ruine du pécheur, mais la destruction de ses forces,
de sa puissance et de ce foyer d'iniquités qui le dévore. Il demande ensuite à
Dieu de vouloir bien rendre compte de sa conduite, et il fait ressortir toute
l'étendue de l'injustice du méchant en disant : «S'il est coupable de ces
forfaits, sa perte est assurée, il disparaîtra sans retour, il sera renversé,
détruit jusque dans sa racine, après l'examen que Dieu fera de ses crimes. Que
personne donc ne s'afflige outre mesure d'être orphelin ou pauvre, car le
Secours de Dieu sera proportionné à l'étendue de ces maux. Que personne aussi ne
vienne à s'enorgueillir et à s'enfler de sa puissance. Car c'est un terrain
glissant et bordé de précipices, et qui peut facilement entraîner dans l'abîme
ceux qui ne sont point sur leurs gardes.
«Le Seigneur régnera éternellement et dans les siècles des siècles.» (Ibid.
16). David répond ici à ceux qui s'inquiètent en voyant que le châtiment des
méchants se trouve différé. Que craignez-vous, leur dit-il, et que redoutez-vous
? Est-ce que Dieu est un juge passager et mortel ? Est-ce que son règne doit un
jour finir ? Donc, bien que le châtiment du pécheur soit différé, il n'en est
pas moins certain. Celui qui lui demandera compte de ses crimes, demeure et
règne éternellement. «Nations, vous disparaîtrez de son empire.» «Le Seigneur a
exaucé le désir des pauvres, ton Oreille a entendu la préparation de leur
coeur;» suivant une autre version : «Ton Oreille a entendu la résolution de leur
coeur.» (Ibid. 17). «Pour juger en faveur de l'orphelin et de celui qui est
opprimé, afin que l'homme n'entreprenne plus de s'élever sur la terre»; une
autre version porte : «Afin que Tu juges l'orphelin et l'opprimé.» Vous voyez
comme le roi-prophète étend sa sollicitude jusque sur les méchants. C'est qu'en
effet ils sont soumis aux plus rudes épreuves; celui qu'ils oppriment
injustement n'est atteint que dans les biens qui lui sont ravis, mais pour eux,
ils sont exposés aux plus grands dangers. Qu'importe qu'ils ne comprennent pas
toute l'étendue de leurs infortunes; c'est l'effet de leur extrême sensibilité,
et ils n'en sont que plus dignes de compassion, car c'est un signe de leur
grande ignorance. C'est ainsi que les enfants ne tiennent aucun compte des
accidents les plus terribles; on les voit souvent approcher les mains du feu,
tandis que la vue d'un simple masque les saisit de crainte et d'épouvante. De
même les avares redoutent la pauvreté qui loin d'être effrayante, est bien
plutôt le gage et le fondement de la sécurité, et la plupart attachent le plus
grand prix aux richesses injustement acquises, et aux biens dont ils dépouillent
les autres, ce qui est mille fois plus à craindre que le feu. La cupidité est
toujours un mal; c'est pour la détruire jusque dans sa racine que le
roi-prophète a recours à l'exhortation, aux menaces, à la crainte, et qu'il
demande à Dieu de déployer sa Puissance contre un tel excès d'insensibilité. Il
ajoute : «Nations, vous disparaîtrez de son empire;» c'est-à-dire qu'il les
menace d'une ruine entière, et qu'il demande à Dieu de se constituer l'appui et
le vengeur de ceux qui ont été victimes de leurs injustices, afin que les uns
soient délivrés de l'oppression, et que les autres reviennent à des sentiments
plus modérés. Ne convoitez donc point les grandes richesses, car elles sont pour
les âmes imprudentes la source d'une multitude de maux, de l'orgueil, de la
tiédeur, de l'envie, de la vaine gloire et de bien d'autres plus pernicieux
encore. Voulez-vous être affranchis de tous ces maux ? Extirpez-en la racine;
une fois détruite, tous les mauvais germes seront détruits avez elle. Or, ces
enseignements nous sont donnés non seulement pour frapper nos oreilles, mais
pour nous rendre meilleurs et capables d'une vertu éminente en notre Seigneur
Jésus Christ, à qui appartient la gloire et la puissance dans les siècles des
siècles. Amen.
- Jean Chrysostome