Démission de la raison

Francis A. Schaeffer

Nous avons le privilège de pouvoir vous offrir la version intégrale du livre de Francis A. Schaeffer "Démission de la raison". Nous remercions chaleureusement l'éditeur, La Maison de la Bible, de nous avoir donné cette autorisation. Vous pouvez commander cet ouvrage à cmd@bible.ch ou voir le catalogue à http://www.bible.ch

Titre de l'original : Escape from reason © Intervarsity Press, Londres, 1968
© La Maison de la Bible, Genève 1971
Traduction revue : Pierre Berthoud, 5e édition, 1993

Chapitre 2.

Unité de la nature et de la grâce

Il est temps maintenant de rapprocher les deux grands courants de pensée que sont la Renaissance et la Réforme. Calvin naît en 1509; son Institution de la religion chrétienne est de 1536. Léonard de Vinci meurt en 1519, l'année où la controverse de Leipzig oppose Luther (1483 – 1546) au Dr Eck. François 1er amène en France Léonard de Vinci vieillissant, et se voit dédier par Calvin son Institution. La Renaissance coïncide donc, en partie, avec la Réforme qui va tenter de régler le problème de l'unité de la nature et de la grâce de façon tout autre que la Renaissance. La Réforme rejette à la fois, en effet, Aristote et le néo-platonisme.
Quelle solution propose-t-elle ? Selon les Réformateurs, l'absence d'unité provient, d'une part, du développement de l'ancien humanisme de l'Eglise Catholique, et d'autre part, de la théologie de Thomas d'Aquin qui, en limitant la portée de la Chute, confère à l'homme une certaine "autonomie". La Réforme, à la différence, fait sienne, sans la restreindre, la conception biblique de la Chute. Dieu est le Créateur de l'être humain qui est tout entier déchu
1, y compris son intelligence et sa volonté. En opposition à la théorie de Thomas d'Aquin, la Réforme enseigne que Dieu seul est "autonome".

Ceci est vrai en deux domaines. Pour la Réforme, en effet, la Bible seule Sola Scriptura – constitue l'autorité suprême et suffisante, qui ne saurait être mise en parallèle avec aucune autre autorité, fût-ce celle de l'Eglise ou de la théologie naturelle. La Réforme exclut, d'autre part, l'idée que l'homme puisse, de façon "autonome" par rapport à Dieu, assurer son salut, à la différence de la doctrine catholique pour qui le salut est une oeuvre partagée : si Christ est mort pour nous sauver, l'homme doit néanmoins mériter Christ, ce qui implique un élément humain. La Réforme affirme, au contraire, que l'homme ne peut absolument rien faire, qu'aucun effort d'ordre moral ou religieux, issu de sa volonté propre, ne peut le sauver. Seule, l'oeuvre parfaite accomplie par Christ, sa mort historique, donne le salut; et le seul moyen d'être sauvé consiste à élever des mains vides dans un geste de foi – Sola Fide – et à recevoir le don gratuit de la grâce de Dieu.

Notons, en passant, que la Réforme évoque "l'Ecriture seule" et non "la révélation de Dieu dans le Christ seul". Le point de vue des Réformateurs à cet égard est essentiel ; autrement le mot "Christ" perd toute signification, et l'on fait fausse route à l'instar de la théologie moderniste.

Séparer Christ de l'Ecriture conduit à perdre de vue le sens de sa mission. La Réforme, en liant étroitement la révélation de Dieu en Christ et celle que donne la Parole écrite, a obéi aux enseignements du Christ lui-même.

L'Ecriture donne la connaissance de Dieu, de l'homme et de la nature. Elle est la clef épistémologique. Toutes les confessions de foi de la Réforme affirment que Dieu se révèle à l'homme dans l'Ecriture et que cette révélation a un sens pour Dieu comme pour l'homme. Sans elle, la Réforme et la civilisation du nord de l'Europe qu'elle a suscitée n'auraient pas existé. Sans cette révélation dont Dieu est l'auteur, il est impossible d'avoir une connaissance authentique de Dieu.

En un temps où la communication et la linguistique revêtent un intérêt majeur, il est bon de souligner que la Bible présente la vérité non pas de façon exhaustive, mais authentique. Ainsi la Bible donne accès à une connaissance réelle de Dieu, de l'homme et de la nature. Elle est donc authentique et suppose un champ unifié de la connaissance.

 

L'homme face à la Réforme

La connaissance que nous avons de l'homme est précieuse. Nous savons d'où il vient, qui il est : il a été créé à l'image de Dieu. L'homme n'est pas seulement une créature merveilleuse lorsque "né de nouveau", il devient chrétien; il l'est aussi en tant qu'être créé à l'image de Dieu, et ce dès avant la Chute.

A Santa Barbara, Iors d'une conférence, j'ai fait la connaissance d'un jeune drogué, vêtu de jeans et de sandales, aux longs cheveux blonds et à l'expression empreinte de sensibilité, qui me déclara combien mes propos étaient nouveaux pour lui. Le jour suivant, comme il se montrait surpris de mon accueil chaleureux, je lui dis : "]e sais qui vous êtes; je sais que vous avez été créé à l'image de Dieu". Il s'en suivit une passionnante discussion. Nous ne pouvons nous intéresser à notre prochain, dans un esprit d'authentique humanité, que dans la mesure où nous connaissons son origine et où nous savons qui il est. Dieu n'a pas caché à l'homme son origine; il l'a créé à son image, c'est pourquoi il est une créature merveilleuse.

Dieu dit plus. Il évoque la Chute qui, seule, permet de comprendre la nature humaine. Pourquoi l'homme est-il une créature, à la fois, si merveilleuse et si imparfaite ? Qu'est-ce que l'homme, cet être capable du meilleur et du pire ? Pourquoi est-il ainsi ?

La Bible répond que l'homme est une créature merveilleuse créée à l'image de Dieu, devenue un être imparfait à cause de l'événement historique – qui se situe dans l'espace et dans le temps – de la Chute. A l'époque de la Réforme, on savait que la rupture entre Dieu et l'homme était due à la révolte de l'homme; mais on savait aussi – comme, depuis lors, les bâtisseurs de la culture nord-européenne – que, même moralement coupable aux yeux du Dieu vivant, l'homme n'est pas pour autant un être de néant, ce qu'en revanche nos contemporains croiraient volontiers. Bien qu'ils n'ignoraient pas mériter l'enfer, à moins d'avoir recours à Christ mort en substitut (dont l'oeuvre exclut toute idée de mérite humain), les hommes et les femmes du XVIe siècle ne se considéraient pas comme des êtres de néant. Là où la Parole de Dieu, la Bible, a été écoutée, la Réforme a obtenu d'étonnants résultats : des gens se sont convertis au christianisme, et la culture s'en est trouvée influencée.

La Réforme met en évidence que la révélation de Dieu dans l'Ecriture concerne, à la fois, le "niveau supérieur" et le "niveau inférieur", c'est-à-dire la personne même de Dieu – les choses célestes –,et aussi la nature – l'univers et l'homme –, offrant une connaissance vraiment unifiée. Le problème de l'opposition entre la nature et la grâce, si embarrassant pendant la Renaissance, ne se pose pas aux hommes de la Réforme. Pour eux, l'unité du champ de la connaissance est réelle, non parce que leur intelligence est supérieure, mais parce que cette unité se fonde tout simplement sur la Révélation divine et ce qu'elle enseigne sur les deux "niveaux". En contraste avec l'humanisme, la Réforme rejette toute idée d'"autonomie".

L'épanouissement des arts et des sciences n'en est cependant pas entravé, bien au contraire ; il s'inscrit désormais dans le cadre de la Révélation. Mais la liberté n'est pas l'"autonomie"; artistes et savants doivent rester soumis à la Révélation scripturaire. Quand ils ont cherché à s'en affranchir, le résultat est toujours le même : la nature prend le pas sur la grâce, et l'art comme la science perdent bientôt toute signification.

La Réforme a eu de remarquables effets, et a suscité le développement d'une civilisation chère au coeur de bon nombre d'entre nous, en cette fin du XXe siècle, même si elle est rejetée par notre génération. La Réforme présente, en effet, un Adam qui n'est pas programmé. Or cet être est quasi inimaginable pour l'homme de notre temps, si pénétré du concept de déterminisme. Pourtant la Bible, en indiquant clairement que l'homme ne s'explique pas par le déterminisme seul, fonde le principe de la dignité humaine. Aussi, de nos jours, pour avoir oublié que l'homme a été créé à l'image de Dieu, est-ce en vain qu'on s'efforce de sauvegarder ce principe. Adam n'était pas un robot; son existence avait un sens et il pouvait en changer le cours.

Dans la pensée des Réformateurs, l'homme qui est un être doté d'une riche personnalité est aussi un révolté. Et ce n'est pas du théâtre ! Comme il n'est pas soumis au déterminisme et que sa révolte est réelle, sa culpabilité est effective. Partant de là, les Réformateurs voient s'éclairer à leurs yeux l'oeuvre de Christ telle qu'elle est exposée dans l'Ecriture. Ils comprennent que Jésus est mort sur la croix en substitut et en victime expiatoire afin de sauver des hommes effectivement coupables. Atténuer cette culpabilité pour quelque motif que cela soit – psychologique, théologique, héréditaire, ou autre –, c'est porter atteinte à l'oeuvre de Jésus-Christ telle que l'Ecriture la présente. Christ est mort pour un homme dont la culpabilité morale est évidente, car cet homme a fait un choix délibéré.

 

Toujours à propos de l'homme

Tout, dans le système biblique, commence avec Dieu, et j'aime cela. Ce terme de "système" peut déplaire parce que trop technique et froid. La doctrine de la Bible constitue néanmoins un système dans lequel il y a un commencement et dont la beauté singulière et la perfection proviennent de ce que tout part du sommet. Au commencement de tout, il y a Dieu. Sa présence est à l'origine et au-dessus de tout; tout émane de lui de façon cohérente. La Bible dit que Dieu est un Dieu vivant, et elle nous révèle beaucoup à son sujet. Elle le présente comme un Dieu à la fois personnel et infini, ce qui est, sans doute, particulièrement significatif pour l'homme du XXe siècle. Le christianisme est la seule religion qui présente un tel Dieu. Les dieux orientaux sont infinis par définition, leur essence englobant à la fois le bien et le mal, mais ils ne sont pas personnels. A l'inverse, les dieux occidentaux – des Teutons, des Grecs et des Romains – avaient en commun d'être personnels, mais très limités. Seul, le Dieu du christianisme, le Dieu de la Bible, est à la fois infini et personnel. Il est le Créateur de toutes choses. Il a tout créé à partir de rien. Tout ce qu'il a créé – les êtres et les choses – est "fini"; lui seul est l'infini Créateur.

                     DIEU
                     personnel et infini
                     ================== l'abîme
                     | l'homme
                     | l'animal
                     | la plante
                     | les objets inanimés
                     |

Dieu a créé l'homme, les animaux, les fleurs et les objets inanimés. Si l'on considère le caractère infini de Dieu, l'homme est aussi éloigné de Dieu que les objets inanimés. Mais, selon la Bible, il en va tout autrement pour la personne de l'homme.

                    DIEU
                    personnel et infini
                        
|================== l'abîme
                    l'homme | l'homme
       l'abîme 
=========== |  
                   l'animal |
                  la plante |
        les objets inanimés |
                            |

En effet, il a été donné à l'homme, créé à l'image de Dieu, d'avoir avec lui une relation personnelle. L'homme est en relation, non seulement avec ce qui lui est inférieur, mais aussi avec ce qui lui est supérieur. Il y a là une différence fondamentale avec ce qui est couramment admis au XXe siècle. La Bible rejette nettement le concept d'un être humain qui n'aurait de relation qu'avec les animaux, les plantes et les objets inanimés. Elle affirme que l'homme a une relation personnelle avec Dieu. L'homme n'est certes pas infini; il est un être "fini" doté d'une personnalité, puisqu'il a été créé à l'image du Dieu personnel et vivant.

 

La Réforme, la Renaissance et les mœurs

La Réforme et la Renaissance se distinguent par conséquent l'une de l'autre par bien des différences pratiques. Si la Renaissance et la Réforme ont reconnu, par exemple, beaucoup de liberté aux femmes, la seconde l'a fait d'une manière toute différente. Jacob Burckhardt (1818 – 1897), dans son ouvrage intitulé La civilisation de la Renaissance en Italie et publié à Bâle en 1860 – qui fait encore autorité en la matière – remarque qu'en Italie, à cette époque, la liberté dont jouissaient les femmes s'accompagnait d'une immoralité généralisée, dont il donne de très nombreux exemples.

Cet état de fait est étroitement lié à l'idée qu'on se faisait alors du rapport entre la nature et la grâce. Ce rapport n'est pas que théorique; il a des conséquences pratiques puisque les actes des hommes reflètent leurs pensées. Ce rapport peut s'exprimer comme suit :

poètes lyriques – amour platonique – amour idéalisé
------------------------------------------------------
romanciers et dramaturges – amour sensuel

Au "niveau supérieur", les poètes lyriques exaltent l'amour platonique et l'amour idéal. Au "niveau inférieur", les romanciers et les dramaturges exaltent l'amour sensuel. Une abondante littérature pornographique est publiée. Ces conceptions n'influencent pas seulement la littérature; elles pénètrent également les meurs à l'époque de la Renaissance. L'homme "autonome" est face à un dualisme inévitable que la vie de Dante illustre très bien : après être tombé amoureux d'une femme au premier regard, il l'aima toute sa vie, mais il en épousa une autre qui fut la mère de ses enfants et prit soin de son ménage.

La dissociation entre la nature et la grâce a complètement envahi le mode de vie de la Renaissance, et le "niveau inférieur", "autonome", a toujours fini par engloutir le "niveau supérieur".

 

L'homme entier

Le point de vue biblique de la Réforme a été et reste tout autre. A la différence de Platon, il n'accorde pas une importance plus grande à l'âme qu'au corps. Dieu a créé l'homme, corps et âme, et tout en lui est important. La doctrine de la résurrection corporelle n'est pas une vérité démodée; bien au contraire, elle nous parle de l'amour de Dieu envers cet homme qu'il a créé et qui est important dans sa globalité. La Bible s'oppose également à l'humanisme pour qui le corps et l'esprit "autonome" sont magnifiés, tandis que la grâce est minimisée et que toute notion d'universel, d'absolu est évacuée.

La doctrine biblique mise en évidence par la Réforme s'oppose au platonisme comme à l'humanisme pour plusieurs raisons. La première est que Dieu, ayant créé l'homme tout entier, s'intéresse à lui globalement. La seconde tient au fait que la Chute (événement qui a eu lieu à un moment précis de l'histoire) a affecté l'homme en toutes ses parties. Enfin, la rédemption, fondée sur l'oeuvre de Jésus-Christ, le Sauveur, et révélée dans l'Ecriture, concerne l'homme tout entier. A la résurrection, sa rédemption sera parfaite. Au chapitre 6 de l'épître aux Romains, l'apôtre Paul déclare que, même si la perfection n'est pas de ce monde, nous goûtons dès à présent, par le moyen de la foi, la réalité de cette rédemption dans la totalité de notre être grâce à Christ, à son sang versé sur la croix et par la puissance du Saint-Esprit. La souveraineté de Christ s'exerce sur l'homme dans la globalité de sa personne. La Bible l'enseigne; les Réformateurs l'ont compris. En Hollande, par exemple, plus qu'ailleurs, l'accent a été mis sur le fait que cette souveraineté s'exerce aussi sur la culture. Ainsi Christ règne aux deux "niveaux" :

grâce – Christ
-----------------
nature – Christ

Rien n'est "autonome", car la souveraineté de Jésus-Christ et l'autorité de l'Ecriture recouvrent tous les domaines de la vie. Dieu a créé l'homme tout entier – corps et âme –, et il s'intéresse aux divers aspects de son existence de créature faite à son image. En lui, et en lui seul, l'homme découvre l'unité de sa personne.

Ainsi, au moment même où, à la Renaissance, l'homme moderne voyait le jour, la Réforme lui a montré comment échapper à son dilemme. Malheureusement, le dualisme, qui caractérise l'homme de la Renaissance, a suscité les formes contemporaines de l'humanisme avec ses tourments psychologiques et spirituels.

Note
1 Dire que i'homme est tout entier déchu ne signifie pas qu'il est aussi mauvais qu'il est possible de l'être, qu'il est incapable de discerner la volonté de Dieu ou de pratiquer le bien à l'égard de ses semblables, qu'il ne peut pas souhaiter rendre un culte à Dieu et lui obéir. Ces termes expriment plutôt que les effets de la Chute ont atteint toutes les parties de l'être humain. L'ensemble de ses facultés ont été marquées par le péché : la volonté, l'intelligence, les sentiments, etc. (retour au texte)



 









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